‹ Sacs et parchemins (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · II · texte numérisé non relu

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t04 SACS ET PARCHEMINS.

Kère , croirîez-vous que ces drôles veulent m*empftcher d'entrer dans le château Levrault? J'ai beau leur crier que je suis votre fils , ils s^obstinent à n*en rien croire. Je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction; me refuserez-vous un asile? »

Et, sans plus de façon, il prit place & table.

« Puisque vous êtes proscrit, dit le jeune La Rochelandier d*un toii qui n'admettait pas de réplique, nous vous cacherons ; mais vous n'êtes pas ici chez vous, sachez-le bien, vous êtes chez moi. Dans huit jours, au plus t^rd, il faut quitter la France. Vous choisirez vousmême le lieu de votre retraite, et nous ferons les frais de votre voyage. »

Demeuré seul avec son père, Timoléon lui raconta à sa manière Vitourderie populaire du 15 mai. Il était lui-même un des étourdis qui avaient envahi la chambre et balayé la représentation nationale. Quand il eut terminé son récit :

a Je suis proscrit, ajouta-t-il; mais ne croyez pas pourtant qu'en venant ici, je n'aie songé qu'à mon salut. Puisque Paris refuse de nous suivre , nous allons endoctriner les campagnes. Vous n'êtes pas de ces républicains timorés qui reculent devant le remaniement complet de la société ; les théories les plus avancées n'ont rien qui vous surprenne. Je viens vous proposer une œuvre admirable, et je compte sur vous.

— Quel est ton projet? demanda M. Levrault, fria^ sonoant des pieds à la tête.

fondera «ette teite ingrate. Couvrir de moissons les plaines de la Beance, est-ce là de quoi tenter le génie et le dévouement d'un apôtre?

— Va donCf que ta destinée s'aocomplisse ! Poursuis ta mission. Pour moi, j*ai renoncé h la vie politique ; je sens que je ne suis pas fait pour Tapostolat. Mais je suis fier de mon fils , et mes vceuK f acoompagneroot.

— Eh bienl reprit Timoléon, puisque vous êtes fier de votre fils, vous ne lui refuserez pas une poignée de ce vil métal qui dii^rattra de la terre régénérée quand le règne de la vérité sociale sera venu, mais qui aujourd'hui, dans le vieux monde corrompu où nous vivons, peut servir à tout, même au bien.

— Mais je suis miné, ta ne Tignores pas.

— Bah ! laissez donc i Vous avez bien encore on p Lit magot. »

Pour avoir la paix et se donner en môme temps un air de grandeur et de générosité , M. Levrault tira sa bourse et la jeta à Timoléon avec la grâce et le laisseràller d'un marquis de Tancienne comédie.

Le lendemain était un dimanche ; Timoléon rôdait dans le village voisin. Gomme les paysans Sortaient de Téglise, il trouva moyen de lier conversation avec deux garçons de ferme, les entraîna au cabaret et demanda un broc du meilleur vin: À peine attablé, il commença son rôle d'apôtre. La singularité de ses discours, la longueur de sa barbe, eurent bientôt attiré autour de lui un nombreux auditoire. Il leur expliquait la su-

avec vos seigneurs, vous ont assez longtemps prêché la servitude et la misère ; moi, au nom de la vérité sociale, je vous apporte la richesse et la liberté.

— C'est un partageux ! s'écria l'auditoire tout entier, n

Au même instant, Timoléon fut couvert d'une grêle de coups de poing. Hué, conspué, meurtri, il s'échappa du cabaret et courut à toutes jambes. Les paysans le serraient de près. Gomme il passait devant une mare , Claude l'Eveillé et François-l'Ahuri le prirent dans leurs bras vigoureux et le lancèrent au milieu de la fange. Quand les paysans, satisfaits de la double leçon qu'ils venaient de lui donner, se furent éloignés, Timo- ' léon, dont la barbe limoneuse ne ressemblait pas mal à celle d'une divinité aquatique, s'essuya de son mieux en se roulant sur l'herbe dMn pré voisin et regagna piteusement le château Levrault. La leçon avait été si bonne , qu'il fallut le mettre au lit. Après avoir maugréé pendant une semaine entière au milieu des tisanes et des compresses , il appela M. Levrault à son chevet.

« Vous aviez raison , lui dit-il d'un air contrit ; la vérité sociale ne germera jamais dans cette terre mau* dite. Je ne le sens que trop , la Bretagne est condamnée à croupir éternellement dans l'ignorance et la stupidité ; je renonce à la moraliser, à la guérir. Que votre gendre se réjouisse , votre gendre qui m'a si bien reçu ; je quitte la France.

— Où iras-tu T demanda M. Levrault secrètement charmé.

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première fois qu'ils se trouvaient ainsi , seuls, ^a nuit, au milieu des champs. Les étoiles resplendissaient audessus de leurs têtes; l'atmosphère » embaumée des senteurs de la lande, ajoutait encore au trouble de leurs ftmes. Parfois le sentier qu'ils avaient choisi pour abréger la route se rétrécissait ; Laure , suspendue au bras de son mari, se serrait contre lui, ses cheveux effleuraient le visage de Gaston, leurs haleines se confondaient. Tantôt ils s'arrêtaient pour prêter l'oreille au bruit de la Sèvre; tantôt ils ralentissaient le pas, se regardant à la dérobée , écoutant le battement de leur cœur, surpris et confus comme deux fiancés de la veille.' Ils i\e se parlaient pas , et pourtant ils n'avaient jamais été si près de se comprendre. Vingt fois ils sentirent l'aveu de leur amour prêt à s'échapper de leurs lèvres; vingt fois la honte du passé , la crainte de n'être pas aimé arrêta l'élan de leur tendresse. Ils arrivèrent au château sans avoir échangé iine parole. Sur le seuil de la chambre de Laure, Gaston prit sa femme dans ses bras et l'embrassa comme il ne l'avait jamais embrassée , la pressa contre sa poitrine, et demeura quelques instants à la contempler. Au moment delà quitter pour longtemps peut^tre, on eût dit qu'il voulait graver plus avant son image dans son souvenir, puiser dans ce baiser d'adieu l'énergie et le courage dont il avait besoin. Laure croyait toucher au bonheur ; Gaston s'enfuit sans trouver la force de lui annoncer son départ. Restée seule, Laure savoura d'abord avec délices Té-

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Gaston venait d'achever ses préparatifs de départ et se^ disposait à écrire à sa mère, et à sa femme, quand Laure entra, pâle, tremblante, les c^ieveux dénoués. D'ua regaird , elle devina tout.

« Vous partez! ditrelle d'nne voix ardente. » * ^ Et, comm^' Gaston hésitait à répondre :

«c Voiis partez seul, vous partez sans moi; vai^s ne daignez pas me coofier vos projets. Je comprends trop bienquerienae viMisretieMici ; pourijttoiresteriezrvoQS prèa de moi? Vous ne m'aimez pas , j^e le sais bien , je ne viens pas vous rei»;o€h^ votre indifférence; mais îe suis votre femme , ne pais^je vous demander ce que vous comptez faire ? Ne mae direz^vous pas où vous allez?»

Gastcm prit les mains: de sa femme , et Tattiraitt sur ses genoux i <

« Ecoute^ moii enfant: J'ai mal vécu, j^ai d^ensé dans Toisiveté les plus belles années de ma jeunesse; je sens maintenant toute retendue de nm faute ,, le temps est venu de la réparer. L'éducation que j'ai reçue , le fol orgueil de ma famille , m'ont lait de Tinaction un misérable point d'honneur. Je ne suis rieu, et je rougis de moi-même. Je veux me relever, changer ma destinée. Tout homme doit trouver en lui-même uae richesse à l'abri des atteintes du sort. Je pars , je vais à Paris chercher l'emploi de ma force. et de mon intelligence. Le travail est la loi commune; j'obéis à cette loi , que j'ai trop longtemps méconnue.

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