‹ Sa vie et ses œuvres;Chapitre 32 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

La fécondité n'est pas refusée à la vieillesse : Vovez le vieil arbre se couvrir d'un feuillaae aussi jeune que celui de l'arbrisseau, pousser des fleurs et des fruits tant qu'il vit. quel que soit le nombre des années qui ont laissé leur date sur l'écorce de son vieux tronc. Tant que l'arbre vit. il produit son feuillage et. à défaut de fruits, il donne son couvert et son ombre. Dans l'ordre spirituel. Dieu a voulu que l'homme put toujours concevoir et enfanter l homme nouveau: non {tar miracle, u. 14

coninie Sarah p\ h^lisabeth, mais sans exception et de droit.

Tandis que toutes les créatures, y compris notre corps, atteignent rapidement leur dernier degré de développement et de perfection, et qu'ensuite elles s'y arrêtent et tournent pour ainsi dire dans le cercle de leur organisme ou de leur instinct, jusqu'à ce que l'atTaiblissement et la décadence viennent les ramener à leur origine; l'homme, au contraire, l'homme, intelligence, grandit et se développe sans cesse par toutes ses facultés; il suit une carrière indélinie. une ligne perpétuellement ascendante de connaissance et de vertu.

L'erreur qui consiste à croire qu'il est pour l'Eglise une ère de décrépitude, est la même qui admet pour le principe innnatériel dans l'homme une égale décroissance : ces opinions marchent de front, parce qu'il s'agit de part et d'autre d'assimiler toujours à la loi qui régit la matière, celle qui régit l'esprit.

Remarquons en passant que nos célèbres prosateurs conservent leur supériorité jusqu'au déclin de l'âge; nos poètes, sauf le cas de génie hors

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ligne, tombent avant l'hiver. La pensée des uns se tient constamment dans la gravité de la vie chrétienne; celle des autres n'est qu'un jeu. Mais ce hadinage demande une verve sensuelle dont leur vieillesse n'est plus capable : glorieuse impuissance dont elle ne devrait pas s'affliger. Quels regrets des beaux jours dans les amants des muses! Quel mépris de la jeunesse dsTns Bossuet ! Le grand évéque ne date la vie que des cheveux blancs.

Quant aux vrais poètes, aux grands artistes, ils n'ont presque pas d'enfance et pas de vieillesse.

Dira-t-on que Tàge glace Tactivité humaine dans l'exécution des œuvres spirituelles? Mais

qu importe, o mon Dieu! si vous y pourvoyez! Déjà lEvangile nous a appris que devant votre tribunal il n'y avait ni (Irec, ni Scythe, ni Barbare ; eli bien ! son divin esprit nous apprend encore qu'à vos yeux les âmes n'ont ni âge ni sexe. Je le sais, la foi comme la vertu n'attend pas le nombre des années; mais néanmoins croit-on que le voisfnage du terme inévitable n'ait point une portée, une action encore toute particulière? Le vénérable abbé Desjardins disait, deux ou trois ans avant sa mort, qu'il y avait à peine di\-luiit mois que les choses de ce monde, relativement à l'éternité, se présentaient à lui sous leur véritable jour. Les approches du moment redoutable perfectionnaient son intelligence : de chrétien pieux, savant et toujours irréprochable, il devenait un saint.

0 visage des saints , douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils, regards bien-aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'àme qui resplendissez dans la vieil-

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1 esse et la mort, heureux qui vous a vus', plus heureux qui vous a compris et qui a reçu de votre galbe trausfiguré des leçons de sagesse et d'immortalité !

(Ju'y a-t-il dentièrement déshérité dans la nature? Où donc a-t-on vu Dieu abandonner complètement l'ouvrage de ses mains? L'hiver n"at-il pas ses beautés? Ses sévérités ne t'ont-elles pas ressortir ses douceurs? Sous nos climats rigoureux, le ciel n'est-il pas profond et bleu? Le soleil ne couvre-t-il pas de diamants tous les givres, ne fait-il pas scintiller la neige brillantée? Dans le rude hiver, ny a-t-il pas, pour contraste avec la tempête mugissante ou le froid glacial du dehors, le retour au foyer, près de ce feu resté

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couvert et cliaiid à ti'avers ses cendres, et qui représente si l)ien la clialeur contenue et tempérée du cœur du vieillard : douce et tiède chaleur, toujours la même au sein de toutes les destructions et de toutes les intempéries des variables saisons humaines.

Dans mes longs voyages d'hiver, j'ai été souvent frappée par des effets remarquables de forme et de lumière, attestant que la nature ne subit pas plus que l'homme cet état d'inactivité et de mort anticipées auquel on voudrait condamner la vieillesse. Ah ! dans les œuvres de Dieu et dans nos cœurs il y a toujours assez de puissance et de vie pour bénir et pour aimer, toujours lieu de s'écrier avec les prophètes :

« Feux et chaleurs de l'été, bénissez le Seigneur ! Froids et rigueurs de l'hiver, bénissez le Seigneur ! Rosées et bruines, bénissez le Seigneur ! Gelées et froidures, bénissez le Seigneur ! Glaces et neiges, bénissez le Seigneur ! Nuits et jours, bénissez le Seigneur (l) ! »

(1) jt.miol. 111.

« Même durant la nuit, élevez vos mains vers le sanctuaire et bénissez le Seigneur (1)! »

La vieillesse est la nuit de la vie; la nuit est la vieillesse de la journée, et néanmoins la nuit est pleine de magnilicences, et pour bien des êtres elle est plus brillante que le jour ! Pour beaucoup la nuit est le lieu de la pensée, comme Dieu est le Heu des esprits et t espace celui des corps. C'est là que la réflexion donne rendez-vous, que le recueillement cherche un asile, que Ion entend, que l'on comprend mieux ce silence qui, selon la parole de Philon, est ta voix de Dieu! C'est à la vieillesse qu'est accordée la manitéstation de Dieu la plus intime et la plus évidente, comme c'est à la nuit qu'il a été donné d'être témoin de la naissance du Christ et de sa résurrection ; nuits resplendissantes qui ont été saluées du norti d'heureuses !

Infinis sont les rapports entre la vieillesse et la nuit ! C'est en Dieu qu'il faut contempler lune, comme c'est dans le ciel qu'il tant étudier l'autre.

(i) Ps. CXXXUl, V. t.

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Voyez si , pour ses chères étoiles , le ciel a des saisons ! Voyez la nuit de la vieillesse ! elle aussi est parsemée d'étoiles, et de même que le ciel, le vieillard n'a rien à démêler avec les saisons : le monde des vicissitudes s'agite et se meut à ses pieds, l'impassibilité du tirmament est déjà la sienne. Qu'il se retire dans la région de ses i)ensées pieuses, là les espaces ne lui manquent pas : que l'hiver ou l'été frappe les régions intérieures. les espaces sont toujours bleus et chaque diamant est un monde !

Parfois, dans les nuits prolongées du pôle, apparaît une lueur (pii icssemble à l'aurore et ({ui dissipe un instant les ténèbres; ainsi, dans rage avancé, des illuminations instinctives et comme appartenant à un nouveau jour viennent frapper les yeux. Les heures de la nuit m'ont fait du bien; il est rare que ces chères compagnes ne m'apportent pas connue un bienfait quelque sentiment ou quelque pensée du ciel.

« Le jour est aux hommes, a dit un ancien, et la nuit est aux Dieux. » (lui, le jour, dans son activité et son bruit, est aux hommes et aux choses

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humaines, comme la jeunesse et la force de l'âge; la nuit, dans son silence et son recueillement, est à Dieu, comme la vieillesse, en (\\n la pensée du ciel domine tous les intérêts de la vie. Cet âge ne ressemble-t-il pas à ce repos qui suit la dernière heure du joui', ce repos qui vient après tous les devoirs accomplis? Les années du vitnlhird i|iii répondent à ces heures-là ne sont-elles [)as sa propriété plus qu'aucune autre? \'a-t-il pas ac- ({uitté toutes ses dettes, ce vétéran de la terre, et peut-être payé, selon les paroles du Psalmiste. ce qu'il ne devait pas? Ce (|iii lui reste est à lui. bien à lui! Et ce (ju'il possède, n'est-ce pas Dieu?

Le Seigneur recommande sa miséricorde durant le jour et les canti([ues d'action de grâces durant la nuit (l).

A mesure qu'on s'élève, la nuit est plus tardive. La vieillesse est la montagne d'où nous vient le secours (2). Lorsquautour d'elle tout rentre dans

(1) In die mandavit Dominus iiiisericurdiam suam, et nocle tanlicuni ejus iPs. XLi, v. 9i.

(2) Levavi oculos ineos in montes unde véniel aiixiliiiiii iiiilii iPs. CX\, V. 1 ).

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l'oiiibi'c et s'y abîme, visitée par les rayons du soleil, sa cime sillumiiie des clartés recueillies à travers une longue vie et apparaît au loin comme uu pliare.

Anne, tille de Phanuel, qu'était-elli^ dniis le temple, sinon une lampe allumée? L'Evangile ne nous apprend-il pas, par l'exemple de cette sainte veuve, que la vieillesse peut passer la nuit de son âge sans jamais sortir du temple, servant Dieu dans le jeune et dans la prière. Jeune de tout bonheur humain , prière incessante pour obtenir Celui qu'elle attend (1).

(Ju'est-ce qu'attendre, quand c'est Dieu qu'on attend sur la foi de sa parole, si ce n'est en même temjjs goûter le charme du mystère et le grand jour de la certitude? Si ce n'est apercevoir, à travers un crépuscule doré, l'éclat de la lumière incréée? Si ce n'est les délices d'apprendre et en même temps de savoir, si ce n'est bondir de joie à chaque pas qu'on fait, se recueillir pour jouir,

(i) Et erat Anna prophelissa... et haîc vidua usque ad annos octoginta quatuor : quae non discedebat de templo, jejuniis et obserrationihus serviens nocte ac die (S. Luc, U. v. 36-37).

se parer poui- plaire, appeler en se seiilani répondu !

Si quelquun entend ma voix et ni ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi [\). Oue la vieillesse se réjouisse! C'est pour souper et non pour un repas pris au milieu du jour, dominé par le bruit et le mouvement; c'est pour souper avec nous que viendra le Seigneur, à la tin de notre journée lourde, fatiguée et laborieuse, à l'heure des interminables et douces causeries, où l'intimité se fait plus grande, où l'effusion coule à pleins bords, à la nuit close, où les cœurs se rapprochent, se confondent et ne songent plus qu'à bénir et sanctifier le repos (pii va suivre.

Je me recueille , o mon Dieu ! à la fin de ma vie comme à la tin d'une journée, pour vous apporter les pensées de ma foi et de mon amour. Les dernières pensées d'un cœur qui vous aime ressemblent aux derniers rayons plus intenses et

(1) Ecce sto ad osliiun et piilso... Cœiiabo cùiii illo el ipsc lucciiin (Apoc, ch. III, V. 20).

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plus colorés avant de disparaître. Vous avez voulu, ô mou Dieu! que la vie fût belle jusqu'au bout ! Faites-moi croître, reverdir, monter comme la plante qui dresse encore une fois sa tête vers vous avant de donner sa graine et mourir !

NUNC DDIITTIS

Une pente plus rapide, une impulsion plus forte m'entraîne vers la tombe ; chaque heure de plus me dépouille et me fait descendre de quelques pas. Les grains de poussière au fond du clepsydre se font rares et je les compte sans effroi. Qu'elles sont imposantes ces années qui nous restent, ces années qui peuvent n'être qu'un jour! La veille de tout grand jour porte un caractère solennel, et de tous le plus grand se lève dans l'éternité.

Nunc dimittis. C'est à présent, ô mon Dieu! que vous pouvez retirer k vous votiv servante et

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