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CHAPITRE III

Avantages de la soumission.

Cette soumission que Dieu semble demander pour lui , c'est pour nous qu'il la veut ; elle est tout entière dans notre intérêt, elle répond à notre plus pressante nécessité.

Si notre nature n'avait pas été si profondément dégradée, si le péché nofï'uscpiait notre vue en épaississant incessamment les ombres autour de nous, les motifs de la résignation pris en nous et hors de nous ressortiraient encore de la raison des

choses. Comment la faiblesse ne se confierait-elle pas à la puissance, les ténèbres à la lumière, l'ignorance profonde à la sagesse pour laquelle rien n'est caché ?

Ce qui nous est le plus révélé par les saintes Ecritures, c'est la bonté de Dieu et l'amour qu'il a porté à l'homme : il l'a créé pour en être connu, servi, aimé et lui faire mériter par là l'éternité bienheureuse. Il ne lui impose des devoirs que pour le couronner. Pouvons-nous douter qu'après avoir tracé à sa créature un si sublime programme, la Providence attende autre chose d'elle que son obéissance aux moyens de le réaliser? La liberté dans uh être créé a une intime corrélation avec l'obéissance ; sans loi pour la régler, la liberté ne serait plus qu'un fatal présent, une sorte de robe de Nessus ; tout équilibre serait rompu.

De tous les traits qui composent la grande et

divine figure du Christ, aucun n'est plus marqué que l'obéissance. Non-seulement tous ses actes dont le dernier et le plus sublime l'a conduit à la mort, et à la mort de la croix ! mais toutes ses paroles n'expriment que l'immolation de sa volonté. Je suis descendu du ciel , dit-il^, non pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté de celui qui nia envoyé. Ainsi, il ne suffit pas au Christ que par la consubstantialité de sa nature divine, sa volonté soit identique avec celle du père céleste ; fils de Dieu , Dieu lui-même , il est descendu sur la terre afin de nous faire connaître et aimer davantage cette volonté, et pour nous initier à tous les bienfaits de la soumission .

La foi qui nous découvre nos desfinées, nous révèle en même temps toute l'économie du plan divin ; elle nous montre chacun de nous objet de la sollicitude providentielle, comme s'il en était l'unique centre ; elle nous dit que non-seulement Dieu veut notre salut, mais que relativement à nous, c'est la seule chose qu'il veuille. C'était, d'une part, imposer à l'homme l'obligation de son propre bonheur au prix de tous les

etïbrts ; mais c'était daiitie part s'engager à rendre en quelque sorte infaillibles les moyens d'y parvenir.

La pauvre créature humaine qui vit un jour, dont l'àme peut se perdre ou lui être redemandée à chaque instant, ne doit aussi, sous un Dieu fidèle à ses promesses, trouver dans la vie qu'une préparation divine, la plus propre à développer, à fortifier, à redresser, à épurer le germe spirituel et l'élever au niveau des destinées que l'Eternel lui préppre. L'homme manque à sa vocation, Dieu n'a garde de manquer à sa promesse. Toutes les ingratitudes, les distractions de sa créature, n'empêchent pas qu'à chacun des instants de son passage sur la terre, tous les moyens de perfectionnement ne lui soient donnés ou offerts. Le moyen peut se déguiser, mais sous quelque forme qu'il se présente il ne perd jamais son essence, et, si l'homme le veut, sa puissante vertu.

De là résulte que toutes les situations où Dieu nous met, tous les dangers même, s'ils ne sont pas le châtiment de nos provocations téméraires, doivent tourner à notre avantage, et que ce qui

est, par cela seul qu'il est, est conforme en tous points à notre intérêt suprême.

Il ne saurait en être autrement du moment où vous admettez au Ciel un régulateur souverain, et sur la terre une créature dépendante. Le Créateur, vérité et puissance même, ne saurait se tromper sur le but que doit atteindre la pauvre créature si bénévolement appelée à l'existence, non plus que sur la nature des secours qui lui sont indispensables. Dieu, tel que nous le représente le christianisme, seul vrai père de ses enfants, travaille à leur bonheur durant toutes les fractions de ce temps qu'il a fait surgir de son éternité. L'homme est à la fois, selon la parole de S. Paul, le champ qu'il cultive et l édifice qu'il bâtit. Pour Dieu, tout est moyen, la nature, les hommes, les éléments eux-mêmes, terre remuée, ensemencée , sarclée par le divin laboureur ; toutes les intempéries concourent à la beauté des récoltes, et l'aquilon et les glaces de l'hiver sont aussi nécessaires que le soleil, pour faire fructifier la précieuse semence. De là toutes les vicissitudes et chacune en son temps.

1>\){] l)K I.A liKSl(;.NATI(UN.

D'autre pari, le Sauveur nous a dit : liie// de fionlllé n entrera dans le Ciel. Défaites-vous du vieil homme. E?t vérité, Je vous le dis : Si l'homme ne renaity il n'entrera pas dans le royaume des deux. Que trouvons-nous donc ici? Deux termes séparés par un abîme , mais un alîîme qui selon la même parole peut être comblé par la miséricorde infinie et la volonté humaine : Premièrement, un Dieu, qui a tant aimé les hommes qu'il est venu vivre, souffrir et mourir au milieu d'eux ; secondement, une nature faible, imparfaite, mais douée de facultés morales qui la rendent susceptible de progrès et capable de répondre à la sublimité de sa vocation.

De là, bonheur et malheur, tels que le monde les entend, comportent une signification plus profonde et plus vraie qui donne le secret des miséricordieux desseins du Créateur sur sa créature.

i^ir cela seul que le maître est charitable et puissant, la créature éducable, ce monde apparaît comme une immense école où tout ce qui est en dehors et au dedans de nous est destiné à devenir promoteur de notre avancement. Nous n'avons

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pas seulement besoin d'être enseignés , nous avons besoin d'être guéris, le genre humain étant ce grand malade qu'appelait ainsi et que connaissait si bien le pieux Augustin. Eh bien ! le grand malade appelle le grand médecin. La Rédemption est le gage de la guérison; la résignation n'est autre chose que la volonté de saisir tous les remèdes offerts.

La sagesse divine, embrassant tout l'homme dans la loi qu'elle lui a donnée, embrasse également l'ensemble de ses destinées. 11 n'est pas une vertu dont elle fait un devoir à l'homme (jui ne serve puissamment son bonheur temporel. Mais cet être passager, elle ne le considère que dans ses rapports avec l'immortalité, et si elle l'arme en guerre pour le temps, c'est en vue de le faire arriver à la conquête de ce cie^ qui souffre violence.

Le bonheur terrestre, mélangé, court, incertain, toujours si près du néant, n'a pu être le but final que s'est proposé la Providence en nous créant : sa grandeur désavoue un but si infime, son amour réserve aux hommes plus de

magnificence et de libéralité. Mais nous prenant si bas. et portant si haut le point de nos espérances, (juelle fécondité, quelle variété de soins, de secours, d'invention ne faut-il pas pour nous aider à monter l'échelle de la réhabilitation! Peuton comprendre ce qu'il a tallu de ressources ostensibles ou cachées pour émouvoir cette nature tantôt rebelle, tantôt assoupie, pour la redresser, l'élever, Tattirer, l'instruire, la guider sans contrainte, l'assouplir, l'éclairer, et comme à son insu, prévenir ses chutes? Que nai-je fait, ô mon peiiple, pour toi ? dit le Christ à chacun de nous; que pouvais- je faire que je naie fait? Père de la grande famille humaine, il s'incline vers ses enfants, leur dispensant le pain de la science chrétienne, et ne leur versant que d'une main treniMante le vin de la tribulation.

Les événements humains ne sont qu'une suite de remèdes appropriés à notre état diversemt^nt maladif, une suite d'enseignements qui s'appliquent aux formes variées de notre ignorance et le monde est le théâtre de cette divine mise en œuvre, où le R('*parateur se montre aussi grand

et plus miséricordieux que le Créateur. Tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu.

Les plus grands maux de cette terre sont complètement en disproportion avec ce poids de gloire éternelle qui. si nous le voulons, les récompensera un jour. Qui de nous, même sans être entièrement détaché de ce monde, n'est prêt à lui préférer mille fois le salut? Eh bien! ces peines, ces déchirements humains qui ont détruit nos illusions, isolé, ou transpercé notre cœur, repassons-les dans notre mémoire avec sincérité et justice, et nous reconnaîtrons que les sévérités les plus cruelles dans l'ordre de la nature, ont été salutaires, que nous devons beaucoup de ce que nous sommes à ce qui nous a manqué, et cpie. dans nos chagrins les plus cuisants, s'est trouvé déposé le secours qui nous arracha de labîme. Les enfants de Dieu ne reçoivent que des biens de sa main libérale, biens méconnus dans la langue

300 DK LA RÉSIGNATION.

des hommes, mais auxquels nos anges gaidiens savent donner leurs vrais noms (1). ('hmtisements of the Abnifjlity are blessings in disguise.

Observons avant tout que cette volonté devant laquelle on nous demande de fléchir ne nous impose jamais rien d'impossible, de déraisonnable, d'abaissant. Dans aucun cas la perfection chrétienne n'a exigé qu'on se soumît à une position coupable ou dangereuse, qu'on supportât avec indifférence la disgrâce de Dieu, la privation des sacrements et des innombrables richesses dont Dieu a doté son Eglise. La résignation ne s'applique qu'aux choses qui passent. Elle n'a jamais non plus nié les droits de la sensibilité humaine, et on ne saurait trop le répéter, ce n'est pas tant l'excès de la douleur qu'elle combat que la révolte. Dieu fait de si belles choses de la douleur, quand elle se montre simple et profonde, qu'il y a toujours grâce pour elle et indulgence pour

(1) Les cliàliiiieiils du Toul-l'uissaat sont des béncdiclions déguisées.

nos larmes , alors même que la faiblesse les fait couler.

Mais lorsque irrités par la peine, livrés à une .amertume pleine d'orgueil, nous posant fièrement devant le Très-Haut, nous semblons lui demander compte de nos épreuves, traiter avec lui de puissance à puissance, jouissons-nous bien de la plénitude de notre raison, et mesurons-nous la distance qui sépare notre néant de l'infini, de sa puissance et de sa sagesse?

Ah ! si dociles au contraire à la voix de l'humilité et de la justice, nous prenions vis-à-vis de Dieu l'attitude de coupables qui est la nôtre, que de vérités nous seraient révélées par nos peines et que de choses mal comprises s'expliqueraient ! La souffrance, ce messager divin — der gottliche hôte, dos elend, — nous apparaîtrait alors comme le messager de la réconciliation.

Profondément malheureux, dit l'Ecriture sainte, celui auquel il n'est pas donné de redouter la sentence suprême; en effet, lorsque cette crainte vit en nous, comment la justice de nos cœurs ne nous dirait-elle pas que la justice de Dieu demande

satisfaction, et si les conditions de cette satisfaction étaient abandonnées à notre seul choix , qu'est-ce qui nous rassurerait sur leur convenance et leur efficacité? Débiteurs insolvables, comme, nous pouvons redouter de l'être, la résignation nous otTre les moyens de nous acquitter, et ces moyens sont précisément les chagrins, les amertumes, les dégoûts que, dans tous les cas, il nous faudrait subir.

Ce choix des peines expiatrices et purifiantes est fait de main de maître; c'est encore cette même main qui trace la voie où il nous faut marcher; dès-lors notre tâche est bien réduite, et nous sommes certains que nos épreuves divinement calquées sur nos besoins, faites à notre taille, se mesurant à nos forces, sont aptes à produire tous les effets qu'elles se proposent. Sommesnous donc si sûrs de ce qui nous convient? Nos prévisions démenties sans cesse, nos vues journellement convaincues d'erreur, pourraient à elles seules nous détacher de notre sens. Qui donc a jamais pu arranger le plus petit détail de sa vie au gré de sa satisfaction propre, et, dans le cercle

IJE LA RESIGNATION. 303

d" intérêts le plus restreint, combiner avec certitude les effets d'une résolution, en énumérer les chances, en prévenir les inconvénients, assurer enfin l'inconnu d'un avenir quelconque?

11 y a plus, la réalisation de nos vœux aurait pu suffire souvent pour ôter à notre prudence le courage d'en former de nouveaux; car si tous nous avons souffert d'espérances déçues, n'avohs-nous pas aussi à déplorer l'accomplissement de quelques-unes d'entre elles? Lantiquité exprime sous une multitude de formes la téméraire ignorance de nos désirs passionnés, et la fable de Sémélé est au fond des expériences de tous les âges. C'est contre le succès même de nos souhaits que nous garde le Dieu des chrétiens, qui refuse pour exaucer, comme il blesse pour guérir : « We ask in folly, but we are answer'd in wisdom (1), » Dieu de toute éternité a répondu à nos cris plus aveugles encore qu'impuissants : Vos pensées ne sont pas mes pensées , vos voies ne sont pas mes voies. Et c'est par cela même que l'oreille du

(1) Nous demandons dans la folie, on nons répond dans la sagesse.

Seigneur est attentive à notre insatiable besoin de félicité, qu'il repousse si souvent les vaines chimères par lesquelles ce besoin s'exprime, o Tout est fait pour les élus, « mais dans le milieu de la soutTrance qu'ils traversent et quils habitent, et je vous dirai comme Baldad, cet hypocrite ami* de Job. indigne de la vérité qui était dans sa bouche : Le jotic^jeut-il verdir sans humidité? on Iherhe des prés peut-elle croître sans eau?

Vous vous plaignez des coups terribles et inattendus ; mais comment fait-on sauter les rochers, comment réduit-on le fer, si ce n'est avec le feu et l'enclume? Et vous qui gémissez sous l'écrasante continuité de vos peines, n'est-ce point parce que vous n'avez pas encore pénétré leur dernier mot? Un chagrin ne vient jamais seul, selon un dicton populaire : le chagrin, comme ce démonde l'Évangile, s'appelle Zé^'^/o/^. Dieu, dit le livre de Job, fait toutes choses trois fois en

chacun des hommes. C'est que la vertu, cormne la science, ne s'acquiert que par une suite d'expériences et de leçons dont la première condition, pour qu'elles soient utiles, est d'être répétées. Si le vent de la prospérité ne soufflait pas pendant un certain temps, comment s'assurerait-on qu'il n'y a rien de fortuit dans la vertu, et que le cœur est vraiment purifié du levain qui enfle et de tout orgueil de la vie? De même si nos chagrins et nos tentations n'apparaissaient qu'à longs intervalles, s'ils faisaient trop tôt place à la consolation, où serait l'apprentissage de la patience, l'emploi de notre énergie? Comment le germe divin, dont les intempéries font surtout l'accroissement, jetterait-il ces profondes racines qui doivent porter ses branches jusqu'à la vie éternelle? C'est par les coups redoublés que notre nature rebelle se façonne, et c'est dans les insistances de Dieu que se lit sa volonté. Il ne s'agit point ici seulement de façonner le fer, il faut encore que le fer devienne acier, et l'on sait ce que coûte à l'ouvrier la dernière perfection de son ouvrage, ce dernier poli si difficile à obtenir. i\. 20

306 Itr. I.A llKSKiXATKlX.

// sor/f/v, dit l'Ecriture, fie la mamn du Seigneur, une fontaine qui remplira le torrent des épines (I). Qui vous dit que les eaux vivifiantes de cette fontaine eussent couru aussi limpides, aussi rapides sur un autre lit?

N'est-ce pas notre Seigneur lui-même qui nous a appris à dire : Que votre volonté soit faite? Parole la plus tendre, la plus dévouée que jamais l'amour ait prononcée, où nous prenons les devants pour saluer et bénir une volonté encore inconnue. Et ce règne de Dieu, dont nous demandons chaque jour quil nous advienne, n'est-ce pas sa volonté régnant en nous, souveraine et maîtresse par la résignation ? Et n'est-ce pas elle encore qui est cette paix que le Sauveur promet à ses disciples : La sua volonta é nostrapace (2).

Qui donc a résisté à Dieu et est demeuré en paix? Disons donc avec l'Apôtre : «Pressés par toutes sortes d'afflictions, nous nen sommes pas accablés. Nous nous trouvons dans des difficultés

[\) Et fons (h dntno Domini egredietur et irrigabit toirenium spitiarum .

(2) Sa volonté est notre paix.

iir. i..\ i;F.si(i.\.\Tio.\. ;j()7

insurmontables, mais nons n "y succombons pas; nous sommes persécutés, mais nous ne sommes pas abandonnés; nous sommes renversés, mais non perclus. »

La résignation est une généreuse profession de notre foi dans la charité des desseins de Dieu sur nous. Plus les épreuves sont complètes, et plus elles doivent armer notre courage, nous laissant mieux apercevoir la pensée providentielle. C'est contre le hasard qu'il n'y aurait ni force ni courage. Du moment où l'on voit se dessiner une intention divine, on est bien près, je pense, d'accorder sagesse, miséricorde et prévision à ce mot de l'énigme non encore déchiffré. Moins les événements se montrent modifiables, moins on peut leur assigner des causes humaines, plus il y a lieu d'y opposer des vues de foi, parce (pic la part de Dieu s'y découvre davantage; plus sa volonté est impénétrable, et [>lus elle recèle de

grâces et de bonté. Tout ce qu'émonde sa main adorable profite à l'arbre. Soyons attentifs au moindre appel pour marcher à l'action , et dans les temps difficiles où l'action est impossible, imitons ces troupes valeureuses qui, l'arme au bras, sur l'ordre de leur chef, comme une muraille vivante, demeurent immobiles exposées aux coups de l'ennemi, et n'en sont pas moins jugées dignes de recueillir dans la victoire la couronne qui l'attend.

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