‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 169 sur 207 · CHAPITRE XIV. iOo · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. iOo

pour M"^ Swetchine devint promptement un véritable culte ; on obtenait tout de lui en prononçant son nom ou en lui rappelant ses paroles. M"^ Swetchine lui avait écrit un règlement de vie approprié à ses souffrances et à ses misères de toutes sortes. Gilbert s'y montrait quelquefois infidèle; mais dès qu'il voyait approcher la saison des eaux, il reprenait son petit livre et se remettait à en suivre de point en point toutes les injonctions. Rien n'égalait sa joie à l'arrivée de M"'' Swetchine. Prévenu d'avance par M"* Chaloin, propriétaire de la maison où descendait M"*" Swetchine, et qui a donné elle-même tous ces détails. Gilbert se trouvait à sa descente de voiture. M"^ Swetchine le caressait en lui frappant sur l'épaule, et elle disait souvent à M"* Chaloin : — S'il pouvait se guérir, je l'emmènerais avec moi à Paris. — Elle lui donnait quelques-uns des vêtements de son mari, que l'on ajustait à sa taille et qui le rendaient si fier, qu'un jour il dit aux sœurs de l'hospice : — Mes bonnes sœurs, je veux demander en mariage la plus belle et la plus riche fille de Yichy ; personne ne me refusera quand on saura que je suis le protégé de M"^ Swetchine. — Le jour du départ. Gilbert était le dernier de tous pour prendre congé d'elle, puis demeurait plusieurs heures immobile sur le trottoir, en face de l'hôtel Chaloin, les yeux pleins de larmes et fixés sur les persiennes fermées. De Paris, M"^ Swetchine continuait à s'occuper de lui, en correspondant avec les sœurs de l'hospice. Au lieu de se fortifier, la santé de Gilbert devenait de plus en plus déplorable. M"^ Swetchine, qui n'a jamais émis une pensée généreuse sans l'avoir en même temps traduite en acte, se rappela les sentiments que lui avait fait éprouver l'inhumation

pieuse des pauvres en Italie. Elle écrivit à la supérieure

de l'hospice •

« Paris, 16 octobre 1849.

» Ma chère sœur, M"^ Chaloin vous a déjà porté la parole en mon nom, et je viens confirmer et compléter la demande qu'elle vous a faite pour moi au sujet de Gilbert, pour cette éventualité cjue mon âge ne devrait pas prévoir, si tous les jours on n'était devancé par ceux qui devraient nous survivre. Ce triste cas échéant, voilà, ma chère sœur, ce que je voudrais qui fût observé pour l'inhumation de ce pauvre Gilbert : Je demande pom- lui le saint sacritice offert en présence du corps, et sa dépouille portée au cimetière par quatre porteurs, accompagnée par un ecclésiastique. Je demande en outre que douze messes soient dites à son intention, qu'une pierre très-simple soit mise sur sa fosse, de manière que je puisse la retrouver si, par impossible, je vivais plus longtemps que lui. Dans le cas de ma mort prévenant la sienne, sur la somme que je lui léguerai, on se conformerait aux mêmes intentions. »

Malgré les soins du médecin en chef des eaux de Vichy, M. Prunelle (1), qui reportait sur le pauvre jeune homme une portion de l'attachement qu'il avait voué à M"" Swetchine, Gilbert mourut à l'âge de vingt-cinq ans, dans le mois d'octobre 1851. La supérieure se hâta de l'annoncer à M"^ Swetchine, qui lui répondit aussitôt par la

lettre suivante :

« Chantilly, 28 octobre.

» Ma chère bonne sœur, je ne puis vous rendre toute la peine que je ressens. J'aimais véritablement ce pauvre

(1) Ancien député de Lyon.

enfant dont le cœur si droit, si bon, devait, dans sa simplicité, être si agréable au Seigneur ! Ma consolation est de le voir délivré de ses cruelles souffrances ; elle est surtout dans son redoublement de piété, qui déjà cet été m'avait frappée. Ma chère et bonne sœur, votre indulgence, votre commisération, ainsi que celle de vos compagnes, et surtout vos exemples ont été le secours puissant que la miséricorde divine ménageait à son salut. Soyez toutes remerciées encore de la bonté dont vous avez usé pour ce pauvre cher garçon, dans l'intercession de qui je mets grande confiance. Nous avons changé de rôle • j'étais, il y a encore quelques jours, un de ses appuis; il est un des miens aujourd'hui ! »

Le petit hôtel de Beaujolais, à Vichy, était et est encore tenu par M"" Jarry, qui remplissait en même temps l'office de baigneuse. Le cœur de cette humble femme avait deviné, tant il se rendait accessible à tous, le cœur de M"^ Swetchine. Interrogée sur ses rapports avec elle, elle ignorait encore sa mort et elle éclata en sanglots : « Ah ! s'écria-t-elle aussitôt, inondée de larmes, M^e Swetchine était une sainte femme, une vraie sainte, comme on n'en voit pas. Plus on était malheureux, plus elle vous aimait. Elle considérait un pauvre plus qu'un prince. Elle n'aurait pas fait de mal à une mouche ; quand il en tombait une dans sa baignoire, elle la faisait monter délicatement sur son doigt^ et elle me disait : — Ma chère amie, remettez-la au soleil ; c'est une petite créature de Dieu. — J'avais bien vu qu'elle souffrait beaucoup au bain, quoiqu'elle ne se plaignît jamais; mais je la servais sans la presser, et je disais à ces Messieurs de l'établissement : — Ce n'est pas une dame comme une autre ; il faut la

faire vivre, et lui laisser tout le temps qu'elle veut. Est-ce que les autres la valent ? — A l'établissement, ils n'ont point senti cela; lorsque j'ai été partie, les autres baigneuses l'ont pressée, et alors elle n'est plus revenue. Les instants que j'ai passés près d'elle étaient les plus heureux de ma vie. »

On pourrait croire qu'ici s'arrête la vie charitable de M°^ Swetchine ; il n'en est rien. Son activité s'exerçait simultanément et pour ainsi dire en double, entre la Russie et la France. Les paysans dont elle n'avait jamais voulu aliéner la tutelle, demeuraient pour elle l'objet d'une incessante vigilance et d'une correspondance infatigable. Ses amis de l'intérieur de la Russie lui rendaient compte de tout ce qui s'opérait sur ses terres, de la fidélité ou de l'infraction à ses ordres, et l'on juge clairement par leurs réponses que celle qui les interrogeait se préoccupait beaucoup plus de ce qui pouvait nnire au bien-être ou à la dignité morale des familles que de ce qui devait accroître ou diminuer son revenu. On la voit provoquer ou faciliter sans relâche les affranchissements, interdire ou réparer le transport désastreux des serfs d'une terre sur une autre, et communiquer, pour arriver aux améliorations de toute nature, la persévérance et l'énergie qui l'animaient elle-même. Voici un court fragment des innombrables lettres qui lui étaient adressées sur ce sujet :

« Je suis parvenue à recevoir une visite confidentielle d'un des fugitifs de votre terre de Nijni ; je lui ai donné audience sur mon balcon, à l'ombre d'une nuit

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