‹ Sa vie et ses œuvres;Chapitre 31 sur 46 · HOMMAGE RECONNAISSANT · texte numérisé non relu

HOMMAGE RECONNAISSANT

A. DE FALLuUX

On s'est souvent occupé de la vieillesse; les moralistes, en donnant à cet objet de leurs méditations plus ou moins de développement et d'étendue, n'ont presque jamais omis d*y toucher ; plusieurs ont consacré des ouvrages uniquement

à ce sujet. Amenée, inoins encore par mon âge que par la reconnaissance (juil laisse croître, à ctiidier la vieillesse, je me retrouve peu sur le chemin des autres, et je voudrais ici l'étudier dans ses rapports avec Dieu et l'autre vie; montrer que la vieillesse est pleine de grandeur et de consolation ; que son activité, concentrée en un foyer, en est plus intense ; que la dignité, la beauté d'une situation dont l'àme fait toute la vie, élèvent au-dessus de tout cette situation même ; et qu'enfin, comme on la dit du prêtre, si le vieillard est le plus malheureux des hommes, il est le plus heureux des chi'étiens, le plus averti, et, s'il le veut. \v plus consolé.

Cicéron distrayait sa vieillesse par l'étude quil en faisait, et ce travail la rendait douce et agréable à ses yeux. IVous avons mieux que Cicéron! Sous les yeux de Jésus-Christ, nous pouvons faire descendre quelques rayons de soleil pour éclairei*. ranimer, réchauffer le soir de notre vie.

Chaque âge a une qualité qui porte son caractère propre. La docilité car s.ciérï?>e /' en fa/ice , pour qui toute morale, ainsi qu'au berceau du monde.

DE LA VIEILLKSSE. 165

est renfermée dans le précepte de Tobéissance. Le dévouement caractérise la jeunesse, la force fâge mûr, la dignité la vieillesse : c'est toute la statistique de la vie humaine. Vous n'avez, ô mon Dieu ! déshérité aucun âge ; vous êtes le maître du jour et de la nuit : Tiius est ches et tua est nox.

Au premier aspect, l'enfance, la jeunesse, l'âge nuir, ont toutes sortes d'avantages sur la vieillesse ; mais c'est comme la fantasmagorie de la richesse et du rang : vu de près, cela disparaît. Sans doute, lenfance a le temps pour elle ; mais elle ignore les germes précieux qu'il recèle, les biens qu'il peut faire atteindre ; elle n'est dans le secret d'aucun de ses avantages, elle n'a pas la conscience de son l)onheur, elle n'a la raison de rien de ce qu'on lui fait faire, d'aucun but, de la valeur d'aucun moyen en relation avec le but; elle obéit à la raison comme on obéit à la force; ses joies sont vives, mais ses peines le sont également : c'est de l'insouciance, de la légèreté, et ce n'est jamais du bonheur.

Le vieillard sait; et cest bien quelque chose que de savoir ! Avoir vu durant une longue vie, j^eu

ayant toujours raison , pouvoir se dire parfaitement content de lid (1), admirer sa loi justifiée en tous points, avoir mesuré le néant que l'on quitte, pesé sa poussière et entrevu avec certitude les biens que l'on attend, n'est-ce pas aussi quelque chose !

Le vieillard est le pontife du passé, ce qui ne l'empêche pas d'être le voyant de l'avenir. Le prêtre représente le sacerdoce de l'éternité, le vieillard celui du temps ; l'expérience, en lui, fait les oracles et les prophéties, et plus d'une fois, dans l'état imparfait des sociétés où le sacerdoce et la magistrature se trouvaient confondus, les

(^ Bourdaloue.

anciens du peuple onisuïû pour maintenir et perpétuer la notion bienfaisante et tutéiaire du droit et de l'éternité.

Le vieillard est le vrai pauvre de J.-C; ses rides sont ses haillons; cest au rayon du ciel qu'il se réchauffe; c'est son pain quotidien quil mendie.

Les dieux voulurent que Tyrésias fût aveugle, afin qu'il véciit avec eux plus qu'avec les hommes. La vieillesse, quant au monde extérieur, est bien une espèce de cécité ; il semble que ses yeux soient moins perçants, son oreille moins fine aux bruits de la terre, afin que son recueillement soit plus complet et son attention plus dévouée à la voix du dedans. Dieu hérite de tous les vœux qu'elle ne forme plus, de tous les élans qu'elle supprime, et il lui ouvre toujours davantage le monde intérieur.

Le silence qui se fait en lui le rend sensible au moindre bruit; son œil est exercé et rapide, car l'expérience est une seconde vue montrant dans ce qu'on a vu tout ce qu'on verra.

Le vieillard est comme une sentinelle avancée

sui- les limites de la vie; le sommeil luit sa paupière ; il semble faire cette veille solemielle du preux avant le jour qui l'armait chevalier.

Une bonté particulière de la Providence a rendu la disposition à l'insomnie presque générale chez les vieillards : mieux vaut vivre que dormir ! Dieu veut multiplier les mérites, et comme le temps presse, il fait participer toujours davantage le vieillard au mérite de ces veilles mises dans l'Evangile entre la prière et l'aumône. Veillez et priez, nous dit N. S. Ce moyen de sanctification est facile au vieillard; la jeunesse y a peu d'aptitude.

La jeunesse est la plus belle fleur qui soit au monde, dit une chanson bretonne; mais la vieillesse, ajouterai-je , est le plus savoureux des l'ruits.

Il y a plus de sucie dans le fruit mùr que dans le fruit vert.

Le malheur découvre à la jeunesse le néant de la vie; il révèle à la vieillesse la félicité du Ciel.

Les plus froids consacrent à Dieu le matin et le soir de la journée; l'enfance et la vieillesse

DE LA VIKILLESSI-:. 169

sont pMi'liculièremeiit sous le patronage de Dieu.

Comme le laboureur dont parle*saint Jacques, le vieillard, dans l'espérance de recueillir le précieux fruit de la terre, attend patiemment que Dieu envoie les pluies de la première et de [arrière saison (l).

Ainsi que la croix du Calvaire . le vieillard est suspendu entre la terre et le ciel; il tient à I une par ses devoirs, à l'autre par ses espérances, il croit, parce qu'il a éprouvé toute chose, et que la vérité de l'Evangile est seule restée au fond du creuset.

La vieillesse, c'est la vie arrivée à son Samedi- Saint, veille de la résurrection glorieuse, lendemain de tous les déchirements de la terre, de tous les supplices de la Croix !

Le Dieu de l'éternité, qui dans un seul temps contient tous les temps, semble avoir voulu (jue ses trois grandes divisions existassent simultanément et fussent représentées dans la création. La vieillesse, c'est le passé ; l'enfance, c'est l'avenir.

(I) Epîlre de S. Jac([ueo (ch. V, v. 7).

et la jeunesse le présent. L'expérience, vertu puisée dans le passé, est là pour éclairer la force de conception, la vigueur d'action de la jeunesse.

La vieillesse, dans sa science, est aux notions absolues et positives de la jeunesse ce que la tradition est à la doctrine écrite.

La vieillesse ne coule plus en bronze, elle ne dégrossit plus le marbre ; mais elle perfectionne, elle achève, elle fait ce travail patient, assidu, qui à travers toute la vie est la justification de la loi de Dieu. Un vieux et illustre savant disait : « Plus je vieillis, plus j'observe, et moins j'explique. » Parole pleine de philosophie, si c'est un philosophe qui parle, mais incompréhensible si c'est un chrétien. Chaque jour il comprend mieux et la destinée que Dieu lui a faite et d'où viennent tous les poids dont il l'a chargée.

Suite et conséquence du péché, la vieillesse est le crépuscule de la mort ; mais , comme de tous les éléments de la nature déchue , Dieu sait en tirer des harmonies pleines de beauté. Il se sert des vieillards, des anciens, pour en faire, parmi les générations nouvelles, les témoins des miséricordes passées.

La vieillesse n'est point une beauté de la création, mais elle est une de ses harmonies. La loi des contrastes est une des lois de la beauté : sous les conditions de notre ciel, l'ombre donne de la valeur à la lumière, le grave au doux, le sombre à l'éclatant. Les proportions diverses de grandeurs s'étayent et se servent; les saveurs diverses se donnent réciproquement du goût. Rien ne pour-

172 DK LA VIKILLESSE.

rait disparaître de cette terre sans y laisser un vide. La hiérarchie, inème celle des âges, est une des beautés et des harmonies de la pensée de Dieu, et rien de ce qui la manifeste n'est sacrifié dans son (Puvre.

Dieu daip,ne prévenir de ses soins tout ce qui l'a servi, tout ce qui a servi à ses desseins. Ainsi, quoique la vieillesse soit un des effets de la chute, elle est loin de n'exprimer que le châtiment, et les ui;uj\ les plus différents ont aussi leurs dédommaj^ements. En elle se montrent, à côté des infirmités et des privations, moins d'occasions de lutte, des consolations puissantes et intimes, des douceurs infinies et secrètes, mille révélations de l'époux de nos âmes, qui ont rendu à plus dun vieillai'd pieux la tin de sa vie bien autrement douce que ses commencements.

Rien ne suscite plus de contradictions que la vieillesse dans l'esprit des hommes : c'est un fantôme auquel la jeunesse ne croit pas, c'est un épouvantait pour la plénitude virile; néanmoins, à peine l'apogée de la vie atteint, à peine le premier pas fait sur la déclivité du versant opposé, sans cesser

DF. LA VIKILLESSE. 173

de la craindre au fond, tous l'espèrent et transigent tant qu'ils peuvent avec ses inconvénients.

Dans l'orgueil de ses puissances, la jeunesse prétend continuer à vivre et repousse l'idée de vieillir. Chose étonnante ! ce n'est pas de l'horreur que cause la vieillesse, c'est du mépris. Cela tient-il à la vieillesse , ou bien cela tient-il à la manière de vieillir? Dcuts noti-e siècle, dit M. de Chateaubriand, // y a des vieux, mais il //'y d plus de vieillards. Tout le secret du peu de considération de la jeunesse ]>oui' l'âge est peut-être dans ce mot-là.

Ouand je dis que la jeunesse ne croit pas pour elle à la vieillesse, je ne crains pas d'exagérer: très positivement elle la traite un peu comme une superstition, passe à côté de cette idée avec dédain : elle ne lui fait pas l'honneur de la considcMtMcomme un mal nécessaire, de l'accepter comme elle accepte la mort : elle se promet presque d'y échapper et se fait gloire de ne pas vouloir piolonger sa vie au prix de tant d'ignominie. Mais sur tout cela on s'arrête peu ; le temps coule, l'attention se porte sur d'autres points, la jeunesse se

perd dans la maturité de l'âge, et bientôt ces che^ veux qui grisonnent annoncent l'approche des grands frimats. Alors on se met à penser à la vieillesse autrement que pour l'éviter ; on commence par neutraliser ses rigueurs, à compter avec elle, et même à l'interroger, admettant qu'après tout il y a quelque parti à en tirer. Les années se mangent un peu comme les cerises dans le panier de l'écolier : on va d'abord aux plus belles, puis viennent les bonnes, puis les moindres, enfin on est heureux de celles dont on n'avait pas voulu.

Pourquoi la vieillesse ne serait-elle pas le neuvième livre de la sibylle, payé le prix des neuf, et méritant encore son prix?

Le temps, c'est la pluie de Danaé : chaque goutte en est d'or.

La jeunesse vit, sous le rapport du temps, dans l'abondance ; mais qu'est-ce qu'une richesse dont on méconnaît la valeur et qu'on prodigue sans prévoyance et sans regret? La vieillesse enseigne la valeur du temps, et nous apprend que c'est ce quil y a de plus précieux, notre trésor, la matière

première. L'homme le mieux ordonné est celui qui emploie le mieux son temps ; Ihomme le plus avisé, celui qui tire le meilleur parti du sien. Le temps , c'est ce qui représente toutes les valeurs morales, intellectuelles et même spirituelles. L'homme le plus riche est celui dont le lon^: horizon a Dieu pour terme ; c'est le vieillard surtout qui répète avec Young' l'admirable vers de ce poète : « Chaque moment vaut Téternité puisqu'il peut la donner. »

Connaissant la valeur du temps, on aspire à le sauver, à le mettre en œuvre ; par Taideur du désir qu'on a de l'exploiter, l'àme va plus vite que les organes; on est comme cette Ariane ( l ) de Dannecker. qui va évidemment plus vite que la panthère qui la porte. D'une part son désir s'élance à la poursuite de Thésée, de l'autre il lui faut subir l'allure de sa monture, unique moyen de la rapidité de sa course. C'est bien là l'image de la vieillesse ! limage de cette ardeur qui pousse en avant, qui

(I) Chef-d'œuvre du sculpteur Dannecker, dans la galerie de M. Bethmann, à Francfort.

176 DK LA VIKILLESSE.

attire vers le hiil el (|iii. unie à la matière son insépaiable moyen ici-bas. est arrêtée par ce moyen lui-même. Comment n'irait-elle pas plus vite que son pauvre corps, |)anthère haletante qui a perdu sa force et sa souplesse; c'est son cœur qui fait la rapidité de son allure, c'est par lui seulement qu'elle se voit grande au milieu de tous les signes d<' la fail)lesse.

Si nous prenons Thomme nalurel. tout est en faveur de la jeunesse, jusijuaux qualités morales; ainsi, la générosité, le dévouement, les sentiments nobles et désintéressés a})partiennent éminemment à la jeunesse, (juand la charité de Dieu ne réchautfe pas le comu'. l'action du temps, le contact avec les hommes ne tendent que trop à ralen-

liF. LA Vir.II,LESSE. 177

tiret à refroidir les élans généreux. La jeunesse est une sorte de divinité temporaire imprimant à son peuple des vertus brillantes qui durent autant qu'elle. Pour les caractères et pour les esprits, il y a une beauté du diable^ charme de fraîcheur, de spontanéité, d épanouissement . qui supplée à la beauté des traits, à leur régularité et aux qualités solides. Il nen sera pas de même pour l'hunnue spirituel : il est né plus tard, sous des conditions plus sévères qui lui font un auxiliaire des obstacles mêmes. Tandis que la jeunesse est un véhicule pour Ihomme de la nature . tout ce qui est épreuve profite à Tàge : une même force est différemment dirigée ; tout ce que jeune on faisait pour soi. vieux on le fait pour Dieu. Tout s épure alors et rien ne s'affaiblit : c est la même flamme, mais plus subtile, plus vive, parce qu'elle se nourrit déléments plus choisis.

Il faut le répéter, si on prend l'homme naturel, la jeunesse est le vrai, peut-être le seul bon temps. L'absence de calcul, de bonnes actions plus spontanées et plus complètes, des fautes plus aisées à pardonner, lélèvent au-dessus de Tàge qui s'abs-

178 l»K LA VIEILLESSE.

tient bien de certaines fautes, mais qui aussi recule devant plus d'une bonne action. La nature a donc tout fait pour la jeunesse. T^a religion fait diamétralement lopposé de la nature, et, par ses divins contre-poids . établit mieux que l'équilibre entre les saisons de la vie. Ainsi, à la fraîcheur, à la grâce, à l'éclat des qualités naturelles, elle substitue la solidité, l'élévation, le mérite des vertus : c'est comme la goutte de cire qui, en se condensant, gagne en solidité ce qu'elle perd en éclat. Le navire de la jeunesse est poussé à pleines voiles ; mais si le vent vient à les quitter, ces voiles immobiles attendent un souffle ami et trop souvent ce sont les illusions quelles invoquent comme secours, tandis que le bras, même fatigué, du vieillard continue à manier la rame et dirige la barre.

Le pauvre navire de la vieillesse est tout délabré ; jeune, il a lutté contre la tempête des fleurs; vieux , il lutte contre la tempête des neiges ; sa carène a touché si souvent ! ses voiles sont déchirées, on ne voit de résistant que le gouvernail.

DE l.A VIEILLESSE. 179

Si la vérité importe, si la réalité a ses ressources à côté de ses tristesses ; si elle a sa force pour compenser les illusions , l'âge avancé a la supériorité sur l'époque des mensonges et des erreurs d'optique. 11 est moins exigeant pour la vie, parce qu'il la prend à un taux plus bas, et moins exigeant il a plus de chances d'être satisfait. « Le bonheur est quelque chose qu'on atteint plus aisément alors qu'on y a renoncé, a dit M"' de Staël. » En général, c'est dans ces dispositions que la vieillesse nous prend. Tout en souffrant de la perte des illusions, je n'ai jamais pu comprendre comment celui qui a l'honneur de posséder la vérité pourrait les regretter.

La vieillesse est le dernier mot de la vérité sur

180 MF. F.A VIFII.LKSSK.

cette terre, la réalisation de tout ce qui nous est révélé sur le néant des prospérités , sur le néant de tout ce qui de près ou de loin ne se rattache pas aux promesses éternelles. Elle nous dit la sagesse des enseignements divins, et comment Dieu seul est tout ! La vieillesse est vraiment l'âge du grand conseil, dont la seule vue parle et invite à la droite voie.

Hors du christianisme, jeu conviens, le vieillard

De son âge a tout le mallieiii".

Mais pourquoi envisager une saison de la vie hors de la pensée qui les embrasse toutes? Dieu a voulu

DE LA VIKILLKSSE. 181

que nous nous trouvassions bien des choses établies par lui : mais lorsque nous sortons de Tordre, quelle récompense, quel dédommagement pourraient nous être garantis? (Juels droits aurionsnous à faire valoir contre le droit imprescriptible méconnu par nous?

Le christianisme est \enLi slii- la ti'rre au secours de toutes les faiblesses : il nous a appris à respecter lenfance qu'il a appelée à lui. La femme n'était plus que l'esclave de l'homme : il en a fait sa compagne, et pour comble de grâce, il la placée sous la garde protectrice de celui jusqu' auquel il rélevait. La vieillesse est dépouillée également par la nature et par le monde; ce que l'antiquité avait trouvé de mieux, c'était de l'amuser de respects : son expérience, sa sagesse étaient consuUées; mais plus de vie propre, plus d'avenir . tous les regards tournés vers le passé . et pour toute possession, les biens qui lui échappent. Le christianisme a plus fait pour la vieillesse que pour aucune autre saison de la vie. parce ((u il ;ip|nt'ii(l à atfronter sans répugnance une mort sans gloire, ^oii seulement le courage de la

182 DE I.A VIKILLKSSE.

mort est sans gloire poiii' le vieillard, qui semble plus abandonné de la vie qu'il ne la quitte, mais les vertus, en lui, semblent si fort le fruit nécessaire de l'expérience, de la satiété, qu'on trouve qu'il les exerce sans mérite. Elles ont bien néanmoins leurs difficultés spéciales et souvent inextricables. Ce mérite qu'aucune approbation humaine n'encourage, Dieu le voit : le regard providentiel s'attache sur le vieillard comme sur l'adolescent.

Tous les états, comme tous les âges , ont été étudiés du point de vue chrétien , excepté peutêtre la vieillesse. Et qu'on ne donne pas pour excuse ({u'elle demeure étrangère aux affections qui animent la vie, qu'elle a perdu sa sève et sa chaleur ! A la vérité, l'air qu'elle respire est moins enflammé, moins brûlant, son thermomètre est placé à l'ombre, mais c'est la chaleur de l'atmosphère entière et non celle du soleil dardant sur un point.

Le christianisme s'est appliqué à tous les maux pour les rendre supportables ; il en est un auquel on a bi'^n peu a[)pli(pié sa puissance de transfor-

HK LA VIKII.I.KSSK. 183

mation : c'est la vieillesse. Un a bâti des hospices pour les vieillards, on s'est mis en peine de leur procurer le gite et le couvert, mais il faut aussi s'occuper de les réconcilier avec leijr état, de leur en faire découvrir les ressources.

Dieu aurait-il donc laissé sans consolation précisément la dernière partie du voyage qui nous mène chez lui? Dieu prolonge notre ^ie et labreuve d'amertumes... Ouel motif d'entière confiance ! On n'épure que ce qui doit servir, on ne bat que le fer qu'on doit utiliser, on ne ravive que la plaie qu'on veut guérir.

En avançant dans la vie qui devient toujours plus sombre, on ne voit guère plus rayonneiqu'une pure lumière, c'est celle de la foi; comme la solitude et comme la douleur, la vieillesse a ses révélations.

11 y a une parole de l'Ecriture qui dit : « Ouand tu auras fini, lu commenceras. » Vers la fin de la carrière, bien des idées, beaucoup de sages paroles qui n'avaient été qu'un son . viennent prendre une ;\me et r(Miferment une \ ie jusquelà inconnue. Oue c'est beau, que c'est grand de

184 1>K LA VIKIl.LESSE.

'■vieillir sous WvW do DinilOii ne craiiil Uint la vieillesse que pai(.'e (|u on la sépare de lui. La mienne ne lait plus de rêves; mais de tous ceux ({u'elle i)ourr^"ht fajre, le repos est encore celui ([ui la séduirait le moins. La. paix, oui; mais le repos, non; il •n'est .pas.de ce monde et n'en doil pas être. Dans la dernière maladie d'Arnaud, quelqu'un l'invitait à se reposer : Jla^j'eposer! Monsieur, reprit le pauvre moribond eii se soulevant, //Hiis f ai ï éternité pour cela.

Assurément, l'activité en nous change de nature et voit circonscrire son terrain ; le déclin des forces corporelles l'oblige bien à ralentir son pas, mais puisant dans rame son principe et visant à un même but , son instinct reste inaltérable : ce sont les mêmes notes touchées quelques gammes plus bas. Ce que je comprends bien, et je le comprends chaque jour davantage, c'est qu'une lutte s'établisse entre la volonté qui persiste et la vitalité qui s'affaiblit, et j'avoue que de toutes les fantaisies des empereurs romains, celle qui. à mon sens, est la plus compréhensible, c'est la fantaisie de l'empereur qui prétendait mourir debout.

DE LA VIEILLESSE. i85

Il est évident que l'époque de la vie sur laquelle s'entassent le plus d'épreuves est la vieillesse : le sentiment universel en fait foi. On n'est plus heureux à nos âges, disait Louis XIV au maréchal de Villeroy. Après la levée du siège de Metz, la même pensée fut exprimée par Charles- Oui iit, et c'est encore lui qui disait, avec autant d'espril que de profondeur : La fortune n'aime que les Jeunes gens.

Cependant, quelque lourds qu'ils soient, les jours de l'âge avancé sont précieux. Qu'on les considère comme jours d'expiation ou comme jours d'indulgence, ils entrent dans la partie la plus spirituellement providentielle des desseins de Dieu. De même (jiie dans les circonstances

186 DE LA Virjl.I.KSSE,

iiio})iii('(\s ([iioii attiilmeg'énéralerueiitau hasard, la main de Dieu se montre d'autant mieux que Tactioii humaine est moins sensible; ainsi ces années que Dieu i)i'olong'e nous sont d'autant plus nécessaires qu'elles paraissent plus inutiles. C'est l'heure qui préside au réveil de la chrysalide, la vie nouvelle qu'elle va revêtir au dedans laisse le dehors plus dénué d'éclat et de vie.

Oui , sauf quelques rares exceptions en faveur dim petit nombre de prédestinés, la vieillesse est une grâce ; car qui peut se croire le droit de dire avec Tobie : « Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre longtemps? » Chaque jour accordé au vieillard est non pas un sursis, délai stérile quand il n'est pas plein d'angoisses, mais un temps utile pendant lequel il peut moditler. amender les torts du passé, diminuer sa dette, se libérer peut-étie, fléchir, attendrir son juge, convertir l'arrêt en acquittement.

Quelle bénédiction qu'une vieillesse chrétienne ! combien elle opère de développements, auxquels on n'atteint ni dans la jeunesse ni dans l'âge mùr ! Cette halte à la fm de la course pernu't au voya-

liK LA VIKILLESSE. 187

geur d'essuyer la sueur qui couvre son front, de secouer la poussière qui le souille avant d'entrer dans la salle du festin du père de famille. Enlevé par un pouvoir surnaturel, il quitte les dernières sommités oii il était monté. Il regardait de bas en haut, ilenvisage face à face ; il espérait la réunion, et la réunion s'opère; il ne méprise ni le monde ni les biens qu'il abandonne, mais comme il les voit d'un autre hémisphère, les proportions lui en paraissent changées.

Tout est tristesse pour le vieillard, mais précisément dans cette absence de toute impression douce et heureuse, ne découvrons-nous pas le sens caché, le mot de l'énigme, du moment où le sphinx nous laisse vivre?

Il n'a plus, en mourant, a perdre que la vie!

Celui qui traçait ce vers se doutait peu à ([ucl ordre de vérités pouvait se rattacher sa mélancoli([ue beauté. Au point de vue humain, triste état en effet pour qui, ne vivant que des biens extérieurs, se survit nécessairement quand ils lui sont ni Icn es.

\HH |IK LA VIKIIJ.KSSK.

Mais au coutiaiic, ne ju^mkIhui pas vrainuMit |h»ssessioii (le la meilleure partie de sui-mènie quand dis-paraît successivement tout ce qui l'appesantissait et l'écrasait. Quelle dignité n'y a-t- il pas dans le renoncement, sinon volontaire, du moins piot'ondément consenti, de tout ce qui tlatte la cu})idité et l'and)ition. dans cette paix céleste qui console mille fois du bonheur, dans cette sérénité qui dépose le sourire sui' nos lèvres et qui éloigne de nos fronts jusqu'aux plus légers nuages! Non. la vie n'a pas vaincu le vieillard, cest lui qui s'élève au-dessus délie.

Mil.

Prise du côté du monde, la vieillesse est un malheur, et, comme tous les malheurs, elle doit être portée avec dignité. C'est un bâton ([u'elle

demande, et non point nne béquille. Humainement parlant, la vieillesse est une honte, car il est certain qu'elle a une sorte de pudeur; elle est une infériorité, car elle est timide. Selon le monde, elle est une dégradation successive : le temps est son ennemi direct, naturel, et tous ceux qui le reconnaissent pour unique maître deviennent les exécuteurs de ses arrêts relativement à elle. En Dieu, au contraire, il n'y a plus de temps, et la vieillesse n"a plus d'ennemi , si l'éternité a déjà commencé pour elle. La vieillesse serait humiliante si, avec le déchet du corps, l'amené gagnait pas en dignité ; mais comme les princes qui s'élèvent en rang à mesure qu'ils approchent du trône, le vieillard gravit les marches de l'éternité par une promotion successive.

Dans les individus, on la lemarqué avec justesse, la moralité est d'autant plus grande qu'ils savent mieux sacrilier le présent à l'avenir. Ainsi dans l'homme des sens, aveuglé par la passion, c'est l'impulsion présente qui l'emporte ; il cède à ses appétits fougueux avec autant d'imprévoyance que le Caraïbe qui délaisse sa couche le matin, ne

I!i(t liK I.A VIKILLKSSE.

prévoyant pas (jn'il en aura besoin le soir, tandis que l'homme moral dispose ses desseins, les développe et, par ses efforts laborieux, arrive au but qu'il s'était proposé.

Quand le but en est dio;ne, l'homme éclairé ne compte le temps pour rien, il sait mettre la jouissance à long terme, et quelquefois, même sans savoir qu'il est éternel, il sait être patient.

Lorsque l'on voit un homme entreprendre une œuvre dont il ne verra pas l'accomplissement, • n"est-on pas touché de ce dévouement au bien-être des races futures? Ainsi, lorsqu'un homme, même jeune, sème une forêt de chênes, pose la première pierre d'un édifice que plusieurs générations doivent voir s'élever, n'est-on pas ému de cette pensée de dévouement à ceux que l'on ne connaît pas et qu'on ne doit jamais connaître? Eh bien ! presque toute la vie du vieillard est pleine de ce désintéressement là : dans ce qu'il commence, tout est gland pour lui, car il ne verra le chêne d'aucune de ses espérances ; tout ce qu'il commence, même s'il l'achève, c'est d'autres qui en jouiront.

Le monde entre merveilleusement dans cette

vue du vieillard, et se charge den déduire toutes les conséquences, de manière à ce que les actes qui ne comptent plus devant lui. prennent aux yeux de Dieu la pureté d'intention et le désintéressement qui les lui rendent agréables.

C'est ainsi qu'entrant à son insu dans les desseins de la Providence, le monde hâte la perfection des vieillards en épurant leur vertu de tout levain humain et en laissant entière la rémunération qui les attend. L'Evangile nous le dit bien, on n'est pas récompensé deux fois : les vertus formées, développées, exercées sous le seul œil de Dieu, dans le secret de la solitude viennent prendre rang comme mérite auprès de ces actions de la main droite qu'ignore la main gauche; le regard, l'éloge humain ne les a pas ternies, et rien de leur vcitu ne se trouve dissipé.

Recueillir tout le mérite des bonnes actions qu'on a faites, est plus rare qu'on ne pense, et c'est au regard et aux louanges du monde que seront dus probablement presque tous les déchets qu'il nous faudra subir.

L'exercice non interrompu de la vertu devient

!îli' DK LA VIKILI.KSSK.

alors, quant au monde, quelque chose de semi)lable à ce qu'on a})pelle dans la vie intérieure l'état de pure foi, celui où lame livrée à la sécheresse ne trouve aucune consolation dans sa foi : on végète encore aux yeux d'un monde qui vous tolère quasi semblable à l'idole dont parle le prophète, sans yeux, sans bouche, sans oreille et sans voix, état merveilleux que cette mort faite pour nous aider à vivre davantage devant Dieu, silencieux et attentifs, n'écoutant (|ue sa parole, et ne goûtant que son esprit.

Un ingénieux écrivain a dit que cinquante ans était l'adolescence de la vieillesse. Cette adolescence dure peu ; bientôt connnencent les ravages

partiels promptement suivis d'une générale décrépitude. La ctiarité. du monde n'ose pas dire, comme l'Américain sauvage, qu'il faut tuer les vieilles gens ; mais, en les laissant vivre, elle ne les ménage pas beaucoup plus. S'ils restent dans la dignité de leur âge. on s'éloigne d'eux pour ne s'imposer ni gène ni contrainte , s'ils condescendent à se quitter eux-mêmes pour prendre d'autres livrées, c'est le mépris ou le ridicule qui les attend. L'investigation malveillante s'exerce sur leur extérieur; ils se soignent, dit-on. ti()[> ou trop peu. Cherchent-ils à

Réparer des ans l'irréparahle outrage?

On rit sous cape de leurs inutiles efforts. Si, au contraire, la négligence s'en mêle, le monde, indigné qu'on lui manque d'égards, s'élève contre le cynisme de ces cheveux gris, de cette bouche démeublée, de cette laideur enfin portée à sa plus haute puissance. Après tout, dit-on, le monde mérite bien quelques ménagements, et lorsqu'on s'y montre, c'est à certaines conditioiLs.

194 DE LA VIKILLKSSE.

Si vous voulez faire valoir le mérite d'une personne âgée, vous verrez de combien de manières la vieillesse est alléguée comme fin de non-recevoir. Un vieillard est-il pieux? on vous dit que c'est un pis-aller. Cherche-t-il à ne peser sur personne et se montre-t-il facile à contenter? c'.est que le cœur vieillit comme le corps, et le repos devenant le souverain bien , le détachement n'est que de l' indifférence. Un saint attrait lappelle-t-il dans la solitude? c'est un bon calcul pour cacher sa tristesse des biens perdus et son envie de ceux qu'on voit possédés autoui* de soi. Les largesses du vieillard sont-elles grandes? quel mérite ont-elles, puisqu'il est insensible aux privations et qu'il ne donne que ce qu'il va quitter? d'ailleurs, à quoi bon avoir un sou passé soixante ans? S'il est doux, c'est qu'un sang glacé coule dans ses veines ; s'il est malade et patient, c'est fpie le bon sens est de se souvenir des conditions de l'âge; s'il va mourir et s'il se résigne, n'a-t-il pas très-longtemps vécu? Enfin il n'est pas une de ses vertus que le monde ne traduise par une nécessité.

LtK LA VIKH.LESSE. lOS

Il y a. j'en conviens, quelque chose devrai en cela et par conséquent d'évitable, car le reproche vrai implique presque toujours en soi la faculté de ramendement. Mais l'exquise justesse qui préside à la découverte de la voie à travers les écueils est rare, comme est rare toute perfection, et dans un sens ou dans un autre la critique trouve toujours à gritfer.

Ce qui est vrai pour les vieux. Test bien davantage pour les vieilles. C'est à elles surtout, même quand elles sont ce qu'elles doivent être, qu'on ne sait gré de rien. La vieille femme, selon le monde, est quelque chose ({ui n"a pas même comme les vieillards, comme les anciens, un

196 l'K I.V ViriI.I.KSSK.

nom dans le style él(né ; elle est tellement au r('l)ut. ([ue jusqu'à eeu\ qui prétendent Thonorer doivent éviter de la nommer et recourir à la périphrase.

Il n'y a pas de plus triste spectacle que celui d'une vieille femme dépouillée de la considération et du respect qui s'attachent à la dignité d'une vie sérieuse. La pauvre vieille femme (et sa tache commence tôt) est un être qui n'a vraiment aucune place au soleil; au foyer domestique son droit est précaire et contesté. Hors de la vie réelle elle n'est pas mieux partagée. Sauf quehpies rares exceptions, elle est. exclue des créations de l'artiste et du poète; son idée ne se présente presque jamais au moraliste, qui la laisse se parachever comme elle peut. Plus d'un prêtre » même, partant peut-ètic du point de vue natui*el. ne voient trop habituellement dans les vieillards que des gens qui Unissent; la chrysalide leur fait oublier le papillon. Qui se soucie des vieilles gens du moment où leur vie n'a point de scandale? Qui est-ce qui admet la progression pour loin' vortii? Qui vient los aider dans les voies

PK LA VIKILLESSE. 107

spirituelles? Avec les homines, mèine âgés, on eompte encore; on s'honore d'une conquête quand cette conquête est un homme, on veille à sa conservation. Il en est tout autrement pour les femmes dont le partage et les petitesses donnent sans doute des armes contre elles. N'est-on pas sur de les tenir? et qui donc ne se relâche ou ne se refroidit par la sécurité? Oui, souvent le [)rêtre lui-même, dévoué à la faiblesse et à l'infirmité, le prêtre, cet homme de tout le monde, passe outre ou rebrousse chemin devant la vieille femme. Il est le bras, l'intelligence de la jeunesse pour lutter avec elle et la soutenir dans les combats; l'âge mùr a ses sympathies et ses vœux, comme force qui règne et gouverne. Il a du zèb' pour l'enfance, des encouragements pour l'adulte, des respects }>our le vieillard : pour la vieille femme a-t-il autre chose que la négligence ou l'abandon? Et pour peu (ju'elle suive un trantran honnête, on se tient pour assuré de son salut comme de la santé de ces indifférents qui se portent toujours bien. Mais une àme n'est-elle pas ime àme, à (juelque corps qu'elle soit liée?

Y a-l-il prescription pour l'élan vers Dieu et son saint amour? Ne se convertit-on pas à tous les âges, et quand Dieu n'a pas obtenu tout ce qu'il voulait, la conversion est-elle accomplie?

Quand une vieille femme s'efface, qu'elle ne fait penser à elle que pour des choses bonnes et agréables aux autres, le monde la laisse bénignement vivre, la reconnaît pour un être inotTensif, et tout se passe en douceur.

La seule vertu sociale de la vieille femme, la vertu qui est dans le véritable esprit de son rôle sur la terre, c'est l'abnégation d'elle-même : c'est pour elle à la fois le mérite imposé et la libre bonne grâce. L'inutilité dont la société la frappe, d'accord avec la nature, est le siir indice du dessein providentiel. Permis à la vieille femme d'avoir toutes les vertus imaginables, mais dans l'abnégation. Il faut qu'elle meure à elle-même sincèrement, entièrement; sous ce rapport, le public ne serait pas plus facile à tromper que Dieu, et si elle se recherchait , si elle se reprenait vivante sur un point quelconque, justice éclatante et prompte en serait faite immédiatement.

Le propre de sa vertu est d'être utile à ceux qui sont en contact avec elle ; sa bonté est un baume universel, sa prudence discrète une sûreté; son humble douceur est souvent la paix de la maison qu'elle habite, sa générosité la richesse de ce qui l'entoure. Le renoncement, si fertile en fruits chez l'homme, a chez la femme des résultats d'une nature moins élevée sans doute, mais qui ne sont ni moins appréciables ni moins généralement appréciés. La vieille femme devient ainsi commode, qualité qu'on ne dédaigne pas aujourd'hui : (juelqu'un qui n'exige rien et qui donne tout. (|ui ne compte pas plus que s'il était absent, et dont on dispose comme s'il était toujours présent, quelqu'un qu'on est libre de ne point chercher et qu'on est sur de retrouver toujours , est après tout un assez bon meuble.

200 DK LA VIFILI.ESSE

H est bon que la vieillesse souffre, c'est même le cas ou jamais; mais il ne faut pas qu'elle l)leure : les larmes ne soulagent que la jeunesse; quand elles coulent sur les rides de l'âge, la sympathie n'est plus là pour les essuyer, ni Taffeclion ardente pour sécher ces dernières rosées de r automne.

« Lorsque vous étiez plus jeune, disait I\. S. à S. Pierre, vous vous ceigniez vous-même et vous alliez où vous vouliez ; mais lorsque vous serez vieux, vous étendrez vos mains et un autre vous ceindra et vous mènera où vous ne voulez pas ( l ) . »

(1) s. Ji'aii, oh. XXI, V. IS.

Les entraves circonviennenl la vieillesse de toutes parts ; la dépendaiiee et une dure servitude pèsent sur ses organes affaiblis. Mais à mesure que ses chaînes se rivent et s'appesantissent, que les appuis s'affaissent, que les liens se dénouent silencieusement, que de libertés éclosent et essaient leurs ailes! que d'aspirations (jui ne rencontrent rien qui les gène ! quel sentiment de délivrance, ({uelle liberté de mouvements à travers l'espace agrandi ! Le vieillard" chrétien n'est-il pas le plus libre des affranchis de J.-C? Qu'est la dépendance extérieure auprès de la parfaite liberté du dedans?

Cette liberté parfaite du vieillard

Lui permet la franchise, attribut des vieux ans.

Cette franchise peut même s'élever jusqu'à la hardiesse; car tout en redoublant de discrétion et de ménagements pour les autres, la vieillesse use avec insouciance de toute liberté pour elle-même. La jeunesse a des intérêts présents très vifs à ménager, un long avenir qui se déploie devant elle ;

202 DE l.A VIFJLLl'SSK.

la vieillesse, eu vue (riiii bien moral, peut loiit braver ; elle a toujours devant les yeux la perle umque , elle irait au fond des mers pour la chercher.

Jeune, il faut appeler à son secours pour toutes les choses du salut; vieux, tout y vient, et ce qui était contre nous est pour nous. Ainsi ces défauts, ces tendances qui n'étaient que des forces mal dirigées, tout sert au bien dans la nouvelle application qu'on en fait et du moment où Dieu s'en empare.

Lorsque Dieu prolonge notre vie, combien il est bon d'interrompre ce qu'elle a de trop extérieurement actif pour le mettre au service d'une utilité encore plus haute, plus recueillie et plus intime! L'action qui s'exerce sur les autres et sur nous-mêmes ne perd pour cela rien de sa force ; mais si le rayon est plus borné, la concentration en est plus grande, le bien qu'on opère change de sphère sans se ralentir, et rien n'est si raisonnable, ce me semble, qu'une transition qui met en rapports plus directs notre but et nos moyens d'action. La vieillesse est une sorte de noviciat de la spiritualité; le

monde extérieur lui écha[»i)e. il léagit moins sur elle, elle en devient moins propre à servir les intérêts matériels, mais les autres lui restent. La vieillesse est le noviciat de la mort, mais de cette mort pleine de vie promise au chrétien. Le noviciat participe de l'état qui doit suivre, et la mort, qui est le voile de l'immortalité de ce côté-ci du solennel détroit, se colore des feux (|ui doivenl suivre.

On parle toujours des ténèbres du tombeau ! je suis bien plus frappée des rayons qui s'en échappent. La vieillesse pour les recevoir est sur le premier plan. La mort est la justification de toutes les voies du chrétien, la dernière raison de tous ses sacrifices, cette touche du grand maître qui finit le tableau.

. Un grand chagrin pour la vieillesse, c'est que ^otre Seigneur n'ait pas sanctifié cet âge de la vie en le traversant. C'est le seul âge auquel il n'ait pas légué ses exemples. Les enseignements de son enfance, tout silencieux qu'ils sont, n'en sont pas moins instructifs, néanmoins l'Evangile leur donne peu de développements : on dirait que le milieu seul de sa vie est en lumière, comme pour nous apprendre, enfants, qu'il faut nous hâter de devenir des hommes, et plus tard, qu'il faut nous hâter de devenir des saints !

La vieillesse est le dônie majestueux et imposant de la vie humaine ; Dieu en fait le sanctuaire de toutes les sagesses, de toutes les justices, le tabernacle des plus pures vérités. L'expérience a tout appris au vieillard, ses efforts sur lui-même ont tout réduit à cet état simple, à cette unité parfaite où toute conviction a son épreuve et sa contre-épreuve, le trésor des traditions et celui des connaissances acquises, tout l'ancien et successivement tout le nouveau, la vérité pratique et la vérité éternelle, la relative et l'absolue, ce qui aide à se conduire dans ce monde et ce qui conduit à l'autre. Si la mort n'avait été que l'épanouissement de la vie. la llcur sublime de la

plant^^ dont les racines s'étendent sous la terre ; si, comme dit 1" apôtre, la mort nous revêtait simplement d'immortalité, la vieillesse serait l'apogée de la vie. le point culminant, l'époque de la richesse, de la puissance. Mais il ne faut pas l'oublier, la mort, qui est la solde du péché, fait peser déjà le caractère de cette condamnation sur la vieillesse. Elle est le quart-d'heure, quelquefois un peu long, oii tous les comptes s'apurent, toutes les soustractions se constatent, et où l'invisible créancier fait solder ses créances. De tous les âges de la vie, la vieillesse est celui oii la condamnation qui pèse sur l'homme est le plus sensible ; l'ombre projetée par la mort s'étend sur la lin de la vie. Mais la mort a été rachetée comme le reste ; la vieillesse est le point du milieu : nuit d'un coté, aube de l'autre ; la mort rachetée laisse déjà pénétrer les rayons de la vraie vie et les derniers crépuscules sont plus voisins que tous les autres des clartés immortelles.

On comprend que l'antiquité païenne, pas plus que rincri'dulité n'aient pu saisir ces lueurs chatoyantes de la vieillesse, obscurité' profonde ou

clarté croissante suivant le côté dont on l'envisage, selon le point oii Ton est, selon qu'on espère ou qu'on nie.

Horace dit de la mort : In œternum exilium,

— partir pour l'exil éternel — et le chrétien dit :

— retourner dans la patrie éternelle. — Toute la différence des deux points de vue est là.

Il y a en Russie une coutume ancienne fort touchante , fidèlement ohservée par nos aïeux. A l'heure du départ, les préparatifs achevés, tout le monde s'assied, les voyageurs et les assistants, comme en une halte solennelle, comme pour un dernier recueillement avant le moment suprême de la séparation. N'est-ce pas là un type frappant de la vieillesse qui elle-même n'est qu'une lialte avant le départ :

Voyageurs d'un moment aux terres étrangères, Consolez-vous, vous êtes immortels !

Toute la question du bien-être chez le vieillard, est la question de l'immortalité, selon que le point de départ est une vie qui s'en va ou une vie que

chaque instant prépare. S" il a Ibitement empreintes les pensées de la foi. quel spectacle ne lui offre pas ce monde vaincu, matière première des tiansformations en lui-même subies.

On dit le déclin de Tàge , mais si notre vrai centre est le ciel , le déclin dans l'être double est en même temps une ascendance. Le corps et rame sont en contradiction presque perpétuelle ; tandis que la nature défaille, ce n'est pas la destruction qui se hâte seule, mais aussi la liberté, la gloire, la perfection d'une àme toujours plus radieuse à mesure que le principe spirituel absorbe tout ce qui ne Test pas. Pendant que le corps décrépit s'afTaisse, l'àme se retrempe; les deux mouvements s'accélérant en même temps, le corps retourne en poussière et l'àme vers le ciel : la mort pour l'un et l'immortelle jeunesse pour l'autre. David était vieux quand il invoquait le Dieu de sa jeunesse, et ce n'était pas le Dieu de son passé, pas plus que le Dieu de Jacob n'est celui (les morts ! C'est le Dieu du présent que David invoquait, le Dieu de cette jeunesse qu'il sentait tleurir et s'épanouii' au fond dr lui-même. Car si

les enfants de la lumière jouissent du jour au milieu de la nuit, les enfants de l'immortalité gardent leur jeunesse au milieu même des glaces de rage.

Page 1