‹ Sacs et parchemins (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · TT · texte numérisé non relu

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digne tout au plus d*amuser les beaux esprits d'une académie : ni cbair ni poisson. Je ne vous. parle pas d'Âristote ; sans doute vous avez lu sa Politique ?

— Il ne s^agit pas d'Aristote , mais de ton système.

— Âristote , qui a prévu tant de choses , n*a pas pressenti la vérité sociale. Guvier, dont on vante la sagacité , s'est vu obligé de rendre hommage au génie d'Âristote en histoire naturelle; pour moi, qui suis aujourd'hui en pleine possession de la vérité sociale, en politique, Aristote ne mlnspire qu*une profonde pitié.

— Passons sur Aristote, reprit H. Levrault de plus en plus impatient.

— La république de Platon , plus généreuse , plus grande, plus éclairée que la république de Gicéron, est cependant pleine de misères. Nous ne devons parler de Platon qu'avec respect, puisqu'il avait supprimé la famille. C'était un grand pas dans la voie de la vérité ; mais Platon s'est arrêté court après ce premier pas. G'està moi que Dieu réservait la découverte de la vérité sociale.

— Arrivons à ton système.

— Moïse, dans le Deutéronome et le Lévitique, a émis quelques idées justes sur des points de détail ; mais ce législateur si vanté n'a jamais conçu une idée générale, applicable à l'humanité tout entière. Nous devons quelque reconnaissance à Salomon pour l'élasticité qu'il a

donnée au lien dn mariage

' — ^ Pour Dieu, s'écria M. Levrault , explique-moi la vérité sociale !

p»a#tai>|iaéibi-.

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<:hanteur ! quel moftde de délkes et de ravissements ! Tous les bommes absolument pareils ! C'est à peine si on pourra dire toi et md , car chacun se reconnaîtra dans le premier passant venu.

— Je suis curieux de savoir cratment tu accompli* ras ce beau rêve.

— Je le crois bien^ reprit Timoléon.

— Ain^i, demanda M. Levrault , le but de la vérité sociale est de rendre tous les hommes pareils ?

— Vous lavez dit, mon père. Rappelez-vous cette belle phrase de Rousseau : « Tout est bien , sortant des mains de Dieu ; tout dégénère entre les mains de rhomme. d Les ennemis de Tégalité s^appuient sur Finégalité prétendue des forces et des intelligences : cette inégalité n'est qu'un blasphème. Dieu a donné k tous les hommes la même force, la même intelligence. L'éducation seule a créé cette inégalité monstrueuse où les philosophes puisent le plus perfide, le plus dangereux de tous leurs arguments. Je change Téducation, et je rétablis l'égalité. Désormais plus de classes, plus de distinction injurieuse entre les professions libérales et les professions mécaniques. Tous les hommes sont propres à tout ; chacun doit exercer tour à tour toutes les professions , et ne saurait dédaigner la profession ^'autrui sans se dédaigna lui-^même. »

Et voyant son père ébahi l'écouter bouche béante :

« Vous ne comprenez pasî je l'avais pressenti.

•^ J'avoue, répondithumblementJtf. Levrault, que je

ne devine pas comment tu mettras en œuvre ton système.

— Josqulci, je me suis berné à vous exposer sommairement le but, la fin de mon système. II me reste à vous révéler les moyens que j'emploie pour atteindre ce but prcmdentied ; mais , avant de déchirer le voile du sanctumre, je dois exiger de vous un serment solennel. - — -ôuel serment? interrompit M. Levrault, qui déjà se voyait affilié à une société maçonnique.

' -•- Jurez-moi, reprit Trmoléon, de garder pour vous «eul le secret que je vais vous dévoiler. Il y va de ma gloire. Songez-y bien, si quelqu'un pouvait connaître ce que je vais vous apprendre, il exploiterait à son profit la vérité sociale. Moi, nouveau Colomb, je serais dépouillé du monde que j'ai découvert. Jurez-moi donc la discrétion la plus sévère, lu plus impénétrable.

— Sois tranquille, je garderai -pour moi seul le secret que tu vas me révéler : je le jure.

-^ Maintenant, mon père, redoublez d'attention. Le théorème que je vais démontrer est d'une rigueur mathématique; mais, si votre intelligence bronche un seul instant, si, pendant la déduction de mes idées, vous laissez échapper un seul mot, toute la démonstration est il recommencer.

— Je t'écoute de toutes mes oreilles.

— Ici, toutes les paroles portent coup. Suivez-moi bien. Tous les cinq ans, toutes les professions sont tirées au sort. L'obligation de prendre part au tirage

commence à Tâge de vingt ans : car tout homme de nngt ans est propre à tout. Personne n'aura le droit de se plaindre de son lot, puisque le sort tracera les devoirs de chacun, et que le tirage suivant offrira à tous [es citoyens une légitime compensation. Comme il faut absolument que tous les hommes aient la même taille, le même embonpoint, tous les cinq ans, avant de procé* der à un nouveau tirage, tous les citoyens seront exactement pesés ; tous ceux qui seront au-dessous du poids déterminé comn>e idéal de force et de santé seront admis à ne tirer au sort que les professions qui n'imposent qu'une fatigue légère ; tous ceux qui seront audessus du poids légal seront obligés de tirer au sorties professions fatigantes. On arrivera ainsi à corriger peu k peu rinégalité de force et d'embonpoint. Une nourriture pareille, une éducation uniforme, l'exercice varié de toutes les professions, établiront entre tous l'identité de caractère, l'égalité absolue d'intelligence. Qu'on poursuive courageusement Tapplication de mon système, et, avant deux siècles révolus, il n'y aura plus ïu monde qu'un homme et une femme. »

M. Levrault croyait rêver. Malgré les doutes qu'il conservait encore à Tégard de la vérité sociale , il eût Hé trop heureux de se débarrasser de Timoléon en lui *.omptant cent mille écus ; mais où prendre cent mille icus ? C'était la valeur de son hôtel, dont les deux tiers estaient à payer. Ses frais d'installation à la Trélade et ue de Varennes avaient écorné son capital. La meil-

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même, a^ait été reçu poar lapsemière fois par sa sœur. L'opulence seigueuriale de eette demeure avait excilé sa jalousie. Il avait visité tes écuries , les remise» di» Gaston, et s'était demandé ,. an rentrast diez lui., pimr» quoi il ne mènerait pas à son tour la vie que inenait son beau-frère. Déjà oait mille éeos ne lui soffisaiœt plus.

« Mon père, disail41, se fût vraiment bien pri^r pour me donner trois cent mille francs. Pourtant il ne faut pas croire que je le tienne quitte à.si bon marché. Tai réfléchi sur ma poiitioiB. Depuis vingt-s^ ans, je n'ai rien coûté à mon père. Je ne réclame rien pour les arrérages ; je ne suis pas exigeant. Qu'il me donne seulement ce qu'il m^uirait d^né à ma majorité, si le Providence, qui avait. ses vues sur moi, ne m'eût pas séparé de ma fannlle.

— N'étes-vcus pas trop heureux, disait Laum,^ hébergé comme vous êtes ici, après la vie errante que vous avez menée? Ne devez-vous pas rendre grâce à Dieu d'avoir enfin trouvé un asile calme et sûr? Je vous conseille de vous plaindre. Que vous manque-t-il ? Quel ;>ouhait pouvez-vous former qui ne soit aussitdt accompli?

— Mon Dieu ! reprit Timoléon , mes vœux sont bien modestes. Vous avez eu en dot un million; que mon père me donne cinq cent mille francs, et à sa mort nous compterons ensemble. »

Â. ces mots, la marquise dressa l'oreille.

monde. Aujourdliai Tor est un levier, et je manque* rais à mon apostolat en ne réclamant pas la richesse qui m'appartient. »

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et M. Levrault entra, pâle, bouleversé, une lettre à la main.

« Je suis ruiné ! s'écria-t-il.

<— Ruiné! s'écrièrent à la fois Timoléon, Laure et la marquise.

— Ruiné, ruiné sans ressources! reprit H. Levrault en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Eh bien ! Monsieur, lui dit Gaston sans s'émouvoir, reprenez la dot de votre fille.

— La dot de ma fille? répondit M. Levrault. Lisez vous-même la nouvelle qui m'arrive à l'instant. »

Là dot de Laure venait d'être engloutie dans une faillite.

«c II ne me reste plus , continua-t-il , qu^à vous offrir l'hospitalité dans le château Levrault.

~ Et mes cent mille écus ! s'écria Timoléon d^ine voix de stentor. Mort et damnation ! le destin s'acharne donc contre moi ! Couler en vue du port ! Ruiné avant d'avoir joui de rien !.. . Mais vous ne parlez pas sérieusement , vous n'êtes pas ruiné de fond en comble ; il vous reste bien quelque chose.

— Il me reste, en Bretagne, un chftteau lézardé, où je vous offre à tous un asile.

— Moi, vous suivre en Bretagne ! moi, vivre dans un repaire d'aristocrates ! Jamais! s'écria Timoléon. Solon

iti.'

XYIII

Le retour de nos personnages au château de La Rochelandier fut gai comme un convoi funèbre. N'était-ce pas en effet le convoi funèbre de leur orgueil, de leur vanité et de leur ambition ? Plus de cour ni de pairie» plus de titres ni de millions , sacs vides , parchemins sans valeur; ils s'étaient joués mutuellement, tous quatre avaient fait un marché de dupe. Quel voyage» grand Dieu! sur cette même route qui les avait vus, quelques mois auparavant, triomphants, ivres de joie et se prélassant sur les coussins moelleux d'une chaise de poste! Blottis chacun dans un coin de l'intérieur de la diligence, ils se taisaient, et n'avaient pas même pour se consoler ou se distraire la ressource des récriminations ; la révolution de février les renvoyait, comme on dit , dos à dos. Gaston et Laure n'osaient lever le»

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yeux Fan sur Tautre. Roulée dans son mantean, ^nvé- ' loppée de fourrures^ les mains dans son m»ichoB , la marquise douairièce , honteuse comme une fouine qu*un mulot aurait prise, s'abîmait danssesTéfliS&ions, qui n'étaientipas couleur de iK>se. Il y avait des instants où elle sea*oyaitle jouet d'un ahoininahlecaudiemar; mais la présence deJB. Levrault, assis vis-à*vi$d'elle, la rappelait bientôt aux sentiments de la réalités Pauvre comme devant, elle retourafill vivre dans son petit castel,, avec M. Levrault sur les bras : voilà oùlVait conduite rbabileté de ses manœuvres. Le moins triste et le moins consterné des quatre , le Qroira*t-on.T c'était M. Levraulu II avait, en ces derniers temps, avalé tant decouleuvres, traversé tantde mauvais jours, des jours si tourmentés^ qu'il n'aspirait plus qu'au.repos. Il n'était pas ingrat envers la destinée, et s'estimaitheureux de n'avoir laiasé que ses écus dans la lu^an». La perte de sa fortune l'avait débarrassé 4e Tlmoléon etie dispensait d'aller à Berlin déchirer les traitésde 18iS. La veille de son départ, il avait écrit «au ministre des affaires étrangères pour lui annoncer qu'il renonçait à cotte mission glorieuse. L'obscurité,, la pauvreté, lui apparaissaientdéfiûrmais comme un. port. Il ne redoutait plusUincendia^lem^rtre nilB;pillage.; le eortdes envoyés français à Rastadt ne le glaigait plus d'épouvante; il ne voyait plus, il n'entendait plus dajos ses rêves le hideixxricanemeadtde la tète de Cbarlemagne. £nfin, sa pensée se reportait avec complaisAUce sur la

déconvenue de la marquise; c'était 1& le côté plaisant de sa ruine. En observant son air grognon , sa mine renfrognée , il riait dans sa barbe et se frottait les mainSf comme s'il se fAt ruiné volontairement, tout exprès pour lui faire pièce et se venger sur elle des déceptions qull avait essuyées. La satisfaction d'avoir sauvé sa peau, le mouvement de la voiture qui l'emportait loin de la fournaise des révolutions, la perspective d'une vie tranquille, la figure de madame de La Rochelandier, qui s'allongeait de plus en plus, avsdent donné & l'esprit déjà si varié de M. Levrault un tour imprévu, tout à fait piquant; jamais ce diable d'homme ne s'était senti en si belle humeur. Aux approches de Nantes, il avait dans toute sa personne quelque chose d'émoustillé, de guilleret et de goguenard, qui acheva d'exaspérer la mère de Gaston.

« Eh bien ! mon aimable amie , disait-il en imitant les inflexions câlines que prenait autrefois la voix de la, marquise sous les ombrages de la Trélade, nous touchons au terme de nos épreuves. Encore quelques heures, et nous découvrirons les tours du château Levrault ; c'est là que le bonheur nous attend. Je connais la simplicité de vos goûts; vous n'aimez pas le monde, vous ne l'avez jamais aimé. Vous avez toujours recherché l'ombre et le silence, comme d'autres l'éclat et le bruit. Je sais tout ce qu'il vous a fallu d'abnégation et de dévouement pour renoncer à vos habitudes sédentaires ; soyez sûre que je n'oublierai de rua vie un si

généreux sacrifice. Je m'applaudis de mon désastre, je bénis presque le coup qui m'a frappé, en songeant qu'il vous rend à votre vallée solitaire, à toutes les douces joies pour lesquelles vous êtes née. Ah 1 mon amie , quQlle existence enchantée nous allons mener tous ensemble dans le joli manoir que je dois à votre gracieuseté ! Vous ne trouverez pas au château Levrault lliospitalité splendide que vous m'avez offerte à l'hôtel La Rochelandier ; mais que sont les jouissances de la for* tune , comparées à celles du cœur? On l'a dit avec rai* son, ni l'or ni les grandeurs ne nous rendent heureux. C'est dans l'union des âmes que réside la vraie félicité; c'est dans la modestie des désirs que consiste la vraie richesse. Â ce compte, qui donc peut se dire ici*baf pfus riche et plus heureux que nous ? »

La marquise rongeait son frein et ne répondait à tou« ces beaux discours que par des regards de panthère prête à se jeter sur sa proie.

A la tombée de la nuit, une patache qu'ils avaient prise à Nantes pour achever leur voyage les déposait modestement dans la cour du château Levrault. A peine descendue de voiture , madame de La Rochelandier franchit d'un pas rapide les degrés du perron et se retira dans son appartement sans plus se soucier de ses hôtes. Elle éprouvait le besoin d'exhaler librement sa colère. La vue de H. Levrault lui était odieuse ; c'est â peine si la jeunesse et la beauté de Laure trouvaient grâce devant ses yeux. Gaston comprenait autremenr

rm SACS ET PARCHEMINS.

les deToirsqQe lui imposait la ruine d^ soû beau-père; il n'avait pas attendu jusqu&4à pour les aceepter. Il «V>ccupa de rinstallalion de sa femme avec la courtoisie que BOUS lui connaissons. Quant à M. Levrautt, il ^tait chez lui.; défà il commandait en maître. Il allait, vemdt, grondait les gens, donnait des ordres pour le «0«per, et remplissait la maison dn bruit de sa voix , 4ont les éclats arrivaient jusqu'aux oreilles de madame 4e La Bocfaelandier*

« Vous Tentendez ! 8*écrïa la marquise , s'adressant à <jaston, qui Tenait d'entrer dans sa chambre ; le malheureux pr^dice château pour une auberge, le château de vos pères , le château de La itochelandier ! Est-ce assez de honte et é'hufliiliation.?€e bourgeois décrassé va chaque jour s'asseoir à notre table. Nous sommeis rivés à lui €&ànm le forçat à sa cbaine. Chaque jour il nous étourdira de ses criailleries. Le souffrirez-vonSf mon fils? Ne trouverez-vous pas le moyen de nous esa délivrer? H ne manque plus ici, pour nous achever, que ce drAle de Timeîéon. Ce Levrault, je le hais! Maudite mbb l%eure «o^t sa fille a franchi le seuil ée notre porte ! S'il reste ici , je vous en avertis, je pars pour Frohsdorf.

— Ma mère , répondît Oaston , c'est vous qui l'avez TOidm. M. Levraailtne fait qu^tser du drdt qwe vous lui 4ivez accordé vous-même. Vous avez caressé, vous avez encouragé sa sottise quand il était riche ; le voilà ruiné, â est juste que TOUS la subissiez. Il s'asseoit aujour-

SACS £T PÀRC^EMIN^.

Qlim à BOtre table, ne vans éiles-vous pas aèsise à la sienne? Il prend notre chÂteanpènfr sa maison, n'avez- Yous pas pris son bMd poinr votre chàleau f Sî queW qu'un oubliait Iffî égards ^i vous sont dus, je saurais le rappeler au respect ; nuds j'e&tevJls à mon tour que la femme qui porte mon nom soit traitée ici sur le même pied que vous. »

La marquise baissa les yeux et ne trouva rien à, répondre.

Les rôles étaient cbangés; M. Levrauh trônait maintenant à La Rochelandier comme la marquise rue de Ya^^niKs. La mère de Gaston essayait vainement de se révolter et dlmposer sfleece à lliomme qu'elle avait si longtemps gouverné , qu'eUe avait tenu en laisse. Au bout de quelques jours, die sentit qu^ fallait revenir à ses vieilles habitudes de ruse et de fourberie. Elle reprit son accent patelin, son sourire affectueux, ses. manières caressantes. Elle con^t Teapérance d'éloigner, par ses conseils, ThAte mdencoDtreux qif elle ne pouvait chasser par son impertinence.

Un^Boir, ils étaient assistons émJSL ara coin du feu. M. Levrault, mollement établi danoisla meilleure bergère du salon , se taisait et jetait de temps en temps un regard narquois sur madame de La Rodielandier. La marquise , sans faire attention à cette raillerie muette,

chercbait par quels détours elle pourrait amener M. Levrauh jusqu'au seuil de la porle, se promettant bien de la fermer derrière lui« Il s'agissait de reconduire poli-

ttl SACS ET PARCHEMINS.

ment, d'évçillèr en loi le désir de partir, de renoncer à la retraite, de rentrer dans la vie active : c'était là sa constante préoccupatioDi son unique pensée.

« Je crains bien, mon ami, dit-elle enfin de sa voix la plus douce , que notre vie solitaire ne vous ennuie. Depuis quelques jours je vous observe, je vous étudie avec inquiétude. Vous êtes pâle , vous maigrissez, vos facultés sVtiolent dans Tinaction.

'— Votre amitié , Madame , s*alarme sans sujet , répondit H. Levrault de sa plus douce voix ; je ne me suis jamais mieux porté , je n'ai jamais maiïgé d'un si vif appétit. Je dors d'un sommeil paisible ; le matin, à mon réveil, j'écoute avec bonheur le chant du coq, je salue avec joie les premiers rayons qui se glissent à mon chevet. L'air pur que je respire , le silence et la paix qui nous environnent, tout me ragaillardit : j'ai vingt ans.

— Je vous assure , mon ami, que je m'alarme avec raison; vous êtes pftle , vous maigrissez. La vie des champs ne convient pas à votre caractère. Une intelligence telle que la vôtre , habituée au mouvement des grandes affaires , n'est pas faite pour la solitude. Vous avez beau dire, vous avez beau vanter votre bonheur, vous n'êtes pas peureux, je le sens bien. Vous êtes né pour le mouvement, pour la lutte ; l'inquiétude même est un besoin pour vous.

- Détrompez^vous, mon aimable amie. Cherche qui voudra le mouvement et la lutte ; pour moi, je m'ac-

pourcpioi nesongeriez-¥Oti5 pas à relever votre fortune ? Cette espérance ne vous sonrit-elle pas ? Ne serait-il pas glorieux pour vous de reparaître dans la lice , de défier rinjustice du sort, 6t de reconquérir par votre génie la richesse dont vous saviez faire un si noble usage?

— Je n'ai pas attendu *vos conseils pour y songer, dit M. Levrault en hochant la tête.

— Eh bien ! reprit d'un air triomphant la marquise, qui le voyait déjà sur le perron lui faisant ses adieux ^t partant^pour lagrandeville, qui vous arrête, si vous y avez d^à songé ? Est-ce la dureté des temps , Faffaiblissement du crédit? De pareils obstacles doivent-ik vous elfirayenr ? S'enrichir dans un temps prospère, c'est l'œuvre d'un esprit vulgaire ; lutter comtre la défiance, narguer la pewr, attirer à mi l'or effrayé qui s'enfuit, c'est une entreprise difficile sans doute , mais un€ entreprise digne de vous,

— Oui , sans doute , cette tâche difficile a de quoi tenter un homme tel que moi; malheureusement je dois y renoncer.

— Et pourquoi ?

— Je ne suis qu'un petit bourgeois, c'est la vérité : je me suis enrichi à vendre du drap, comme mon père, près du marché des Innocents, je ne m'en défends pas; mais je sais vivre, je connais les devoirs que m'impose TOtre alliance. La république a pu abolirles titres ; pour moi, vous êtes toujours marquise de La Rochelandier. Votre nom, le nom démon gendre me défend de rentrer

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dans h$ affaires. Jajsais.ce que j[e vous dok, et je^ne roublierai jamais. QMand cm ai llhomueur de teai^ h une race de prènx^il ne&ul pas déroger. Que diralenl ]es aîeox de vola^ âl&, que diraiftot toutes ces figures vénérables; q^i nous regardemt ,. qui nous éocaitent, si le beau-pèdre d*un La Bochelandter se mêlait de oom*merce ou d'industrie ? le n'ai pas de Uaaonv mai^jd dois prendre soin du vAtre^

— Noble ami, .vos serupulesiwiis honorent; cepen<>^ dant vous allez trop loin. Malgré son profcmd respect pour le nom de ses ancêtres , Gaston, j'en suis sûre , vous verrait sans chagrin, sansdi^t, i^ommencerde vos mains TédiSoede votre :fortunei et, pour ma part,, je ne vous blâmerais pas.

— Je comprends , noble amie , tout ce qu'il y a dé magnanime dans votre indulgence ; mais je ne veux pas , je ne dois pas en abuser. Tai^ toujours professé ,/ je professerai toujours le respect des vaincus ; votre titre est d'autant plus sacré à mes yeux, que la révolution vous en a dépouillée.

— £h bien ! dit la marquise , qui ne renonçait pas encore à son espérance , si vous ne voulez pas refairet votre fortune sous nos yeux , si vous craignez que notre nom ne se trouve mêlé à vos spéculations, ne pouvezvous presser les mers, aller en Amérique? Habile, hardi comme 'ous l'êtes, quelques années vous suffiront pour retrouver ce que vous avez perdu, et vous reviendre» jouir parmi nous des fruits de votre génie.

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— L*Âinérique I f*y ai pensé plus d une fois. G^estlà, en effet, que les grands désastres se réparent en quelques années. J'ai dans ma famille un exemple bien encaurageant et qui ne sortira jamais de ma mémoire. Un de meç oncles, droguiste rue des Lombards, était parti ruiné pour rAmérique ; il revint, au bout de cinq ans, avec une fortune colossale.

— Et vous hésitez ! s'écria la marquise. Ah ! mon ami , qu'attendez-vous ? Si modeste que soit notre patrimoine , s'U fallait , pour vous faire une cargaison , vendre quelques pièces de terre , nous ne reculerions devant aucun sacrifice.

— Généreuse amie, je reconnais bien là votre grand cœur; je saurai me montrer digne d'une amitié si belle.

— Ainsi votre projet est bien arrêté?

— Arrêté d'une façon irrévocable.

— Et quand comptez-vous partir?

— Oui, je me montrerai vraiment digne de votre amitié ; je ne vous quitterai jamais. Avez-vous pu croire un seul instant que ja consentirais à me séparer d'une amie si tendre, si dévouée, si fidèle? que je renoncerais aux délices de votre intimité pour aller au delà de rOcéan chercher quelques misérables sacs d^écus ? Vous m'avez cru passionné pour la richesse; apprenez à mieux me connaître. Je resterai près de vous ; rien à mes yeux no vaut le bonheur de vous voir et de vous entendre. »

âUCS ET FlRCHEltlNS.

$h4, il paftsièt fièrement deva&tte piège et riait an nev du pécheur. Loin du bruit de Témeute , débarrassé de TimoléOA, qu'il eq^était bie» ne jamais retrouver, il se ftUeitait ckaqiie jour delà sécurité profende où s'écoulait sa tie. Cette paisible iFallée lui senblait un asik impéBéitrabk qve le vent furieux des révolutions ne viradrait jamùa troabiep. Autour de lui , tout était tranquille. Les folies espéranees de la marquise avaient été bien vite déçues ; Gaston, loîn de partager raveuglement de sa mère, s'était appliqué sans relâche à pacifier les esprits. Il comprenait que le fôh de la Vendée était fini, en présence delà Franee entière appelée à se pronoBcer sur sa propre destinée. Cependant M. Levrault n'iavmt pas encore épuisé la coupe des tribulations.

Après une trêve de quelques jours, la marquise, désappointée, avait repris le ton agressif, Tattitude provoquante. M. Levrault, qui, loin du danger, n'avait plus aucune raison pour garder ses principes républicains, les proclamait pourtant, les défendait avecacharnement , pour taquiner, pour exaspérer la marquise . Entre ces deux amis, tout était sujet de querelle. Chacun des portraits qui décoraient le salon suggérait à M. Levrault une foule d'épigrammes qui, sau ^êlre bien acérées , harcelaient son adversaire comme autant de 1 coups d'épingle. Us passaient presque toutes leurs soirées en téte-à-tête. Chose étrange ! ils se détestaient mutuellement et ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. IlsVaidaientrun l'autre â tuer le temps, cemortol on

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neBii âe£^gens> qui se foui ricsa ; diâcii& des deux trouvall dans le dépit de son intaiociiteiir une source intariasajtde de coatffletteneBt. La marquise maudissait la république; M. Levrault parkât d'effacer les écussons de la fuuille, aoeablsôt d» son iroiàe ces derniers vestiges de la féodalité^ ei demandait sll n'était pas temps de convertir en pigeonnier une tour crénelée dont la défense héroïque était consignée dans les archives de La Rochelandier. Ces querelles sans fin , auxquelles Gaston et Laure demeuraient étrangers , se prolongeaient souvent bien avant dans la nuit. Un soir, ils étaient aux pises et ressassaient pour la centième fois Fétemelle question des écussons et des créneaux ; au bruit d'une voiture qui en^it dans la cour, ils se turent tout à coup et se regardèrent d'un air étonné. Presque au même instant , la porte s'ouvrit brusquement , et maître Jolibois , ceint d'une écharpe tricolore , suivi d'un brigadier de gendarmerie , entra dans le salon. La marquise et M. Levrault demeurèrent cloués sur leur fauteuil.

« Âh çà ! dit maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine, J'en apprends de belles. Mes> prévisions ne m'avaient pas trompé ; le château de La Rochelandier est décidément un repaire d'aristocrates, un nid de chouans, un foyer de réaction. Voilà donc :omment on reconnaît la clémence et la mansuétude du peuple! La république est patiente; mais il ne faut pourtant pas la pousser à bout. Vous conspirez , je le

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sais, j'en suis sûr ; vous n'êtes occupés qu'à rabaisser, qu'à dénigrer le triomphe de la démocratie. N'essayez pa^ de vous défendre^, ce serait peine perdue; mes agents m'ont tout appris. »

M. Levrault, dont la conscience était en repos, jeta sur la marquise un regard qui semblait dire : « Ce sont vos affaires, et non les miennes. » Il ouvrait la bouche pour se justifier; mais la marquise le prévint, et se tournant vers lui :

« Eh bieni que vous disais-je? Ne vous ai-je pas annoncé cent fois ce qui arrive aujourd'hui? Vous avez dans votre langage une intempérance, une étourderie, une témérité, qui vont jusqu'à la folie. Vous ne ménagez personne , vous raillez toute chose. Une fois parti , vous allez , vbus allez. .. rien ne vous arrête. Vos attaques redoublées contre la république ne pouvaient demeurer impunies. Votre langue de vipère devait tdt ou tard nous attirer quelque mésaventure. Je vous l'ai prédit cent fois, et ma prophétie ne s'est que trop bien accomplie. Vous n'avez, sur ma fbi, que ce que vous méritez. Pour moi, je m'en lave les mains; tirez-vous de là comme vous pourrez. »

m. Levrault, abasourdi^ ne trouvait pas un mot à dire; 1 étonnement, l'indignation, la colère, l'effroi, se disputaient son cœur et serraient sa goi^e comme dans un étau*

(( C'est donc vous, s'écria Jolibois , qui dénigrez la république! C'est vous qui conspirez contre elle ! C'est

r:ipifpiiï:i;i5î.ri;f

aM SACS £T PARCHEMINS.

famille qui tous iccuae, c'est la mère de votre sandre. Malgré la tendre amitié qui nous unit, il ne m'est pas permis de différer plus longtemps racèomf lissement de mon devoir; suivez-moi.

— Vous suivre! Où me conduisez-vous T' demanda M. Levranit se soutenant à peine.

— En prison, répondit lolibois.

— En prison ! sMcrialL Levrault pâte d'épouvante .1» Il fit un mouvement pour s'^uir; mais déjà le brigadier de gendarmerie lui appliquait sur Fépaule sa large main gantée de peau de daim. Un imperceptible sourire plissa la lèvre de Tenragée marquise. Maître Jolibois donna le signai du départ et emmena Tinfortuné Levrault, <iui piît place à oôté de lui dans le fond de sa voiture. Le brigadier sauta en selle, et la voiture partit. Après avoir joui quelquesinstantsde la terroir de son prisonnier, Jolibois Tompit enfin te silence :

« Pourquoi trembloz-vous, mon cher? Que diable! un homme ne doit pas ainsi se laisser abattre. Que craîgnez-^vous? Yotre fautent gçave sans doute, vous serez jugé ; mais la république ost clémente, et la peine de mort est abolie pour les délits politiques. Le pire qui puisse vous arriver, c'est d'être condamné à la déportation.

— ' La déportation ! balbutîaM. Levrault; mais je suis innocent, il n'y a pas un mot de vrai dans les inculpations de cette abominable marquise. Vous me connaissez , mon bon lolibois.

SACS ET PARCHEMINS. 2tS

— Hélas ! mon ami, je ne tous connais que trop, et irotre conduite même donne une terrible autorité à Fac^ cusation portée contre \(nks. Gomment ! je me fais votre patroa, votre avocal, je tous i^résenle au chef du cabinet des affaires étrangères , je «ôUicite avec instance , j'obtiens pour vous une mission glorieuse, une mission sans précédents, et, après Tavoir aocèplée, vous la répudiez lâchement ! Vous dont je vantais le courage , vous qae je prenais pour im lion , vous fuyez comme un lièvre I Après une pareille escapade, quelle foi puisje ajouter à vos paroles ? Vous dites que la marquise vous aoeuse Injustemeat , vous parlez de votre amour pour la république ; mais, si vous l'aimez sincèrement, pourquoi done neTavez^voiis pas servie?

— Ahl mon cher Jolibois, Dieu m*est témoin que je serais allé avec joie, avec orgueil, redemander à Berlin la tête de Cbarlemagne; mais, au moment où jVUais partir, j'ai appris ma mise. Je ne pouvais plus repré-* senter dignement la France, et j'ai dû renoncer à la mission que j'avais acceptée*

— Qu'importe à un vrai patriote la richesse ou la pauvreté quand il s'agit de servir le pays ? La républi* que n'a pas besoin de serviteurs brodés d V sur toutes les coutures: à l'extérieur comme à l'intérieur, elle ne demande à ses agents que dévouement et intrépidité. Regardez-moi; je suis mattre de laBretagne tout entière, je commande ici en dictateur, et sans mon écharpe tricolore, on me confondrait avec le premier passant»

— Malgré ma pauvreté Je serais parti, si j'eusse été seul ; mais je devais veiller sur l'avenir de ma fille , et recueillir les débris de sa dot.

— Misérable subterfuge ! s'écria Jolibois ; la famille n'est rien devant la patrie. Savez-vous ce que coûte ii la France votre pusillanimité ? L'occasion que vous avez laissée échapper est perdue à jamais et ne renaîtra plus. Malgré toutes mes recommandations , vous n^avez pas su retenir votre langue : le secret de votre misrsion est allé jusqu'à Berlin , jusqu'à Vienne , jusqu'à Saint-Pétersbourg. La Russie, l'Autriche et la Prusse sont sur le qui-vive. Peut-être nous faudra-t-il renoncer à notre ,frontiëre du Rhin, peut-être serons-nous obligés de subir longtemps encore les traités de 181 8; et à qui devrons-nous cette liumiliation ? A vous , citoyen Levrault , à vous seul !

— Si le secret de ma mission a été connu , ce n'est pas moi qu'il faut accuser d'indiscrétion : je ne l'ai révélé à personne. A toutes les questions de mon gendre et de ma fille sur ma cotte de mailles , je suis demeuré muet, impénétrable; je n'ai rien à me reprocher.

— Rien à vous reprocher ! Comptez-vous donc pour rien vos propos téméraires, vos propos injurieux contre la démocratie, vos conciliabules liberticides, vos sourdes menées dans le pays?

— Hélas ! mon cher Jolibois , la damnée marquise me calomnie indignement, et, pour une faute qui n'esl pas la mienne , vous me parlez de déportation !

— Mon dieu oui, peut-être la déportation. Le tril i nal jugera, il entendra votre défenseur. Ah f je ne yo i le. cache pas, votis aurez besoin d*un habile avoca Voilà ce que c'est, mon bon ami, que de se trouver i mauvaise compagnie. Vous avez voulu vous emma quiser, vous encanailler de noblesse, vous payez ai • jourd*hui votre entêtement. »

En ce moment un éclair sillonna la nue. Le tonner) i gronda , une grêle furieuse mêlée d'une pluie abondan i fondit sur la plaine, et vint fouetter la vitre de la po * tière. La conversation s'arrêta. Maître Jolibois paru tout d'un coup se plonger dans une profonde médita tion. M. Levrault l'épiait d'un regard inquiet, comm< s'il eût espéré lire sa destinée sur le front du dictateur L'orage redoublait ; les chevaux avançaient pénible ment dans les ornières détrempées. Une lueur de clé mence passa sur le front d'Etienne Jolibois :

« Ecoutez, dit-il enfin comme saisi d^une subite in spiration, malgré toutes vos fautes, malgré votre lâche té, je sens que je vous aime encore; mon amitié pou vous a résisté à toutes ces cruelles épreuves. Une foi que vous comparaîtrez devant la justice, je ne pourra plus rien faire pour vous ; les magistrats seront obligé d'appliquer la loi. Je n'ai qu'un moyen de vous sauver. .

— Quel moyen? demanda M. Levrault d'une voi haletant*.

— C'est de vous rendre la liberté, et je vous la rends allez , mon cher, e\ ne péchez plus. »

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que les joies de la vanité ne sont pas les seules joies d« ce monde. Sa vanité , ne sachant plus où se prendre , était morte , faute d'aliment. On se rappelle que mademoiselle Levrault avait étudié avec succès la peinture et la musique. Établie dans une chambre que Gaston avait décorée avec une élégante simplicité , elle i^eprit ses études ; les talents qu'elle avait négligés au milieu des distractions de sa vieopulenteconsolaient,égayaîent sa solitude et sa pauvreté. Le printemps renaissait; Laure Taccueillit avec un bonheur inespéré. Un jour, on s'en souvient peut-être , quelques semaines après son arrivée à la Trélade, le jour même où elle avait rencontré Gaston pour la première fois, les champs et les bois s'étalent révélés vaguement à sa jeune imagination , mais ce poétique sentiment n'avait pas résisté aux pr^ occupations toutes mondaines qui l'agitaient alors ; en présence du même spectacle , son émotion fut , cette fois, plus durable, plus profonde, et la révélation s'acheva. Gaston , qui aimait les poètes, avait réuni dans la chambre de sa femme un petit nombre de livres choisis avec goût , et Laure retrouvait avec un secret orgueil , dans ces livres enivrants , l'expression pure et précise de ses rêveries et de ses pensées. De jour en jour, son intelligence s'élevait, son cœur s'ouvrait à des sentiments plus tendres. Les poètes lui expliquaient la nature , et la nature , à son tour, lui enseignait à mieux comprendre les poètes.

Un soir, elle était assise au piano, Gaston se prome-

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dont il avait méconnu la richesse? En arracher quelques brins d'ivraie , déraciner les travers puérils , les désirs frivoles, les idées étroites qu'il avait laissés grandir, qu'il avait encouragés par son indifférence : le malheur avait lait ce que Gaston n'avait pas su faire. Laure, qui n'avait vu dans Gaston qu'un marquis et rien de plus, voyait maintenant en lui un homme nouveau. Gaston, en effet, l'avait traitée jusque-là avec froideur; l'orgueil, la crainte de passer pour un courtisan de l'opulence, arrêtaient sur ses lèvres tout ce qui pouvait ressembler à un témoignage d'affection ; cette crainte, en s'évanouissant, avait réveillé tous ses bons instincts. Il n'avait plus cette impassible courtoisie qui soumet tous les mouvements aux lois de l'étiquette et enveloppe la vie d'une atmosphère glacée. Ce jenne homme naguère si frivole, occupé de voitures, de chiens et de cheva«x , devenu grave et pensif, avait avec sa femme des entretiens sérieux. Elle l'écoutait avec déférence et s'accusait à son tour de l'avoir méconnu. Ainsi, par une pente insensible, ils arrivaient à l'amour, qu'ils n avaient pas cherché; mais le souvenir de leur mariage, conclu sous les auspices d'une double promesse et suivi d'une double déception , etichatnait sur leurs lèvres toutes ces confidences familières dont se nourrissent les affections naissantes. La honte arrêtait le mutuel aveu de leur tendresse ; chacun des deux aimait sans se croire aimé, et s'avouait avec douleur quil n'avait rien fait pour mériter de l'être.

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