CHAPITRE P
De la Résignation hors du Christianisme.
La résignation est une de ces vertus dont le christianisme a doté le monde ; non que dès le commencement l'âme humaine ne l'ait contenue
en t'ile-mènie, avec tous les principes du mal et du bien, mais c'est à la seule lumière de la révélation qu'elle s'est manifestée empreinte de ce caractère de liberté, d'amour, de suavité et de force dont les saints, qui sont les sages du christianisme, nous la montrent revêtue.
L'homme a toujours souffert, il a toujours vu ses volontés traversées, et c'est toujours à forces plus ou moins inégales qu'il lutte avec la destinée. Néanmoins, quoique nécessairement vaincu dans bien des circonstances , quant à l'action extérieure quil lui faut subir, l'homme reste maître au fond de son cœur des conditions de sa défaite, et, par la loi de la liberté morale sous laquelle il vit intérieurement, il est certain de pouvoir échapper à toute volonté qui n'est pas la sienne. Fléchir ou braver, se raidir ou se soumettre, adorer ou nier, sont autant de voies qui restent ouvertes devant lui. Ce qui décide de son choix , est uniquement l'idée qu'il se fait de la puissance qui le domine, selon qu'il la suppose intelligente ou aveugle, amie ou ennemie, implacable ou impassible. Un sentiment instinctif nous
avertissant que la simple force n'a rien de moral, et qu'une loi spirituelle a seule le droit de nous commander, la volonté en nous suit les modifications que subissent les croyances et les opinions ; elle réagit en même temps sur les impressions qu'elle atteint, pour les combattre, jusque dans leur double et si forte racine de la nature et de l'habitude.
Le premier système religieux qui se présente à notre pensée est celui de cette Grèce, si ingénieuse dans ses fictions , et dont nos premières études nous rendent la mvtholoaie familière.
En examinant l'influence que ce système exerçait sur la volonté humaine, nous sommes frappés d'abord de cette déité sombre qui, planant en souveraine sur les passions personnifiées doni l'Olympe est peuplé, ne se révélait que par des arrêts arbitraires et irrévocables. Le dieu vrai maître des dieux, même de celui qui usurpait
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le nom de dieu suprême, s'appelait le Destin, le Destin dans sa cécité profonde et avec le cynisme de ses décrets capricieux et tyranniques. Jupiter, formateur et ordonnateur d'un monde qu'il n'avait pas créé, et qui ne réalisait aucun plan qu'on put saisir, ne se présentait aux hommes ni comme législateur, ni comme juge. D'une main indifférente , il avait imprimé le mouvement aux éléments tirés du chaos, sans que le mal, dont la nature et l'origine restaient des problèmes sans solution, eût encouru son animadversion. L'action de Jupiter sur les événements du monde n'était pas plus libre que sa pensée en le formant n'avait été morale ; sa volonté obéissait elle-même à des arrêts sans appel émanés d'un pouvoir dont l'essence était profondément inconnue; la force aveugle était partout, et nulle part l'autorité qui descend de Dieu aux hommes par le commandement explicite et direct.
Sous la loi d'un polythéisme brillant, qui n'avait oublié que le respect pour les dieux et la pitié pour la nature humaine, on vit le peuple le plus avancé et le plus intelligent de la terre, en
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qui le besoin du droit et de la justice aurait dû recevoir un stimulant nouveau de son développement même , persister néanmoins dans un système qui bannissait des cieux jusqu'à la sagesse et à la liberté. Et quand de tels dieux, en perpétuelle contradiction avec la conscience du genre humain, s'inclinaient devant le fatum et ses ténèbres qui désespéraient la raison, la volonté humaine ne pouvait trouver au-dessus d'elle ni règle, ni lumière, ni appui ; elle se voyait dès lors forcément livrée à l'alternative d'une lutte insensée ou d'un découragement amer et abject. Aussi, dans les peintures que lantiquité nous a laissées de l'homme aux prises avec l'infortune, ne voyonsnous, à quelques illustres exceptions près, «jue le raidissement de l'orgueil ou l'ivresse qui naît des plaisirs des sens : Ajax ou Epicure. voilà les deux termes auxquels devait presque inévitablement conduire la douleur, soit qu'elle portât à s'étourdir ou à tout braver.
Les croyances religieuses s'étant affaiblies chez les Grecs, elles vinrent se résoudre en système de philosophie. Celui du Portique exalta plus qu'au-
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Clin autre la imissance de la volonté , s'efforçant de la montrer triomphante jusque dans ses inutiles résistances aux arrêts du sort ; prétention vaine qui n'eut d'autre résultat que les apparences d'une impassibilité chimérique et une menteuse négation de la douleur.
Le Fatalisme mahométan, corruption de principes vrais, comme l'islamisme entier, égara la résignation dans des voies fausses. Le monde, aux yeux des sectateurs de Mahomet, n'était pas, comme aux yeux des païens, conduit par une divinité aveugle ; mais en reconnaissant une cause première, libre et intelligente , un Dieu esprit et par qui tout a été fait , ils arrêtaient irrévocablement tous les événements dans son sein, en sorte que d'une part, s'enchaînant lui-même, Dieu perdait jusqu'au droit de se laisser fléchir, et que de l'autre il dépouillait l'homme de toute liberté morale.
A ce point de vue. Dieu n'efface pas pour écrire, mais c'est la parole de Pilate qui a force constante et universelle : Ce qui est écrit est écrit.
Instrument souple entre les mains d'un chef ardent et habile, l'islamisme s'empara de l'instinct paresseux de l'Orient pour donner à la soumission aveugle toute l'activité qui se retirait de l'esprit et du cœur, et dirigea cette soumission vers le fanatisme guerrier. La croyance à un arrêt qui fixait à r avance l'avenir inconnu, rendant inutile toute prudence, armait les musulmans d'un invincible courage, excité encore par le dogme du salut qu'obtenaient tous ceux que la mort frappait les armes à la main.
Cette croyance, et toutes les indulgences offertes à la sensualité, tirent en grande partie le succès de cet islamisme qui faillit recevoir pour couronne la conquête matérielle du monde ; mais partout où le fanatisme guerrier n'eut pas à proléger le fanatisme religieux . le mahométisme porta ses fruits ; il éteignit l'activité morale dans le double sommeil de la paresse et de la volupté,
et partant de l'imprévoyance pour arriver à l'incurie, il plongea les cimes dans un engourdissement léthargique.
Le (Juiétisme indien, autre forme également dénaturée de la résignation, prend sa source dans une erreur subtile et fondamentale, dans un panthéisme qui confond toutes les substances et intervertit tous les rapports. L'àme humaine n'y est pas considérée comme une création du Très- Haut, mais comme une portion de lui-même, de la même manière que l'étincelle est une partie du feu dont elle se détache. On conçoit que dans cette hypothèse, l'homme devienne très légitimement sa fin à lui-même, et qu'un état de satisfaction imbécille, d'immobilité externe et interne soit une des conséquences de son absorption dans l'unité divine.
Toute erreur , quand elle passe de la spéculation à la vie réelle, devenant dangereuse pour
la morale, le résultat logique de ce dogme indien de l'absorption est de retrancher l'action, de faire disparaître la notion du devoir, d'attaquer l'énergie humaine dans le double but quelle doit se proposer, le dévouement aux autres et le détachement de soi-même. Au lieu de marcher à la lumière, de préceptes vivifiants, la résignation chez l" Hindou aboutissant à l'indolence, semble suivre l'ombre et la déclivité des penchants naturels; elle annule l'intelligence, elle puise toute sa force dans l'imagination, dans de vagues spéculations qui n'ont d'autre application que l'inutile pratique des puérilités les plus bizarres. Même à l'égard des gymnosophistes de l'Inde, il répugne de reproduire les accusations banales d'hypocrisie et de mensonge; mais en les écartant, ainsi que le veulent le bon sens et l'expérience, ces étonnantes aberrations nous démontrent encore à quel point des principes isolément vrais, des intentions droites et une incontestable force d'inertie défendent mal. dès qu'on est hors de la vérité, contre les conclusions les plus insensées.
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Si donc une soumission de respect et d'amour ne peut s'adresser à une cause aveugle, si nier la souffrance est tout autre chose que nous apprendre à la supporter, s'il est également vrai que cette soumission, dans les conditions qui en font une vertu, ne ressort ni d'un fatalisme qui stéréotype Dieu et le monde, ni d'un quiétisme qui vaporise toutes les vérités dont il s'empare, ne sommesnous pas forcés de conclure que la résignation, telle que nous en possédons la notion, dépend des vérités révélées?
Sans Dieu et l'homme, connus comme ils le sont à la double lumière de l'histoire et du dogme, le caractère moral de l'autorité eût toujours manqué au pouvoir qui dispose de notre destinée, et jamais la crainte servile n'eiàt cédé sa place au respect filial. Le seul fait de la Rédemption, dans son double caractère de puissance et de charité, nous initie plus avant à la justice, à la convenance, au mérite, au bon sens de la soumission parfaite, que toutes les inductions humaines, tous les calculs de la prudence, les démonstrations
abstraites et les vagues aperçus d'une creuse tliéosophie.
Un Dieu vague, impersonnel, quelconque, et voulant rester inconnu dans sa royauté pardelà les soleils, ne pouvait exercer aucun droit sur l'homme abandonné à lui seul et ignorant à la fois ses grandeurs et son néant. Pour créer en nous cette soumission ferme, tendre et patiente, il faut que la prière adressée à Dieu par un grand saint : Xaverim te, noverim me (1), ait déjà été exaucée au fond de nous-mêmes; il faut que ce Dieu, si défiguré et si méconnu par l'ignorance et la mauvaise foi, soit vraiment, aux yeux de l'homme, le Dieu vivant, le Dieu créateur qui nous tira du néant ainsi que toutes choses, et après la chute daigna réparer son ouvrage; il faut qu'en remontant les âges, l'homme ait vu se dérouler le magnifique tableau des plus frappantes miséricordes, et Dieu ne jamais manquer aux siens, lors même qu'il semble les abandonner: il faut surtout qu'une foi vive lui montre dans les cieux
(i) Vous Connaître, nip connaître'
le Dieu qui nous a parlé, le bon Dieu, le Dieu fils de Ihomme, cet Emmanuel de lautel qui est venu nous tout apprendre, qui est venu vivre, mourir, demeurer avec nous !
A défaut de ces secours divins, on peut sans doute mettre son honneur dans son courage et opposer un front calme aux coups du sort, mais ce n'est pas à une fermeté d'apparat, à une bonne contenance extérieure, à des actes isolés que se borne la résignation chrétienne qui doit pénétrer tous les sentiments, avant même de les traduire au dehors. Cette résignation est plutôt la libre expression d'une volonté régénérée et victorieuse quun effort de vertu; elle est bien plus une situation de l'àme qu'une adhésion calculée et mesurée sur l'épreuve du moment. On ne saurait trop le répéter, la permanence de tels effets suppose essentiellement et avant tout une foi vive, éclairée, agissante, telle que le christianisme seul pouvait la former, parce c{ue lui seul, dans son admirable répartition d'ombre et de lumière, se montre également armé de justice et de miséricorde, et merveilleusement attentif à tout ce qui se passe sur la
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terre. C'est à la sagesse qui a tout préveiui et tout préparé qu'il appartenait d'attirer à elle, en les laissant libres, toutes nos volontés, et si notre Dieu ne s'était nommé à nous la Providence, jamais notre cœur n'eût conçu la vraie et vivante résignation.
11 n'est pas de système religieux qui ait proclamé plus hautement que le christianisme la liberté de l'homme. Renfermée dans cette parole même du Tout-Puissant : Faisons l'homme à notre image, elle est également attestée par le plus ancien des faits humains auquel nous puissions remonter, le péché originel, qui n'est, hélas! (lu'uii immense et criminel acte de liberté.
Si l'homme n'avait pas une personnalité distincte, une vie propre. 1 intelligence pour connaître, la faculté de choisir; s'il n'avait pas une sphère d'action, et dans la conscience un inexif. 17