‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 62 sur 207 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

servirait, comme tant d'autres matériaux, à l'immense ouvrage des extravagances de la misère humaine. » « L'inexactitude de la poste, des malentendus, des maladresses, tout ce que le guignon enfin peut entasser d'obstacles s'est réuni, mon amie, pour ne me faire avoir qu'hier vos deux lettres : celle du 12 juillet, envoyée dans le paquet de Galitzin, et celle du 18, écrite après le départ de l'Empereur. Quant à la lettre que vous avez remise à l'auguste messager, qui jusqu'ici n'avait été que celui du ciel, je ne l'ai point eue, si toutefois vous n'avez pas confondu la date, et que ce ne soit cette même lettre qui devait entrer dans le paquet d'Hélène Gahtzin. Ce qu'il y a de sur, c'est que l'Empereur ne l'avait pas oubliée, puisqu'il a eu la bonté de dire à mon mari qu'il avait une lettre pour moi et qu'il la lui remettrait. Mon mari ne m'en disant pas davantage, j'ignore si la lettre reçue est la lettre en question. Combien ce que vous me dites de l'entrevue m'a touchée (1) ! Comme elle m'a fait verser de douces larmes d'attendrissement ! Depuis plus d'un mois, ma vue était fixée sur ce point, et j'attendais, tout en le devançant par mes vœux et par mes espérances, le moment qui devait les réaliser. J'y mêlais des craintes aussi, car, quoi que je fasse, le noir domine sur ma palette. Mais avec quel ravissement je l'efface aujourd'hui ce vilain noir, pour jouir complètement de la confiance parfaite que cet article de votre lettre me donne! Dans cette réunion si désirée, il me semble voirie seul triomphe qui restait à remporter à la vertu, le mal vaincu dans son

(1) Première entrevue de l'Empereur et de l'Impératrice après la Restauration.

dernier retranchement et sous sa dernière forme, et l'aurore d'un nouveau jour de grâces et de bénédictions pour la Russie. Le ciel complétera son ouvrage et par ce bienfait nouveau renouvellera au milieu de nous ce pardon solennel que sa miséricorde, diversement exprimée, semble proclamer dans l'univers. Car, que disent les heureux événements qui viennent de se succéder, sinon que l'Europe malheureuse avait assez satisfait pour l'Europe coupable, et que le temps de la réconciliation était arrivé? Ah ! méritons-la, et que le renouvellement de nousmêmes soit le premier gage de cette alliance à laquelle Dieu, plus sensiblement que jamais, vient de rappeler les hommes ! Mon cœur est plein, mon amie, et c'est d'émotion et de joie! Si malgré soi on est consterné, abattu autant qu'affligé des succès des méchants, ceux de la vertu renforcent notre foi, augmentent notre ressort et nous font participer au contentement intériem' de ceux qui les obtiennent. Dans ces moments-là on se sent heureux et fort, uniquement parce qu'il est des êtres dont la persévérance a conquis la force et le bonheur.

» Vous avez raison de m'exclure du nombre de ceux qui ont attendu qu'un cercle merveilleux de prospérités sans exemple vînt réveiller la justice due à l'Empereur ; j'ai fait mes preuves à cet égard-là. Aussi nulle surprise ne s' est-elle attachée aux événements, et aucune de ses plus belles actions ne l'a fait naître. Mon admiration n'est pas aussi exaltée que la vôtre , car mon âme, comme la terre antédiluvienne , a toute sa force primitive ; mais elle est bien réelle et telle qu'un solitaire peut l'éprouver, c'est-àdire portant principalement sur les choses les moins appréciées par la multitude. L'intérêt que l'Empereur vous

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