II
(|ii'('ll(' amène, comble du malheur pour la créature; mais dans l'un et l'autre cas, glorification du Créateur.
Du moment oij l'homme a connu l'abîme dans lequel le chef de sa race avait plongé ses enfants; du moment où il a senti s'agiter en lui le germe funeste du mal, et compris que ce germe surmontait sa volonté, il a dû chérir l'expiation qui devenait le moyen unique de sa réhabilitation et le gage de sa réconciliation avec Dieu.
La rapidité du mouvement qui l'entraîne aveu- «gle et étourdit le coupable (et quel homme de bon sens pei4 ne pas se juger tel !); mais à peine a-t-il repris son sang-froid, que le châtiment devient à ses yeux le droit imprescriptible de la justice offensée, et quant à lui-même une pieuse espérance.
Dieu n'a qu'une seule manière de punir : labandon. Les sévérités de Dieu se méditent pendant son silence; dès qu'il parle, c'est que le pardon est au bout du châtiment, et ses plus redoutables menaces sont des avertissements. Dieu ne punit pas seulement pour donner ensuite un
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libre cours à sa miséricorde, c'est aussi afin de réduire et de préparer les cœurs sur lesquels il veut agir. « Parce qu'ils ont violé cette alliance, je leur ai fait sentir mon pouvoir, )) dit le Seigneur. Mais après l'épreuve sévère et cruelle, le Seigneur ajoute : « Jimprimerai ma loi dans leurs entrailles, je l'écrirai dans leurs cœurs, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. »
Ne voit-on pas que ces âmes brisées, amollies par l'affliction, sont destinées à recevoir plus profonde encore l'empreinte des caractères sacrés que trace la main divine?
Le châtiment . sous le nom de douleur, comprend les innombrables épreuves infligées à la nature humaine. Souffrir, voilà ce cpii n"a pu être épargné. La faiblesse pouvait être rachetée par la puissance, l'ignorance par la sagesse, la pauvreté par la richesse : le péché ne pouvait l'être que par la douleur. Les détails de la passion, l'agonie et la mort d'un Dieu, qui sont le point saillant du grand drame de la Rédemption, nous découvrent la nature des moyens qui s'appliquent à l'accomplissement de notre régénération.
Si la soutlVance ii "avait été entre les mains du Dieu sauveur qu'un châtiment, il ne Taurait pas assumée sur sa tête en tout et toujours; il l'aurait gardée en réserve pour ses justices, et nous devançant dans une voie éclatante et sereine, il nous aurait fait parcourir un cercle complet de développements brillants et utiles. Mais le remède ici n'eiit pas été à la profondeur du mal, le venin n'eût pas été extirpé, le fer rouge n'eût pas été appliqué à la blessure. Alors, et à cause de cela, le Christ a ouvert la voie royale de la croix ; il y est entré, nous précédant, ne s'épargnanten rien, essuyant tour à tour toutes les souffrances et toutes les ignominies, les épuisant quant à lui-même, et nous en transmettant néanmoins le dépôt tout entier. L'expiation ! Ah ! combien elle doit nous être chère ! C'est le sang de notre Maître, la trace vivante de ses pas dans la poussière où nous marchons après lui, le gage de notre réintégration dans l'héritage paternel; c'est notre rang perdu et reconquis, le nœud de notre lamentable histoire; c'est le Calvaire sans lequel il n'y aurait pas de résurrection !
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L'acceptation de l.i souffrance, c'est-à-dire la soumission à la volonté de Dieu, est tellement cette piété à laquelle ont été promis non seulement les biens de la vie future, mais aussi ceux de la vie présente, que tous les instincts des natures élevées s'y rapportent. Ainsi, un sentiment profondément gravé dans notre âme, c'est la solidarité. Eh bien ! se révolter contre la soutfrance de la race humaine, c'est s'isoler du reste de l'humanité, c'est refuser de prendre sa part des décrets sévères qui pèsent sur elle, c'est se séparer de ses frères, ne pas se sentir frappé en eux et ne pas vouloir l'être quand ils le sont; c'est enfin ne pouvoir plus dire même avec le poète : Nihil humanum a me alienum piito (1), car on ne compatit que du bout des lèvres au sort qu'on ne veut pas partager.
(1) Rien de ce qui est liLimain, je ne l'envisage comme iirélant étranser.
Ce retentissement immense de tout cœur qui a battu, dans le cœur qui bat encore, cette conviction brûlante que chacun de nous eût pu commettre les crimes commis par tous, cette solidarité qui fait sans cesse tressaillir notre cœur de sympathie, de gloire, d'indignation ou de pitié, ce sentiment si fort déjà lorsqu'il nest encore que naturel, reçoit du christianisme une vie plus haute, une bien autre portée.
Quoi, quand Abraham obéit, quand Job se laisse dépouiller, quand David lave sa faute dans les larmes, quand le nouvel Isaac consomme son sacrifice sur le Calvaire, nous, coupables, nous nous révolterions contre l obéissance, la pauvreté, les larmes et la mort! La Mère du Christ a survécu à son divin Fils, et nous ne laisserions pas le Christ nous transpercer de ce même glaive de douleur ! Ah ! si telles étaient nos dispositions. quel menaçant démenti ne recevraient-elles pas de la foule innombrable des martyrs et des saints dont la vie n'est guère que la paraphrase du mot sublime de sainte Thérèse : « SouftVir ou mourir! »
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Si les choses sont fortuites, il est clair qu'elles nobligent eu rien: il devient permis, selon Ihumeur qui domine , de se livrer à ces colères de l'enfant qui prête de la sensibilité à ce qui nen a pas. et frappe lobjet contre lequel il s"est frappé, ou s'en distrait dans sa mobilité capricieuse.
Si ce n'est pas Dieu qui règne, il est tout simple que l'homme devienne le maître de toutes ses actions, qu'il personnifie en lui-même la loi. et qu'il rejette comme étant en dehors d'elle tout ce qui s'oppose à son bon plaisir. Ainsi, repousser tout ce qui lui est incommode, nier ou calomnier ce qui le dépasse, écarter ce qui le blesse, le contrarie ou l'afflige, écraser ce qui lui est inférieur, voilà ce qu'il sera d'autant plus raisonnable d'attendre de Ihomme. que l'homme sera plus conséquent avec lui-même. Mais si. au contraire. le cœur encorp tout voilé de 1 épaisseur dp Ja chair, commence néanmoins A entrevoir, sous
la grossière enveloppe des choses, l'esprit qui les a créées, s'il aperçoit une puissance ordonnatrice qui ne les conserve que parce qu'elle les conduit-, si surtout les mauvais jours dont se compose son pèlerinage sur la terre viennent à lui apparaître comme le prélude d'une vie cpii ne doit pas finir, que de conséquences surgissent, que d'enseignements découlent de ces vérités primitives ! Les choses alors commencent à participer à l'importance et pour ainsi dire à l'intelligence des personnes, car elles ne sont plus à nos yeux que ce que l'éternelle sagesse a voulu qu'elles fussent dans l'ordre de notre salut ; tandis que cette même sagesse une fois écartée du gouvernement du monde, ce sont au contraire les personnes qui s'assimilent aux choses, jouets comme elles de combinaisons aveugles dont l'impulsion première se perd dans une épaisse et profonde nuit.
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La révélation seule nous apprend Dieu et nousmêmes ; seule elle nous découvre la direction des destinées générales de l'humanité et de nos destinées particulières : double mouvement magnifiquement figuré par la double révolution annuelle et diurne du globe.
Après avoir suivi le doigt de Dieu dans l'histoire et dans les prodiges sensibles de la vie de chacun de nous, après avoir reçu la sublime promesse que pas un cheveu de notre tète ne tombera au hasard , que nous faut-il encore ? Dieu n'a-t-il pas à la fois calmé toutes nos craintes et déplacé irrévocablement nos répugnances et nos estimes? Une telle parole, une parole infaillil)le. ne nous donne-t-elle pas le sentiment que nous sommes veillés, gardés, protégés par le grand œil paternel toujours ouvert? Dans l'horizon éclairé par sa lumière, quelle perplexité est sans issue, quelle tristesse trop poignante, quelle contrainte importune . (pielle douleur au - dessus de nos forces? Dieu ne prend-il pas les devants pour nous faire tout supporter, quand il nous donne la certitude d'échaiq»er au néant, l'espoir tlV'\il('r l.i
repn)l)atiuii. cl je ne sais quel délicieux et iiuinérité pressentiment du ciel pour prix d'efforts languissants et de souffrances justement subies?
En regard de cette éternité qu'il s'agit de conquérir, le mal n'est plus que ce qui nous éloigne du but suprême, le bien n'est plus que ce qui nous y conduit, fût-ce l'anxiété et l'affliction. Quand l'immortalité promise à l'homme s'imprime vivante dans ses convictions, toutes les conditions de son existence sur la terre se trouvent changées ; les événements qui s'y croisent dans tous les sens n'ont plus d'importance, je dirais presque ^de réalité, que dans leur relation avec ce but.
Ainsi donc, l'homme peut se raidir, protester, mentir à son sens intime, mais si les démons ne lui ont pas soufflé le hideux blasphème, s'il croit, il faut qu'il se soumette, s'il fléchit, il faut qu'il se prosterne. Point de milieu ; choisir dans les objets de sa soumission , la restreindre ou la suspendre n'est qu'une sorte de neutralité entre la rébellion et le consentement , un compromis entre la peur qui supprime le murmure et cette autre faiblesse
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qui ne sait qu'endurer, ^ne simple attitude e\t«'rieure (jui maintient lame en assez bons termes avec ce qu'elle respecte . mais nen laisse pas moins la volonté malade, frappée de cet appauvrissement moral si sévèrement flétri par Dieu sous le nom de tiédeur.
Cependant . n'exagérons rien , n'anticipons même pas ici sur les progrès de la grâce qui, dans sa marche invisible et ascendante, nous découvre successivement de nouveaux horizons et nous fait accomplir facilement les choses les plus difficiles. ^ 'oublions pas qu'il y a plus d'une région habitée dans le Royaume céleste, plus d'une station sur la Montagne sainte . et que si les jalons de la base au sommet ont été placés irrévocablement par la main de Dieu même, il n'ini pose pas à la totalité de ses enfants la route tout entière. La vertu a ses degrés, et. en ce qui touche les hommes, elle a aussi sa hiérarchie.
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La morale faite de m^iiii (rhoninie tialiil sou oi'igiiie autant par ses exagérations que par ses lacunes; arbitraire dans ses exigences, elle enfle ou réduit le précepte et presque toujours liniprovise ; tantôt elle impose l'héroïsme par une formule impérieuse, tantôt elle corrompt la loi morale par un impur alliage : la religion catholique au contraire, instruite par son divin maitre à distinguer le précepte obligatoire pour tous du conseil qui demeure facultatif, met ses enfants en garde aussi bien contre le relâchement que contre ces excès dans la théorie du bien qui n'ont été souvent qu'une noble et attrayante manière de périr. La résignation est à son point de départ fort distante du haut degré auquel elle peut s'élever. Comme les autres vertus chrétiennes, elle ressemble à une pyramide dont la large base est le précepte, et qui s'élève et se rétrécit par degrés jusqu'à n'être plus qu'une aiguille , image de la perfection et de la consommation du conseil.
Le premier degré de la soumission est lacquiescement respectueux à la volonté divine : puis ce sentiment se transforme en une accepta-
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tioii pieuse et sincère dont la conliance esl Ir principal mobile. L'àme s'abandonne alors plus qu'elle ne raisonne : elle voit dans cehii qui lui impose l'épreuve, moins le créateur qui a droit de tout exiger, que le sauveur adorable qui par son exemple prêche l'obéissance. Dieu n'est plus seulement pour elle cette sagesse qui ne peut ni tromper, ni se tromper elle-même, mais encore la sagesse pleine d'ariiour qui voit dans Ihomme le chef-d'œuvre de sa puissance et qui a tout préparé pour lui procurer le salut
Bientôt on voit la lutte que cet état comporte encore, s'affaiblir graduellement et disparaître en oscillations de plus en plus légères, à travers un crépuscule impénétrable et mille fois pénétré. Entrée dans la voie de labandon. la confiance de respectueuse devient filiale, le consentement à tout ce qui est envoyé de Dieu passe comme en une sainte habitude.
La volonté qui n'exécute qu'en proporfion de ce quelle voit, et qui voit toujours mieux et plus loin à mesure qu elle exécute, nv peut s'éclairei'
286 l)K LA lîRSIGNATION.
siuis (juc le progrès de sa comprélioiisioii ne double ses forces ; elle surmonte tous les obstacles , se dégage successivement de toutes les entraves , et eniin comme dernier terme de ses efforts elle se délivre d'elle-même. Allégée de ses encombres, plus intelligente du principe de son détachement, alimentée de tant de grâces reçues, sentant sa révolte affaiblie d'abord, puis vaincue, et maintenant expirante, elle arrive au terme bienheureux où l'on ne peut plus vouloir que ce que Dieu veut et rien vouloir de ce qu'il n'a point voulu. C'est alors seulement, c'est après avoir ainsi dompté le monde en lui-même, que le chrétien, noble affranchi du Christ, met tout entière aux pieds de son maître la puissance qu'il vient de reconquérir, et présente dans les inextricables enlacements de la liberté et de la grâce l'assimilation la plus réelle de la nature humaine à celle de Dieu.
Ainsi, dans ces hauteurs diverses et diversement illuminées, nous avons successivement la foi respectueuse qui s'incline, la foi pieuse qui se soumet, la foi victorieuse qui sunit ; mais tou-
jours la Foi, parce que la Foi est iàme de la résignation précisément pour en faire, dans son principe comme dans ses effets . une vertu suinaturelle qui peut-être les comprend toutes.
Dieu a tant fait pour diminuer le nombre des coupables ! Il désire nos progrès , leur sourit et les aide , il ne nous les impose pas. Mais quand une fois, par la grâce du précepte accompli, on a découvert quelque chose de la belle ordonnance des desseins de Dieu; quand une première initiation nous a mis dans le secret de ses vues, comment s'arrêter à la lettre de sa loi . comment cesser de répondre aux plus touchantes sollicitations de son amour qui mendie notre abandon complet? Quand on a tant fait que de quitter les voies de la nature, voies qu'après tout il est quelquefois commode et doux de suivre, quand on s'est raidi contre soi-même, qu on sest imposé silence, qu'on s'est vnincu sur mille points sen-
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sibk's. cst-co la peine de sarrêter dans la région d'une obéissance douteuse , contestable , et après avoir renoncé au monde, à ses séductions, de n'arriver pas même, ainsi dépouillé, à la vraie liberté des enfants de Dieu !
Une constellation de vertus veille à la garde de cette résignation : le chrétien qui lit chaque jour : « Le juste vit de foi. » n'ajouterait-il pas, si son cœur souffre : il vit de foi et de résignation !
La foi rend la résignation raisonnable.
L'espérance la rend facile, elle trompe nos douleurs en nous faisant pressentir les véritables joies et soulève tous les fardeaux par la force de l'attrait qui emporte vers les biens invisibles.
La charité, pour qui rien n'est inq^ossible, communique son esprit à la résignation.
L'amour de Dieu , quand il nous a détournés du long amour de nous-mêmes , aplanit les collines pour que rien n'intercepte l'horizon divin ; il comble les vallées pour que rien ne retarde notre marche.
La patience touche de si près à la résignation qu'elles semblent souvent une seule et même
chose. C'est par la patience qu'on possède son àme. La patience, IVuil délicieux quand on le cueille mùr et dont la racine seule est anière. selon la parole d'un ancien.
L'humilité est le vrai flambeau qui éclaire nos soufTrances. Insolvables comme nous sommes, que pouvons-nous souffrir que nous n'ayons mérité, sinon dans le détail au moins dans l'ensemble ? La douce et tendre humilité arrache le trait , guérit la blessure que la résignation cicatrise.
Le sacrifice ! Il ne faut pas oublier que l'autel chrétien est un tombeau ! que c'est sur les ossements des confesseurs et des martyrs que fadorâble victime nous invite à nous immoler avec elle. L'esprit de sacrifice s'applique à tous , et, si des actes héroïques sont demandés aux uns, il reste encore pour les autres l'immolation obscure et continue.
Les velléités, les dévouements incomplets, la foule de ces moyens qui transigent avec l'idée franche et entière, ne portent en eux-mêmes ni fruits heureux, ni consolations efficaces. Quand on a tant fait que de vouloir se détourner de soi, il. ly
il faut se tourner vers Dieu inévocablenient, entièrement. Il faut devenir cet « iial)itant de la cité » sainte . qui porte , comme dit saint Augustin , » au fond de son cœur un fiât et un amen conti- » nuels , qui veut toutes ses peines et ne veut » aucune des consolations dont il est privé. De- » mandez-lui ce qu'il souhaite, il vous répondra » que c'est précisément ce qu'il a. La volonté de » Dieu dans le moment présent est le pain quoti - » dien qui est au-dessus de toute substance. »