LE CHRISTIANISME
LE PRIKtRES. la IIYILISATION
Si riiomme n'avait pas tout wcu, si riiomnie avait créé, découvert ou rencontré ce qu'il possède, si tout germe était autoctitone en lui et avait été mis au jour par sa propre et seule vertu créatrice, je comprendrais qu'en raison d'un tel commencement, si différent de son origine véritable, rien en l'homme ne dût jamais ni s'arrêter ni
liiiir. Dnns ('«'ite liyjxjllièsc, par cela seul qu'il eût conçu les piemières vérités, Tordre infini auquel elles ap[iartiennent eût été oblif^é de lui ouvrir ses* i n épu i sal)les t résois .
Mais en réalité il nen a point été ainsi. Par l'adjonction de la matière à l'âme immortelle, tout s'est trouvé borné dans le pouvoir de l'homme et dans son action. Dieu a pris dans l'infini réservoir de sa sagesse certaines notions pour en faire le patrimoine et le fonds commun de l'humanité ; il en a pour ainsi dire fixé le nombre comme celui des sons et des couleurs : tout le reste du domaine du Père éternel n'est point accessible à l'homme, il n'explore que la sphère dans laquelle il est enfermé , il n'exploite que le coin de terre donné, car à lui, comme à rOcéan. d'infranchissables limites ont été posées. Est-ce à dire pour cela que le temps ait été condamné à rimpuissance et l'homme à l'oisiveté?
INon. Le temps préside au développement successif, à l'avancement graduel des masses, mais il ne peut rien , siècle ou année . sur ce qui fait atteindre à l'espèce humaine le point culminant
(le sa grandeur intellectuelle et morale. Ce que le temps perfectionne nécessairement, ce sont les méthodes, les classifications; ce qu'il crée, ce sont les instruments, et c'est bien assez pour sa gloire. Voyez les lettres, les sciences, la philosophie.
On a quelquefois disputé sur la prééminence littéraire des anciens et des modernes. A en croire Fontenelle. par exemple, dans sa polémique célèbre avec son antagoniste Lamotte. il suffit de la chronologie pour marquer les rangs dans la marche de l'esprit humain : il suffit de connaître le chiffre de deux siècles pour savoir d'avance lequel des deux prime lautre. Sans doute, le niveau général des sciences ou des connaissances humaines s'élève, comme le sol de nos cités, par la seule action du temps ; mais l'homme de talent de nos jours a-t-il plus de talent que l'homme de talent d'il y a deux mille ans ? Dans nos académies de Paris, de Londres et de Berlin, comptons-nous beaucoup de savants qui dépassent les proportions de Pythagore, de Platon et d' Aristote; y a-t-il beaucoup d'architectes qui fassent mieux que le Par-
U. If)
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thénon, beaucoup de sculpteurs de nos jours qui éclipsent Phidias ou Praxitèle?
C'est des mains du Créateur que le génie sort, comme Minerve, armé de toutes pièces, n'importe le millésime. Les grands hommes ne sont que le produit de l'absolutisme divin; sans la révélation, qui est venue nous ouvrir un ciel que nous ne savons, hélas! ni conquérir ni même désirer, qu'y aurait-il donc de changé par le seul fait des hommes dans la destinée humaine ?
On oppose souvent au chrétien les progrès ou les bienfaits attribués à la réforme du xvf siècle et à la philosophie du xviif ; voici, selon moi, ce que les chrétiens doivent avoir le courage de s'avouer à eux-mêmes et de répondre :
Oui, dans la longue suite des temps, il y a peu de châtiments infligés aux chrétiens plus sévères, plus humiliants tpe l'ensemble des événements accomplis sous le nom de réforme, et qui tous prirent pour point de départ la haine ou le mépris des catholiques.
Une seconde épreuve a porté un caractère moins rigoureux, quoique non moins accusateur, c'est la
philosophie du xviii' siècle, période durant laquelle on a laissé les ennemis du christianisme tirer le corollaire des vérités sociales renfermées en puissance, comme les vérités de tout ordre, dans le sein de TÉgUse. Les théories humanitaires du siècle dernier n"ont fait jaiUir qu'une portion de ce qui était latent dans le christianisme ; les philosophes n'ont qu'essayé d'étendre à la société ce qui jusque-là avait été appliqué surtout à l'individu. Ils ont tenté d'agrandir le cercle et d'élargir le précepte ; mais ils n'ont jamais promulgué en fait de vérité que des idées puisées à la source du christianisme et empreintes de son esprit. Comment la société chrétienne s'est-elle laissé devancer ainsi par ceux qui en même temps enfonçaient le poignard dans le sein qui les avait nourris ? Xe dirait-on pas des fils insouciants et ingrats qui laissent piller l'héritage de leur père par ceux-là mêmes qui l'outragent? Soyons généreux, indulgents envers nos ennemis . mais aux frères que nous respectons et chérissons, nous leur devons d'être sévères. Les fautes des catholiques ne nous touchent-elles pas bien plus que les injustices
haineuses de leurs adversaires? Pour combien donc faut-il compter dans la réforme ou dans la philosophie encyclopédiste les abus, le relâchement qui nous y ont conduits?
Ce que les philosophes, à leur tour, ne peuvent nier, c'est l'identité de leurs maximes avec l'esprit du christianisme. Ce qu'ils prenaient ou donnaient pour des vues originales, n'était le plus souvent que des déductions tirées des principes déposés dans leurs cœurs par leur éducation première. Ce quils venaient annoncer se rapprochait de ce que le christianisme a toujours eu pour mission d'introduire dans le monde, comme ces l)illets dont on constate l'origine et le larcin (ni les confrontant avec la souche dont ils ont été découpés.
(jue le XVI II' siècle fût épris d'un amour sincère de l'humanité, soit; mais entin qu"a-t-il dit, qu'a-t-il fait, ou phitot qu'a-t-il voulu faire que le christianisme nuit de tout temps porté en luimême? But et tendances, le christianisme les revendique; seulement il aurait manifesté un autre esprit et employé d'autres moyens.
Toujours, en effef, en dépit de ceux (jui nr craignent pas de mettre la sainte majesté de l'Evangile au service des prétentions les plus mesquines, la mission du christianisme a été d'agir sur les sociétés, tout en se tenant en dehors de certaines luttes temporelles, et en se gardant d'imposer aucun régime politique proprement dit. Sans être infidèle à cette parole de son divin fondateur : c( Mon royaume n'est pas de ce monde, » sans donner pour objet immédiat à son enseignement la modification des Etats , des institutions ou des lois, tout en exerçant son empire dans une sphère plus haute que la place publique ou le sénat, le christianisme a transformé le monde en transformant la conscience. C'est dans le cœur de l'homrne, dans ses replis les plus cachés qu'il pénètre ; il ne s'applique qu'à sauver les âmes, mais par un admirable enchaînement , par une voie indirecte quoique infaillible, ce qu'il opère dans l'individu réagit sur la société tout entière.
C'est ainsi que le christianisme , sans affecter d'être politique , n'a jamais cessé de se montrer civilisateur.
Il s'agit seulement de se demander où va , où doit aller la civilisation? Ce n'est pas le christianisme qui hésite devant cette question ; de quelque côté que souffle le vent de la pensée humaine, il poursuit sa route. Il est le principe de tout développement, il est force motrice, premier mobile, semblable, dans une certaine acception, à la vapeur qui sert à tout et ne contient pas forcément les applications dont elle est le moyen.
Le christianisme ne s'identifie à aucun régime politique, son caractère d'universalité s'y oppose; il est l'essence du progrès, mais il faut qu'il puisse marcher avec tous les degrés de civilisation. Il n'attend pas qu'un peuple soit arrivé à telle ou telle hauteur, c'est à chaque actualité qu'il répond; indifférent aux accidents transitoires, c'est le principe du mal quil attaque; partout où il le trouve il le travaille et le mine, non pas en vue dune préférence quelconque , mais en vue de l'extirpation du mal même qu'il est venu combattre sur la terre. S'il y a quelque part injustice, négation d'un droit, mépris de l'humanité, c'est à cela qu'il s'en prend.
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Le christianisme n'a donc d'autre tendance sociale que le maintien ou la recherche du règne de Dieu dans la société, règne qui n'est impossible ni avec un roi. image la plus parfaite de la famille ; ni avec une oligarchie, gouvernement des sages ; ni avec une aristocratie, représentation des traditions nationales et des forces collectives de la richesse et de rintelligence; ni avec une démocratie, en ferme possession delle-mème et bien disciplinée.
Les infractions à la loi divine ne constituent pas seulement le vice et le malheur de l'individu, elles sont aussi vice et malheur pour les nations ; en dehors du christianisme, il n'y aura jamais de prospérité ni de liberté durables. L'histoire, enregistrant dans ses annales la longue déception des peuples et des rois, démontre jusqu'à l'évidence que si les nations et leurs chefs avaient toujours été dociles aux enseignements du christianisme, l'état politique du monde serait bien différent de ce qu'il est aujourd'hui.
Seul, l'élément divin peut vaincre les deux grandes forces du mal : l'orgueil et l'appétit sen-
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suel. Lorgueil pour son esprit, la convoitise pour son corps, voilà les deux pôles de l'homme : il est là tout entier; qu'est-ce qui. de lui. le combattra? Pour oser seulement l'entreprendre , il lui faut Dieu.
Le christianisme ne s'occupe ni des branches de larbre pour leur imprimer une inflexion, ni de son feuillage, pas même de son tronc, mais il veille à sa sève, dont tout le reste émane, et branches, tronc, feuillage profitent de ses soins.
Faites le bien implicitement , sans acception de système politique , et c'est le système politique qui représente sincèrement la cause du vrai et du bien qui en profitera. Il faut en ce monde savoir attendre . beaucoup plus semer que prétendre recueillir : la violence seule est rapide et peut marcher vite, mais aussi les traces de son passage peuvent disparaître avec la même rapidité. L'action utile est lente, son labeur reste longtemps inaperçu, mais les effets ne manquent jamais d'en devenir sensibles à distance. En dégageant de l'empire des circonstances et de la séduction des hommes, les idées que vous savez incontestable-
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ment bonnes pour vous y dévouer, votre conscience est satisfaite. Appliquez-vous donc à ce bien cei-tain, opposant au reste cette résistance morale par laquelle la société peut compter une activité de moins, mais jamais un danger déplus.
Ne bravons pas légèrement le péril possible de ne pas rencontrer la pensée de Dieu dans l'inconnu. Quelle tristesse d'avoir attaché son creur à ce que Dieu n'a pas voulu . à ce qu'il ne voulait pas au moment où vous vous y livriez avec toute votre ardeur ! Gardons la passion de notre àme pour ces causes dont le triomphe n'a rien de douteux; que chacun ambitionne bien plus ce qui mérite le succès que ce qui l'obtient.
Qui agit dans un autre but. peut, même lorsqu'il réussit, regretter ses efforts ; qui agit, au contraire, libre de toute vue partielle, personnelle, contingente, dans un sens général, faisant à toute heure le bien qui se présente, n'exprimant que ce qu'il sent vrai, ne soutenant que ce qu'il croit juste, celui-là semble ne s'inquiéter que du jouiprésent, mais en réalité il travaille pour toujouis. Schiller l'a dit dans un vers admirable ; « Celui
qui a fait le bien en son temps a travaillé pour les siècles. » Peu de choses en ce monde s'obtiennent d'une façon directe et absolue : il y a plus de gens atteints par ricochet qu'à bout portant , et ce qui est lancé dans l'espace finit toujours par rencontrer quelqu'un. Que la vérité, la justice, la charité pénètrent un cœur, et toute une atmosphère s'embaumera au loin.
C'est beaucoup s'occuper des autres que de surveiller sa propre rectitude, fortifier son àme, la purifier de tout venin, de toute faiblesse, de toute irritation, de toute susceptibilité intérieure, de tout respect humain. Sous ces conditions, le bon travail court le risque d'être à lui-même sa seule récompense, mais qu'importe? Dans les semences jetées au vent, combien n'y en a-t-il pas qui s'en vont germer loin, bien loin de la tige qui les a portées?
L'esclavage, par exemple ! le christianisme n'a pas besoin d'en ordonner l'abolition, il l'inspire, et cela suffit pour qui veut se conduire d'après son esprit. C'est son avènement incomplet dans les âmes qui permet à l'esclavage de subsister, et ja-
mais la vérité n'a fait un progrès qu'elle n'ait par cela même rendu l'asservissement de l'homme impossible. Combattre l'esclavage uniquement au point de vue philanthropique, c'est trop souvent perdre sa peine, car la convoitise et la cupidité veillent à sa garde ; mais seconder, développer, réchauffer l'élément moral qui lui est le plus op^ posé, c'est accélérer et centupler les chances de la délivrance.
Au fond, la civilisation n'a vécu et ne vit que du christianisme; elle le suit de loin, un jour peut-être elle se moulera sur lui; mais ce jour, la faiblesse pauvre et obscure ne peut le hâter autrement que par l'espoir sacré qu'elle en conserve et par des actes répétés en conformité avec le génie chrétien. Souvent les notions élémentaires de la foi ont suffi pour élever l'homme à la plus haute dignité morale, et ce que la foi peut en ce genre, seule elle le peut. Tout ce qui paraît au dehors, a commencé au fond de nous-mêmes , et rien ne peut changer virtuellement dans les institutions humaines, si nos cœurs n'ont pas changé.
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Iji autre et non moindre bienfait du cliristianisme, c'est de ne rien amener [mr secousses et de ne jamais avancer pour reculer. Tout ce qui a été dicté, fondé par lui en ce monde, l'a été sans violence. Le besoin vrai d'un peuple ou dun individu a de profondes racines ; la lenteur d'un progrès se proportionne à sa force inhérente. Un progrès que la passion humaine n'a point provoqué, quelque immense qu'on le suppose, n'est point destructeur à son passage, ni cruel à son avènement ; tout y incline, les résistances se sont graduellement affaiblies, et il s'adapte alors naturellement aux grandes choses devenues nécessaires et opportunes ; c'est seulement quand la volonté brusque et prématurée de l'homme s'interpose, que le bouleversement et le ravage commencent.
La nature aussi, comme tout ici-bas, soumise aux lois de la mort, a ses révolutions, ses décadences et ses progrès ; quand il lui faut porter un dernier arrêt, c'est par tous les degrés de vétusté qu'elle procède : sous sa main attentive et pré-
voyante, la trace des bouleversements disparaît, ce qui renait surgit de ce qui meurt, et lors même qu'elle fait des ruines, elle ne fait pas de décombres.