‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 64 sur 207 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ALBUM DE LOUIS DE SAINT-PRIEST ET PENSEES INEDITES DU COMTE DE MAISTRE. — MORT DE LA PRINCESSE DE TARENTE. — LETTRES INÉDITES DU COMTE DE MAISTRE.

Les volumes d'extraits de lecture , toujours soigneusement continués par M™^ Swetchine, changent de format à Tannée 1814. On lit, sur la première page d'un album de petites dimensions : Dernier présent de Louis de Saint- Pî^est à son départ de Russie, le 29 octobre 1814. La reliure de cet album porte un enroulement en vermeil sur lequel sont gravés ces mots : et moi aussi je l'ai connue. L'album s'ouvre par des vers de M. de Saint -Priest adressés à M™e Swetchine ; ils se terminent ainsi :

Heureux qui te ressemble, aimable violette; Heureux qui comme toi cherche à vivre oublié ! Aux yeux indifférents cache bien ta retraite, Mais qu'elle soit du moins ouverte à l'amitié.

Ces vers, témoignage de la constante modestie de

Mme Swetchine , attestent aussi par la suscription le prix cpii s'attachait aux relations avec elle.

Ce volume est exclusivement consacré à des pensées religieuses, entremêlées de mots échappés à la conversation du comte de Maistre. Quelques-uns de ces traits ont été depuis répétés dans ses écrits, mais on les retrouve là dans leur jet primitif et avec T accent de leur inspiration spontanée. Le plus grand nombre est resté inédit.

Les Turcs enferment les femmes, disait lord Byron, et n'en sont que mieux. Le comte de Maistre répliquait : — Oui, il leur faut les quatre murs, ou les quatre évangélistes.

Le génie ne semble guère appuyé sur des syllogismes; son allure est libre, sa manière tient de l'inspiration : on le voit arriver et personne ne l'a vu marcher.

Le plus grand péché contre la grâce, c'est de lui trop accorder.

11 suffirait d'enfermer un désir russe sous une place forte pour la faire sauter.

Je prêcherais volontiers les rois et les peuples en face les uns des autres, et mon sermon est tout fait; me tournant du côté des majestés je leur dirais , en m'inclinant profondément : — Sires , les abus amènent les révolutions; — puis, m'adressant aux peuples : — Messieurs, les abus valent mieux que les révolutions (1).

Dans le langage oriental, une femme est une fleur qui parle; M. de Maistre définissait l'enfant : Un ange qui a besoin des hommes.

(1) Cette pensée a été connue de M. Sainte-Beuve, mais sous une forme moins pittoresque. — Voir les remarquables notices consacrées par lui à Joseph et Xavier de Maistre.

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Homicide point ne seras. — (Jù sont les hommes qui sachent seulement ce que c'est que d'être hoofiicides ! De combien de manières, et à quels différents degrés la vie ne peut-elle être ôtée, empêchée, détruite"? Le démon, qui a été homicide dès le commencement, l'est partout où il règne, et ce n'est pas à beaucoup près par le glaive qu'il a retranché le plus d'hommes.

Une légende que M. de Maistre aimait beaucoup, représente d'une part l'arrivée au sortir de ce monde, devant le trône de Dieu, d'âmes pénitentes que sa miséricorde admet dans les parvis éternels, et de l'autre Satan, qui reproche à Dieu son injustice : Ces âmes t'ont offensé mille fois et moi une seule fois! — M'as-tu demandé pardon une fois? répond l'Éternel.

C'est dans le même esprit que M. de Maistre a réformé les deux vers suivants de Boileau, qu'il trouvait sans doute trop jansénistes :

L'Evangile à l'esprit n'offre de tous côtés, Que pénitence à faire et tourments mérités!

Ces deux vers sont écrits de la main de Mi"^ Swetchine, sans indication de leur source, et suivis de ces mots : M. de Maistre les a ainsi transposés :

L'Evangile à l'esprit offre de tous côtés, Miséricorde offerte et tourments mérités.

Nul homme n'a cessé de croire à Dieu avant d'avoir désiré qu'il n'existât pas.

La soumission qui s'expose à croire plus qu'il ne faut, ne s'expose à rien ; l'orgueil qui s'expose à croire moins qu'il ne faut, s'expose à tout.

Les joujous des enfants sont des affaires, et les affaires des hommes sont des joujous. — N'est-ce pas, madame?

Ces dernières pensées sont écrites de la main même du comte de Maistre, précédées et suivies de citations de Massillon, de Pascal, et de vers allemands également de sa main.

Vers écrits par le comte de Maistre sur le monument de Descartes :

Esclave dans les murs du cloître et de l'école, La Raison n'osait rien; je vins briser ses fers. Je flétris des vieux mots la science frivole, El c'est moi qui donnai Newton à l'univers (1).

(i) Quoique M, de Maistre ne soit pas rangé parmi les détracteurs de Descartes, j'ai hésité à lui attribuer ces vers sur l'unique foi de la rédaction amphibologique qui les précède. J'ai cru soumettre mon doute à l'homme le plus capable de le résoudre , en l'adressant à M. Cousin. Voici la réponse que j'ai eu l'honneur de recevoir de lui :

« Le vers que vous m'adressez est beau et vrai. C'est en effet Descartes qui a donné Newton <à l'univers ; car la difficulté suprême était de comprendre que le problème de la constitution des mondes était un problème de mécanique , et Descartes est le premier qui ait dit cela. Le problème, une fois bien posé, a été successivement résolu par Huyghens et par Newton. C'est donc à Descartes, comme au premier inventeur, qu'il faut rapporter le système du monde et une partie de la gloire de Newton. M. de Maistre a donc ici parfaitement raison et son vers est de toute vérité. J'ignore si d'autres connaissent cette pièce de vers de M. de Maistre, mais pour moi elle m'était inconnue. D'ailleurs sur quel monument de Descartes ces vers auraientils été placés"? Il n'y a pas de monument élevé à Descartes. Quand ses restes revinrent de Suède à Paris, on les déposa un moment à Sainte- Geneviève, et ses disciples de tous les rangs se réunirent pour entendre son oraison funèbre que devait prononcer l'abbé Lallemant, l'orateur de l'Université au xviie siècle. Un ordre du roi arrêta la cérémonie et ferma la bouche au savant orateur. Le corps de Descartes était à Saint-Germain-des-Prés ; la Restauration l'a fait transporter au cimetière du Père-Lachaise. Sa tête a été promenée dans les amphithéâtres du Muséum d'histoire naturelle. Il n'y avait pas, il y a quarante ans, une édition française complète de ses ouvrages. Celle que j'ai donnée n'est pas digne de lui : j étais trop jeune alors pour une pareille entreprise. J'applaudis donc à M. de Maistre si, comme je le suppose, il a fait ces vers pour être gravés sur le monument qu'il demandait qu'on élevât enfin à Descartes. »

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