‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 85 sur 207 · MAUAMi: SWETGHl.NE · texte numérisé non relu

MAUAMi: SWETGHl.NE

giiàt par sa douceur et sa timidité à toutes les collisions directes , elle n'avait pu voir en lutte des principes si contraires, prodiguant à la fois les espérances et les déceptions à l'humanité, sans arriver, au-dedans d'elle-même , à des conclusions et à des principes arrêtés. Elle se fit avant tout une loi de l'impartialité entre tous ceux des partis qui pouvaient représenter avec conscience et sincérité une idée généreuse , puis elle fixa irrévocablement ses goûts . ses amitiés et ses vœux du côté qui promettait le plus de durée à l'autorité avertie et à la liberté éclairée.

La Restauration réalisait ce tj^e; M""" Swetchine y avait applaudi du cœur et de l'esprit. Pas un instant elle ne fut étrangère au temps et à la société qu'elle venait visiter de si loin ; elle fut accueillie d'abord par des amis déjà éprouvés dans son pays natal : le marquis d'Autichamp, qu'elle retrouvait gouverneur du Lou\Te, le comte de La Garde, qui recevait une des premières ambassades de famille, et le duc de Richelieu qui la plaça aussitôt dans l'intimité de ses deux sœurs, la marquise de Montcalm et la comtesse de Jumilhac. Le duc de Rlacas avait beaucoup vécu à Pétersbourg dans les années qui précédèrent la Restauration, et il avait vivement

goûté M"' Swetchine. Jusque dans ses dernières années, attristées de nouveau par un noble et volontaire exil, son visage sévère et froid respirait l'émotion dès que ce nom était prononcé. Mais au début du règne de Louis XYIIL le duc de Rlacas représentait surtout un favori de cour peu agréé de l'opinion et peu soucieux de se réconcilier avec elle. Ce fut surtout par les côtés érudits , qui ont laissé tant de souvenirs à Naples et à Rome, que le duc

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de Blacas et M"^ Swetchine maintinrent leurs relations. M. de Maistre avait remis à M™^ Swetchine une lettre pour le vicomte de Bonald. dans laquelle il lui disait : « Vous n'aurez jamais vu plus de morale, d'esprit et d'instruction réunis à tant de bonté. » Et le vicomte de Bonald lui répondait : « C'est une amie digne de vous et un des meilleurs esprits que j'aie rencontrés, effet ou cause des qualités du cœur les plus excellentes dont une mortelle puisse être douée (1). »

Les institutions charitables de France excitaient en elle un intérêt qui la mit eu relations fréquentes et très amicales avec M. de Gérando. Le corps diplomatique avait chez elle deux représentants assidus, le baron de Humboldt et le comte Pozzo di Borgo.

Le salon où M'"'' Swetchine se trouva le plus promptement naturalisée, fut celui de la duchesse de Duras. C'est là qu'elle vit pour la première fois M"* de Staël, et lui adressa une réponse souvent citée, mais inexactement. La duchesse de Duras avait voulu réparer le mécompte de Saint - Pétersbourg , et les invita l'une et l'autre à un dîner formé d'un très petit nombre d'élus. M"^ Swetchine, toujours pleine de réserve, laissa passer presque tout le repas dans le silence, levant à peine les yeux sm' l'illustre convive placée en face d'elle. Après le diner. M""" de Staël s'avança vers M""" Swetchine : — On m'avait dit, Madame, que vous aviez envie de faire connaissance avec moi; m'a-t-on trompée? — Assurément non, Madame, mais c'est toujom's le roi qui pai'le le premier.

[ij Lettres et Opuscules, t. i«'i.

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M"'" Swetchine vit dans ce salon tout ce qni formait le faisceau alors compact des intelligences monarchiques. Toutes les nuances et tous les rangs y étaient confondus, comme ils le furent dans les conseils politiques de la Restauration : M. de Chateaubriand et M. Al)el Rémusat, M. Cuvier et le vicomte Mathieu de Montmorency, M. Mole, M. Villemain, M. de Rarante. Quelques-uns de ces hommes, notamment M. Cuvier et M. Abel Rémusat, devinrent ses amis comme ils étaient ceux de la duchesse de Duras; les autres, plus entraînés dans la vie politique, n'oublièrent cependant jamais leur rencontre avec elle et saluaient son souvenir d'un regard affectueux. Pour j\jme (Je Duras, ce fut l'une des dernières et des plus vives affections de son âme. Souvent à l'étroit même dans sa grande position , indépendante et dévouée , ardente et réfléchie, désabusée sur le monde sans en être détachée, profondément chrétienne sans que la piété suffit à remplir ou à calmer son cœur , la duchesse de Duras reconnut du premier coup-d'œil en M"^ Swetchine ce qui seul pouvait la captiver encore : une sensibilité exempte de complaisance, une sympathie et un appui. Rien ne pourra mieux que quelques-uns des épanchements de la duchesse de Duras avec elle, peindre ce qu'était M™^ Swetchine à son arrivée en France, la confiance, l'abandon et l'attrait qu'elle inspirait dès la première vue. Cette correspondance sera, pour ainsi dire, un réflecteur projetant la lumière sur le point du tableau où Ton veut appeler le regard .

Après six mois de séjour en France, le général Swetchine avait cru sa présence nécessaire à Pétersbourg pour déjouer la manœuvre persévérante de ses ennemis.

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^jme s-^'etchine n'hésita pas à le suivre. C'est pendant ce voyage, qui dura environ un an, que la duchesse de Duras écrivit les lettres suivantes. Il faut en excepter cependant la première lettre, dont un fragment seul nous a été conservé sans aucune indication de date, mais qui se rapporte évidemment au premier séjour de M"^ Swetchine à Paris et aux premières relations intimes avec M""^ de Duras •

(' Andilly.

» N'ai-je pas été indiscrète de porter ici deux volumes

de ces mémoires de Dangeau ? J'espère que non. Ils m'amusent, ils se font lire comme tout qui est écrit jour par jom', tous les livres où Ion trouve des noms propres et tout ce qui parle de Louis XIV. Il y a une magie dans ce grand nom ; il a laissé de lui une trace qui n'est point efiFacée, et vous en serez frappée en voyant Versailles : Là, il n'y a rien entre lui et nous. Il nous a fait bien de l'honneur, comme disait ce paysan du Rouergue ; et pour des Français, c'est tout. Qu'importe qu'on ait souffert en détail ; il avait placé la France au-dessus de toutes les autres nations. Cela éternisera encore un autre nom que le sien, et qui le mérite moins, car il n'eut jamais sa bonté ni sa grandeur.

» Je cause donc avec vous, et cela me fait plaisir; je suis si sûre que cette lettre sera reçue comme elle est écrite, bonnement, simplement ! Je n'aurais dit à [tersonne ce que je viens de vous dire. Qu'on aurait été heureux de faire là-dessus des commentaires! Mais avec vous, je ne redoute ni les tracasseries ni la malveillance. Je crois en vous : l'amitié est une foi. Mais comment m'avez-vous donné cette confiance? Ne me l'ôtez jamais, ne me don-

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nez pas de mécomptes; ils me font trop mal. Je reviendrai vendredi, et j'espère que je vous verrai le soir; ne venez pas tard.

» Ma petite maison va son train (1) ; j'espère que dans quinze jours je pourrai vous la montrer, c'est-à-dire que vous en verrez les murailles. Tout est à faire; il faudra toute votre imagination pour la comprendre. Pour moi, je suis comme un auteur pénétré de son sujet : je vois l'ensemble, les détails, rien ne m'échappe. Si je puis vivre et me guérir l'âme, peut-être que je serai heureuse là. Qui sait? Mais vous m'avez fait du bien, et c'est ce que je ne croyais pas possible. Adieu, à vendredi. Clara vous embrasse (2). »

H Paris, le 24 août.

» Chère amie, me voici à Paris , et vous croiriez à ma tendre amitié si vous voyiez ce que j'éprouve en ne vous y trouvant pas. Ce cabinet est désert : il rend sensible tout ce qui me manque. J'y entrais avec plaisir, à présent il me fait mal : vous n'y viendrez pas ; tous mes amis sont absents ou pire qu'absents; je n'ai pas une chance devoir entrer ici quelqu'un dont la vue fasse battre mon cœur, ou du moins lui ôte le poids dont il est toujours accablé.

» Ne vaut-il pas mieux être solitairement à Andilly? Là du moins tout est nouveau ; il faudrait tâcher que l'âme put aussi abattre et rebâtir, mais c'est impossible. Jai eu besoin de vous écrire en entrant ici. Joséphine m'a dit comment vous y êtes venue. Pourquoi ai-je perdu une

(1) Mme de Duras se faisait construire alors une agréable retraite à Andilly.

(2) Clara de Duras depuis duchesse de Rauzan.

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