CHAPITRE VI
On a déjà entreMi, par la correspondance de M™e Swetchine avec son amie, le rapide progrès des émotions pieuses, des aspirations instinctives vers la vérité. Dans ce salutaire mouvement, la colonie française, son contact, ses exemples entrèrent pour beaucoup. Maintenant nous allons compter un anneau de plus dans cet enchaînement invisible qui rattache la France aux derniers combats et à la victoire définitive de cette grande àme.
Le chevalier d'Augard était mort récemment, comme il avait vécu, dans les sentiments de la plus haute piété ; la princesse de Tarente, à son tour, allait cesser d'exister. La princesse de Tarente n'avait point songé à quitter la terre étrangère tant que la maison de Bourbon avait langui dans l'exil. L'empereur Paul avait fait succéder promptement, pour elle comme pour tout le monde, la disgrâce à la faveur; mais la société de Pétersbourg n'avait cessé de l'entourer de tous les égards, de 1" affection et du respect. Le comte Golowine lui avait offert un appartement dans sa maison, et cette maison lui rendait presque une famille ; les filles de la comtesse Golo-svine partageaient leur tendre dévouement entre lem' mère et cet hôte illustre. La princesse de Tarente exerçait son empire par l'autorité de la vertu plutôt que par la supériorité de l'esprit. Ses idées politiques n'avaient ni une savante profondeur, ni une pénétration puissante, mais elles se confondaient avec de si majestueuses traditions, avec de si pathétiques infortunes, quon lui savait gré de son immobile contemplation du passé, et qu'on ne l'approchait jamais sans s'élever au-dessus tk^ soi-même par la vénération et rattendrissement.
Dès que la nouvelle de la Restauration eut retenti à
Pétersboui'g, la société, en foule et d'un mouvement spontané, se précipita chez le comte Golowine pour féliciter la princesse de ïarente et jouir de sa joie. Cette Restauration était le signal de son retour en France. Elle fit aussitôt ses préparatifs de départ, mais avec une certaine lenteur, dernier tribut de reconnaissance envers ses amis. De son côté, l'empereur Alexandre voulait lui assurer, à bord d'un vaisseau de guerre, un passage digne d'elle et de lui. Elle croyait toucher au terme de tous les sacrifices et de toutes les douleurs de son àme ; c'était la récompense éternelle qu'elle allait recevoir.
La plus jeune des filles du comte Golowine a tenu un journal fidèle et très touchant des derniers moments de cette noble vie (1). « Chaque émotion de bonheur que lui faisaient éprouver les nouveaux événements semblait, dit ÎVJ"'' Golowine, mêler une souffrance physique à sa joie. Je ne sais quelle mélancolie douce se répandait sur tous ses traits; nous ne l'avions jamais vue heureuse, et nous croyions que c'était sa manière de bonheur. »
Le jour de l'Ascension (mai 1814), étant à la messe, elle se sentit sérieusement frappée; un grand froid la saisit, et cet accident, le jour et le lieu, lui parurent un avertissement. « Avant de nous quitter pour toujours, reprend M"" Golowine, il fallait qu'elle nous donnât
(1) Prascovie Golowine épousa le comte Frédro, polonais, aide-decamp du prince Poniatowski , et après la reconstitution du royaume de Pologne , en 1816 , maré.chal de la cour à Varsovie. Mme la comtesse Frédro vit en France depuis longtemps. Je lui dois la communication de ce précieux journal et beaucoup d'autres renseignements. Je ne saurais assez exprimer la reconnaissance que lui doivent avec moi tous les amis de Mni« Swetchine.
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l'exemple de la seule vertu qu'elle u "avait pas encore été dans le cas de pratiquer. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'a pas eu une seule distraction de bonté. Elle n'avait pas la vaniteuse délicatesse du monde qui, sous le spécieux prétexte d'éviter aux autres les soins fatigants, voudrait dérober les misères de ce corps auquel on met tant de prix. Elle se soumettait aux prescriptions les plus pénibles, avec cette simplicité qui nVst jamais sortie de son cœur, et qui la naturalisait partout avec ce qui est bien. Elle avait toujours cette prévenance flatteuse qui sait les moyens de faire plaisir. Plusieurs fois elle m'a louée devant mon père, tâchant de payer par le contentement paternel des sacrifices qu'elle imposait à regret. Chaque fois que mon père entrait dans sa chambre et s'approchait de son lit, elle le recevait avec la même po- Utesse que si elle eût été en pleine santé, et n'a pas manqué une seule fois de s'occuper de la place cjui lui serait plus commode. »
Un matin, guidés par leur ingénieuse afiection, le comte et la comtesse Golowine firent apporter chez la princesse de Tarente un pied de lys en fleur. La malade le contempla avec amour, joignit les mains et s'écria : — Chers lys 1 que le ciel vous protège toujours !
Le P. Rosaven, son confesseur, lui prodiguait avec un profond attachement les consolations de son ministère; dans l'intervalle de ses visites, M°^ de Tarente se faisait lire par M"^ Golowine des Hatcs de piété et des prières. Elle écoutait avec une àme plus particulièrement pénétrée la prière pour la patience. Le premier jour on la lui lut tout entière; s' étant aperçue que la patience invoquée s'étendait à toutes choses, elle dit le lendemain : — Mon
enfant, ne lisez que ce qui regarde la maladie; je n'ai pas besoin du pardon des injures. — On vous a cependant, reprit M'" Golowine, fait bien du mal que vous avez à oublier. — Non, répondit la digne amie de Louis XVI et de Marie- Antoinette, personne ne m'a fait de mal, ou si je l'ai oublié, ce n'est pas le moment de m'en souvenir.
En l'entendant prononcer de telles paroles et s'entretenir sans cesse avec son Dieu, on perdait tout espoir de la conserver longtemps sur la terre; « mais, ajoute M"'' Golowine dans son pieux récit, je ne me lassais pas de l'entendre, et j'aurais moins aimé la retenir que la suivre. »
Lorsque le P. Rosaven, après lui avoir administré Textrème-onction, l'exhortait encore au suprême détachement des liens de ce monde, elle répondit avec force : — Mon Dieu, vous savez que depuis longtemps je vous ai fait le sacriiîce de ce que j'ai de plus cher, du bonheur de voir mon roi dans sa patrie ! — Ces paroles furent à peu près les dernières que ses lèvres mourantes purent articuler distinctement, et, après quelques heures d'une courte agonie, elle expira le 22 juin 1814.
Le comte Golowine voulut que ses restes du moins ne fussent pas retenus eu exil ; les médecins russes procédèrent à l'embaumement, et ce cœur si profondément français vint reposer en France, dans la chapelle de Videviile, sous la garde de la dernière des Chàtillon, sa sœur, la duchesse d'Uzès.
La princesse de Tarente suivait un règlement de vie spirituelle qui lui avait été donné par l'évêque de Boulogne. Ce règlement, qui embrasse et prévoit les moin-