‹ Sa vie et ses œuvres;Chapitre 37 sur 46 · DR LA |{ÉS1(;X.\TI · texte numérisé non relu

DR LA |{ÉS1(;X.\TI

pugnable asile, où serait la ressemblance avec Dieu?

Si l'homme n'était pas libre, comment aurait-il été cx)upable? Comment auiait-il traversé les desseins de Dieu et consommé son propre malheur ? Sans liberté, point de responsabilité ; sans responsabilité, aucun acte ne serait empreint de moralité, et par conséquent toute justice dans l'application de la récompense et du châtiment deviendrait impossible.

Par cela seul que la liberté est le caractère de sa nature, l'homme se distingue du reste de la création et il est investi d'une vie spéciale et personnelle qui le rend, avec la grâce, maître. et artisan de sa propre destinée. C'est par le libre arbitre que l'homme, placé entre le bien et le mal, peut être coupable ou méritant ; c'est parce que la volonté humaine peut protester, résister en subissant la loi qu'intérieurement elle repousse, que son adhésion a un sens, son consentement une valeur et que son choix, quel quil soit, pèse dans la balance.

^lais cette liberté, qui en D'wu est absolue, n'a

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été pour l'homme que magniliquemeiit concédée ; le premier attribut de sa royauté sur le monde ne peut être qu'une première servitude à l'égard de celui de qui il la tient. Dieu a placé l'homme au sommet de la création pour qu'il en concentrât les rayons et que son hommage reçût par là plus d'unité et de valeur. Il a créé l'homme libre pour élever sa dépendance et lui faire un mérite de la confesser. Quelque grand que soit l'homme, il a tout reçu, et de chacun de ses privilèges naît toujours un devoii'.

Au sentiment de cette liberté commun à tous les hommes, le chrétien ajoute la connaissance de l'usage qu'il en fait; il mesure de l'œil l'abîme ouvert par la chute, il voit toute l'impossibilité de le combler sans la grâce.

De ces deux termes, fondements primitifs d'une même histoire, l'homme créé libre et 1" homme tombé , base i évélée rpii nous découvre toute la

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[)eiisée de Dieu et toute notre tailjlesse, naissent immédiatement deux vertus qui appartiennent en propre au ctiristianisme : l'iiumilité, dont le monde ancien n'avait jamais entendu parier, et la soumission, méconnaissable sous les travestissements de l'erreur.

L'orgueil étant la cause de la chute de Ihomme, n'est-ce pas à l'humilité de le relever? Une corrélation existe, secrète et puissante, entre la liberté qui a compromis tous ses droits et la résignation qui, se confiant aux moyens réparateurs, fait remonter l'homme au rang d'où il n'aurait jamais dû descendre. Toute la morale chrétienne est l'expression logique de la situation oii la liberté et la chute ont placé l'homme. Cette morale est comme un vaste réseau qui l'embrasse tout entier ; toutes les parties en sont identiques, malgré des proportions diverses; elles portent chacune la même empreinte, jusque dans les déductions éloignées où l'on a quelque peine à retrouver la substance du précepte sous la forme éthérée et sublime du conseil.

Néanmoins, parmi ces déductions il en est

qui sortent plus immédiatement des entrailles mêmes du dogme chrétien et qui sont comme ses premiers-nés : l'iiumilité et la résignation réclament les honneurs de cette primogéniture. Ces deux vertus en effet ne mettent pas seulement au grand jour le caractère le plus saillant de la morale chrétienne, mais elles initient à tout ce que son essence a de plus intime et de plus profond, et elles sont encore les moyens efficaces par lesquels les enseignements les plus explicites et les plus hauts atteignent à une réalisation complète. Ainsi, pendant que l'humilité devenait la première vertu de l'homme, à cause de l'orgueil qui avait été le principe de sa chute, la résignation s'enchaînait volontairement pour expier les écarts delà liberté. La rédemption, œuvre d'adorable et infinie miséricorde, dont la puissance s'est concentrée tout entière dans les abaissements de l'obéissance , nous montre, immédiatement au-dessous des trois vertus théologales, l'humilité et la résignation. S'humiher et souffrir, voilà le royal chemin dans lequel Xotre Seigneur nous précède; s'humilier et soujifrir. c'est, avec la grâce, toute ia joie de

l'innocence et toute la contiance de l homme péctieur; c'est tout le parfum des lumdjles fleurs qui croissent au pied même de la croix.

Née aux premières clartés du monde et appuyée sur les vérités que nous ont transmises l'Ecriture et la Tradition, la résignation, telle que la conçoit la pensée chrétienne, ne peut avoir rien de commun avec les voies tracées par la sagesse du paganisme. Comment, dans son sens intime, raison nahle et sincère, le christianisme n'eùt-il pas jugé le stoïcisme faux et contradictoire? Comment n'eùt-il pas jugé la négation de la douleur particulièrement absurde dans un système qui ne donne aucune prise sur elle, puisqu'il ne lui oppose aucune espérance?

Le christianisme, ouvrage de Celui qui a fait la nature, n'en bouleverse pas ainsi les lois, même par l'introduction d(^ l'élément surnaturel : il ne prétend pas supprimer la douleur, mais

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il la purifie, il la soulage en la sanctifiant, il la justifie à nos yeux en nous montrant sa relation profonde avec nos véritables besoins, et seul il sait l'adoucir en nous faisant entrevoir la félicité qu'elle peut nous mériter un jour. Ce n'est pas la vérité, hélas ! qui niera jamais la douleur ; elle qui est venue en sonder les profondeurs, en montrer les desseins ; elle qui sait si bien aussi toute la dignité à laquelle elle élève l'àme humaine et tout ce qu'elle doit y féconder ! Au lieu de la nier puérilement, elle la dépouille de tout ce qui l'égaré ou la corrompt, elle la transforme par le secret d'une alchimie divine. Transformer appartient à l'homme agissant au nom de Dieu, et non pas créer ou anéantir.

Dans le système de l'enchaînement fatal de toutes les causes et de tous les effets, le chrétien voit une coupable atteinte portée à la puissance et à la liberté du souverain Etre. L'informe notion d'un Dieu créateur et pourtant absent de son œuvre, je ne sais quel arrêt une fois prononcé qui porte à jamais ses conséquences inflexibles, doivent frapper 1" homme de terreur ou de stupidité.

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et éloigner de lui, avec l'espérance, jusqu'à la foi en la pitié céleste.

Descendu dans le domaine de l'action, le dogme de la fatalité n'exerce pas des ravages moins funestes en ôtant à l'activité humaine tout vrai stimulant. Et en effet, pourquoi agir, pourquoi combattre l'inertie , la paresse et la légèreté . si nos efforts sont vains, si en nous et hors de nous rien n'est modifiable, si Dieu n'attend rien de nous, s'il n'est pas vrai qu'agents libres et réfléchis que nous sommes. Dieu en nous donnant sa loi nous ait révélé sa pensée et ait daigné nous prendre pour ses coopérateurs ; s'il n'est pas vrai enfin que sur cette immense scène du présent qui projette son ombre sur l'éternité, nous avons l'œuvre de Dieu à continuer, notre talent à faire valoir et à la fin de chaque jour un salaire à mériter.

Les hypocrites efforts pour assimiler la résignation chrétienne au fatalisme musulman ne réussiront jamais, quoi qu'on fasse, à confondre des dispositions séparées entre elles par les plus caractéristiques symptômes. Le Turc prend la veille pour le lendemain: chez lui l'in(nte soumission

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précède l'action au lieu de la suivre, et quand elle ne la retranche pas, elle l'affaiblit : cette volonté, dans son imbécile adolescence, redouterait de passer à la virilité. Hors de la vérité, la volonté est une force suspecte; on r>^nchaîne ou on l'abrutit faute de pouvoir la gouverner. Le chrétien est moins timide; la résignation active, intelligente jusqu'au bout, n'est pour lui que le dernier terme de son activité même, la dernière raison de tous les efforts tentés et épuisés. C'est seulement après avoir déployé toutes ses ressources, mis en jeu toutes ses forces, que le chrétien entre dans le repos de la soumission parfaite, vainqueur, quelle que soit l'issue de la lutte, car la victoire, pour la conscience, n'est que l'accomplissement de son devoir et l'achèvement de sa tâche tout entière.

On ne serait pas plus juste de vouloir reconnaître quelque chose de la résignation chrétienne dans les faux semblants du (juiétisnK^ indien.

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-Malj;i(' kuit cr (jiic le christianisme porte en lui-même d'abandon tendre à la volonté divine, de propension à s'unir à elle et de bonheur à s'y livrer, les sentiments qu'il fait germer n'ont rien de eormnun avec l'absorption de toute personnalité et l'orgueilleuse prétention d'une identité blasphématoire. Le christianisme perfectionne la vertu humaine par l'action de son principe divin; il asservit la matière et combat ses usurpations, et néanmoins il la fait participer à toutes les sanctitications de l'âme. Son respect pour les réalités met en garde contre les rêves puérils, contre les chimères pieusement enfantées [)ar l'imagination, contre les illusions, quelque sainte que puisse paraître leur source, quelque innocents que soient leurs effets. C'est toujours de symboles sensibles qu'il recouvre les pensées les plus subtiles, c'est toujours la substance du devoir qu'il nous fait toucher, nouveaux Antées. pour renouveler nos forces.

La parfaite rectitude de la résignation ctirétienne n'en a pas moins été menacée dans le sein même de l'unité catholique. Elle l'a été d'abord par le Déterminisme, système qui prend son nom de la succession des causes déterminantes ; erreur assez obscure et peu prononcée, mais qui n'est pas sans danger, bien qu'elle n'ose pas aller aussi loin dans la prédestination que quelques sectes modernes

Le Quiétisme du xvif siècle a eu des destinées beaucoup plus connues; il arrivait paré de belles couleurs, sous l'imposante et persuasive autorité de noms vénérés et chers. Mais le vêtement le plus brillant ne dissimule pas l'erreur à la vigilance des sentinelles d'Israël, et pour elles, signaler recueil, c'est en préserver tout ce qui a droit au nom de iîdèle

Nous avons dit re (jiie l;i r(''si|Liiuition ('tiréti<Min('

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n'était pas ; essayons à présent de diie ([uelque chose de ce qu'elle est.

Les détinitions de lu Foi ne sont pas les seules auxquelles l'Eglise applique sa dictature souveraine ; elle s'étend également sur la morale ; le dogme les contient l'une et l'autre , l'affirmation ne pouvant venir que de lui. L'Eglise est donc à la fois l'orthodoxie en fait de croyances et l'infaillible rectitude en fait de notions morales. Le symbole traduit et passé dans le domaine de l'action donne aux préceptes leur valeur et leur sens ; c'est encore lui qui garde toutes les vérités qu'il nous fait connaître, de l'interprétation étroite, de l'extension injuste, de toute déviation, de tout déplacement par lequel l'ordre des importances pourrait être interverti. Dieu qui n'exclut rien parce qu'il embrasse tout, mène de front toutes les simultanéités ; il a fait la place de toutes choses , dans la nature , dans la duaUté de l'homme et aussi dans ce monde spirituel où toutes les vertus comme toutes les vérités se concilient entre elles. La Religion nous les présente conmie des sœui's (jui ont un égal droit à l'héri-

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tage paternel, et qui sont destinées à se soutenir toujours, à ne se nuire jamais, aucune ne pouvant légitimement s'étendre au préjudice des autres, l'intégrité de chacune ayant été mise sous la sauvegarde de toutes.

C'est donc à travers les écueils du brutal fatalisme, du quiétisme indolent, que la résignation chrétienne trace sa route pour ne favoriser aucun excès et préserver la vertu même de tout empiétement comme de toute irrégularité. Assez belle pour ne vouloir que la beauté qui lui est propre, assez puissante pour se renfermer dans ses limites, assez humble et assez élevée à la fois pour traiter directement avec Dieu , libre, vivante, forte, généreuse , calme , sereine et digne avant tout ! la résignation revêt successivement tous ces caractères ou les présente confondus dans un reflet sublime.

Oui , elle est digne et fière cette résignation qui courbe la tête et fléchit le genou ; on ne saurait la priver du haut rang qu'assure à la liberté l'obéissance volontaire. «Que le Seigneur te commande ! » Ce cri de l'archange Michel est , selon

ilO 1)K l.A DÉSIGNATION.

la |)arol<' (1111» ('lo<iii(Mit écrivain, le plus noble souhait qu'une créature puisse former en faveur d'une autre créature. Que Dieu te commande ! et la suavité et la force accompagneront son commandement, et le joug du Seigneur t'affranchira de tout autre !

Oui, la résignation est libre; car il n'y a pas d'acte plus souverain que celui par lequel on résigne sa liberté !

La résignation est vivante et glorieuse : vivante, car il y a plus de vie dans la mort de celui qui. selon l'Evangile, se meurt à lui-même que dans la plupart de ceux , ombres ou cadavres , que le combat, le dévouement et le sacrilice n'ont jamais ennoblis ! glorieuse . car le chrétien se résigne . comme Abraham obéit. Il a tout appris de la parole révélée, il la reconnaît encore, parlée ou traduite, également intelligil)le clans les événements que Dieu , sans repousser le concours de notre impuissance, choisit pour la manifestation de sa volonté ! Trop de clarté illumine le fil conducteur que le fidèle tient entre ses mains, pour qu'il s'inquiète des obscurités où le devoir l'engage; et.

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comme ce nest pas des chances du succè> (ju il se demande compte, mais de la rectitude de chacun de ses pas, partout où l'action est contrainte de s'arrêter, c'est la soumission qui vient se mettre à sa place.

Enfin la résignation est calme et sereine. d<' cette sérénité visihle dont le flambeau est intérieur et qui est la joie de la vertu. La résio-nation vit de respect et de confiance: mais elle a aussi une vue de compréhension et d'amour qui rend plus pénétrables à ses yeux les ruses adorables dont la miséricorde divine se sert envers les hommes pour les amener à ses fins.

Ainsi, la nuit de notre exil peut avoir des ombres, mais elle n'a point de ténèbres. Tant que l'action est en marche et son issue en suspens, la force et l'activité morale prennent tout leur développement ; mais dès que la lutte a cessé, dès que le caractère d* irrévocabilité est venu proclainci' la sanction ou la permission divines, le chrétien fléchit devant elles, et sa volonté s'unissant à la volonté suprême, elle entre, selon la mao:niti(|iu' expression deBossuei. dans les puissances de Dieu.

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