‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 86 sur 207 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

heure de celles que vous pouviez me donner encore ! Mais cela valait mieux • il ne faut pas d'adieux quand l'avenir est si triste qu'il l'est pour moi. Je ne sais rien; les changements de ministère n'ont pas eu lieu, mais ce n'est que retardé.

» Yoilà encore une de ces amitiés de respect

humain qui vous étonnent et qui sont si communes en France ; il vaudi'ait bien mieux ne plus voir les gens pour lesquels on est dans cette disposition. C'est sans doute le premier mouvement, mais on craint les scènes, l'éclat, le ridicule ; il résulte de tout cela des rapports froids et faux, par cela même des intérêts factices qui finissent par donner aux caractères cette funeste teinte, et par détruire, avec la sincérité des manières, la bonne foi du cœur sans laquelle rien n'est estimable. Et puis, chère amie, à quoi bon tout cela? Pourquoi se donner tant de peine? Le temps marche; il arrange tout. Quand on considère ce que c'est que des heures, des mois, des années, une vie. on ne conçoit pas cju'on se tourmente ainsi ; cela est pitoyable.

» Cette frégate brûlée l'a été par des malveillants, et je viens de voir le duc de Raguse qu'on envoie à Lyon, Grenoble, etc., pour les pacifier et les concilier. Le connaissez-vous? Ce sont de ces gens qui concilient à coups de canon.

» Il est fort question de la classification des pairs ; ils seront divisés par bancs. C'est très bien : je voudrais que tout dans l'État fût ainsi fixé ; cela remédierait à un des plus grands maux de la France : la confusion, l'incertitude de ce que l'on est, qui ouvre le champ à tant de prétentions. Une ambition précise n'est pas dangereuse; une I. 14

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ambition vaguo rend mécontent de ce qu'on a sans donner un but. Olivier de Yérac recevait une lettre d'une dame de province pour lui demander de placer son lils. Elle mandait : Il est en état d'être sous-préfet, préfet, conseiller d'Etat et même ministre. Eh bien! les têtes en sont là en France.

» Ah! quel bavardage, chère amie! J'en suis honteuse. Il semble que vous soyez là, sur ce canapé vert, et que, m'ayant destiné toute votre soirée, nous puissions prendre sans compter et perdre nos heures en idle talk ! 1) M"ie Je Montcalm est toujours bonne pour moi; c'est vous qui avez désarmé cette malveillance : cela me fait du bien. Personne ne la craint plus que moi, et je ne sais rien faire pour me concilier ceux qui s'éloignent de moi. Il me faudrait toujours un ange gardien comme vous. J'ai mené Clara au bal hier soir; je suis morte de fatigue. Je me demandais si parmi tous ces jeunes gens il y en avait un qui me plût pour gendre. Non, un seul est selon mon cœur, et les avantages qu'il faut compter lui manquent. J'ai causé à fond ce matin avec M. de Duras de tout cela, et nous sommes bien d'accord sur les grands points. Enfin, il me laisse libre, et puis j'ai un an, au moins un an devant moi, et cette année m'est trop précieuse pour y renoncer. Je vous embrasse. J'ai impatience d'avoir de vos nouvelles, de la route et de Moscou, et d'avoir le premier mot d'une espérance de retour.

» Albertine (2) est arrivée hier; elle va aller à La Grange, que lui prête M. de La Fayette, qui est absent.

(1) Vaine causerie.

(2) Albertine de Staël, depuis duchesse de Broglie.

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