‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 61 sur 207 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

fait depuis nombre d'années, et le résultat de cet essai est de men éloigner intérieurement plus que jamais. Dans quelque genre de relation que ce soit, il m'est impossible de n'y mettre que le léger enjeu des êtres froidement raisonnables ; même la bienveillance générale, sentiment si divisé qu'il devrait être réduit à rien , prend en moi une consistance réelle : c'est toujours plus ou moins d'intérêt que m'inspire tout ce que je vois, et il en résulte un mouvement qui, au fond, est sans but, et une fatigue sans compensation. J'ignore l'art de spéculer sur l'amusement que les autres peuvent nous offrir, et des succès qui pourraient nous paraître flatteurs n'en sont pour moi qu'autant que je présume qu'ils déposent dans le cœur des autres quelque germe de bienveillance. La mienne se répand si facilement sur la création entière, sur chaque individu ; mon impression habituelle est si bien de vouloir sympathiser avec celle d'autrui, que la sécheresse, l'insensibilité, la fi'oideur sont autant de froissements qui m'attendent inévitablement sur la route. Et que dire encore de cette malveillance qui sait trop peu se cacher , de cette irritation de l'envie que rien ne calme, de cette aversion que prend l'indifférence elle-même contre tout ce qui effleure seulement les plus misérables avantages d'une misérable vie ! Et dans les suffrages que Ton s'assure soi-même, que de mécomptes et que de vides qui succèdent à la sensation agréable qu'ils produisent ! »

« Cette promenade dans les Yosges, que vous

projetiez avec M""" de Krùdener, en variant vos plaisirs, pourra vous en faire beaucoup (1). Mais qui sait, mon

(i) Il s'agissait de visiter le Ban-de -la-Roche où Oberlin, pasteur

amie, si de respirer pendant quinze jours au lieu de huit un air tout à fait dépassionné ne vous guérirait pas à tout jamais de cette fantaisie? J'ai toujours entendu dire aux marins les plus experts que le calme immédiatement après la tempête faisait plaisir; mais, pour peu qu'il durât, rien n'était si insupportable Quand je vois que vous croyez savoir ce que vous voulez , vous me paraissez une vraie descendante des Grecs que l'hiérophante de Thèbes traitait d'enfants. Comment connaître sa volonté quand, à peine saisie au vol , elle nous échappe pour fuir de nouveau et se reproduire sans cesse sous de nouvelles formes? Quand sa vaine inquiétude serait incessamment calmée, elle renaîtrait sans cesse de ses cendres, car elle veut toujours être contentée, sans que rien la contente longtemps. Je ne suis donc pas étonnée que vous vouliez autre chose, et je vous crois très sincère en désirant le repos; mais il y a probablement de l'illusion à croire qu'il vous convienne, parce que vous l'embellissez des couleurs dont nous peignons tout ce qui nous mancjue. Le repos prolongé est une situation qui convient à très peu d'êtres, et à personne moins qu'à vous dont l'âme active a besoin d'aliments. Vous ne savez pas encore ce que c'est que de se replier sans cesse sur soi-même, la fatigue d'abattement qui en résulte, ainsi que le besoin d'être rappelé hors de soi par les objets extérieurs. Je pourrais, sur ce sujet-là , faire un petit mémoire tout historique qui

protestant fort vénéré , attirail autour de lui des esprits analogues à celui de M^^ de Kriidener; lieu de retraite, de prédication et de pieuses œuvres que M. Ch. Eynard nomme « une de ces oasis préparées par le Seigneur dans le désert de ce monde pour ses faibles enfants. »

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