Sacs et parchemins;
pictures, the refinement of his style, and the sound moral tone which reigns throughout his works. The French Academy elected him one of their number in 1858, and nowhere has his talent been better appreciated than in the speech with which he was welcomed by M. Vitet into the illustrions assembly : " Dès vos débuts vous avez pris, sans hésiter, le parti soi-disant prosaïque de la morale et du bon sens. . . . Vous avez deux langages, deux cordes sous vos doigts rendant chacune un son distinct. Il faut donc, pour vous bien connaître, distinguer deux hommes en vous — un moraliste, gouvernant son imagination, se traçant une tâche et pratiquant la fiction comme un moyen d'enseignement et de réforme; puis un conteur, ou plutôt un peintre, qui prend ses libres ébats, laisse aller son pinceau et retrace à sa mode les mœurs, les caractères, les accidents de la vie, sans se préoccuper du but moral qu'il atteindra, mais bien servi par le hasard, car vous travaillez toujours, même sans paraître vous y astreindre, au profit des cœurs honnêtes et des nobles sentiments. . . . Désormais, grâce à vous, le roman n'aura droit ni de se croire délaissé ni de se dire proscrit ; il saura par un vivant exemple que, pour entrer ici, il n'a besoin de rien abandonner de ses qualités naturelles, de ses dons les plus capricieux, qu'il peut être piquant, gracieux, passionné, faire pleurer et faire rire, à la seule condition de ne pas adorer le succès, de ne pas l'acheter à tout
prix et d'avoir non-seulement du talent, mais un talent qui se respecte."
Sacs et Parchemins is a masterpiece of its kind, and so admirably adapted in ail respects for use in the class-room that it is a wonder no English school édition of it has yet appeared. The plot, if not sensational, is varied enough, and the interest well sustained to the end; the characters are depicted with an irony always ingénions and amusing, without any bitterness; the style, which is terse and polished, abounds in happy literary réminiscences, and wit sparkles in every page. One cannot but feel that the writing of this bantering satire must have been a labour of love for Sandeau, and very fastidious would be the reader who did not share the pleasure with which the book was evidently composed.
La sottise humaine est incurable : Molière n'a corrigé personne. M. Levrault s'était enrichi à vendre du drap près du marché des Innocents. Une fois retiré des affaires, l'orgueil et l'ambition lui montèrent par folles bouffées au cerveau. Il faut croire que les écus ont, 5 comme le vin, des vapeurs enivrantes. Quand il se vit à la tête de trois millions, honnêtement et laborieusement acquis dans la boutique de ses pères, ce brave homme, pris de vertige, découvrit que la richesse, qu'il avait considérée longtemps comme le but de sa destinée, 10 n'en était que le point de départ : il éprouva le besoin de faire peau neuve, de sortir des régions obscures où il avait vécu jusque-là, et de s'élancer, comme un papillon échappé de sa chrysalide, vers les sphères brillantes pour lesquelles il se sentait né. Vagues d'abord, 15 timides, inavouées, ces idées s'étaient glissées furtivement dans son esprit, et n'avaient pas tardé à s'y développer dans des proportions formidables. Nous étions alors un peu loin des velléités démocratiques de la révolution !S B
de juillet, et, bien que l'aristocratie de la finance se montrât en général assez dédaigneuse vis-à-vis de sa sœur aînée, il y avait pourtant bon nombre de gens qu'alléchaient encore les titres de noblesse. M. Levrault 5 aspirait en outre à devenir un personnage dans le gouvernement. Les sommets l'attiraient. Pour s'encourager, il compulsait avec complaisance les fastes récents de la bourgeoisie. Des fantômes provocants le poursuivaient partout, jusque dans son sommeil. C'étaient des
lo ministres, des pairs de France, des gentilshommes de la veille, qu'il reconnaissait tous, les uns pour avoir porté son papier à leur comptoir d'escompte, les autres pour leur avoir acheté des casimirs d'Elbeuf ou de Louviers. A force de se servir de ces expressions :
15 Nous autres grands manufacturiers, nous autres grands industriels, il avait fini par oublier qu'il s'était enrichi sou par sou dans un commerce de détail. Il se plaisait à repasser dans sa mémoire les catégories instituées pour le recrutement de la pairie, et se
20 disait qu'en fin de compte il payerait, quand il le voudrait bien, plus de trois mille francs d'impositions directes. Une nuit, il rêva que son portier lui remettait un large pli avec cette suscription : ^' A M. le baron Levrault." Il brisait le cachet d'une main tremblante
25 et trouvait sous l'enveloppe un brevet de pair. Le lendemain, encore tout ému, il donna cinq francs à son portier, qui ne sut jamais à quoi attribuer cet acte de munificence. Dans une époque où l'argent pouvait prétendre à tout, ces préoccupations d'un millionnaire
30 n'avaient rien de trop exorbitant. Toutefois il n'est pas douteux que sa femme ne l'eût tancé de la belle façon ;
avec le franc-parler et les vertes allures de Madame Jourdain : " Levrault, tu n'es qu'un sot, lui eût-elle dit sans plus se gêner. Fais-moi l'amitié de te tenir tranquille. Nous n'avons rien à démêler avec les honneurs et les dignités. La richesse est déjà un assez beau lot : 5 sachons en jouir avec modestie. L'argent n'est pas tout, quoi qu'on dise, et nous avons pu gagner trois millions sans rien ajouter à notre valeur personnelle. Restons dans notre chemin, ne renions pas notre passé. Continuons de vivre parmi les gens qui nous estiment, et 10 n'allons pas nous fourvoyer dans un monde où l'on se moquerait de nous. Plus je te regarde, plus je m'assure que tu ne tromperais personne. De mon côté, plus je m'examine, moins je découvre en moi l'étoffe d'une femme de qualité. En revanche, pour de gros marchands 15 retirés, nous avons tout à fait bon air et nous pouvons nous présenter avec avantage dans tous les salons du quartier. Laisse là ces folies. Achète une bonne propriété que tu feras valoir. Puisque tu as de l'ambition, deviens maire de ta commune et marguillier de ta 20 paroisse. Pêche à la ligne, c'était autrefois ta passion dominante. Cultive des dahlias, tu les aimes. Fête tes amis, donne aux pauvres. Enfin, marie ta fille à un honnête garçon qui ne rougira pas de la famille de sa femme et ne craindra pas de dire un jour à ses enfants : 25 Votre grand-père était un digne homme qui vendait du drap dans la rue des Bourdonnais ; si vous avez du pain sur la planche, c'est à lui surtout que vous le devez." Voilà le langage que madame Levrault n'eût pas manqué de tenir à son mari, et peut-être eût-elle réussi à le 30 remettre dans sa voie ; malheureusement, elle était morte
depuis près de dix ans, emportant avec elle tout le bon sens de la maison.
M. Levrault sentait bien que les honneurs et les dignités ne viendraient pas le trouver dans son entresol 5 de la rue des Bourdonnais. Il avait déjà tourné le dos à tous ses amis; il attendait que sa fille fût sortie de pension pour commencer une vie nouvelle. Ne sachant guère de quel côté aborder le monde des grandeurs, objet de sa convoitise, il comptait sur les inspirations de
10 mademoiselle Laure Levrault, qui répondit dignement à ses espérances.
Mademoiselle Laure Levrault avait été élevée dans un des pensionnats les plus aristocratiques de Paris. Peutêtre eût-elle été charmante, si elle se fût épanouie simple-
15 ment dans la modestie de sa condition. Transplantée dans un parterre de comtesses en herbe et de marquises en bouton, elle avait perdu de bonne heure son parfum et sa grâce native ; comme un moineau franc dans une volière de bengalis, elle avait appris avant toute chose
20 à souffrir de son origine. Les plaisanteries, les fines allusions que ses jeunes compagnes ne lui ménageaient guère, avaient achevé d'irriter sa souffrance. Les jeunes filles sont impitoyables entre elles : ce sont déjà des femmes. Au lieu de rendre la monnaie de leur pièce à
25 ces petites pécores qui se faisaient un jeu de l'humilier, elle avait pris en haine sourde et profonde la boutique où elle était née, la rue des Bourdonnais tout entière, et jusqu'à ce nom de Levrault qui l'exaspérait. Quand ce nom maudit, quand ce nom funeste, presque toujours
30 prononcé avec affectation, retentissait dans les salles d'étude ou dans les cours de récréation, elle tressaillait
douloureusement et . se sentait mourir de honte. Un jour, elle avait mis une robe de drap. La petite B . . . lui dit: — "Voici une robe qui ne te coûte que la fal;on . . et toutes de rire, excepté Laure, qui dévorait ses pleurs. Un autre jour on lui demanda si un de ses aïeux n'était 5 pas au camp du Drap d'or. A quelque temps de là, mademoiselle de R ... et mademoiselle de C . . ., déjà versées dans Tart héraldique, s'avisèrent de lui composer un blason. C'étaient des armes parlantes : un champ de sinople avec un mètre d'or mis en bande, 10 accosté de deux lièvres courants d'argent. Laure en fit une maladie. C'est ainsi qu'à tout propos, en toute occasion, on envenimait, on élargissait ses blessures. Je laisse à penser quelles sympathies mystérieuses, quelles secrètes intelligences une si belle éducation promettait 15 d'établir entre M. Levrault et sa fille ; on juge si ces deux vanités, une fois en présence, durent s'entendre et se prêter un mutuel appui.
Mademoiselle Levrault était à dix-huit ans ce qu'on est convenu d'appeler une jolie personne : blanche et 20 rose, de beaux cheveux bruns, les yeux bien fendus, le front pur, la taille élégante, dans l'ensemble je ne sais quoi d'un peu commun, la tache originelle, l'estampille du magasin, qu'on eût à peine remarqué sans les prétentions qui s'efforçaient de le dissimuler. C'était, au 25 moral, un caractère positif, une imagination rassise, un cœur sûr de lui-même, et qui n'avait jamais voyagé dans le pays des rêves et des chimères. La vanité avait flétri en elle de son souffle glacé toutes les fleurs qui s'épanouissent au matin de la vie. Si sa mère eût vécu 30 plus longtemps, sans doute elle eût réussi à développer
les germes précieux que l'orgueil avait étouffés. Livrée trop tôt à elle-même, Laure avait négligé, comme des plantes inutiles, toutes ses bonnes qualités, pour ne s'occuper que de ses travers. Il serait injuste de ne pas 5 ajouter qu'elle avait plus de talents que n'en ont généralement les jeunes filles de son âge. Constamment rabaissée par ses compagnes, elle n'avait rien négligé pour s'élever au-dessus d'elles. Elle était bonne musicienne et peignait le paysage avec toute l'habileté qu'on
10 peut exiger d'un paysagiste qui n'a jamais vu la nature. Elle avait pris des leçons de Frédéric Chopin et de Paul Huet. Le tout par vanité. Une fois sortie de pension, dès qu'elle connut pleinement sa richesse, Laure embrassa d'un regard avide les perspectives éblouissantes
15 qui s'ouvraient devant elle. Elle avait assez d'esprit pour comprendre qu'avec un million de dot et deux millions en espérance, elle ne devait pas prétendre à être épousée par amour. L'amour ne la préoccupait pas. Elle avait sur le mariage des idées très nettes et très
20 arrêtées. Sachant très bien que l'homme qui demanderait sa main verrait dans cette alliance une affaire, elle voulait, elle aussi, régler son choix d'après son ambition : elle déclara résolûment à son père qu'elle n'épouserait jamais qu'un gentilhomme. M. Levrault la pressa dans
25 ses bras : il avait reconnu son sang. D'ailleurs, c'était pour lui le moyen le plus sûr et le plus rapide de s'introduire dans le monde, où il brûlait de prendre rang. Il ne se dissimulait pas qu'un abîme l'en séparait : cet abîme, il le franchirait sur les épaules de son gendre.
30 II ne s'agissait plus que de chercher ce gendre, qui, à coup sûr, ne se trouverait pas près du marché des
Innocents. M. Levrault s'était laissé dire que de toutes les provinces de la France la Bretagne était la plus riche en vieilles et nobles familles, que les châteaux y étaient aussi nombreux que les chaumières. Il aurait cru volontiers que les tours crénelées y poussaient comme 5 les champignons. C'était donc en Bretagne qu'il fallait aller s'étabhr; c'était là qu'il fallait mener une grande existence, et tendre les filets dorés où viendrait se prendre le phénix des gendres. Ce plan une fois arrêté, M. Levrault écrivit à un notaire de Nantes qu'il avait connu 10 maître clerc à Paris :
" Mon cher Monsieur Jolibois — Le temps est venu de me reposer enfin dans un monde dont le ton et les habitudes s'accordent avec mes goûts. Au milieu des travaux de l'industrie, j'ai souvent rêvé pour mon âge 15 mûr un asile consacré par les grands noms de notre histoire. La Bretagne m'a toujours attiré par ses héroïques souvenirs. Laure, à qui j'ai donné, comme je le devais, la plus brillante éducation, une éducation digne de son rang, m'a plus d'une fois entretenu de cette terre 20 chevaleresque. Vous apprendrez donc sans étonnement que j'ai l'intention d'acquérir un riche domaine en Bretagne. Seulement, pour me servir d'expressions empruntées au vocabulaire des petites gens, je ne voudrais pas acheter chat en poche. Avant de me décider, j'ai 25 besoin de parcourir ce beau pays dans tous les sens, d'en connaître les sites, d'en étudier les mœurs. Eh bien ! mon cher monsieur Jolibois, je m'adresse à vous en toute confiance. Louez en mon nom, dans les environs de Nantes, quelque château dont la position me permette 30 de nouer des relations familières avec la noblesse du
pays. Quand j'aurai, pendant une année, exploré les alentours, il me sera facile de faire un choix. Inutile d'ajouter que j'entends vivre grandement et tenir ma maison sur un pied seigneurial. Je n'insiste pas là- 5 dessus. C'est vous qui voudrez bien vous charger de tout organiser, depuis l'antichambre jusqu'au chenil, depuis la cave jusqu'à l'écurie, depuis la basse-cour jusqu'au salon. Excepté la femme de chambre de ma fille, je suis résolu à n'emmener personne de Paris. Il
10 me serait doux, je ne le cache pas, de voir autour de moi quelques-uns de ces vieux serviteurs, types de dévouement et de fidélité, qui vivent et meurent où ils sont nés : tâchez de m'en recruter quatre ou cinq. Que tout soit prêt pour nous recevoir ; n'épargnez rien, j'ai trois millions.
15 La vie nouvelle que je prétends mener sera une vie de fêtes et d'hospitalité princière. Que le pays sache d'avance qui je suis. Parlez de mes travaux, de mon opulence ; en un mot, que je sois attendu. Quoique je sois bien décidé à ne frayer qu'avec les gens de la plus
20 haute volée, vous aurez cependant vos petites entrées, mon cher monsieur Jolibois, et de temps en temps vous viendrez courir un cerf avec moi. Je me réjouis d'avance à la seule pensée d'achever mes jours dans la patrie de Clisson et de Du Guesclin. Laure m'a si souvent parlé
25 de ces messieurs et de leurs grands coups d'épée que je serai heureux de connaître leurs descendants, de les recevoir à ma table. Surtout, n'oubliez pas que je dois tenir sous ma main la fleur de l'aristocratie, et découvrir de mes fenêtres une douzaine de châteaux crénelés, avec
30 tours, fossés, etc.
" Adieu, mon cher monsieur Jolibois. Je compte sur
votre exactitude, comme vous pouvez compter sur ma bienveillance. Levr ault. "
Ce notaire était par hasard un homme d'esprit. Pour ma part, j'en connais deux ou trois qui se trouvent dans ce cas-là. Maître clerc à Paris, sur le point d'acheter 5 une étude en province, il avait rôdé autour des millions de M. Levrault et s'était hasardé un beau jour à lui demander la main de Laure. Il se disait qu'après tout, si le duc de Lauzun avait pensé épouser la petite-fille de Henri IV, Étienne Johbois pouvait bien épouser la fille 10 de M. Levrault. M. Levrault, avec un dédain superbe, lui avait prouvé qu'il se trompait. Etienne Jolibois s'était retiré l'oreille basse, n'espérant guère trouver un jour l'occasion de lui témoigner sa reconnaissance. Maître Jolibois, qui, malgré le caractère officiel dont il 15 était revêtu, n'avait pas encore oublié les espiègleries de la basoche, se frotta les mains en lisant la lettre du beaupère qu'il avait convoité. L'impertinence et la sottise qui respiraient dans cette épître auraient suffi pour provoquer à la raillerie l'esprit le plus inoffensif. Jeune, gai, 20 goguenard, maître Jolibois saisit avec d'autant plus d'em- I pressement l'occasion qui s'offrait à lui de venger son échec qu'il pouvait, du même coup, faire une excellente affaire. Huit jours après, il répondait à M. Levrault :
"Je m'empresse. Monsieur, de vous annoncer que 25 j'ai loué pour vous une habitation qui répondra, je l'espère, à toutes les exigences de votre rang, à toute la délicatesse de vos goûts. C'est un joli château d'architecture moderne, situé sur le bord de la Sèvre, entre Tiffauge et CUsson, à huit lieues de Nantes. Je suis fier, 30
lO
je l'avoue, d'avoir si tôt et si heureusement justifié la confiance que vous avez bien voulu m'accorder. Je me suis occupé, sans perdre un instant, de monter votre maison sur un pied digne de la position que vous 5 occupez dans le monde. Je n'ai rien négligé, et j'aime à penser que vous serez satisfait. Dans quinze jours tout sera prêt, et vous pourrez vous mettre en route. J'ai compris sans effort toute l'élévation de vos pensées : vous voulez vivre avec vos pairs. Avec ce coup d'œil
10 prompt et sûr qui a fait de vous un des aigles de l'industrie, vous avez mis le doigt sur le seul coin de la terre qui fût digne de vous posséder. La société choisie que vous avez rêvée, vous la trouverez à votre porte. Les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson vous
15 tendent les bras. Selon votre désir, j'ai parlé de vous. La noblesse du pays sait maintenant qui vous êtes, et se disputera l'honneur de vous accueillir et de vous fêter. Elle n'ignore pas que l'industrie est aujourd'hui la reine du monde, et sent déjà pour vous une respectueuse
20 sympathie. Et ne croyez pas que votre immense fortune soit pour quelque chose dans ces dispositions bienveillantes. Votre seul mérite fait tous les frais de leur impatience. Depuis que j'ai annoncé votre prochaine arrivée, chacun ici parle de vous; je ne puis faire un
25 pas sans être accablé de questions. On m'entoure, on me demande quel jour, à quelle heure vous viendrez. La beauté de mademoiselle votre fille réveillera les plus aimables traditions de la chevalerie. Le temps me manque pour vous nommer aujourd'hui toutes les grandes
30 familles dont les châteaux sont groupés autour du vôtre. Les moins illustres remontent à la seconde croisade.
Mademoiselle Laure, dont la mémoire est si richement ornée, ne rencontrera pas sans plaisir et sans émotion, à quelques pas de votre parc, un descendant de Godefroi de Bouillon, noble vieillard dont la conversation est un trésor de souvenirs. Plus loin, vous trouverez 5 le dernier rejeton d'une race qui, par ses alliances, se rattache aux Baudouin et aux Lusignan : c'est le vicomte Gaspard de Montflanquin. Jeune, beau, chevaleresque, trop désintéressé peut-être, il n'a qu'à vouloir, qu'à étendre la main : la nouvelle cour, fière de l'avoir rallié, 10 fera tout pour lui. ... Le vicomte de Montflanquin vous servira de guide dans vos excursions et dans le choix de vos amitiés. Venez donc, hâtez-vous. Venez sous les ombrages de la Trélade, c'est le nom de votre château, oublier les nobles fatigues qui ont rempli votre carrière. 15 Croyez bien que j'userai avec modération des petites entrées que vous m'offrez si gracieusement : je sais trop la distance qui nous sépare ; mais je ne renonce pas au plaisir de courir un cerf avec vous. Dans un an, si vous vous décidez à vous établir dans notre Bretagne, j'espère 20 vous compter au nombre de mes clients : votre nom sera la gloire de mon étude.
"Agréez, Monsieur, l'assurance de ma plus haute considération. Jolibois. "
Le même jour, maître Jolibois écrivait : 25
"Monsieur le vicomte, L'intérêt que vous m'inspirez me décide à faire auprès de vous une démarche d'une nature assez délicate : vous apprécierez, j'en suis sûr, les motifs de ma résolution. Je n'ai jamais contemplé sans tristesse les murs lézardés de votre 30
château. Plus d'une fois vous m'avez rappelé le sire de Ravenswood; je ne vous ai jamais rencontré sans rêver, en vous quittant, aux moyens de relever votre maison. Enfin, Dieu soit loué, l'occasion se présente, 5 c'est à vous de la saisir ; il dépend de vous de redorer votre blason, de racheter et de réunir les lambeaux dispersés de votre héritage. Un bourgeois gentilhomme, un M. Levrault, qui a gagné trois millions à vendre du drap, se propose d'acheter une propriété en Bretagne.
10 Avant de se décider, il désire étudier le pays, et vient de louer pour un an la Trélade. Dans quinze jours au plus tard, il sera ici. Je le connais de longue date, j'ai vu poindre son ambition. Il veut se décrasser et trouver un gendre qui lui serve tout à la fois de passeport et de
15 marchepied. De son côté, mademoiselle Levrault est assez impatiente d'échanger le nom roturier de son père contre un nom qui lui ouvre les portes du monde et de la cour. Vous n'avez qu'à vous présenter, et avant trois mois vous serez maître de la place. Je sens bien qu'il
20 en coûtera quelque chose à votre orgueil pour accepter une telle mésalliance; mais, quoique plébéienne, mademoiselle Levrault est vraiment jolie. En faveur de son frais visage, vous lui pardonnerez sans peine l'obscurité de sa naissance. Et puis, trois millions,
25 Monsieur le vicomte ! ... Il est vrai que l'argent ne vous touche guère. Votre belle âme m'est connue. Héritier d'une race de preux, vous portez fièrement votre ruine ; votre grand cœur est à l'abri des injures du sort. Aussi, n'est-ce pas de vous qu'il s'agit, mais
30 de la splendeur du nom de vos aïeux. Trois millions, Monsieur le vicomte ! . . . Les os des Montflanquin se
lèveront pour vous bénir. Ne perdez pas un instant. Le succès est assuré, pourvu que vous sachiez tenir à distance les La Rochelandier ; eux seuls sont à craindre, eux seuls peuvent vous disputer le gâteau que vous envoie la Providence. Accourez, prenez les devants, ne 5 leur laissez pas le temps de vous couper l'herbe sous le pied. Que M. Levrault et mademoiselle Laure n'approchent pas de leur demeure, qu'ils ne se doutent même pas qu'il y a des La Rochelandier sous le ciel ! Je compte sur votre esprit, sur cet esprit charmant dont 10 personne n'apprécie mieux que moi la grâce et la délicatesse. Quel beau jour que celui où vous recevrez des mains de votre beau-père la dot princière qu'il donne à sa fille ! quel triomphe pour vous ! quelle joie pour vos amis ! quelle fête pour moi, qui rédigerai le contrat ! 15 Ne songez pas à me remercier. Vous connaissez mes sentiments pour vous et ne doutez pas du plaisir que j'éprouve à vous obliger. Servir sans arrière-pensée les gens que j'aime et que j'estime fut toujours ma plus douce loi. Si l'affaire se conclut, pour prix des ren- 20 seignements que je vous adresse, je ne demande que le remboursement des 80,000 francs que vous devez à la succession de mon père, et dont vous avez oublié de servir les intérêts depuis dix ans.
" Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de mes 25 sentiments les plus distingués; et, je vous le répète, défiez-vous des La Rochelandier ! Jolibois."
Et le même courrier emportait ces deux dépêches.
Quinze jours après, une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, attendait rue des Bourdonnais, à la porte 30
de M. Levrault. De petits bourgeois auraient pris le chemin de fer jusqu'à Tours; M. Levrault avait voulu débuter par un coup d'éclat dans la vie seigneuriale, et se venger en même temps de tous les fiacres qui, pendant 5 vingt ans, l'avaient cahoté le dimanche aux environs de Paris. Les chevaux piaffaient, les postillons étaient en selle. Les voisins, groupés aux fenêtres, guettaient le départ avec une curiosité envieuse. Au moment de quitter pour toujours l'appartement modeste où il avait
10 passé près de sa femme tant d'années laborieuses et douces, M. Levrault se sentit ému. Quant à Laure, elle promena autour de sa chambre un regard de joie triomphante. Pour ces murs qui lui rappelaient son humble origine, elle ne trouva pas un regret. Quand
15 ils parurent sur le seuil de la porte, toutes les têtes se penchèrent aux fenêtres, un chuchotement ironique s'échappa de tous les étages, pas une main ne s'agita en signe d'adieu. Ils montèrent fièrement dans la chaise, les postillons firent claquer leur fouet et les chevaux
20 partirent au grand trot. M. Levrault avait écrit à maître Jolibois le jour et l'heure de son arrivée à la Trélade.
La veille de leur départ, un voyageur en costume de chasse grimpait lestement sur l'impériale de la diligence de Paris à Nantes : c'était le vicomte Gaspard de Mont-
25 flanquin.
Le voyage se fit, on peut le croire, au milieu de rêves enivrants. La lettre de maître Jolibois avait surexcité les appétits de M. Levrault. Les hyperboles qui
foisonnaient dans cette épître, comme des coquelicots dans un champ de blé, n'avaient pas toutes échappé à la pénétration de Laure ; seulement, la jeune fille n'avait pas saisi l'intention railleuse. Comment se fûtelle défiée de maître Jolibois? Elle ignorait qu'il eût 5 osé prétendre à sa main. Dans les compliments exagérés du tabellion, elle n'avait vu qu'un hommage rendu à la richesse ; Laure ne demandait rien de plus. Disons, en passant, que mademoiselle Levrault ne prenait pas au sérieux toutes les prétentions de son père. Elle les 10 flattait pour s'en servir, mais elle en faisait bon marché d'ailleurs. Elle était sa complice sans être sa dupe. Ainsi que l'écrivait Etienne Jolibois au vicomte de Montflanquin, son unique préoccupation était d'échanger le nom roturier de sa famille contre un nom qui lui 15 ouvrît les portes du monde et de la cour; elle se promettait charitablement, ce but une fois atteint, de reléguer l'auteur de ses jours sur le second plan de sa destinée. Quant à M. Levrault, plus fier de ses écus qu'un Montmorency de ses aïeux, il trouvait tout simple que la 20 noblesse de Bretagne se préparât à l'accueillir et le fêter. Il comptait bien traiter avec elle de puissance à puissance, l'humilier à l'occasion, et prendre le haut du pavé. Il tenait de Turcaret pour le moins autant que de M. Jourdain. Non - seulement il n'admettait point qu'il 25 pût venir à l'idée de personne de se railler d'un homme qui possédait trois millions, mais encore il n'avait pas découvert, dans toute la lettre de maître Jolibois, une seule expression dont sa modestie se fût effarouchée. Il la savait par cœur et se la récitait à lui-même pendant 30 que les chevaux galopaient le long de la Loire. Le
printemps s'annonçait avec splendeur. Depuis Blois jusqu'à Saumur, la route est un enchantement perpétuel. Tout entier à ses projets de grandeurs, M. Levrault ne voyait rien et parlait à peine. Son ambition, qui, pour 5 se mettre à l'aise, avait besoin autrefois du mystère de la nuit et des illusions du sommeil, ne se gênait plus et s'épanouissait librement en plein jour. Appuyé sur son gendre, il montait d'un pas majestueux l'escalier du Luxembourg. On rétablissait tout exprès pour lui le
10 chapeau à la Henri IV et le manteau d'hermine. Par son dévouement, par son assiduité, par ses votes silencieux et fidèles, il méritait la reconnaissance du ministère, quel qu'il fût ; sa propriété de Bretagne était érigée en baronnie. Il vivait dans l'intimité des princes. Le roi,
1 5 du plus loin qu'il l'apercevait, allait à lui en s'écriant : Eh ! voici le baron Levrault ! Il ne restait plus qu'à tirer l'échelle. . . .
M. Levrault apprit à Nantes que maître Jolibois était parti la veille et l'attendait à la Trélade. Le
20 lendemain, il quittait Nantes dans l'après - midi, afin d'arriver ponctuellement à l'heure qu'il avait indiquée. Il s'attendait à quelque galanterie de la part de maître Jolibois, et voulait, en bon prince, y prêter la main. La chaise avait brûlé le pavé des faubourgs et roulait
25 sur la route de Clisson. La tête à la portière, M. Levrault interrogeait le paysage d'un regard avide et demandait des châteaux à tous les points de l'horizon. Il avait compté qu'à partir de Nantes, il voyagerait entre deux haies de tours et de créneaux. Laure eut bien
30 de la peine à lui faire comprendre que, même en Bretagne, les châteaux ne se trouvent pas, comme les
auberges, sur le bord du chemin. Au coucher du soleil, les postillons laissaient la grande route pour prendre un sentier enfoncé dans les terres ; au bout d'une heure, ils sonnèrent une fanfare bruyante, à laquelle répondirent tous les chiens et tous les échos d'alentour. La grille 5 du château de la Trélade s'ouvrit comme par enchantement, l'avenue s'illumina en verres de couleur, les chevaux s'arrêtèrent tout fumants au pied du perron. Maître Jolibois, en grande tenue, descendit gravement les degrés entre deux rangées de laquais armés de torches flam- 10 boyantes, et vint recevoir le nouveau châtelain. Il ouvrit lui-même la portière et abaissa le marchepied.
— C'est bien, Jolibois, c'est bien, dit négligemment M. Levrault, qui crevait dans sa peau, mais qui voulait se donner des airs de grand seigneur habitué à de 15 pareilles réceptions.
Et, s'appuyant sur le bras de sa fille, il monta lentement les marches du perron.
— Bonjour, mes enfants, bonjour, dit-il d'un ton protecteur aux laquais qui saluaient jusqu'à terre. Il 20 s'en trouva deux ou trois qui crièrent : Vive M. Levrault !
Précédé de maître Jolibois, dont le sang-froid imperturbable ne se démentit pas un seul instant, il pénétra dans une salle à manger richement décorée, où l'atten- 25 dait un splendide souper. La table était chargée de cristaux, de bougies et de fleurs. Assis entre le notaire et sa fille, M. Levrault maîtrisait à grand'peine son émotion ; il admirait malgré lui la décoration de la salle et l'ordonnance du festin. Les mets les plus exquis, 30 les vins les plus savoureux, se succédaient avec rapidité.
Trois valets de pied, en gants blancs, vêtus d'une livrée bleue à galons pistache et d'une culotte de peluche jaune, se mouvaient comme des ombres autour des convives. Laure elle-même se sentait troublée. Quant 5 à Johbois, il mangeait et buvait comme un homme qui n'est pas sûr de retrouver dans dix ans une pareille aubaine. Le repas achevé, ils descendirent au parc, où maître Jolibois leur avait ménagé une nouvelle surprise. Ils se promenaient sur une vaste pelouse, quand tout à
10 coup une fusée sillonna le ciel, et M. Levrault aperçut à cinquante pas devant lui une muraille de feu. Douze soleils tournoyaient et vomissaient des torrents d'étincelles. Les flammes de Bengale éclairaient toutes les profondeurs des avenues ; des chandelles romaines s'élançaient du
15 feuillage comme des serpents lumineux et retombaient en pluie d'étoiles. M. Levrault, qui jusque-là avait fait bonne contenance, ne résista pas à ce dernier coup. Il prit la main de Jolibois, et d'une voix où l'émotion ne cherchait plus à se contenir :
20 — Je suis content, dit-il ; c'est le plus beau jour de ma vie. . . .
Sur un signal de maître Jolibois, le bouquet s'alluma, et pendant quelques secondes M. Levrault put croire que tous les astres du firmament étaient descendus dans
25 son parc. Sa large face, épanouie et radieuse, semblait faire partie du feu d'artifice. Laure, secrètement flattée, ne pouvait pourtant s'empêcher de sourire en pensant que c'était son père qui payait la poudre, et qu'en réalité la fête se donnait pour maître Jolibois. La soirée était
30 fraîche. Comme ils se dirigeaient vers le château, ils virent, à la lueur des feux de Bengale qui brûlaient
encore, un petit groom, haut comme une botte à récuyère, qui s'avançait à leur rencontre.
— Qu'est-ce ? que me veut-on ? dit M. Levrault de l'air d'un ministre qu'on dérange et qui n'a pas un moment à lui. 5
— C'est Galaor, dit maître Jolibois, je le reconnais.
— Galaor ! s'écria M. Levrault, qui ouvrait de grands yeux.
— Monsieur Levrault ? demanda Galaor en abordant avec assurance le groupe des promeneurs. 10
— Que lui veux-tu, l'ami ? C'est moi.
Galaor tira de sa poche une lettre, et la remit en silence à M. Levrault, qui tomba en arrêt sur un cachet armorié. C'était le premier qui passait par ses mains. Après avoir examiné les armes comme pour les recon- 15 naître, il brisa la cire, et lut à haute voix ce qui suit, pendant que le jeune esclave présentait à Laure, qui déjà rougissait de plaisir, un énorme bouquet de roses et de jasmin :
" Le vicomte Gaspard de Montflanquin est impatient 20 de savoir comment M. Levrault et sa fille ont fait le voyage. Il sollicite la faveur de se présenter demain, sur le coup de deux heures, au château de la Trélade, et prend la liberté de mettre aux pieds de mademoiselle Levrault quelques roses de son jardin." 25
— Vous le voyez, Monsieur, dit maître Jolibois, vous arrivez à peine, et déjà les plus grands noms du pays s'empressent au-devant de vous !
— Je suis touché, je ne m'en défends pas. Galaor, remercie pour nous le vicomte Gaspard de Montflan- 30 quin, ton maître. Dis-lui que nous avons fait le voyage
en chaise de poste attelée de quatre chevaux, et que demain, à quelque heure qu'il se présente, nous serons heureux de le recevoir.
Galaor s'inclina respectueusement ; ses guêtres de 5 drap, son chapeau galonné et ses boutons de métal au chiffre couronné du vicomte, disparurent bientôt au détour de l'allée.
— Eh bien ! mon cher Jolibois, il paraît que j'étais attendu ? dit M. Levrault en prenant le bras du notaire
10 avec une familiarité charmante.
— Avant huit jours. Monsieur, vous verrez toute l'aristocratie des environs se presser dans vos salons et sous les ombrages de ce parc. Vous entendrez retentir autour de vous de bien grands noms, des noms bien
15 illustres; mais sachez bien qu'à vingt lieues à la ronde, il n'y en a pas de plus grand ni de plus illustre que celui du vicomte Gaspard de Montflanquin.
— Je le crois. Ne m'avez-vous pas écrit qu'il est d'une maison qui se rattache, par ses alliances, aux
20 Baudouin et aux Lusignan ? A ce compte, il serait un peu parent du vieillard qui s'exprime en si beaux vers dans la tragédie de Zaïre ?
— Précisément, Monsieur.
— Je serai fier, je l'avoue, de lui toucher la main.
25 — Ajoutez que, s'il est le dernier de sa race, il méritait d'en être le premier. Jamais plus noble cœur ne battit dans la poitrine d'un gentilhomme. Disons le mot, c'est un caractère antique. Il se rallia, voilà quelques années, à la branche cadette. Les motifs qui
30 le décidèrent ne sont pas encore bien connus. Soit
qu'il désespérât du retour de la légitimité, soit qu41 fût ébranlé par d'augustes instances, soit enfin qu'il voulût fermer le gouffre des discordes civiles, toujours est-il que le vicomte de Montflanquin ne pensa pas devoir refuser plus longtemps l'appui de son nom au trône 5 de juillet. Quelques-uns l'ont blâmé, d'autres l'ont approuvé.
— Il a bien fait, dit vertement M. Levrault ; je n'aurais pas agi autrement à sa place.
— Savez-vous, Monsieur, ce qui fut dit entre le roi lo et le vicomte de Montflanquin, quand celui-ci se présenta pour la première fois à la cour ?
M. Levrault devint tout oreille ; Laure, qui marchait en avant, le long des charmilles, se rapprocha de maître Jolibois. Sûr de son auditoire, maître Jolibois poursuivit: 15
— C'est une scène qui appartient à l'histoire. Le vicomte de Montflanquin, qui m'honore de sa bienveillance, me l'a racontée plus d'une fois. La présentation eut lieu dans la salle du Trône, en présence de la reine, des princes, des princesses et de tous les grands digni- 20 taires de l'Etat. "Sire, dit le vicomte sans hauteur
et sans humilité, je me rallie franchement à votre dynastie. Que Votre Majesté daigne pourtant souffrir que j'y mette une condition." A ces derniers mots, le roi fronça le sourcil, et tous les visages passèrent en 25 moins d'un instant de l'étonnement à la stupeur. "Vicomte Gaspard de Montflanquin, dit à son tour le roi, nous imposons des conditions, nous n'en acceptons pas. Cependant parlez : pour attacher un fleuron si précieux à notre couronne, il n'est rien que nous ne 30 fassions." "Sire, répliqua le vicomte, je me rallie à
votre dynastie, à la condition que Votre Majesté ne fera rien pour moi, et qu'il me sera permis de rester pauvre comme par le passé."
— C'est beau ! dit Laure.
5 — C'est trop beau ! ajouta M. Levrault. Que répondit le roi ?
— Le roi ouvrit ses bras au vicomte de Montflanquin et le tint longtemps sur son cœur. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ses yeux étaient mouillés de larmes.
lo Nous ne ferons rien pour vous, lui dit-il enfin avec bonté; puisque vous l'exigez, vous ne serez rien, pas même pair de France. Seulement, quoi que vous demandiez, soit pour vos proches, soit pour vos amis, vous l'obtiendrez, noble jeune homme, de notre royale
15 gratitude."
— En vérité ! s'écria M. Levrault ; le roi a dit cela ?
— Et ce n'étaient pas des paroles en l'air, reprit Jolibois en élevant la voix. Ruiné par les révolutions, retiré dans le château de ses aïeux, qu'il ne quitte que de
20 loin en loin pour aller passer quelques semaines aux Tuileries ou chasser à Chantilly avec les princes, vivant de peu, presque sans patrimoine, le vicomte de Montflanquin est pourtant l'homme de France le plus influent et le plus puissant à la cour. Je sais plus d'un gros bonnet
25 qui se carre dans les hautes fonctions publiques et qui lui doit sa position. A plusieurs reprises, il m'a offert une préfecture : car, je vous l'ai dit, il me veut du bien. Tout récemment encore il me disait : " Jolibois, vous n'êtes pas à votre place." J'ai toujours refusé, mes
30 opinions politiques ne me permettant pas de rien accepter de ce gouvernement.
— En effet, Jolibois, de tout temps je vous ai soupçonné de tendances républicaines. Vous ne m'avez pas dit si le vicomte est en famille ?
— Le vicomte de Montflanquin n'est pas marié, repartit maître Jolibois. 5
Et, après quelques instants de silence, pendant lesquels il put voir le visage de M. Levrault s'épanouir comme une pivoine, maître Jolibois ajouta :
— Le vicomte de Montflanquin ne se mariera jamais.
— Pas possible ! s'écria M. Levrault. 10
— Et pourquoi? demanda Laure en souriant. Le vicomte de Montflanquin est-il entré dans l'ordre des chevaliers de Malte ?
— Mademoiselle, reprit Etienne Jolibois, c'est une simple et touchante histoire, qui voudrait être racontée 15 par une voix plus poétique que celle d'un pauvre notaire de province. Le vicomte Gaspard de Montflanquin avait, vingt-deux ans à peine; il aimait une jeune fille, noble comme lui, belle comme vous, mademoiselle Fernande-Edmée de Chanteplure. Tous ceux qui l'ont 20 connue s'accordent à • dire que jamais créature plus adorable ne posa le pied sur la terre. Aussi Gaspard adorait Fernande. Sa passion était partagée, et Fernande adorait Gaspard. La veille du jour où ils devaient s'unir, ces deux beaux enfants se promenaient sur le bord 25 de la Sèvre avec le marquis et la marquise de Chanteplure. Fernande était suspendue, comme une liane, au bras de sa mère ; Gaspard et le marquis les suivaient
à quelque distance. Le marquis avait la goutte et marchait difficilement ; Gaspard le soutenait avec toute 30 la sollicitude d'un fils. Tout à coup des cris perçants se
font entendre, Gaspard vole, et qu'aperçoit-il ? Madame de Chanteplure se tordant les bras sur la rive, et Fernande se débattant dans la rivière. En voulant cueillir un nénuphar, son pied avait glissé, et le courant l'entraînait 5 vers les écluses d'un moulin. Que fait Gaspard ? Il se jette à l'eau; plus rapide que le courant, il saisit Fernande d'une main de fer, la dispute au flot ravisseur, l'arrache aux dents de la roue qui allait broyer son corps charmant, et, après des efforts surhumains, la ramène
lo évanouie sur le bord. Fernande, hélas ! ne se réveilla pas. Déjà les pâles violettes de la mort étaient répandues sur ses lèvres. Vous pouvez vous représenter la douleur du marquis et de la marquise ; rien ne saurait vous donner une idée du désespoir de Gaspard.
15 Agenouillé près de sa fiancée, il l'épousa solennellement dans son cœur, et, prenant le ciel à témoin, jura de lui rester fidèle : Gaspard a tenu son serment.
— L'histoire est touchante, dit Laure. C'est un héros de roman, le vicomte de Montflanquin.
20 — Je vous l'ai dit. Mademoiselle, c'est un caractère antique : ses pareils ne se trouvent que dans Plutarque.
— Bah l bah ! s'écria M. Levrault, le vicomte de Montflanquin finira par se marier.
25 — Vous ne le connaissez pas. Monsieur, répliqua Jolibois avec fermeté. Les plus riches partis, les partis les plus magnifiques lui ont été offerts : car vous pensez bien que ce ne sont pas les occasions qui lui manquent ; il les a tous refusés sans pitié.
30 — C'est de la folie, Jolibois. Moi aussi, j'ai vu mourir une jeune fille que j'aimais avec passion : cela ne
m'a pas empêché d'épouser madame Levrault, qui m'apportait cent mille écus comptant. Le vicomte n'est pas raisonnable.
— Eh ! mon Dieu, Monsieur, je suis de cet avis. Comme homme, j'admire Gaspard ; comme notaire, je 5 le blâme. Autant que je le puis, je pousse mes clients
à l'hyménée ; j'ai mon étude à payer. " Monsieur le vicomte, il faut vous marier, lui disais-je encore l'autre jour." " Jolibois, me répondit-il avec une expression de visage que je n'oubherai jamais, on peut rompre avec 10 les vivants, on ne rompt pas avec les morts."
— Bah ! répéta M. Levrault, il se mariera. Quel âge a-t-il ?
— Vingt-huit ans au plus ; mais de nobles ennuis ont pâli*son front avant l'âge. 15
— Et, dites-moi, monsieur Jolibois, ce modèle de fidélité posthume a-t-il la figure de son emploi ? demanda Laure en effeuillant d'un air distrait une des roses qu'elle avait à la main.
— Mademoiselle, il est beau, triste et fier. Je sais 20 des gens qui le trouvent laid ; mais ce sont tous gens du commun et qui n'ont pas le sentiment de la vraie beauté.
Il est impossible de n'être pas frappé du feu sombre de son regard, de la noblesse de ses traits, de la grâce de ses manières. Pour ma part, je me raille assez volontiers 25 du pur sang des aïeux ; je n'admets d'autre aristocratie que celle de l'intelligence. Eh bien ! quand je vois le vicomte de Montflanquin, je suis obligé de reconnaître que la race n'est pas un vain mot.
Ainsi causant, ils étaient rentrés au logis. Après 30 avoir donné un coup d'oeil au salon, Laure se retira
dans son appartement. Maître Jolibois voulait partir au point du jour ; des affaires urgentes le rappelaient dans son étude. Le reste de la soirée fut employé à visiter aux flambeaux le château de la Trélade et ses dépen- 5 dances. Toutes les instructions de M. Levrault avaient été suivies fidèlement : sa maison était montée sur un grand pied. Dix chevaux piaffaient dans les écuries ; un coupé, une calèche et un char-à-bancs se prélassaient sous la remise. Les chenils regorgeaient de chiens, les
10 antichambres de laquais, les cuisines de marmitons. Plus d'une fois M. Levrault daigna exprimer sa satisfaction à maître Jolibois, qui marchait près de lui, le chapeau à la main, dans une attitude modeste et respectueuse. " C'est bien, Jolibois, c'est bien,"
15 répétait-il de temps à autre en le frappant amicalement sur l'épaule. Il trouva bien quelque chose à reprendre dans la physionomie du château, dont l'architecture n'avait rien de militaire : ni tours, ni créneaux, ni meurtrières. Cette demeure lui paraissait un peu
20 bourgeoise ; mais, en résumé, il n'avait qu'à se louer du zèle de son intendant.
Le lendemain, au soleil levant, maître Jolibois bridait lui-même son cheval, et quittait la Trélade en se frottant les mains, joyeux comme un renard qui sort d'un
25 poulailler en se pourléchant les babines. . . .
Si le récit de la présentation du vicomte à la cour avait enflammé les espérances de M. Levrault, l'histoire de Fernande et de Gaspard n'avait pas agi d'une façon moins efficace sur l'imagination de sa fille. Non que cette imagination fût tournée vers les grands sentiments : 5 depuis longtemps la vanité lui avait coupé les deux ailes. Les chastes amours de ces deux enfants si brusquement séparés par la mort, la fin si lamentable de mademoiselle de Chanteplure s'abîmant dans les flots comme la jeune Tarentine, avaient médiocrement touché le cœur de 10 Laure ; mais la fidélité obstinée du vicomte de Montflanquin la piquait au jeu. Rendre Gaspard infidèle et parjure lui paraissait une tâche digne de son ambition. . . . Les voies ainsi préparées, le vicomte n'avait qu'à se montrer ; il prenait pour devise les trois mots de César. 15
Toute l'après-midi se passa dans l'attente. Les heures s'écoulaient, le vicomte n'arrivait pas. Laure avait changé trois fois de toilette. M. Levrault, en costume de gentilhomme campagnard, allait du perron à la grille, de la grille au perron, et, comme ma sœur Anne, ne 20 voyait rien venir. De temps en temps il se renfermait dans sa chambre, se regardait marcher devant une glace, et trouvait qu'il avait bon air. Il parlait à ses gens, et s'exerçait à prendre l'attitude et le ton du commandement. Cependant le soleil baissait à l'horizon ; le 25 vicomte n'avait pas paru. M. Levrault, qui commençait à trouver le procédé un peu leste, ne se gêna pas, après dîner, pour dire sa pensée tout entière. Il faut qu'on
sache que M. Levrault avait été, pendant les dernières années de la restauration, un des libéraux les plus distingués de tout le quartier Saint-Denis. Il avait passé dix ans de sa vie à déblatérer dans sa boutique contre
5 tous les grands noms du royaume. Ses opinions s'étaient singulièrement modifiées depuis; mais, à son insu peutêtre, il lui restait au fond du cœur un vieux levain de haine contre l'ancienne noblesse. Tout en la recherchant par calcul et par vanité, secrètement et malgré lui-même
10 il la détestait par habitude, et ne prisait sincèrement que la noblesse dont les titres ne remontaient pas au delà de 1830. A ses yeux, la dignité, le bonheur et la gloire de la France dataient de l'époque où il avait fait fortune. Irrité par tout un jour de vaine attente, bien
15 décidé à ne pas se laisser marcher sur le pied, à tenir haut et ferme la bannière de la nouvelle aristocratie, dont il se considérait comme un des représentants, M. Levrault exhala librement son humeur : il n'avait pas failli attendre, il avait attendu. Il convenait bien à des
20 hobereaux sans sou ni maille, mourant de faim dans leurs châteaux ruinés, d'en agir ainsi, sans façon, avec les coryphées de la grande industrie ! " S'ils croient nous faire la loi, ils se trompent, disait-il en arpentant à grands pas le salon, pendant que Laure, assise au piano,
25 jouait négligemment une mélodie de Schubert. Leur règne est passé; trop heureux sont -ils quand nous voulons bien nous servir d'eux comme d'escabeaux, et acheter leurs noms pour allonger les nôtres."
— Mais, mon père, dit Laure en laissant courir ses
30 doigts sur le clavier, la journée s'achève à peine. Le vicomte aura été empêché : il se présentera.
— Je n'ai pas d'aïeux, moi, reprit M. Levrault ; mais j'ai trois millions. A ce prix, j'aurai, tant que j'en voudrai, des Baudouin et des Lusignan. Le vicomte de Montflanquin ne devrait pas ignorer que, nous autres grands manufacturiers, nous n'aimons pas à attendre. 5 Je ne me soucie pas mal de sa race ! . . . Jean ! s'écria-til à un laquais qui traversait la cour, faites atteler, nous sortons.
— Quelle voiture. Monsieur ? demanda Jean.
— La calèche découverte, quatre chevaux et à la 10 Daumont. Je serais curieux de savoir où perche le vicomte, ajouta M. Levrault s'adressant à sa fille. J'aurais plaisir à passer ce soir devant son pigeonnier; je voudrais montrer à ce preux de quel bois nous nous chauffons, nous autres grands industriels. 15
— Mais, mon père, le vicomte est dans son droit, répliqua Laure sans s'émouvoir; ne lui avez-vous pas répondu que nous serions heureux de le recevoir à toute heure ?
— Le vicomte devait y mettre plus d'exactitude : 20 il sait bien qui je suis.
Comme M. Levrault achevait ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et un laquais annonça le vicomte Gaspard de Montflanquin.
Laure se leva. M. Levrault prit une attitude pleine 25 de dignité.
Le vicomte entra comme un coup de vent. Quoi qu'en eût dit maître Jolibois, et dût cet honnête notaire me classer parmi les gens du commun, le vicomte n'était pas beau ; j'oserai même affirmer qu'il était fort laid, 30 mais d'une laideur comme il faut. Avec une attention
minutieuse, on découvrait encore, comme une inscription aux deux tiers effacée, l'empreinte de la race sur les ruines de sa jeunesse. Peut-être n'avait-il que vingt-huit ans ; on pouvait, sans l'offenser, lui en donner hardiment 5 trente-cinq, grâce sans doute aux nobles ennuis qui avaient pâli son front. Il était mis avec recherche. Le ruban d'un ordre étranger brillait à sa boutonnière. Attaché court au gilet, un bouquet de breloques pendait sur sa poitrine. Petit, mais bien pris dans sa taille, ne
10 manquant pas, dans sa désinvolture, d'une certaine aristocratie de mauvais aloi, svelte, pétulant, l'air hâbleur, tenant du clown et tranchant du marquis, on s'étonnait de le voir en Bretagne ; on l'eût rencontré sans surprise à Paris, dans un de ces groupes de gentilshommes
15 émérites qui, à cette époque, commentaient librement la devise : Noblesse oblige, et gagnaient leurs éperons sur les champs de bataille de la bouillotte et du lansquenet. Il fit, en entrant, trois courbettes en guise de salut ; puis, s'adressant tour à tour à M. Levrault et à sa fille :
2o — Mille pardons, Monsieur; mille excuses. Mademoiselle. Vous m'avez attendu : j'ai manqué à tous mes devoirs. Je suis déshonoré; je ne me relèverai jamais de là. Et pourtant, foi de gentilhomme, je n'ai pu faire autrement. J'étais parti de Montflanquin à
25 midi. Je venais, j'accourais, quand je rencontre au détour d'une haie le comte de Kerlandec. — Vous savez la nouvelle ? dit-il en m'abordant d'un air radieux ; M. Levrault est arrivé.
— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, veuillez 30 donc vous asseoir.
— A cinq cents pas de là, poursuivit le vicomte en
se jetant dans un fauteuil, je suis accosté par le vieux chevalier de Barbanpré, un descendant de Godefroy de Bouillon par les femmes. — Eh bien ! me dit-il avec effusion, M. I.evrault est arrivé. — Je le sais, lui dis-je, et je vais le voir de ce pas. Là-dessus, je veux m'es- 5 quiver : impossible ! Le vieux chevalier me retient par un bouton de mon habit, et je m'oublie à parler de vous.
— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, n'avez-vous pas besoin de vous rafraîchir ?
— Je vous rends grâce. Trois cents pas plus loin, 10 je me trouve nez à nez avec la marquise de Francastel, qui me dit : — Vous savez ? 11 n'est bruit que de cela dans tout le pays. M. Levrault est arrivé hier soir à la Trélade, en chaise de poste attelée de quatre chevaux. Qu'il sache bien que je serais heureuse de lui faire fête 15 ainsi qu'à sa fille, si je n'étais obligée de partir demain pour Paris.
— Monsieur le vicomte, dit M. Levrault, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin de Chypre ou d'Alicante ? 20
— Rien, en vérité. Je dus m'arrêter encore plus d'une heure pour causer de vous avec la marquise, qui finit par m'emmener dîner à son château, où je trouvai le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré.
Il ne fut question que de votre arrivée. Le dîner 25 s'achevait à peine que je m'échappai, laissant autant d'envieux que de convives ; et enfin, Monsieur, me voici, honteux, confus, mais heureux de vous voir et assez téméraire pour oser compter sur votre indulgence.
• — Monsieur le vicomte, vous n'avez pas besoin de 30 pardon, dit M. Levrault, dont la colère venait de
s'éteindre comme un feu de chaume sous une ondée du ciel ; j'ai plutôt à vous remercier de l'empressement que vous avez mis à venir au-devant de moi.
— Monsieur, dit Laure, permettez qu'à mon tour 5 je vous remercie des jolies fleurs que vous m'avez
envoyées. Je les ai reçues comme un gage de la bienveillance que nous espérons rencontrer dans ce beau pays.
Aux premiers mots sortis de la bouche de Laure, le 10 vicomte avait tressailli comme s'il eût reçu dans la poitrine la décharge d'une pile de Volta. Il se tourna brusquement vers la jeune fille, qu'il avait à peine regardée jusque-là, s'accouda sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, et tomba devant elle dans une 15 contemplation silencieuse ; on eût dit un pèlerin aux pieds de la madone. Laure se troubla et baissa les yeux ; M. Levrault ne savait que penser.
— C'est étrange ! dit enfin le vicomte promenant sa main sur son front comme un homme en état de
20 somnambulisme.
Puis, rassemblant ses esprits et reprenant possession de lui-même, il ressaisit le fil de l'entretien, sans avoir l'air de remarquer le trouble de Laure et Tétonnement de son père, avec autant d'aisance que s'il n'eût pas été
25 dans le secret de ce qui venait de se passer.
— Je suis fier. Mademoiselle, d'avoir été le premier à vous rendre, sur cette terre de Bretagne, la foi et l'hommage que tout gentilhomme doit à la beauté. En accourant au-devant de vous. Monsieur, je n'ai fait que
30 mon devoir, et jamais devoir ne fut plus doux, plus facile à remplir. Mon notaire m'a plus d'une fois entre-
tenu de vos travaux, de votre richesse, qui ne serait rien à mes yeux si elle n'était le fruit de vos œuvres, le prix de votre intelligence. En me confiant le soin de vous faire les honneurs de cette contrée, Jolibois s'est acquis des droits sacrés à ma gratitude. 5
— Et à la mienne aussi, dit M. Levrault. Quoique nous soyons habitués, nous autres grands industriels, à nous voir bien reçus partout, je dois avouer, monsieur le vicomte, que j'étais loin de m'attendre à tant de courtoisie. 10
— Comment donc cela. Monsieur ? S'il est encore par-ci par-là quelques marquis de Carabas, entichés de leurs titres, refusant de marcher avec le siècle et s'obstinant à s'enterrer vivants dans le passé, nous sommes les premiers à nous railler de leurs travers. La 15 noblesse n'est plus cette phalange impénétrable qui souleva contre elle tant d'inimitiés acharnées, trop souvent légitimes, il faut le reconnaître. Elle ouvre ses rangs à toutes les gloires, à tous les talents, à toutes les supériorités. C'est vous dire. Monsieur, qu'elle est 20 prête à vous accueillir.
— Ainsi, monsieur le vicomte, vous voudrez bien me donner une liste des châteaux où nous devrons nous présenter ?
— Et, ajouta Laure, diriger nos excursions dans ce 25 pays, que l'on dit charmant ?
En entendant la voix de mademoiselle Levrault, le vicomte tressaillit et passa sa main sur son front.
— Je suis tout à vous, répliqua- 1- il en maîtrisant son émotion. Ce pays est charmant, en effet ; nous 30 le visiterons ensemble. Si vous le permettez, j'aurai
l'honneur de vous présenter moi-même dans quelques châteaux du voisinage. Ce qui me désole, non pour vous, mais pour moi, c'est que dans trois semaines, je devrai vous quitter pour me rendre à Paris. 5 — Serait-il vrai, monsieur le vicomte ? s'écria M. Levrault consterné.
— Que voulez-vous. Monsieur? Le monde m'attire peu ; la modique fortune que m'ont laissée les révolutions ne me permet pas d'y soutenir l'éclat de mon nom.
10 Un affreux malheur m'a foudroyé à la fleur de l'âge. Par
sagesse autant que par goût, je vis dans la retraite.
J'aime le silence des champs et la solitude des bois.
Cependant il y a des exigences auxquelles un galant
homme ne saurait se soustraire. J'ai reçu, ce matin 15 même, une lettre de l'un de nos deux jeunes princes,
qui me donne rendez-vous aux courses de Chantilly.
Je vous le demande, Monsieur : à ma place, que feriez-
vous ?
— Je partirais tout de suite, répondit M. Levrault 20 sans hésiter.
— ■ Ajoutez, reprit le vicomte, que le roi et la reine se plaignent de ma longue absence. Voilà près de deux ans que je n'ai mis le pied aux Tuileries. Toute cette famille est si excellente pour moi, si parfaite, que je 25 ne voudrais pas encourir vis-à-vis d'elle le reproche d'ingratitude.
— Et vous a-vez raison, monsieur le vicomte ; quand on a de bonnes connaissances, on ne doit pas les négliger. . . .
30 A la prière de Gaspard, la jeune fille s'était mise au piano. ... Sa romance achevée, elle aperçut, en se
levant, le vicomte à demi couché dans son fauteuil, immobile, les yeux au ciel, ne donnant plus signe de vie.
— Monsieur le vicomte, dit enfin M. Levrault de plus en plus étonné, il paraîtrait que cette petite chanson
a produit sur vous une impression un peu violente ? 5
— Pardon, oh ! pardon ! s'écria Gaspard se réveillant en sursaut. Mademoiselle, votre voix me trouble et me plonge dans des ravissements ineffables. Dois-je le dire ? ce n'est pas vous que j'écoute alors, mais une adorable créature qui n'a fait que passer sur la terre, et qui vivra 10 éternellement dans mon cœur. Elle n'avait pas seulement votre voix, elle avait aussi tous vos traits ; si je l'entends quand vous parlez, je la vois quand je vous regarde.
— Quoi! monsieur le vicomte, s'écria M. Levrault avec 15 une satisfaction orgueilleuse qu'il ne songea pas à dissimuler, ma fille ressemblerait à mademoiselle de Chanteplure ?
— Je vois bien, reprit le vicomte, que Jolibois vous a mis dans le secret de ma douleur. Je ne lui en veux pas. Oui, Monsieur, mademoiselle de Chanteplure res- 20 semblait à mademoiselle votre fille. C'était le même timbre, les mêmes inflexions de voix, le même ovale de visage, le même regard, la même nuance de cheveux. Cependant je crois que Fernande avait la courbe du nez moins pure, moins fine, moins royale. A cela près, foi 25 de gentilhomme, jamais ressemblance plus complète ne
se rencontra sous le ciel.
— Mademoiselle de Chanteplure s'est noyée bien malheureusement, ajouta M. Levrault d'un air piteux.
— Ah ! Monsieur ! . . . s'écria Gaspard avec un geste 30 désolé.
— Monsieur le vicomte, dit Laure, qui n'était pas précisément humiliée de sa ressemblance avec la fille d'un marquis, je regrette que ma présence soit condamnée à réveiller en vous un si pénible souvenir.
5 Gaspard ne répondit pas, mais il tourna vers mademoiselle Levrault un regard si profond, si tendre, si passionné, qu'elle se sentit affranchie de toute inquiétude et de tout remords. . . .
Cependant il se faisait tard : M. Levrault offrit au
10 vicomte de le mener jusqu'à sa porte en calèche découverte, attelée de quatre chevaux, conduite à la Daumont. Gaspard répondit qu'il s'en irait à pied comme il était venu ; il ajouta, en attachant sur Laure un regard langoureux, qu'il avait besoin, pour apaiser son cœur,
15 du silence des champs endormis. M. Levrault n'insista pas; mais, avec le tact et la délicatesse du riche qui compte son or devant un pauvre, il exigea que Montflanquin, avant de se retirer, visitât son château, ses remises, ses chenils et ses écuries. Il ne lui fit pas grâce
20 d'un appartement, d'une voiture, d'un cheval et d'un chien. Gaspard avait parlé de l'éclat de son nom, de ses relations avec les princes, de la faveur dont il jouissait à la cour : M. Levrault prit sa revanche en faisant sonner ses millions. Heureusement, le bruit n'en déplaisait pas
25 au vicomte.
— N'oubHez pas, lui dit M. Levrault, que vous dînez demain à la Trélade. Je ne descends pas de Godefroy de Bouillon, mais je vous montrerai que ma table en vaut bien une autre.
30 Gaspard s'inclina devant Laure, pressa chaleureusement la main de M. Levrault dans les siennes, et se retira
en déclarant que depuis la mort de mademoiselle de Chanteplure il ne se souvenait pas d'avoir passé, même à la cour, une soirée si ravissante.
— Comment le trouves-tu ? demanda M. Levrault à sa fille dès qu'ils furent seuls dans le salon. 5
— Je le trouve laid, répondit Laure sans détour.
— Eh bien ! reprit M. Levrault, on se fait vite à sa figure. Le premier coup d'oeil ne lui est pas favorable ; pourtant je conçois qu'à la longue on en vienne à le trouver beau. Et puis, un esprit ! . . . des manières ! 10 . . . une grâce ! . . . Il n'y a pas à dire, ajouta-t-il en fourrant ses mains dans ses poches, on est flatté de recevoir ces gens-là chez soi.
M. Levrault ne devait pas tarder à découvrir que la Bretagne n'était pas précisément le pays qu'il avait rêvé. 15 Les châteaux écroulés, les vieux pans de murs habillés de lierre, les tours habitées seulement par les chouettes et les orfraies, ne manquaient pas aux environs de la Trélade ; mais les châteaux sur pied, avec châtelains ou châtelaines, foisonnaient moins que M. Levrault ne 20 Favait espéré. Ainsi, les châteaux de Clisson, de Mortagne et de Tiffauge, qui lui tendaient les bras, au dire de maître Jolibois, n'étaient depuis longtemps que des monceaux de ruines. M. Levrault avait appris avec stupeur que toutes ces grandes maisons étaient éteintes, 25 et qu'il fallait renoncer à la prétention de recevoir leurs descendants à sa table. Il était arrivé depuis près de deux mois, et la foule aristocratique promise à ses salons se bornait jusqu'à présent au vicomte de Montflanquin, au comte de Kerlandec et au chevalier de Barbanpré. 30 Quant aux fêtes, quant aux réceptions annoncées à son
de trompe par maître Jolibois, le fait est que, hors de chez lui, le grand industriel n'avait pas bu seulement un verre d'eau.
Le comte de Kerlandec était un fin matois qui se 5 trouvait vis-à-vis de Gaspard dans la même position que maître Jolibois ; Gaspard lui devait quelques milliers d'écus hypothéqués sur la dot de sa femme et sur les brouillards de la Sèvre : car du domaine de ses pères il n'était plus question depuis longues années, et quand
10 M. Levrault avait parlé du pigeonnier du vicomte, le brave homme ne croyait pas si bien dire, il ne se doutait pas de l'heureux choix de l'expression. Ennemi de la bourgeoisie, à laquelle il ne pardonnait pas de s'élever et de s'enrichir, jeune encore d'esprit, fin
15 railleur malgré ses soixante ans et la goutte assassine, le comte de Kerlandec avait saisi avec avidité l'occasion de rentrer dans ses fonds et de s'amuser en même temps aux dépens d'un bourgeois riche et sot. Enfin, comme il n'avait ni chevaux ni voiture, le comte n'était pas
20 fâché de promener sa goutte dans la calèche de M. Levrault. Le chevalier de Barbanpré se prenait en effet pour un descendant de Godefroy de Bouillon. C'était un vieux gentilhomme très simple, très pauvre, très gourmand, et qui eût donné pour un bon repas tout
25 son arbre généalogique. M. Levrault n'avait pas eu de peine à l'attirer chez lui. Le chevalier allait souvent à la Trélade ; on avait fini par remarquer dans le pays qu'il ne s'y rendait jamais après dîner et que jamais il n'en sortait avant.
30 M. Levrault s'était bien présenté avec Laure dans quelques familles que lui avait désignées Gaspard ; mais,
soit que Gaspard, en pilote habile, les eût dirigés à bon escient vers des parages où il n'avait pas de concurrence à redouter, soit qu'en réalité le bois dont on fait des gendres manquât absolument dans cette partie de la Bretagne, toujours est-il que Laure et son père n'avaient 5 pas découvert un seul gentilhomme à marier. En dépit de ses trois millions, M. Levrault s'était vu partout accueilli avec cette haute politesse qui peut passer pour un dédain ; des cartes satinées, timbrées d'un casque ou d'une couronne, avaient répondu à toutes ses avances. 10 Il avait beau multiplier autour de lui les séductions de la richesse, Montflanquin, Barbanpré, Kerlandec, étaient toute sa cour ; après deux mois de séjour sous le ciel de la vieille Armorique, il ne voyait se presser en foule autour de lui que Kerlandec, Barbanpré, Montflanquin. 15 De ces trois courtisans, le vicomte était le plus assidu : il consolait M. Levrault de toutes ses déceptions.
Gaspard, au bout de trois semaines, avait déclaré qu'il n'irait pas à Chantilly. Les courses étaient ajournées à la saison d'automne. Gaspard ne quittait plus la 20 Trélade. Il arrivait le matin, et ne s'en allait que le soir. On devait lui savoir gré de n'avoir pas encore apporté ses pantoufles. Il avait fait de M. Levrault sa propriété, son bien, une chose à lui. C'était lui qui dirigeait tout ; rien ne se faisait que par lui. ... 25
Enfin il arriva que l'attitude de Gaspard changea visiblement : Gaspard devint triste, fantasque, taciturne, rêveur. Il se troublait auprès de Laure, et l'on voyait bien que ce n'était plus l'image de mademoiselle de Chanteplure qui l'agitait ainsi. Il ne parlait plus de 30 Fernande. Une sombre mélancolie avait tari sa verve.
enrayé son entrain. Symptôme plus grave encore : à table, il buvait à peine et ne mangeait plus que du bout des dents. Ces changements n'échappaient pas à l'œil pénétrant de M. Levrault. Le vicomte ne s'était 5 pas encore déclaré, mais sa passion se trahissait à tous les regards : les moins clairvoyants n'auraient pu s'y tromper . . .
Les choses en étaient là, lorsqu'un incident imprévu vint brusquement en changer le cours.
lo Un matin, après déjeuner, Laure était sortie à cheval, suivie d'un serviteur. C'était la première fois qu'elle allait ainsi à travers champs sans être escortée de son père et de Montflanquin. Gaspard s'était offert à raccompagner; mais M. Levrault, décidé, pour en finir,
15 à le forcer dans ses retranchements, avait retenu le vicomte, qui ne s'était résigné qu'à regret, après avoir reçu l'assurance que Laure dirigerait sa promenade du côté de Clisson : car, à l'en croire, le côté de Tiffauge était mal habité, et il craignait pour elle de fâcheuses
20 rencontres. Docile aux avis de Gaspard, Laure avait d'abord côtoyé la rivière ; puis, ennuyée bientôt des chemins trop connus, elle s'était jetée dans un sentier couvert qui coupait le vallon, courait sur les flancs du coteau et se perdait dans un bois de chênes. Percé
25 d'allées étroites, courtes, enchevêtrées, ce bois était un vrai labyrinthe. Laure le traversa au galop, et s'aperçut, sur la lisière, qu'elle n'était plus suivie de Germain, qui, sans doute, avait perdu ses traces. Bien que mademoiselle Levrault ne fût pas une organisation très
30 poétique, elle éprouva moins d'inquiétude que de joie en se trouvant seule au milieu des campagnes. Sans se
préoccuper autrement des appréhensions du vicomte, elle rendit la bride et laissa son cheval aller à l'aventure. . . .
Quand elle voulut se diriger vers -la Trélade, elle essaya vainement de s'orienter ; elle était égarée dans un 5 océan d'ajoncs et de bruyères. Après avoir erré quelque temps encore au hasard, elle crut reconnaître les abords d'un sentier dans lequel Gaspard l'avait un jour empêchée de pénétrer, en le lui signalant comme un passage périlleux, coupé de fondrières et menant à 10 des marécages. L'année précédente, une pastoure s'était risquée à la poursuite d'une de ses vaches dans ce défilé qu'on appelait le Chemin dit diable ; la pastoure et la vache n'avaient jamais reparu depuis. Laure avait fait observer avec assez de raison que pareil malheur 15 ne fût point arrivé si l'on eût mis à l'entrée de ce défilé une barrière ou tout simplement un fagot d'épines. Là -dessus, Gaspard s'était récrié, admirant l'esprit inventif de mademoiselle Levrault et déplorant la stupidité de la commune. 20
En se retrouvant vis-à-vis du chemin du diable, Laure s'arrêta pour le reconnaître, et le reconnut en effet. C'était une allée sinueuse, profondément encaissée entre deux coUines, et qui serpentait sous un berceau de frênes, comme un méandre de verdure. Laure allait 25 s'éloigner, lorsqu'elle aperçut une petite fille, pieds nus et cheveux en broussailles, qui débouchait précisément par cette allée, en chassant devant elle une vache au poil roux. Une imagination un peu rêveuse aurait cru voir les ombres éplorées de la pastoure dont le vicomte 30 avait raconté le sinistre destin ; mais mademoiselle
Levrault n'était pas fille à se laisser prendre à de si poétiques illusions.
— Petite ! cria-t-elle, est-ce que le sentier d'où tu sors n'est pas le chemin du diable ?
5 — Le chemin du diable ! répliqua la pastoure d'un air effaré ; ma belle demoiselle, il n'y a pas de chemin de ce nom dans tout le pays.
— Comment ! s'écria Laure, tu n'as pas entendu parler du chemin du diable ?
10 — Faites excuse, ma belle demoiselle, j'en ai entendu parler par M. le curé ; mais je ne l'ai jamais vu.
— Tu sais du moins que ce sentier n'est pas sûr, qu'il mène à des marécages où il ne fait pas bon de s'aventurer ? L'an passé, une bergère comme toi s'y est perdue
15 avec sa vache.
— M'est avis, répondit la petite, que vous voulez vous gausser de moi. Ce sentier est aussi sûr que la route de Nantes : pour en sortir vivant, il suffit d'y entrer en vie.
— Eh bien ! demanda Laure étonnée, où donc ce 20 chemin mène-t-il ?
— A notre ferme, ma belle demoiselle, et au château de La Rochelandier.
A ces mots, la petite fille s'enfuit à toutes jambes pour courir après sa bête, qui se régalait dans un champ 25 de luzerne.
Laure était toujours à la même place, cherchant un sens aux contes de Gaspard et n'en trouvant aucun. Il fallait que ce château de La Rochelandier, dont le nom venait de frapper son oreille pour la première fois, ne fût 30 qu'un monceau de ruines, comme les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson; autrement, Gaspard n'eût
pas manqué de le porter sur la liste qu'il avait remise à M. Levrault quand il s'était agi de nouer des relations avec la noblesse des alentours. Ce château était inhabité, cela ne laissait pas l'ombre d'un doute dans l'esprit de Laure ; mais pourquoi Gaspard lui avait-il 5 signalé ce sentier comme un passage dangereux ? Pourquoi ce nom de chemin du diable? Pourquoi cette histoire d'une pastoure et de sa vache s'abîmant dans les fondrières ou dans les marécages ?
Après quelques minutes de réflexion, Laure cingla 10 d'un coup de cravache le flanc de son cheval et s'enfonça dans le chemin qui menait au château de La Rochelandier.
Après un temps de galop sur un terrain ferme et uni, mademoiselle Levrault débouchait dans une vallée étroite, 15 et s'arrêtait au pied d'un château qui, bien que mutilé par les ans, gardait encore quelque chose de seigneurial, et se carrait dans sa vétusté comme un hidalgo dans son manteau troué. La nature, toujours bienfaisante, avait mis sur toutes ses blessures un appareil de verdure et de 20 fleurs. Les joncs, les saules, les glaïeuls croissaient dans les fossés où chantaient les rainettes. Le lierre et les ronces grimpaient jusqu'au front des tours ; de toutes les fenêtres, de toutes les crevasses, pendaient des touffes de ravenelle, de mille-pertuis et de pariétaire. ... 25 Laure était descendue de cheval, et, relevant sa jupe
d'amazone, avait hasardé quelques pas dans la cour pour examiner de plus près Técusson sculpté au-dessus de la porte. Le spectacle des créneaux et des tours avait suffi pour la distraire de la contemplation de la nature; la 5 vue d'une pierre armoriée venait d'effacer à ses yeux toute la poésie des landes et des prés. Elle allait se retirer, quand une dame du plus grand air parut sous le vestibule et s'avança sur le perron. Le premier mouvement de Laure fut de s'enfuir ; la noble châtelaine 10 ne lui en laissa pas le temps.
— J'espère, Mademoiselle, dit-elle avec un aimable sourire, que ce n'est pas ma présence qui vous fait peur ? Je ne me pardonnerais de ma vie d'avoir effarouché tant de jeunesse, de grâce et de beauté.
15 — Madame, balbutia Laure plus rouge que la fleur du grenadier, excusez mon indiscrétion ; j'avais tout lieu de croire que ce château était inhabité.
— Eh bien ! Mademoiselle, vous voilà punie de votre étourderie, car vous êtes ma prisonnière. Vous ne re-
20 fuserez pas de vous reposer un instant chez la marquise de La Rochelandier.
Et la marquise tendait sa belle main blanche à la jeune fille pour l'inviter à franchir les degrés du perron. Mademoiselle Levrault ne s'était jamais vue à pareille
25 fête ; sans se faire prier davantage, elle prit la main de la marquise, qui l'introduisit dans un vaste salon où ne respirait pas l'opulence, mais où Ton retrouvait encore les vestiges d'une splendeur évanouie. . . . Quelques meubles de plus ne se fussent pas trouvés mal à l'aise dans cette
30 immense pièce, dont les portraits de famille composaient le plus bel ornement. Tous les La Rochelandier
étaient là, dans leurs cadres gothiques, bardés de fer ou chamarrés d'hermine, plaqués de croix, bariolés de cordons. ... Le portrait de la marquise n'eût pas déparé cette collection de visages aristocratiques. Quoiqu'elle eût passé depuis longtemps la première et même la seconde 5 jeunesse, la marquise était belle encore, marchait la tête haute, la poitrine en avant, et avait le port d'une reine. Tout révélait en elle l'instinct de la domination. Ses lèvres qui souriaient avec une grâce infinie, semblaient pourtant faites pour exprimer plus volontiers 10 le dédain que la bienveillance. L'orgueil de la race couronnait son front. Un œil observateur eût deviné, en la voyant, une de ces femmes, charmantes par calcul, impérieuses par nature, que Dieu a créées pour régner moins par les séductions de la faiblesse que par la sou- 15 plesse de l'esprit et l'énergie de la volonté.
A peine entrée dans le salon, Laure déclina le nom de son père, et Dieu sait ce qu'il lui en coûta pour prononcer ces simples paroles : Je suis la fille de M. Levrault, sous le feu croisé des regards que tous les 20 portraits de famille paraissaient attacher sur elle. Il lui sembla qu'à ce nom de Levrault un sourire narquois partait comme une flèche de chaque cadre et venait la frapper droit au cœur. Puis elle raconta par quel hasard elle s'était trouvée seule au milieu des campagnes, et 25 comment la curiosité l'avait poussée jusque dans la cour du château.
— Quoi ! Mademoiselle, s'écria la marquise, vous êtes la fille du riche industriel qui est venu s'établir à la Trélade ? On m'a souvent parlé de monsieur votre père. 30 Je sais qu'il a visité plusieurs familles des environs. Je
vous l'avoue, j'avais compté que le château de La Rochelandier ne serait pas le dernier où M. Levrault se présenterait. Ce matin encore, je pouvais m'étonner que monsieur votre père en eût décidé autrement; à cette 5 heure, je le regrette.
— Madame la marquise, dit Laure avec empressement, mon père est moins coupable que vous ne pourriez le croire. Nous sommes étrangers dans ce pays. La personne qui s'est chargée de nous diriger dans le choix
lo de nos relations ne nous a jamais parlé du château de La Rochelandier. Votre nom n'a pas été prononcé une seule fois à la Trélade depuis que nous l'habitons. Voilà une heure au plus que je dois au hasard de l'avoir entendu pour la première fois. C'est qu'à coup sûr le
1 5 vicomte de Montflanquin ne vous sait pas de retour dans vos terres, autrement j'aurais peine à comprendre . . .
— Pardon, Mademoiselle, reprit la marquise l'interrompant : est-ce que la personne qui s'est chargée de vous diriger dans le choix de vos relations serait par
2o aventure . . .
— Le vicomte de Montflanquin, oui. Madame.
— Je m'explique très bien, répliqua la marquise avec hauteur, que le vicomte de Montflanquin n'ait pas été tenté d'ouvrir à monsieur votre père les portes d'un
25 château dont il n'a pas les clefs. Mais, Mademoiselle, ajouta-t-elle gaiement, si M. Levrault ne s'est présenté que dans les maisons où le vicomte a ses entrées, vous devez vivre ici dans une solitude à peu près absolue.
— Il est vrai, madame la marquise, que nous ne 30 voyons pas beaucoup de monde, répondit mademoiselle
levrault, qui commençait à dresser les oreilles. Nous
sommes à la Trélade depuis près de trois mois, et le cercle de nos connaissances se borne, jusqu'à présent, au vicomte de Montflanquin, au chevalier de Barbanpré et au comte de Kerlandec.
A ces mots, la marquise partit d'un éclat de rire si 5 bruyant, qu'on eût dit un bruit de cascade. Elle se tordait dans son fauteuil, tandis que Laure la regardait d'un air embarrassé et ne savait quelle contenance tenir.
— Mille excuses, Mademoiselle, dit enfin madame de La Rochelandier quand son accès d'hilarité fut un peu 10 calmé : j'ai mauvaise grâce de rire devant vous des personnes que monsieur votre père reçoit dans son intimité. Cela ne m'arrivera plus. Promettez -moi seulement de ne pas juger de la noblesse de Bretagne d'après les trois échantillons que vous venez de me citer. 15
— Mais, madame la marquise, le vicomte de Montflanquin nous a dit que les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cèdent à aucune autre pour l'illustration et l'ancienneté, et j'aurais cru que le vicomte de Montflanquin lui-même représentait avec ces deux gentils- 20 hommes l'éHte de la noblesse du pays ?
— Tenez, Mademoiselle, parlons d'autre chose, répondit la marquise se maîtrisant à peine, sinon je vais me reprendre à rire, et cela me fait mal, outre que c'est inconvenant. 25
Là-dessus, au grand regret de Laure, elle changea le cours de l'entretien. . . . Un serviteur avait apporté un plateau chargé de fruits et de sirops. La marquise voulut servir elle-même la jeune amazone, et s'en acquitta avec une courtoisie qui toucha vivement la vanité de 30 mademoiselle Levrault. Puis elle la promena sur les
plates-formes du château et dans les allées d'un parc qui, sans être considérable, était charmant, grâce aux soins qu'il n'avait pas reçus depuis plus de vingt ans. Rien ne rappelait, dans cette habitation, le luxe et le faste de 5 la Trélade. Au contraire, tout y ressentait l'abandon et la pauvreté ; mais aussi on y retrouvait à chaque pas les traces authentiques d'une longue suite d'aïeux, et Laure eût donné volontiers, pour ces écussons, ces portraits de famille et ces tours crénelées, la Trélade, la meute et les 10 dix chevaux de son père, avec Barbanpré, Kerlandec et Montflanquin par-dessus le marché.
Les heures s'envolaient. Mademoiselle Levrault, que la marquise avait ramenée dans le salon, se leva pour prendre congé.
15 — Je vous reverrai, n'est-ce pas ? dit la marquise d'une voix caressante.
— Soyez sure, madame la marquise, que mon père s'empressera de venir vous offrir ses hommages et vous remercier de l'accueil que j'ai reçu au château de La
20 Rochelandier. Pour moi, je n'oublierai jamais votre aimable hospitalité.
— Vous direz de ma part à M. Levrault qu'il a une fille adorable. J'avais entendu parler de sa richesse, et pourtant j'étais loin de me douter qu'il eût un trésor
25 si précieux. Mais, j'y pense. Mademoiselle, ajouta la marquise se ravisant, vous ne pouvez pas retourner seule à la Trélade. Nos sentiers vous sont inconnus, ou tout au moins peu familiers. Attendez, pour partir, que mon fils soit rentré; Gaston se fera un plaisir de vous
30 accompagner.
Jusque-là madame de La Rochelandier n'avait pas
dit un mot de son fils. A cette révélation inattendue, mademoiselle Levrault tressaillit. Presque au même instant, le galop d'un cheval s'arrêta dans la cour, et, au bout de quelques secondes, un jeune homme entra dans le salon. Son visage était doux et fier. L'intelligence 5 rayonnait sur son firont, qu'encadraient négligemment des touffes de cheveux blond cendré. Bien qu'il fût au printemps de la vie, son regard triste et son air souffrant accusaient de secrets ennuis. Grand, mince, élancé, il était vêtu avec une élégante simplicité et paraissait avoir 10 vingt-cinq ans au plus. Laure, en l'apercevant, comprit enfin le sens et la moralité des fables de Montflanquin. Ce fut pour elle comme un flot de lumière éclairant tout d'un coup les ténèbres du chemin du diable. Gaston n'avait eu qu'à se montrer pour dévoiler Gaspard. Il 15 s'inclina gravement devant la jeune fille, et baisa la main de la marquise avec une tendresse mêlée de respect.
— Gaston, dit la marquise, vous ne comptiez pas trouver, en rentrant, une si jolie fleur épanouie entre vos vieux murs. Remerciez le hasard qui vous a ménagé 20 cette agréable surprise. Mademoiselle Levrault veut bien vous permettre de l'accompagner jusqu'à la Trélade. Si vous voyez M. Levrault, vous lui ferez mes compliments.
Gaston, qui connaissait tout l'orgueil de sa mère, jeta 25 sur elle un regard curieux ; puis, se remettant aussitôt :
— Mademoiselle, je suis à vos ordres. Mon cheval est encore tout sellé et bridé; nous partirons dès que vous le voudrez.
Mademoiselle Levrault fit tous ses efforts pour éparg- 30 ner cette corvée au jeune marquis. Si on l'eût prise
au mot, je crois qu elle eût été un peu désappointée. Heureusement il n'en fut rien, et la marquise insista tellement que Laure dut finir par céder. Gaston, par politesse, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de joindre 5 ses instances à celles de sa mère. Madame de La Rochelandier les accompagna jusqu'au pied du perron, les vit monter à cheval, les suivit des yeux à travers la vallée, et ne rentra qu'après qu'ils eurent disparu dans les profondeurs du sentier. Elle avait, en rentrant, l'air 10 satisfait d'une personne qui n'a pas perdu sa journée. . . .
Veut- on savoir ce qui préoccupait mademoiselle Levrault pendant que Gaston chevauchait près d'elle? Ce n'était ni la bonne mine de ce jeune homme, ni l'élé-
15 gance de sa tournure, ni la tristesse de son regard; c'était son titre de marquis. Elle reconnaissait bien que Gaston était plus jeune, plus beau, mieux tourné que Montflanquin ; mais avant tout Gaston était marquis, Montflanquin n'était que vicomte. Elle se souciait assez
20 peu de la valeur personnelle de son compagnon ; mais il souriait à sa vanité de rentrer à la Trélade avec un marquis. Et puis, quel coup de foudre pour Gaspard ! Elle jouissait par anticipation de sa stupeur et de son dépit. Dérober aux regards de Laure un jeune et beau
25 garçon qui pouvait devenir un jeune et beau mari, Laure n'était pas fille à s'en plaindre ; mais tenir un marquis sous le boisseau, voilà ce que Laure ne pardonnait point. On juge si de pareilles méditations étaient faites pour appeler l'amour. Quant au jeune La Rochelandier,
30 pendant qu'il chevauchait près de Laure dans des sentiers si étroits que parfois son visage était effleuré par le
voile de l'amazone, il songeait malgré lui aux millions de M. Levrault, et, comme Gaston avait l'âme délicate et fière, cette préoccupation aurait suffi pour fermer son cœur à l'amour, si l'amour se fût avisé de rôder autour de son cœur. Tout en souffrant de sa pauvreté, il la 5 respectait et n'eût voulu pour rien au monde l'humilier devant l'opulence. Aussi avait -il pris vis-à-vis de mademoiselle Levrault une attitude froide, compassée, même un peu hautaine. Si elle eût été pauvre comme lui, à coup sûr il eût remarqué sa jolie taille et sa jolie 10 figure : car Laure était vraiment jolie ; mais, tandis qu'elle ne voyait en lui qu'un marquis, il ne voyait en elle que la fille d'un millionnaire. . . .
Après deux heures de marche, ils aperçurent enfin, à travers le feuillage, le toit de la Trélade. 15
— Mademoiselle, dit Gaston, qui ne se sentait pas tourmenté du désir de présenter ses hommages à M. Levrault, voici votre demeure. Ma mission est terminée ; si vous le permettez, je n'irai pas plus loin.
Laure l'entendait autrement. La présence du marquis 20 était nécessaire à l'effet de son entrée; elle voulait, en même temps, que le jeune La Rochelandier emportât chez lui une idée un peu nette du luxe de M. Levrault.
— Mon père ne me pardonnerait pas, lui dit-elle, de vous avoir laissé partir ainsi. Peut-être vous en voudrait- 25 il à vous-même de vous être dérobé à ses remerciements. Je me suis reposée au château de la Rochelandier ; venez, Monsieur, vous reposer au château de la Trélade. Vous n'y retrouverez pas la grâce et l'esprit de madame votre mère, mais mon père sera très heureux 30 de vous connaître et de recevoir de votre bouche les
compliments dont madame la marquise a bien voulu vous charger pour lui.
Gaston ne paraissait pas bien convaincu de la nécessité de complimenter le nouveau seigneur. Laure 5 redoubla d'insistance. Ce petit débat durait encore, quand les deux chevaux s'arrêtèrent devant la grille du château.
A LA façon dont M. Levrault avait insisté pour qu'il restât à la Trélade, le vicomte avait compris qu'il tou-
lo chait au moment décisif. En effet, le grand industriel s'était promis, en se levant, que la journée ne s'achèverait pas sans couronner ses espérances. Il avait résolu, pour précipiter le dénoûment, d'en agir avec Montflanquin comme Mahomet avec la montagne : en d'autres
15 termes, il se disposait à lui jeter adroitement sa fille et ses écus à la tête. Ainsi maître Gaspard en était venu à ses fins. Depuis près de deux mois, il sentait frétiller dans sa nasse les millions de M. Levrault ; mais, au lieu de les saisir avidement et de s'exposer, par trop de
20 hâte, à les voir glisser, comme une anguille, entre ses doigts, il avait préféré attendre, pour plus de sécurité, qu'ils vinssent eux-mêmes et de leur propre mouvement se mettre dans la poêle à frire. Il allait jouir de ce spectacle, unique, je le crois, dans les annales de la pêche.
25 Après s'être assuré que Laure se dirigeait du côté de Clisson et tournait le dos au château de La Rochelandier, le vicomte, plein de sérénité, était allé rejoindre
M. Levrault sous les arbres du parc. M. Levrault avait passé la nuit à combiner les manœuvres qui devaient avoir raison de Gaspard : car le brave homme ne pensait pas pouvoir s'y prendre avec trop d'adresse et d'habileté, tant il craignait que sa proie ne lui échappât. 5 Pour préparer les voies et faire un pont d'or au vicomte, il commença par l'entretenir de ses projets avec une apparente bonhomie. C'était son rêve de marier sa fille en Bretagne, et d'acheter une grande propriété dans les environs de la Trélade. Ce pays lui plaisait. Le mari 10 de Laure devait être de noble race ; quant à la fortune, on l'en tenait quitte, et, si pauvre qu'il fût, si délabré que fût son castel, on se faisait fort de relever ses tours et de reconstituer le fief de ses aïeux. De temps en temps, M. Levrault s'interrompait pour demander l'avis 15 de Montflanquin. — Qu'en dites-vous ? — Que vous en semble ? — Monsieur le vicomte, n'ai-je pas raison ? — M. le vicomte écoutait d'un air distrait, hochait la tête, et répondait à peine; il voulait ménager à ce vainqueur la satisfaction d'enfoncer des portes ouvertes, de 20 foudroyer des bastions démantelés, et de réduire une place sans garnison. Après avoir exposé ses projets, M. Levrault aborda, par une transition ingénieuse, l'avenir et la destinée du vicomte. Il s'étonnait, il ne comprenait pas que l'héritier d'une si grande famille se 25 condamnât, de gaieté de cœur, à l'inaction, à l'obscurité, au lieu de chercher les moyens de rajeunir l'éclat de sa maison. Le vif intérêt, l'affection presque paternelle qu'il portait à Gaspard, l'autorisaient à lui parler avec sévérité. Eh bien ! Gaspard était coupable ; Gaspard, 30 en s'abandonnant lui-même, trahissait du même coup
la mémoire de tous ses ancêtres. Qu'en devaient penser les ombres consternées des Baudouin et des Lusignan ? L'ancien marchand de drap de la rue des Bourdonnais traita toute cette partie de son discours avec une magni- 5 ficence de langage dont je n'essayerai pas de donner une idée; un Rohan ne se fût pas exprimé avec plus d'éloquence sur les devoirs qu'impose un grand nom. M. Levrault s'admirait lui-même, et jouissait de l'attitude affaissée de Gaspard. Gaspard, comme écrasé sous le
10 poids des dures vérités qu'on lui faisait entendre, marchait la tête basse et s'arrêtait de loin en loin pour porter sa main à son front. Par-ci, par-là, le madré compère hasardait bien quelques répliques. Pour irriter l'attaque, il disputait pied à pied le terrain, ne rompait
15 qu'à regret, et reprenait parfois l'avantage qu'il avait perdu. Enfin, il vint un instant où, sûr désormais de son triomphe, M. Levrault s'avança dans la discussion comme un hippopotame à travers les roseaux qu'il broie sur son chemin. Le vicomte fut obligé de confesser
20 humblement sa défaite.
— Vous avez raison. Monsieur, je suis forcé de le reconnaître, s'écria-t-il avec un geste de résignation. A votre voix, la lumière est descendue dans mon esprit : je comprends que j'ai failli à tous mes devoirs. Plût à
25 Dieu que je vous eusse rencontré plus tôt ! Eclairé, dirigé par votre haute intelligence, je n'aurais pas consumé dans l'oisiveté les plus belles années de ma jeunesse. A cette heure, il est trop tard. En me ralliant à la branche cadette, j'ai brûlé mes vaisseaux.
30 Je n'aurais qu'un mot à dire pour attirer sur moi les faveurs de la cour; mais ce mot, je ne le dirai pas.
— Je vous approuve, monsieur le vicomte. Ce n'est pas un Levrault qui vous conseillera une lâcheté. J'apprécie la délicatesse de votre belle âme. Vous ne voulez pas qu'on puisse vous soupçonner de vous être rallié par calcul, dans une arrière-pensée d'intérêt per- 5 sonnel. Vous réservez votre influence pour vos proches, pour vos amis, et ne demandez rien pour vous-même. Un Montflanquin se donne, il ne se vend pas. C'est beau, c'est grand, c'est chevaleresque ; à votre place,
je n'agirais pas autrement. Heureusement, monsieur le 10 vicomte, vous avez un moyen honorable et sûr de restaurer votre maison, et de prendre dans le monde le rang élevé qui vous appartient.
— Ce moyen. Monsieur, quel est-il ? demanda Gaspard avec un sourire d'incrédulité. Vous m'avez fait 15 l'honneur de visiter ma vicomté ; vous savez aussi bien que moi ce que m'ont laissé les révolutions.
— Monsieur le vicomte, repartit M. Levrault d'un ton solennel, le temps n'est plus où la noblesse et la bourgeoisie vivaient entre elles comme chien et chat : 20 passez-moi ces expressions empruntées au vocabulaire des petites gens. Autrefois rivales, la noblesse et la bourgeoisie se sont réconciliées à l'ombre du trône de juillet. Ces deux grandes puissances tendent chaque jour à se rapprocher davantage ; il n'est pas rare de les 25 voir se donner la main, mêler leur sang, confondre leurs intérêts et se prêter un mutuel appui. Un gentilhomme ne croit plus déroger en épousant la fille d'un riche banquier ou d'un grand industriel. Je connais vos sentiments, monsieur le vicomte ; vous n'avez jamais songé à 30 vous élever contre ces alliances qui deviennent de plus
en plus fréquentes, et sont comme un trait d'union entre le passé et l'avenir de notre beau pays.
— En me ralliant à la dynastie de 1830, répliqua Gaspard avec gravité, je crois avoir témoigné hautement
5 quelle est ma façon de penser là-dessus. Pourquoi me suis-je rallié, sinon pour inaugurer ce système de fusion entre la classe bourgeoise et la caste nobiliaire? Il fallait que l'exemple partît de haut ; je me suis offert. J'ai toujours honoré la bourgeoisie. Je n'ai jamais fait
10 mystère des sympathies qu'elle m'inspire : je n'ai pas attendu qu'elle fût au pouvoir pour les manifester. J'estime ses travaux ; je m'incline devant ses vertus. Fille de ses œuvres, c'est elle aujourd'hui qui règne et gouverne ; elle représente les forces vives de la nation ;
15 elle est elle-même une aristocratie dont les titres sont inscrits à chaque page dans le livre d'or de la France.
— Il est bien entendu, ajouta M. Levrault, que nous ne parlons pas ici de cette classe intermédiaire qui tient encore au peuple par ses mœurs et par ses besoins, mais
20 de la haute banque, de la grande industrie, qui représentent seules l'aristocratie nouvelle. Eh bien ! monsieur le vicomte, pourquoi ne chercheriez-vous pas dans les rangs de cette bourgeoisie, à laquelle vous rendez pleinement justice, une alliance qui vous permit de relever et
25 de soutenir l'éclat de votre nom ? Vous ne pouvez pas pleurer éternellement mademoiselle de Chanteplure. . . . Ecoutez donc ce que vous disent par ma voix les Montflanquin, les Baudouin et les Lusignan : Vicomte Gaspard, il faut vous marier.
30 Tout en causant, ils s'étaient dirigés du côté du château et avaient fini par entrer au salon. A ces mots.
— il faut vous marier, — Gaspard se laissa tomber dans un fauteuil et cacha sa tête entre ses mains. Il demeura longtemps ainsi, pendant que M. Levrault, debout, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le contemplait d'un œil victorieux. 5
— Je le tiens ! se disait le grand industriel, ivre de bonheur et d'orgueil. — Il est pris ! se disait Gaspard, qui riait dans sa barbe et pétillait de joie.
— Le ciel m'en est témoin, s'écria le vicomte d'une voix étouffée, jamais l'ambition n'eût triomphé dans 10 mon cœur du souvenir de mademoiselle de Chanteplure. Que me font, à moi, les honneurs, la richesse, la splendeur de ma race, l'éclat de mon blason? Périsse dans
la mémoire des hommes le nom de Montflanquin plutôt que dans la mienne le doux nom de Fernande ! Oui, 15 j'avais juré de lui rester fidèle ; mais, hélas ! le diamant entame le diamant, et l'amour m'a rendu parjure.
Et, comme effrayé de l'aveu qui venait de lui échapper, il colla son front contre le dos du fauteuil où il était assis, afin de dérober son trouble et sa honte aux regards 20 de M. Levrault.
— Eh bien ! monsieur le vicomte, va pour l'amour ! s'écria gaiement le grand manufacturier. Ce n'est pas le premier tour de ce genre qu'aura joué le petit dieu malin. Laure, qui sait son histoire de France sur le 25 bout du doigt, m'a souvent parlé d'un roi que l'amour de sa dame poussa à reconquérir son royaume. Va pour l'amour, monsieur le vicomte ! Pourquoi rougir ? pourquoi baisser les yeux? pourquoi dérober à ma vue ce noble visage? Levez la tête, héroïque jeune homme. 30 Assez longtemps vous avez souffert, assez longtemps
vous avez combattu ; mademoiselle de Chanteplure n'a plus rien à vous demander. Si ses mânes ne sont pas satisfaits, je ne sais pas ce qu'il leur faut. Parlez-moi, complétez l'aveu de votre flamme, confiez à votre vieil 5 ami, à votre vieux Levrault, le nom de la beauté qui a su vous charmer. Quelle qu'elle soit, je réponds de votre bonheur. Quelle famille ne s'empresserait de vous faire place à son foyer ? quelle femme ne serait fière d'avoir dompté un cœur tel que le vôtre? quel lo père ne serait heureux de pouvoir vous nommer son gendre ?
Comment Gaspard eût-il résisté à ces paroles entraînantes ? Il se leva tout d'un jet, comme les diablotins à ressort quand on ouvre la boîte où ils sont comprimés.
15 La félicité des élus rayonnait sur son front; il parut un instant comme transfiguré. Il fit quelques pas vers M. Levrault, qui attachait sur lui un œil fascinateur; sa bouche était prête à laisser échapper le secret de son âme, quand tout à coup la porte du salon s'ouvrit, et
20 Laure entra fièrement, suivie du marquis de La Rochelandier.
A cette brusque apparition, Gaspard comprit que la statue du Commandeur et l'ombre de Banco n'étaient que des jeux d'enfant : il resta foudroyé sur place. De 25 son côté, M. Levrault ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer chez lui un visiteur qui n'était ni le chevalier de Barbanpré ni le comte de Kerlandec.
— Mon père, dit Laure sans avoir l'air de remarquer la présence du vicomte, je vous présente M. le marquis 30 de La Rochelandier, qui a bien voulu m'accompagner usqu'à la Trélade.
Et la jeune fille raconta brièvement comment le hasard Tavait conduite au château du jeune marquis. Gaspard eût été plus à l'aise dans un buisson d'épines ou sur le gril de saint Laurent ; il eût donné ses breloques, sa décoration de l'éperon d'or et jusqu'à la dernière 5 pierre de son château, pour sentir, au péril de sa vie, le parquet du salon s'abîmer sous ses pieds. La confusion, le dépit, la colère, se partageaient son cœur. Qu'on se figure un vautour se disposant à plumer un oiseau, et qui voit un aigle fondre et s'abattre sur sa 10 proie. Quant à M. Levrault, tout entier à ses préoccupations, il ne devinait rien et ne soupçonnait pas qu'il pût y avoir quelque anguille sous roche. L'intrusion d'un marquis à la Trélade n'avait pas changé le cours de ses idées. Il n'avait que faire des La Rochelandier, 15 et s'en tenait à son vicomte, qui suffisait à toutes ses ambitions. Il n'était pas ingrat et ne se flattait pas du fol espoir de rencontrer jamais un gendre plus exquis. Gaspard était le gendre modèle. M. Levrault l'eût fabriqué lui-même qu'il ne l'eût pas fait autrement. 20 Enfin, l'attitude de Gaston ne pouvait raisonnablement prétendre à tourner la tête au grand industriel. Grave et silencieux, froid et sévère, Gaston avait le fier maintien qui sied à la pauvreté vis-à-vis de la richesse. M. Levrault lui trouvait l'air impertinent. 25
— Monsieur le marquis, dit enfin Gaspard, qui sentait la nécessité de faire bonne contenance, j'ignorais que vous fussiez de retour dans vos terres.
Gaston le regarda avec hauteur et ne répondit que par une légère inclination de tête. Il ne convenait pas 30 à ce jeune homme d'accepter un rôle, quel qu'il fût,
dans la comédie qui se jouait à la Trélade. Au bout de quelques instants, il prit congé de M. Levrault et de sa fille, et se retira comme il était entré, sans saluer le vicomte Gaspard de Montflanquin.
5 Débarrassé de la présence de ce visiteur incommode, Gaspard respira plus à l'aise. La courte apparition du marquis, la réserve de ses manières, le piètre effet qu'il avait produit sur M. Levrault, le silence même de la jeune fille, qui s'était abstenue jusque-là de faire la
10 moindre allusion au chemin du diable, avaient à peu près rassuré le vicomte, qui se préparait à reprendre avec son beau-père l'entretien fatalement interrompu au moment le plus intéressant; mais Gaspard ne devait pas en être quitte à si bon marché.
15 — Monsieur le vicomte, dit Laure d'un ton bref qui ne présageait rien de bon, j'ignorais qu'il y eût des La Rochelandier dans notre voisinage ; je l'ignorerais encore à cette heure si le hasard eût imité votre discrétion. Il me semble pourtant que la marquise de La Rochelan-
20 dier et son fils valent bien le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré. Remarquez, monsieur le vicomte, que je ne parle pas de vous.
— Je déclare que ce marquis ne m'a pas charmé du tout, s'écria M. Levrault avec un dédain suprême.
25 Qu'est-ce que c'est que ça, les La Rochelandier ? D'où ça vient-il ? où ça perche-t-il ? C'est la première fois que j'entends parler de ces gens-là.
— Je le répète, répliqua Gaspard affectant une sécurité qui n'était déjà plus dans son cœur, je ne savais
30 pas que les La Rochelandier fussent de retour dans leurs terres.
— C'est bien étrange, monsieur le vicomte, ajouta Laure d'un air distrait, tout en jouant avec sa cravache qu'elle avait encore à la main. Voici près de trois ans que la marquise et son fils sont de retour dans leur domaine : le temps vous aura manqué pour l'apprendre. 5
— Mademoiselle, reprit Gaspard, je croyais, je m'étais laissé dire que la marquise et son fils étaient partis pour Frohsdorf à la fin du dernier hiver. Je dois ajouter que les La Rochelandier appartiennent à une fraction de
la noblesse que j'ai vue longtemps, mais que je ne vois 10 plus.
— Ah ! vous ne voyez plus les La Rochelandier. . . . Je l'aurais deviné, monsieur le vicomte, rien qu'à la façon dont le marquis vous a salué en entrant et en sortant. 15
— Qu'est-ce que tout cela signifie? s'écria M. Levrault, qui ne pouvait comprendre où sa fille voulait en venir. Ce marquis est un malappris qui mériterait une bonne leçon. Ne vous semble-t-il pas, vicomte, qu'il n'a pas eu pour moi tous les égards qui sont dus à 20 mon rang ? Quelle pitié ! Ça fait le fier, et je jurerais que j'ai là, dans ma poche, plus d'argent qu'il n'en faudrait pour acheter ses terres, son château et ses armoiries.
A ces mots, il tira de son gousset une poignée d'or 25 qu'il fit sauter dans le creux de sa large patte. Gaspard se sentait appuyé par M. Levrault, il reprit avec assurance :
— Les La Rochelandier ne me pardonneront jamais d'avoir, en me ralliant au trône de juillet, pacifié la 30 Vendée et ruiné dans l'Ouest les dernières espérances de
la légitimité aux abois. Ils représentent en Bretagne cette noblesse incorrigible qui n'a rien appris ni rien oublié. Infestés de tous les préjugés de leur caste, entichés de leurs titres, ennemis nés de toutes les idées 5 nouvelles, ils regrettent le régime de la féodalité, et rêvent, dans leur château branlant, le rétablissement de la dîme et de la corvée. Parce qu'il leur reste deux ou trois tours éventrées, ils se croient appelés à restaurer la monarchie du droit divin. Ne leur parlez pas de la
10 bourgeoisie, ils la détestent. L'industrie, cette gloire de la France, cette jeune reine du monde, cette puissance des temps modernes, ils la dédaignent, ils la méprisent, ils la traitent du haut en bas. Ils en sont encore à confondre la bourgeoisie avec le peuple, et, à leurs yeux,
15 un grand industriel ne compte pas plus qu'un petit marchand.
— C'est un peu fort ! s'écria M. Levrault.
— Voilà, Monsieur, ce que c'est que les La Rochelandier. Vous venez de voir le marquis. Quelle morgue !
20 quelle insolence ! Pendant le peu de temps qu'a duré sa visite, ce petit hobereau a-t-il paru un seul instant se douter qu'il avait devant lui un des plus illustres représentants de la haute industrie ? J'en souffrais pour vous et pour lui-même. Il est tout jeune ; nous sommes
25 du même âge ; peut-être a-t-il un ou deux ans de moins que moi. Eh bien ! ne dirait-on pas déjà le marquis de Carabas ? Quant à sa mère, c'est la marquise de Pretintaille.
— Monsieur le vicomte, repartit Laure, qui avait 30 écouté tout cela sans sourciller, il faut que la marquise
et son fils aient beaucoup changé depuis que vous
ne les voyez plus. Madame de La Rochelandier m'a semblé la grâce en personne. C'est elle qui est accourue au-devant de moi, c'est elle qui m'a introduite dans son château branlant. Château branlant tant que vous voudrez. Tout ce que je sais, c'est qu'il est debout ; 5 j'en connais plus d'un en Bretagne dont on n'en pourrait dire autant. J'ignore si la marquise est hostile à la bourgeoisie ; ce que je puis affirmer, c'est qu'elle ne m'a parlé de mon père qu'avec considération, de ses travaux qu'avec respect. 10
— C'est bien heureux ! dit M. Levrault en se caressant le menton.
— Enfin, monsieur le vicomte, poursuivit Laure en appuyant sur chaque mot, il n'est pas d'amitié ni d'avances que la marquise ne m'ait faites, avec un charme, 15 un esprit, des manières, dont rien, je dois l'avouer, n'avait pu jusque-là me donner une idée. Quant au jeune marquis, s'il est fier, c'est que sans doute il a ses raisons pour cela. Il ne me déplaît pas qu'un gentilhomme porte haut la tête. 20
— Mademoiselle, répliqua Gaspard avec un fin sourire, la marquise est une bonne mère. Peut-être qu'en cherchant bien, vous finiriez par trouver le secret de ses cajoleries.
— Qu'entendez- vous par là, monsieur le vicomte? 25 riposta Laure d'un ton mutin. Est-ce à dire qu'on ne saurait choyer et fêter en moi que la richesse de mon père? En cherchant le secret des cajoleries de la marquise, peutêtre trouverait-on celui des prévenances dont nous avons été comblés dès le soir de notre arrivée à la Trélade. 30
Ici Gaspard se leva, pâle et froid de colère. Plus
pâle que Gaspard, M. Levrault, muet d'épouvante, regardait tour à tour sa fille et le vicomte, et se demandait s'il n'assistait pas à la ruine de ses espérances. Ce qui le rassurait un peu, c'est qu'il croyait rêver et se 5 croyait le jouet d'un abominable cauchemar.
— Restez donc assis, monsieur le vicomte, reprit Laure d'une voix mielleuse et sans avoir l'air d'y toucher. Je n'ai pas eu, croyez-le bien, l'intention de vous offenser. Je ne vous ai jamais fait l'injure de mettre en doute le
10 désintéressement de votre affection, la loyauté de votre caractère. De grâce, asseyez-vous. Je ne veux pas que nous nous quittions de la sorte. S'il m'est échappé quelque parole étourdie qui ait blessé en vous des susceptibilités légitimes, soyez généreux et pardonnez-moi.
15 — A la bonne heure ! s'écria M. Levrault, que ces derniers mots avaient rappelé à la vie. Mais à qui en as-tu ? quelle mouche te pique ? Donnez-vous la main, mes enfants ; pour Dieu ! laissez là les La Rochelandier. Gaspard lui-même se croyait sauvé. Il prit les doigts
20 de la jeune fille ; mais, comme il allait les porter à ses lèvres :
— Monsieur le vicomte, dît Laure avec un sang-froid impitoyable, si, pour nous égayer un peu, nous parlions du chemin du diable ?
25 Gaspard tressaillit et retira sa main, comme s'il eût senti des griffes s'allonger traîtreusement sous le velours et s'enfoncer brusquement dans sa chair.
— Mademoiselle, dit-il après s'être mordu les lèvres jusqu'au sang, je m'éloigne, je vous laisse à vos nouvelles
30 amitiés. Puissiez-vous ne regretter jamais celle que vous venez de traiter si indignement ! Tel est le dernier vœu
à!un noble et tendre cœur, qui, pour prix de son dévouement, n'aura recueilli que l'ingratitude et l'outrage.
Et il sortit comme un ouragan. Non qu'il abandonnât la partie ; notre ami Gaspard n'était pas homme à lâcher ainsi un million de dot ; mais il sentait qu'au point où 5 les choses en étaient arrivées, il fallait frapper un grand coup. Il ne doutait pas que M. Levrault ne le rappelât ou ne fît courir après lui. Il avait besoin de se recueillir, de reprendre ses sens, et d'aviser aux moyens de réparer le rude échec qu'il venait d'essuyer. 10
Je dois renoncer à peindre la stupeur du grand manufacturier : qu'on se représente la consternation d'un enfant qui, au moment de mettre un grain de sel sur la queue d'un oiseau, le voit s'envoler et se percher sur une branche. Son premier mouvement avait été de 15 courir après Montflanquin ; ses pieds étaient scellés au parquet. Il voulut l'appeler ; une main de fer lui serrait la gorge. Cependant, à demi couchée sur un divan, Laure frappait à petits coups sa jupe d'amazone avec sa cravache, et regardait tranquillement les mouches qui se 20 promenaient sur la corniche du plafond.
— Que la peste étouffe les La Rochelandier ! s'écria enfin M. Levrault passant tout d'un coup de la stupéfaction à la colère et au désespoir. Que s'est-il passé ? que se passe- t-il? où est le vicomte? Malheureux que 25 je suis ! m'être donné tant de peine, avoir tant travaillé, pendant deux mois, à l'unique fin de l'apprivoiser ! Que d'esprit, que d'adresse, pour en arriver là ! J'avais triomphé de tous ses scrupules. Mes bras s'ouvraient pour le recevoir; il allait m'appeler son beau -père. 30 Trois mois encore, et j'étais baron, je siégeais à la
chambre haute. Parle, que t'a-t-il fait, ce modèle de gentilhommerie ? Pour toi, il était prêt à renoncer à la pauvreté qui lui fut toujours chère, au veuvage dans lequel il avait promis de vieillir ; il trahissait mademoi- 5 selle de Chanteplure ; il consentait à t'épouser. Et voilà que, de but en blanc, sans raison, sans motif, tu l'aiguillonnes, tu l'irrites, tu le harcèles, tu lui jettes l'insulte au visage. C'est ainsi que tu reconnais les sacrifices de ce cœur généreux !
10 Quand l'exaspération de M. Levrault se fut un peu calmée, Laure raconta tout au long de quelle façon elle en était venue à suspecter le désintéressement et la bonne foi de Gaspard, comment ses soupçons, vagues d'abord, s'étaient à peu près changés en certitudes. . . .
15 On doit se rappeler qu'elle n'avait jamais éprouvé de bien vives sympathies pour Gaspard; elle avait lutté longtemps contre l'entraînement de son père, et n'avait cédé que de guerre lasse, dans la conviction que Montflanquin était le seul parti que la Bretagne eût à lui offrir.
20 On n'eût pas éveillé sa défiance que l'entrée en scène d'un marquis aurait suffi pour changer brusquement ses dispositions et retourner son cœur comme un gant. Or, ce marquis était des plus charmants, et, s'il n'importait guère à mademoiselle Levrault d'avoir un mari jeune et
25 beau, il lui importait encore moins d'épouser un homme mûr et laid. Avec cet instinct délicat que les femmes ont au plus haut degré, elle avait saisi sur-le-champ quelle distance séparait Montflanquin des La Rochelandier. Elle ne s'était pas trompée un seul instant au
30 bon parfum d'aristocratie répandu dans le gothique manoir où son étoile venait de la conduire. Les
opinions politiques de la marquise et de son fils ne l'inquiétaient aucunement ; elle se souciait médiocrement que son père siégeât à la chambre haute, et se disait avec orgueil que, si elle n'allait à la cour, elle irait chez les duchesses du faubourg Saint-Germain. Elle n'ignorait 5 pas que, depuis 1830, la rue des Bourdonnais était moins loin des Tuileries que du noble faubourg. Tels étaient déjà ses rêves ; mais, quand bien même elle eût senti qu'elle n'avait rien à espérer de ce côté, elle n'en eût pas moins rapporté à la Trélade la ferme résolution 10 de rompre en visière au vicomte. Elle avait, en quelques heures, appris à le connaître. Sans parler de la belle invention de la pastoure et de sa vache, le silence de la marquise et de Gaston en avait dit suffisamment sur Gaspard; ce silence délateur, Laure ne l'avait en- 15 tendu que de reste. Enfin, en observant le jeune La Rochelandier, elle avait compris que Montflanquin n'avait d'un gentilhomme que le nom. La stupeur de Gaspard en apercevant le marquis, l'attitude hautaine et dédaigneuse de Gaston vis-à-vis du vicomte, avaient 20 achevé de lui ouvrir les yeux.
M. Levrault eut beau se débattre et se refuser à rien entendre, Laure parvint à le mater, et s'exprima avec tant de raison, de conviction et d'autorité, qu'elle réussit enfin à lui mettre la puce à l'oreille. 25
— Tout ce que je vous demande, dit-elle après avoir ébranlé sa confiance, c'est d'agir prudemment et de ne rien précipiter. Au lieu de courir après le vicomte, restez tranquillement chez vous. Il reviendra, gardezvous d'en douter. Ce soir ou demain, vous aurez la joie 30 de le voir reparaître. Observez -le, tenez-vous sur vos
gardes, et je réponds qu'avant huit jours vous serez le premier à lui signifier son congé.
Bon gré mal gré, M. Levrault dut se rendre aux conseils de sa fille. Le lecteur n'avait pas attendu jusqu'ici 5 pour deviner que Laure faisait de son père tout ce qu'elle voulait. La journée s'acheva tristement. Le dîner fut lugubre. Le grand fabricant, que n'égayait plus la présence de Gaspard, était d'une humeur de sanglier ; il gronda ses gens à propos de tout, et en mit
10 deux ou trois à la porte. Sa confiance, un instant ébranlée, était, au bout d'une heure, aussi ferme, aussi florissante, aussi robuste que jamais. Il ne comprenait déjà plus que la calomnie eût osé s'attaquer à Montflanquin et ternir ce miroir de la chevalerie. L'espoir
J5 de voir son Gaspard reparaître l'avait soutenu jusqu'à la nuit tombante ; mais les étoiles s'allumèrent au ciel, et, comme Marlborough, Gaspard ne revint pas. L'infortuné Levrault tomba dans une mélancolie sombre. Il allait de chambre en chambre, maudissant les La Rochelandier,
20 et redemandant son vicomte à sa fille, comme le vieil Auguste ses légions à Varus.
Après s'être retourné plus de vingt fois pour voir si M. Levrault ou quelqu'un de ses gens ne le suivait pas, après s'être assis de quart d'heure en quart d'heure le 25 long des haies, afin de donner au grand industriel ou à ses émissaires le temps de l'atteindre, le vicomte était
rentré dans le château de ses ancêtres. En quel état, juste ciel ! On se l'imagine aisément. Galaor eut peine à le reconnaître et trembla pour ses gages. Le château se composait d'un tas de pierres éboulées, au milieu desquelles une aile seule restait encore debout ; les beaux 5 esprits du pays disaient que la maison de Montflanquin ne battait plus que d'une aile. Cette aile obstinée, d'un effet moins rassurant que pittoresque, ne devait pas offrir un abri très sûr lorsqu'il faisait une forte bise. C'était dans cet asile héréditaire que Gaspard venait de loin en 10 loin se reposer des orages de la vie parisienne et se dérober aux importunités de certaines gens. L'intérieur répondait à toutes les idées de luxe et de magnificence qu'éveillait le dehors. Je n'ajouterai rien de plus, par respect pour la mémoire des Baudouin et des Lusignan. 15
Ce fut surtout à l'heure du dîner que le vicomte sentit toute l'horreur de sa position. Depuis près de trois mois, il prenait tous ses repas à la Trélade. Galaor se nourrissait à son propre compte, et n'avait, pour faire bouillir la marmite, que les ressources de son intelligence. 20 Aussi ne vivait-il que de rapines et de pillage. Il rôdait autour des poulaillers, s'introduisait frauduleusement dans les garennes, et tendait des pièges aux lapins. Il n'y avait pas à deux lieues à la ronde une basse-cour où le drôle n'eût fait des siennes. Les œufs étaient à peine 25 pondus qu'ils étaient déjà dans ses poches. Il ne se passait guère de jour sans qu'un fermier des environs n'accusât le renard de lui avoir croqué une oie ou un dindon. Le renard, c'était Galaor qui maraudait pour ses besoins comme Caleb pour l'honneur de son maître. 30 Habitué aux vins fins, aux mets exquis de la Trélade,
hélas ! que devint le vicomte en voyant fumer sur sa table une gibelotte de lapin que le jeune groom avait préparée pour lui-même! C'était tout le dîner de Gaspard, avec un pot de vin du cru et un morceau de 5 fromage de chèvre que l'industrieux enfant avait harponné la veille dans une métairie.
Accoudé sur le bord de la table sans nappe, la tête entre ses mains, le vicomte n'avait pu encore se résigner à fêter la cuisine de Galaor. Il s'abîmait de plus en
10 plus dans l'amertume de ses pensées, quand tout à coup il sentit une main familière qui s'appuyait sur son épaule. Un éclair de joie traversa son cœur : ce ne pouvait être que M. Levrault. Gaspard se leva brusquement, et se trouva nez à nez avec Jolibois.
15 — Eh bien ! monsieur le vicomte, dit gaiement le tabellion venu tout exprès pour veiller au grain, 011 en sommes -nous? Nos affaires avancent - elles ? Palponsnous bientôt les écus du beau-père ?
— Tout est perdu ! répliqua le vicomte s'affaissant 20 sur sa chaise de paille.
— Comment, mille diables ! s'écria maître Jolibois, qui pensait à ses quatre -vingt mille livres. Vous voulez rire, monsieur le vicomte ?
— Jamais je n'en eus moins envie. Tout est perdu, 25 vous dis-je : nous sommes ruinés, volés, pillés comme
au coin d'un bois. Les La Rochelandier ont paru !
Maître Jolibois sauta au plafond, comme si un pétard eût éclaté entre ses jambes.
— Massacre et sang ! reprit le vicomte avec un 30 geste dont rien ne saurait rendre la sauvage énergie.
Avoir employé plus de génie que n'en montra M. de
Talleyrand au congrès de Vienne ; avoir imaginé plus de combinaisons savantes, dépensé plus d'esprit, de patience et d'habileté qu'il n'en faudrait pour escamoter un royaume; n'avoir rien négligé, avoir tout calculé, tout prévu, et pourquoi ? pour échouer au port. Stupide 5 hasard, sois maudit ! Nous triomphions, Jolibois. Je le tenais enfin, ce buffle de Levrault ! je le tenai^s, il était pris. Je l'avais amené à me jeter sa fille et ses millions à la tête. Le tour était joué. Sa face rayonnait de bêtise et de joie; ses bras s'ouvraient; il allait m'appeler son 10 gendre . . .
— Eh bien ! monsieur le vicomte ?
— Eh bien ! Jolibois, c'est à ce moment que sa fille est entrée, traînant après elle ce faquin de La Rochelandier. 15
— Mais, s'écria Jolibois frappant du pied le parquet vermoulu, vous n'avez donc pas tenu compte de mes recommandations ?
— Allons donc! s'écria Gaspard; me prenez -vous pour un enfant ? Aujourd'hui, ce matin, voilà quelques 20 heures, le père et la fille, après trois mois de séjour à la Trélade, ne se doutaient pas encore qu'il y eût des La Rochelandier sous le ciel. Pour les éloigner du château, que j'aurais voulu pouvoir entourer de pièges à loup, j'avais fait tout ce qu'il est humainement possible de 25 faire : j'avais fait des légendes. Vaine précaution, Jolibois ! Il a fallu que cette petite sotte de Laure allât caracoler sous les fenêtres de La Rochelandier, et
la damnée marquise, qui, je le jurerais, se tenait depuis trois mois à la croisée comme une araignée qui guette 30 une mouche, s'est précipitée sur sa proie.
— C'est grave, monsieur le vicomte : la marquise aura parlé de vous.
— Et vous jugez si elle m'aura ménagé. Dieu merci, il n'y a rien à dire contre moi. Je n'ai point
5 démenti ma race, j'ai gardé pur le nom de mes aïeux; mais de tout temps les La Rochelandier se sont montrés hostiles à ma maison. Ce n'est pas en me ralliant au trône de juillet que j'ai pu me les concilier. Enfin la marquise a trop d'intérêt à me perdre dans l'esprit des lo Levrault pour qu'elle s'amuse à leur chanter mes louanges.
— C'est très grave, monsieur le vicomte, répéta maître Jolibois en hochant la tête.
— S'il ne s'agissait que de moi, ajouta Gaspard, j'en prendrais aisément mon parti. Je me suis jeté dans cette
15 affaire uniquement à cause de vous, mon cher monsieur Jolibois. Je n'ai travaillé que pour vous. Sachez bien qu'en vue de moi-même, je n'aurais jamais abaissé la dignité de mon caractère jusqu'à courir après la fille et les millions d'un ancien marchand de drap. L'amitié que
20 je vous porte, la reconnaissance que je vous ai vouée, ont pu seules m'y décider. Ce qui me désole à cette heure, c'est de penser que vous allez attendre encore quelque temps le remboursement de la somme que je vous dois.
— Est-ce que, par hasard, monsieur le vicomte, vous 25 me feriez l'injure de croire qu'en vous poussant dans
cette entreprise, j'ai songé un seul instant à moi ? Estce que vous suspecteriez la sincérité de mon dévouement au point de supposer qu'en vous offrant une occasion de rétablir votre fortune, je ne cherchais que celle de rentrer 30 dans mes fonds ?
— Je le dis hautement, s'écria le vicomte en relevant
la tête, ce qui importe à un Montflanquin, ce n'est pas la richesse, c'est un blason sans tache. Pour vous, pour vous seul, Jolibois, j'ai pu consentir à m'humilier devant l'opulence.
— Je n'ai pas d'armoiries, mais j'ai des panonceaux ! 5 s'écria maître Jolibois avec fierté, et je tiens autant à les garder sans tache au-dessus de ma porte que vous, monsieur le vicomte, à préserver votre blason de toute souillure. En vous dénonçant les millions de M. Levrault, je n'étais préoccupé que de vous, de l'avenir de 10 votre maison. J'ai eu l'honneur de vous l'écrire : servir sans arrière -pensée les personnes que j'estime et que j'aime fut toujours ma plus douce loi.
— Voilà bien quelques années que je suis votre débiteur, reprit Gaspard sur un ton moins haut. 15
— De grâce, monsieur le vicomte, ne parlons pas de cette misère. De quoi s'agit -il en réalité? D'une somme de quatre -vingt mille francs dont vous avez négligé, depuis dix ans, de servir les intérêts. Si vous l'exigez, ajoutons -y, pour règlement de tout compte 20 jusqu'à ce jour, les petites avances que je vous ai faites
et qui vous ont* permis de vous présenter avec avantage à la Trélade. Il n'y a rien dans tout cela qui doive troubler votre sommeil. Si dans ces derniers temps vous avez été un peu tracassé à cause des quatre-vingt 25 mille francs, ce n'est pas à moi qu'il faut vous en prendre, mais à la succession de mon père.
— Ainsi, mon bon, mon cher Jolibois, vous voudrez bien attendre encore quelques semaines. Peut-être la fortune, acharnée après moi, se lassera-t-elle enfin de me 30 poursuivre.
— A moins que vous ne vouliez m'offenser et me mettre à la porte, monsieur le vicomte, nous ne parlerons plus de cela. Vous ne m'avez pas raconté ce qui s'est passé à la Trélade, après le retour de la petite ?
5 Gaspard dit tout comme à un médecin ou à un confesseur, sans omettre le moindre détail.
— Eh ! vive Dieu ! s'écria Jolibois, les choses sont moins désespérées que je ne l'avais cru d'abord. Tout n'est pas perdu, monsieur le vicomte. Nous avons
lo contre nous la fille, mais nous avons pour nous le père.
— Ce que vous me dites là, mon pauvre Jolibois, je me le disais à moi-même en quittant la Trélade. Vous me connaissez, vous savez si je suis homme à me laisser
15 abattre par une chiquenaude. Je comptais sur les inspirations de mon génie. Il me semblait impossible que M. Levrault ne courût pas ou ne fît pas courir après moi. Je me voyais déjà ramené en triomphe. Hélas ! tout m'a manqué. Levrault est resté au gîte, et mon esprit,
20 si fertile en ressources, ne m'a rien suggéré. Jolibois, mon étoile a pâli ; les La Rochelandier l'emportent.
— Pas encore, monsieur le vicomte, pas encore. S'ils doivent l'emporter, à la grâce de Dieu ! Mais nous aurons l'honneur de leur disputer la partie. Nous ne
25 tomberons pas sans gloire, nous ne rendrons pas les armes avant d'avoir combattu. Allons, relevez -vous. Bon courage et bonne espérance ! Les destins sont changeants. Nous avons eu aujourd'hui notre défaite de Waterloo, peut-être aurons-nous demain notre victoire
30 d'Austerlitz.
— Jolibois, noble ami, s'écria Gaspard, dont la figure
brumeuse venait de s'éclairer comme par enchantement, verriez-vous un moyen de rentrer dans votre argent ?
— Je vois un moyen de rajeunir l'éclat du nom de Montflanquin ! s'écria Jolibois avec le ton inspiré d'un prophète. 5
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent quelque temps embrassés.
— Dites! parlez! Ce moyen, quel est -il? demanda Gaspard avec avidité.
— Nous en causerons au dessert. Ah ça ! monsieur 10 le vicomte, ajouta maître Jolibois en promenant un regard inquiet sur la table, est-ce que c'est là tout votre dîner ?
Comme le vicomte baissait les yeux et ne répondait pas : 1 5
— Il ne sera pas dit, s'écria le notaire avec emphase, que j'ai vu le dernier héritier d'une famille autrefois puissante dîner, dans le château de ses pères, d'une gibelotte de lapin. Galaor, ajouta-t-il à voix basse, enfourche mon cheval, cours à Clisson, et rapporte-nous 20 de quoi boire et manger convenablement. Va, mon fils, c'est moi qui régale.
Et il lui ghssa dans la main quelques pièces blanches.
Une heure après, Galaor était de retour et vidait sur la table deux énormes sacoches dont la vue acheva de 25 ragaillardir le vicomte. Le repas fut joyeux. Les deux convives mangèrent et burent comme quatre. La confiance de Jolibois était passée dans le cœur de Gaspard. M. Levrault fit tous les frais de l'entretien ; on pense si les deux bons apôtres s'amusèrent à ses dépens. Ils s'en 30 donnèrent à cœur joie et se le renvoyèrent comme une
balle ou comme un volant. Si M. Levrault se fût trouvé caché dans un coin, il eût été satisfait, j'imagine. Au dessert, ainsi qu'il l'avait promis, maître Jolibois exposa le plan de la bataille qu'il se proposait de livrer le len-
5 demain. Il s'agissait d'arrêter les progrès des La Rochelandier et d'emporter la position par un coup d'audace. Il était permis de supposer que Laure n'avait rien négligé pour donner l'éveil à son père. Jolibois devait s'emparer du grand industriel ; il se chargeait de perdre
10 la marquise et son fils dans son esprit, de relever le vicomte, de le mettre plus haut que jamais. Pendant ce temps, Gaspard se jetterait aux genoux de Laure, et justifierait, par l'excès même de son amour, toutes les manœuvres qu'il avait employées pour l'éloigner des La
15 Rochelandier. Maître Jolibois fondait les plus grandes espérances sur une belle scène de passion, bien conduite et chauffée à point. Le vicomte prit l'engagement d'être brûlant, irrésistible.
Gaspard, qui connaissait les devoirs de l'hospitalité,
20 avait offert à JoHbois de passer la nuit au château. Comme il tombait une pluie fine, le notaire avait accepté cette offre hospitalière. La soirée était avancée, mais pas assez pour que nos deux amis pussent déjà songer à se mettre au lit. Pour tuer le temps jusqu'à minuit,
25 Gaspard proposa à Jolibois une partie de lansquenet.
— Et des cartes ? dit Jolibois.
— Galaor, dit le vicomte, fouille dans les poches de mon vieil habit.
Cinq minutes après, à la stupéfaction de Jolibois, 30 Galaor déposa sur la table un énorme paquet de cartes.
— Et de l'argent ? dit Jolibois.
— Il est vrai, dit le vicomte, que je n'ai pas encore touché mes derniers fermages ; mais, grâce à vous, il reste encore quelques écus dans mon escarcelle.
Ils jouaient encore à deux heures du matin, et maître Jolibois avait perdu une somme assez ronde. 5
Après avoir déjeuné des débris du festin de la veille, Étienne Jolibois et Gaspard partirent en même temps pour la Trélade, Gaspard à pied, Jolibois à cheval, afin d'arriver le premier, comme ils en étaient convenus. Le tabellion s'avançait au trot de sa bête et repassait 10 dans son esprit la harangue qu'il allait débiter à M. Levrault. Il n'était plus qu'à deux ou trois portées de fusil de la demeure du grand industriel, quand tout d'un coup sa figure prit une expression étrange.
Une idée diabolique venait de traverser la tête de 15 maître Jolibois.
MaÎTRE Jolibois n'avait déjà plus, en se levant, l'ardeur qui l'animait la veille. Le sommeil et la réflexion avaient mis de l'eau dans son vin. Tant qu'on a vingtquatre heures devant soi, il n'est pas de démarche si 20 périlleuse ou si délicate qui ne semble facile et dont le succès ne paraisse certain. On ne doute de rien ; on est plein de sécurité. L'esprit abonde en ressources irrésistibles ; on a sous la main mille combinaisons plus ingénieuses les unes que les autres, et dont une seule 25 suffirait pour triompher de tous les obstacles. Tout doit
aller comme sur des roulettes ; pour réussir, on n'aura qu'à se présenter. Cependant, à mesure que le temps s'écoule et que le moment d'agir approche, les difficultés de l'entreprise se dégagent du brouillard qui les dérobait 5 à nos yeux. On se trouble, on hésite, et, lorsque enfin l'heure a sonné, il se trouve que les combinaisons dont on attendait des merveilles n'ont pas le sens commun, on découvre avec stupeur que les troupes sur lesquelles on comptait le plus se sont changées en soldats de
10 plomb. C'est là du moins ce qui était arrivé pour maître Jolibois. Il était parti pour la Trélade, décidé à pousser jusqu'au bout l'aventure, mais moins rassuré que jamais sur le remboursement de ses quatre -vingt mille livres. Toutefois, il avait caché ses appréhensions à
15 Gaspard, dans la crainte de le décourager et de paralyser ses moyens. En partant, il lui restait encore un peu d'espoir ; mais une fois seul, au milieu des campagnes, face à face avec la réalité, il s'était senti pris d'une subite défaillance. Qu'allait-il tenter? qu'allait-il faire, sinon
20 barboter et se noyer dans la vase avec Montflanquin ? Tout est perdu, se disait-il en laissant flotter la bride sur le cou de sa monture ; tout est perdu, et ce drôle avait raison hier soir; son étoile a pâli, les La Rochelandier l'emportent. De quelque côté que maître Jolibois
2.5 envisageât la situation, il la jugeait désespérée, et ne comprenait même pas comment il avait pu la juger autrement. La marquise était une fine mouche, Laure n'était point une sotte, et, en admettant que M. Levrault tînt encore pour le vicomte, on ne pouvait raisonnable-
30 ment supposer, au point où en étaient les choses, que sa défiance ne fût point éveillée, et qu'il consentît à
l'accepter pour gendre, les yeux fermés, comme par le passé. Or, le vicomte était une de ces vertus qui ne supportent pas l'examen. D'une autre part, maître Jolibois reconnaissait en toute humilité que si la défiance de M. Levrault était éveillée au sujet de Gaspard, elle 5 devait l'être aussi passablement au sujet de l'homme qui avait introduit à la Trelade ce modèle des preux, cette perle de la chevalerie. De quel front aborderait-il le grand industriel et sa fille? Que répondrait-il, tôt ou tard, aux reproches sanglants qu'on était en droit de lui 10 adresser? Il était impossible que d'un jour à l'autre la vérité ne se découvrît pas. Les échafaudages de mensonges ressemblent aux murs de clôture : la première pierre qui tombe entraîne toutes les autres. Jolibois ne se dissimulait pas qu'il avait joué dans tout ceci un rôle dont 15 il s'était promis moins de gloire que de profit, et qui allait lui rapporter autant de profit que de gloire. Ainsi, à quelque point de vue qu'il se plaçât, Étienne Jolibois n'apercevait que ruine, désastre, humiliations. Abandonner la partie, il ne pouvait s'y résigner. Il pensait à 20 ses quatre-vingt mille francs, aux avances de fonds qu'il avait faites pour radouber Galaor et son maître, au dîner qu'il avait payé la veille, aux cent écus que l'enragé vicomte, sous prétexte de tuer le temps, lui avait gagnés au lansquenet ; pour supplément de calamité, il pensait 25 aussi à la clientèle de M. Levrault, qu'il sentait près de lui échapper, et il se demandait avec rage si décidément il serait le niais de la farce, le Géronte de la comédie, le Cassandre de la pantalonnade. Qu'imaginer? Il se rongeait les poings. Pour une idée, il eût donné ses 30 panonceaux^ ses clients et son étude. Il n'était plus
qu'à quelques pas de la Trélade, il voyait les ardoises du toit briller au soleil à travers le feuillage ; il entendait les aboiements des chiens, les hennissements des chevaux, et le malheureux n'avait rien trouvé, quand 5 tout à coup son front s'illumina, et, se dressant fièrement sur ses étriers, du haut de la colline qu'il se préparait à descendre, maître Jolibois jeta à la Trélade un geste de défi.
Étienne Jolibois était dans la position d'un homme
10 qui, n'ayant plus rien à perdre, peut tout oser impunément. Quand il en est là, un grand cœur ne prend conseil que de son désespoir ; la prudence est hors de saison, l'audace seule a chance de succès. Si nous devons tomber, arrangeons -nous pour que ce soit de haut ; si nous
15 sommes foudroyés, que ce soit comme les Titans, pour avoir voulu escalader le ciel. C'est mon avis, c'était celui de Jolibois. Eh bien ! au lieu de s'associer à la fortune d'un aigrefin et de s'essouffler à courir après une misérable centaine de mille livres qu'il ne comptait plus
20 rattraper, pourquoi ne chercherait-il pas à se rendre maître, par un coup de main, du champ de bataille où venaient de se rencontrer les La Rochelandier et le vicomte? Au lieu de travailler à relever un drapeau déshonoré, pourquoi n'essayerait - il pas de planter
25 vaillamment le sien sur le coffre-fort de M. Levrault ? Pourquoi n'arriverait-il pas, comme le troisième larron de la fable, juste à point pour emmener par le licol l'Aliboron de la haute industrie ? Une fois déjà il avait rôdé autour des millions du grand manufacturier, mais
30 ce n'avait été qu'un assaut timide et discret. Cette fois, il s'agissait d'un siège en règle ; et d'ailleurs, échec pour
échec, mieux valait succomber, en succombant pour sa propre cause, que de partager la défaite et la honte d'un Montflanquin. En moins d'un quart d'heure, il eut improvisé le plan de campagne le plus formidable qu'eût jamais conçu général d'armée en déroute. Il mettait 5 son honneur à couvert, il acquérait des titres sérieux à la gratitude de M. Levrault et de sa fille, il les forçait de reconnaître que les Levrault n'avaient pas un ami plus chaud, plus empressé, plus dévoué que lui sur la terre. Qui pouvait prévoir où s'arrêterait la reconnaissance du 10 grand industriel ? Dans tous les cas, Jolibois échappait à tout soupçon de complicité avec Gaspard, et s'il ne happait pas les millions, il s'assurait à tout jamais l'estime, c'est-à-dire la clientèle du millionnaire. Exalté par l'ivresse qui accompagne les résolutions extrêmes, tout 15 émoustillé, tout léger, tout joyeux de ne plus se sentir à la suite de l'ami Gaspard et de n'avoir désormais à manœuvrer que pour son propre compte, il piqua des deux, coupa l'air avec sa cravache et s'avança résolûment sur la Trélade. Montjoie et saint Denis ! A son tour, 20 il entrait en lice, non plus comme un varlet, mais le casque en tête et la lance au poing. Il allait donner le coup de grâce au vicomte, se mesurer avec les La Rochelandier, disputer à une aristocratie avide et rapace les écus du grand fabricant. 25
Pendant que Jolibois marchait en conquérant sur la Trélade, M. Levrault était en proie à de cruelles perplexités.
Bien résolu cette fois à tenir tête à sa fille, il allait s'échapper pour courir à la vicomté, quand un pas brusque et précipité ébranla l'escalier qui conduisait à 30 son appartement.
— C'est lui I le voici ! s'écria M. Levrault, tombant en arrêt, et déjà prêt à ressaisir sa proie.
Cependant, au bruit des pas qui se rapprochaient de plus en plus se mêlait une voix brisée, haletante, qu'il 5 cherchait vainement à reconnaître. — Où est M. Levrault? criait cette voix, qui n'était pas celle de Gaspard ; où se tient-il ? — Qu'on me mène à lui ! — Il faut que je le voie, il faut que je lui parle ! — Les moments sont précieux 3 il n'y a pas une minute à perdre ! M. Levrault pensa que
10 le feu était à la Trélade. Il se jeta tout effaré dehors de sa chambre et failUt être renversé par maître Jolibois.
Etait-ce Jolibois, notre Jolibois, celui que nous avons laissé, voilà tout au plus un quart d'heure, dans le sentier de la Trélade ? Jolibois était méconnaissable. A quels
15 exercices, à quelle gymnastique effrénée avait-il dû se livrer pour en arriver à un changement si brusque et si complet? A voir ses bottes poudreuses, son pantalon taché de boue, sa cravate dénouée, tous ses vêtements en désordre, on eût dit qu'il venait de faire deux cents
20 lieues à franc étrier. Son visage s'harmonisait avec son costume. Tous les vents déchaînés se fussent disputé sa chevelure qu'elle n'eût pas été plus violemment ébouriffée. Sa barbe rappelait le poil hérissé de Calchas. Il y avait dans ses yeux, dans sa physionomie,
25 dans tous ses mouvements, je ne sais quoi d'étrange qui frappait M. Levrault d'étonnement et presque d'épouvante.
— Rien n'est-il fait ? rien n'est-il conclu ? arrivé-je à temps ? s'écria Jolibois coup sur coup, d'un air égaré, en
30 se précipitant comme une trombe dans l'appartement. S'il est trop tard, malédiction sur moi ! Çest moi,
Monsieur, qui vous aurai perdu ; c'est moi qui vous aurai poussé dans Tabîme !
— Dans l'abîme ! s'écria M. Levrault pâlissant ; dans l'abîme ! répéta-t-il en promenant autour de lui un oeil inquiet. Qu'entendez-vous par là ? Dans quel abîme m'avez-vous poussé ? Les chouans se remuent-ils ? Estil question d'attaquer la Trélade? Je croyais que le vicomte, en se ralliant au trône de juillet, avait mis fin aux discordes civiles.
— Dites, Monsieur, parlez, reprit Jolibois ne se possédant plus : rien n'est-il fait ? rien n'est-il conclu ? Ne me laissez pas dans cette horrible incertitude ; prenez pitié de mes angoisses !
— Avez-vous juré de me rendre fou? s'écria M, Levrault, qui, en observant les traits bouleversés du tabellion, sentait redoubler sa terreur. A qui en avezvous ? qu'y a-t-il ? que se passe-t-il ? Comment prendraije pitié de vos angoisses si vous ne commencez par prendre pitié des miennes ? Si vous ne me dites rien, que voulez-vous que je vous dise ?
— C'est juste, repartit Jolibois en se frappant le front. La tête n'y est plus ; on la perdrait à moins. Pardonnez, Monsieur, au trouble qui m'agite. Je viens de Nantes. Pour vous sauver, s'il en est encore temps, j'ai fait huit lieues en cinq quarts d'heure. Mon cheval est tombé de fatigue à la grille, de votre château ; je doute qu'il se relève. Noble animal ! au train dont il allait, il semblait deviner qu'il s'agissait de votre salut, de 'ui de votre aimable fille.
— Au fait, Jolibois, au fait ! Vous me tenez sur des charbons ardents. J'ai dix chevaux dans mes écuries :
si le vôtre ne se relève pas, on le remplacera. On ne perd jamais rien à servir les Levrault. Expliquez-vous. Soyez clair, soyez bref. De quel danger sommes-nous menacés ?
5 — Dans un instant, Monsieur, dans un instant. Que je sache d'abord si j'arrive assez tôt pour vous tirer du gouffre où je vous ai plongé. Le contrat est signé. Qui m'eût dit, hélas ! qu'un autre que Jolibois ... ? Je me tais, j'ai perdu le droit de me plaindre. Le contrat est
10 signé, mais il ne peut avoir de valeur qu'après la célébration du mariage. Eh bien ! ajouta Jolibois d'une voix hésitante, en attachant sur M. Levrault un regard où se révélait toute l'anxiété de son âme, eh bien ! Monsieur, tout est-il fini? Le destin a-t-il prononcé?
15 Sommes-nous aux prises avec l'irréparable? Suis-je condamné à traîner avec moi un remords éternel ? Répondez, dût votre réponse me frapper comme un coup de foudre : le mariage est-il célébré ?
— Quel mariage ? demanda M. Levrault de l'air d'un 20 homme qui, au lieu d'un pavé qu'il s'attendait à recevoir,
sent une bulle de savon s'abattre et crever sur son nez.
— Mais, Monsieur, répondit Jolibois non sans quelque surprise, le seul mariage dont il soit question à cette
25 heure dans toute la Bretagne : celui de votre fille et du
vicomte Gaspard de Montflanquin.
Après ce qui s'était passé la veille, dans la position
délicate où se trouvait M. Levrault vis-à-vis du vicomte,
les dernières paroles de maître Jolibois ressemblaient 30 si bien à une raillerie, que le grand industriel put un
instant se croire persiflé. Pour toute réponse, il leva les
épaules, enfonça ses mains dans les poches de sa robe de chambre, et se mit à tourner en silence autour de l'appartement, comme un ours mal léché.
— Ainsi, Monsieur, dit maître Jolibois, dont la figure s'éclairait peu à peu, le mariage n'est pas célébré ? 5 Ainsi, mademoiselle votre fille n'est pas encore unie au vicomte de Montflanquin par des liens indissolubles, par un serment irrévocable ?
— Eh non ! mon cher, eh non ! s'écria M. Levrault avec humeur, le mariage n'est pas célébré. D'où venez- 10 vous ? d'oii sortez-vous ? qui vous a conté ces sornettes ? Laissons cela, je vous prie. Ce n'est pas la peine de tant insister là-dessus.
— O le meilleur des hommes ! ô trois fois noble cœur ! s'écria maître Jolibois avec une émotion si bien 15 jouée, que M. Levrault, tout attendri sans savoir pourquoi, se sentit près de fondre en larmes. Il est sans défiance, il ne soupçonne rien. Avec le génie des affaires, c'est la candeur et la naïveté d'un enfant. Il s'avance en souriant à travers les embûches ; il joue sur 20 les bords du cratère qui s'ouvre pour le dévorer. On rencontre ainsi quelques êtres privilégiés, pareils à la fontaine d'Aréthuse ; ils se mêlent aux flots bourbeux du monde sans altérer le cristal de leur âme. Malheureux ! ajouta-t-il d'une voix éclatante en saisissant brusquement 25 le bras du grand manufacturier, savez-vous ce que c'est que le vicomte Gaspard de Montflanquin ? dites, le savez-vous ?
Ce fut un coup de tonnerre déchirant un ciel d'azur. A cette question formidable, M. Levrault pâlit et fris- 30 sonna. Blême, les yeux hagards, palpitant comme un
passereau entre les serres d'un oiseau de proie, il regardait maître Jolibois, qui lui brisait le bras dans une main d'acier. En ce moment suprême, Étienne Jolibois avait dans son attitude quelque chose de froid et de 5 terrible qui rappelait Bertram, le mystérieux compagnon de Robert-le-Diable. Il y eut quelques secondes de ce silence imposant qui précède les révélations solennelles. Jolibois le rompit le premier.
— Ah ! s'écria-t-il en marchant à grands pas dans la
10 chambre, il n'est pas sorti de ma bouche un seul mot qui ne fût pour vous une énigme ! Ah ! vous ignorez encore ce qui m'amène ! Ah ! mariés ou non mariés, cela doit m'être indifférent ! Ah ! vous ne comprenez rien ! Eh bien ! Monsieur, vous allez tout comprendre.
15 Et là-dessus, sans autre préambule, d'une voix brève, mordante, incisive, maître Jolibois raconta tout ce que le lecteur, plus clairvoyant que M. Levrault, a depuis longtemps deviné. Jolibois déshabilla Gaspard et le mit à nu. Il déchira la trame qu'il avait aidé à tisser ;
20 il abattit l'échafaudage qu'il avait aidé à construire. Chacune de ses phrases tombait comme un coup de massue îsur les illusions du grand industriel, qui voyait son vicomte s'écrouler pièce à pièce, s'en aller morceau par morceau. Montflanquin était d'une ancienne
25 noblesse de la Bretagne ; mais il avait traîné son blason dans la boue de tous les ruisseaux. Après avoir mangé son patrimoine, il avait trafiqué de son nom et s'était rallié au trône de juillet ; mais le roi, la reine, les princes, les princesses, n'avaient pas tardé à lui tourner le dos.
30 Criblé de dettes, n'ayant ni sou ni maille, de trop bonne maison pour se résigner au travail, il vivait à Paris de la
bouillotte et du lansquenet. Quant à mademoiselle de Chanteplure, elle avait passé si rapidement sur la terre, que personne ne se souvenait de l'avoir seulement entrevue. Préparé depuis la veille à ces étranges confidences, M. Levrault sentait, à chaque mot de Jolibois, 5 des écailles tomber de ses yeux. Au bout d'un quart d'heure il ne restait plus rien de son vicomte.
— Le misérable ! ajouta Jolibois quand il eut tout dit, il avait fait de moi sa dupe et son complice. Ce matin encore, voilà quelques heures, j'étais comme vous, sans 10 défiance. Je ne soupçonnais rien. Je m'étais laissé dire, une semaine auparavant, que le vicomte allait épouser votre fille ; on m'avait affirmé que le contrat était signé : je m'en réjouissais. Je m'étonnais un peu,
je l'avoue, de n'avoir pas été choisi pour rédiger le 15 contrat. Je m'étais bercé de l'espoir de devenir un jour le notaire de votre famille ; mais Jolibois n'est pas égoïste, je ne songeais qu'à votre bonheur, je m'applaudissais d'avoir servi de lien entre la maison des Levrault et la maison de Montflanquin, quand ce matin, au saut du 20 lit, un des premiers magistrats de la ville est venu m'apprendre tout ce que je viens de vous révéler. Enfer et damnation ! comprenez-vous mon épouvante ? comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai crevé mon cheval, pourquoi je suis tombé chez vous comme une bombe ? 25 Comprenez-vous enfin qu'il s'agissait de mon honneur et de votre salut ?
— Il faut convenir, s'écria M. Levrault, que ce vicomte est un effronté coquin. Je n'avais pas attendu jusqu'ici pour savoir à quoi m'en tenir sur sa valeur réelle. 30 Je ne l'avais pas vu trois fois que déjà je trouvais en lui
quelque chose de louche. Je m'étais dit tout de suite : Ce n'est pas là un vrai gentilhomme. Croyez bien, Jolibois, que jamais je n'aurais consenti à lui donner ma fille en mariage; mais, je l'avoue, j'étais loin de 5 m'attendre à tant d'audace et de perversité.
— Vous avez, Monsieur, non loin de votre porte, reprit Jolibois en hochant la tête, certain château dont je vous engage aussi à vous défier, à moins qu'il ne vous plaise de tomber de Charybde en Scylla, et de
10 sortir d'un guêpier pour vous fourrer dans un nid de vipères.
— De quel château voulez-vous parler ? demanda le grand industriel.
— Du château de La Rochelandier. Il y a là, je vous 15 en avertis, une marquise plus dangereuse encore pour
vous que le vicomte. Si je ne vous ai pas crié gare ! quand vous êtes venu vous établir à la Trélade, c'est que je la croyais absente du pays. Je vous le répète. Monsieur, défiez-vous du château de La Rochelandier.
20 La marquise s'est posée en Bretagne comme la Jeanne d'Arc de la légitimité. Vous êtes influent, vous êtes opulent, vous occupez un rang élevé dans le monde. La marquise ne négligera rien pour vous amener doucement à mettre vos millions au service de son fils et de son
25 parti.
— Ah çà ! s'écria M. Levrault, c'est donc un coupegorge, cette Bretagne qu'on m'avait représentée pourtant comme la terre classique de l'honneur et de la loyauté ?
■ — Que vous dirai-je. Monsieur ? Vous vouliez frayer 30 avec la noblesse, vous êtes servi à souhait. Le vicomte Gaspard de Montflanquin vous a fait et vous fait encore
une cour assidue et désintéressée. Vous recevez à votre table somptueuse le chevalier de Barbanpré, qui ne comprend pas qu'Ésaû ait vendu son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, mais qui vendrait son âme pour une poularde truffée. Vous promenez dans votre calèche 5 le comte de Kerlandec, gentilhomme pur sang, à qui Gaspard doit quinze raille francs, et qui compte, pour rentrer dans ses fonds, sur la dot de mademoiselle Laure. Enfin, voici venir la marquise de La Rochelandier, plus fourbe, plus rusée, plus avide que tous les 10 autres. Ainsi, vous les verrez tous s'abattre autour de votre richesse comme une troupe de phalènes autour du globe d'une lampe. C'était votre rêve. Monsieur, de nouer des relations avec l'aristocratie ; vous devez être satisfait. Quand vous m'avez confié vos projets et vos 15 espérances, je me suis tu, j'ai respecté vos illusions. Mes opinions politiques vous étaient connues ; vous n'auriez pas manqué de suspecter mon impartialité. Ah ! si j'eusse osé parler . . .
— Voyons, qu'auriez-vous dit, maître Jolibois ? de- 20 manda M. Levrault en le frappant sur l'épaule.
— Ce que j'aurais dit ? s'écria le notaire avec feu ; j'aurais dit : Monsieur Levrault, vous, l'honneur et la gloire de l'industrie française, quand un homme de votre valeur s'allie à la noblesse, il ne s'élève pas, il descend ; 25 il n'usurpe pas, il abdique. J'aurais dit aussi : Le temps approche où de grands événements vont s'accomplir. Ce n'est pas en s'appuyant sur le bras caduc et décrépit de sa sœur aînée que l'aristocratie nouvelle peut se flatter de tenir tête aux orages qui vont l'assaillir. 30
— Quels orages? demanda M. Levrault d'un air étonné.
— Quels orages, Monsieur ? vous me le demandez ! s'écria Jolibois. Ne voyez-vous pas l'horizon se charger de nuages? ne sentez -vous pas le sol tressaillir et trembler sous vos pieds ? La France s'agite, le monde
5 est dans l'attente.
— Que voulez-vous dire, maître Jolibois ? Jamais la France ne fut si heureuse, jamais l'industrie ne fut si prospère. La bourgeoisie est au pouvoir, que peut-elle souhaiter de mieux ?
10 — Et le peuple, Monsieur ? demanda maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine ; le comptez-vous pour rien ?
— Le peuple ! répliqua M. Levrault ; que lui manque-t-il ? N'ai-je pas gagné trois millions ? Qu'est-
1 5 ce qui l'empêche d'en faire autant ?
— Je vous le dis. Monsieur, reprit bravement maître Jolibois, de grands événements se préparent. Le peuple est aujourd'hui derrière la bourgeoisie comme autrefois la bourgeoisie était derrière la noblesse. La bourgeoisie
20 a tué la noblesse : le peuple tuera la bourgeoisie.
— Allons donc! s'écria M. Levrault; mon journal ne dit pas un mot de cela.
— Le peuple est grand, le peuple est généreux, poursuivit Jolibois d'un ton sentencieux ; mais le peuple
25 est terrible, et je ne dois pas vous cacher. Monsieur, que le jour où la bourgeoisie lui rendra ses comptes, elle aura un mauvais quart d'heure à passer. Les millions seront alors un lourd bagage, et je sais plus d'un riche banquier qui s'estimera fort heureux s'il réussit à sauver
30 sa tête.
— Parlez-vous sérieusement, Jolibois?
— Trop sérieusement, hélas ! Je pense à vous, Monsieur, à votre aimable fille. Vous n'avez rien fait, je le sais, pour attirer sur vous la haine et les malédictions du peuple. Vous êtes toujours allé au-devant de ses besoins ; en toute occasion, vous avez soulagé ses 5 misères ; vous n'êtes pas de ces riches égoïstes, impitoyables, qui déclarent que personne ne meurt de faim une fois qu'ils ont bien dîné. Cependant, vous le savez, dans les tempêtes révolutionnaires, trop souvent les innocents payent pour les coupables. Que deviendrez-vous, juste 10 ciel ? Ah ! sans doute, je veillerai sur vous, sur votre fille. J'apaiserai la colère du lion déchaîné; vous le verrez, docile à ma voix, venir, en rampant, vous lécher les pieds. Le peuple me connaît, il m'aime ; mais qui peut dire, qui peut prévoir où nous serons, vous et moi, 15 pendant la tourmente ? Arriverai-je à temps pour vous faire un rempart de mon corps, pour détourner le coup mortel, pour vous emporter dans mes bras? Croyezmoi, Monsieur, ne comptez pas trop sur maître Jolibois ; au lieu de rechercher l'alliance d'un gentilhomme qui ne 20 servirait qu'à vous désigner plus sûrement à la vengeance populaire, donnez votre fille à un républicain éprouvé qui protégera tout à la fois votre vie et votre fortune.
A la pensée de marier sa fille à un républicain, M. Levrault partit d'un formidable éclat de rire et se tordit 25 les flancs dans un accès de folle gaieté.
— Vous êtes fou, mon cher, dit-il enfin à JoHbois un peu déconcerté. Le peuple est content ; il ne veut plus de révolutions. Je m'étonne qu'un garçon d'esprit comme vous ait en politique des idées si fausses. Je 30 vous conseille de vous abonner à mon journal.
Jolibois revint à l'assaut, mais vainement. M. Levrault ne comprenait rien ou paraissait ne rien comprendre. Toutes les insinuations de l'honnête républicain s'aplatirent sur l'intelligence du grand industriel, comme des 5 balles sur la peau d'un éléphant. Le tabellion se retira la rage et la mort dans le cœur.
Au détour du sentier, à deux portées de fusil de la grille, Jolibois rencontra le vicomte. Gaspard s'était un peu attardé le long des haies, non pas à poursuivre les
10 papillons, mais à fourbir ou à épousseter un certain nombre de phrases qu'il avait retrouvées dans les cendres de sa jeunesse, et à l'aide desquelles il comptait réduire le cœur récalcitrant de mademoiselle Levrault. Sûr désormais de ses effets, il venait de hâter le pas, quand
15 Jolibois lui barra le chemin.
— Eh bien ! Jolibois ? demanda-t-il avec anxiété.
— Sonnez, clairons ! sonnez, trompettes ! s'écria le cavalier en brandissant sa cravache d'un air victorieux. Que tous les maçons de la Bretagne accourent à votre
20 voix ! que vos tours humiliées s'élancent de leurs ruines ! que les pierres de votre château se relèvent au bruit des écus du grand industriel, comme autrefois les murs de Thèbes aux sons de la lyre d'Amphion ! qu'on rétablisse partout les armoiries de votre famille ! que Galaor grimpe
25 aux créneaux et déploie la bannière des Montflanquin ! que les Baudouin et les Lusignan tressaillent de joie dans leur suaire ! Vous l'emportez, monsieur le vicomte. Vous n'avez plus qu'à vous présenter, les millions de M. Levrault sont à vous.
30 — Dites qu'ils sont à nous ! s'écria le vicomte dans un élan de joie et de reconnaissance dont il ne fut pas
le maître. A nous les millions ! ajouta-t-il en battant un entrechat sur le bord du sentier. L'endiablée marquise en séchera de rage. Jolibois, comment s'est passée l'entrevue ? Avez-vous rencontré de la résistance ?
— Je ne dois pas vous dissimuler, monsieur le vicomte, 5 que, lorsque je suis arrivé, vos actions avaient un peu baissé. On ne doutait pas de votre loyauté ; qui s'est jamais permis d'en douter? Pourtant on hésitait. J'ai parlé, tout a changé de face. Les La Rochelandier sont
à cent pieds sous terre, et vous êtes plus haut que jamais. 10 Sans vanité, monsieur le vicomte, je puis me flatter de vous avoir donné en cette occasion ce qu'on appelle un bon coup d'épaule.
— Généreux Jolibois, noble ami, mon sauveur ! s'écria le chevaleresque Gaspard, qui cherchait déjà 15 quelque moyen honnête de frustrer l'espérance de tous ses créanciers ; je vais donc pouvoir m'acquitter envers vous !
— Monsieur le vicomte, vous avez à vous préoccuper d'intérêts plus sérieux. Ce qui m'est dû n'importe guère ; 20 acquittez d'abord ce que vous devez à la mémoire de vos ancêtres, répliqua le magnanime Jolibois, qui se demandait si l'heure n'était pas venue de se venger de toutes ses déceptions.
— ■ J'espère bien, mon cher monsieur Jolibois, que je 25 vous verrai quelquefois, soit à Paris, soit dans mes terres.
— C'est trop de bonté, monsieur le vicomte . . . Mais vous perdez un temps précieux. M. Levrault est impatient de vous ouvrir ses bras et de vous nommer son fils, car c'est ainsi qu'il vous appelle. Vous n'êtes pas 30 son gendre, vous êtes son fils bien-aimé.
— Je vous l'ai toujours dit, c'est le meilleur des hommes, s'écria Gaspard d'un ton pénétré. Peut-être a-t-il quelques petits travers, mais quelle âme ! quel cœur !
— Un cœur d'or, monsieur le vicomte. Allez donc, 5 courez à la Trélade, volez où l'opulence vous attend.
Songez que vous n'êtes pas dispensé de jouer, aux pieds de la petite . .
— Dites mademoiselle Levrault, mon cher monsieur Jolibois, dites mademoiselle Levrault.
lo — Aux pieds de mademoiselle Levrault, reprit Jolibois avec déférence, la scène dont nous sommes convenus. Soyez brûlant, monsieur le vicomte, soyez brûlant, irrésistible. Mademoiselle Levrault tient pardessus tout à inspirer une passion violente; donnez -lui cette satis-
15 faction. Si, du temps du roi Henri, Paris valait bien une messe, dix-huit cent mille francs de dot valent bien aujourd'hui une déclaration d'amour.
— Merci de vos bons conseils, monsieur Jolibois, repartit le vicomte, qui, au rebours des grandes âmes,
20 sentait sa dignité se relever avec sa fortune ; il me sera facile de les suivre. Le rôle que vous avez bien voulu tracer pour moi n'est pas au-dessus de mes forces. Si je dois être brûlant, irrésistible, je le serai naturellement, sans effort, et n'y aurai pas grand mérite. Je n'ai point
25 encore passé le temps d'aimer, et ne vois rien de surprenant à ce qu'une jeune et jolie personne comme mademoiselle Levrault ait la prétention d'être courtisée uniquement pour sa grâce et pour ses beaux yeux. Adieu donc, mon cher monsieur, ajouta- 1- il en lui
30 donnant deux doigts ; je n'oublierai de ma vie ce que vous avez fait pour ma maison.
A ces mots, maîtrisant à grand'peine l'émotion qui le poussait à cabrioler comme un chevreau, Gaspard poursuivit gravement son chemin. S'il se fût retourné au bout de quelques instants, et que ses yeux eussent rencontré le regard qu'attachait sur lui maître Jolibois 5 immobile encore à la même place, je crois que notre ami Gaspard aurait senti courir un frisson le long de ses jambes.
Après le départ de maître Jolibois, le grand industriel était entré au salon, où sa fille venait de descendre. 10 Laure, qui avait passé une partie de la matinée au fond du parc, ne se doutait pas que le tabellion eût mis le pied à la Trélade. M. Levrault se garda bien de l'en instruire. Après avoir rôdé quelque temps en silence autour du fauteuil où Laure se tenait assise : 15
— Toute réflexion faite, s'écria-t-il, ce ne doit pas être grand'chose de bon que ton vicomte ! Je me demande comment nous avons pu nous décider à le recevoir dans notre intimité.
— Enfin, mon père, s'écria Laure, vous vous rangez 20 à mon avis.
— C'est-à-dire, répliqua M. Levrault, que c'est toi qui as fini par partager mes secrets sentiments. Rappelletoi la verte façon dont je me suis exprimé sur son compte dès le lendemain de notre arrivée à la Trélade. Je ne 25 l'avais pas encore vu, et déjà je me défiais de lui. Il
n'avait pas encore paru, et quelque chose me disait déjà que ce Montflanquin n'était rien qui vaille.
— Je ne l'ai pas oublié, dit Laure ; mais je me souviens aussi que le vicomte n'a eu qu'à se montrer
5 pour enlever toutes vos sympathies.
— Mes sympathies ! s'écria le grand manufacturier : il faut bien te mettre dans la tête que ton gringalet de Gaspard ne les a jamais eues. Tout en lui me choquait, sa figure, sa voix, ses breloques, jusqu'à sa façon de se
lo présenter. Je n'ai jamais donné, pour ma part, dans ses Baudouin et dans ses Lusignan. Je n'ai pas été dupe un seul instant de son empressement, de ses assiduités. Je me suis dit tout de suite : Voici un gaillard qui sait de quel côté la miche est beurrée.
15 — Et pourtant, ajouta Laure, qui ne pouvait s'empêcher de rire, vous le receviez, vous lui faisiez fête, vous aviez juré qu'il serait votre gendre.
— Pardieu ! ne voyais-je pas qu'il te plaisait, que tu l'aimais, que tu voulais l'épouser à tout prix ? Pour ne
20 pas te contrarier, je feignais de le trouver charmant. Bien entendu, je n'allais pas jusqu'à suspecter sa moralité. Je me disais bien parfois : Le pèlerin en veut à mes écus ; je m'obstinais pourtant à le tenir pour un galant homme. Je me disais : Il n'est ni beau ni jeune ;
25 j'enrageais tout bas de te sentir affolée de ce petit chafouin ; mais, après tout, c'étaient tes affaires, non les miennes. Hier, ce matin encore, je le défendais contre toi-même. Sa passion l'égaré, me disais-je; ce n'est qu'un dépit amoureux. Toutefois, comme il s'agissait
30 de ton bonheur, j'ai pensé que la chose méritait réflexion. Je ne réfléchis pas souvent; mais, quand je m'y mets,
c'est pour tout de bon. Je me suis enfermé dans ma chambre; après deux heures de recueillement et de méditation silencieuse, je reconnaissais que ton vicomte n'est qu'un saltimbanque et un chenapan.
— Vous allez voir, dit la jeune fille en riant de plus 5 belle, que c'est moi maintenant qui vais être obligée de prendre son parti.
— Tu me persuaderas, n'est-ce pas, qu'il a refusé les faveurs de la cour ? Tu me feras croire qu'il s'est jeté dans l'eau pour sauver mademoiselle de Chanteplure .^^ 10 Allons donc ! S'il s'est montré aux Tuileries, je jurerais que le roi et les princes lui ont tourné le dos. Quant à mademoiselle Fernande, je la soupçonne fort de n'avoir jamais existé. Ne me parle plus de ton Gaspard; ne viens plus me corner aux oreilles que tu l'aimes, que tu 15 l'adores, que tu n'épouseras que lui ! Il est temps que cette comédie finisse.
— Mais, mon père . . .
— Je ne veux rien entendre, je te défends de prononcer son nom en ma présence. Le malheureux ! avoir 20 osé se jouer d'un homme tel que moi ! Quand je songe que ma fille a pu aimer ce jongleur, ce pasquin, tout le sang des Levrault se révolte et bouillonne indigné dans mes veines.
— Mais, mon père, de grâce ... 25
— Point de grâce ! s'écria le grand fabricant. Je regrette que les travaux de l'industrie m'aient détourné du noble exercice des armes. Qu'il vienne cependant, ce fils de preux, ce jeune et beau Gaspard, qu'il vienne affronter mon courroux ! Je lui dirai son fait ; après 30 l'avoir démasqué, je lui jetterai son masque à la
face. On ne sait pas ce que c'est qu'un Levrault offensé.
— Voici le vicomte ! dit Laure, qui, en soulevant le rideau de la croisée, venait d'apercevoir le museau de
5 Gaspard entre les barreaux de la grille.
— Pas possible ! s'écria M. Levrault.
— C'est lui-même. Tenez, regardez, ne le voyez-vous pas ? demanda Laure entr'ouvrant le rideau.
— Il est affreux, dit M. Levrault ; il a l'air d'une 10 fouine. Comprend-on qu'il y ait des gens qui le trouvent
beau? Ma chère, observe, je te prie, avec quelle politesse glaciale je vais le recevoir.
— Si vous le permettez, mon père, c'est moi qui recevrai M. Gaspard. Je crois qu'il est de votre dignité
15 de ne plus vous rencontrer face à face avec lui ; éloignezvous, reposez-vous sur moi du soin de l'éconduire.
— Tu as raison. Je me connais ; j'ai la tête près du bonnet. Il suffirait d'un mot imprudent, d'un sourire équivoque, d'un froncement de sourcil, d'un regard de
20 travers, pour me faire sauter comme une poudrière : il est plus convenable que je ne le voie pas.
Et M. Levrault, qui, soupçonnant vaguement le vicomte d'avoir des habitudes de spadassin, n'était pas fâché de laisser à sa fille le soin de terminer cette petite
25 affaire, s'esquiva par la porte vitrée qui s'ouvrait sur le parc, tandis que Gaspard s'introduisait par celle qui donnait sur la cour. Ce fut une des entrées les plus dramatiques qu'eût jamais inspirées l'égarement de la passion. Gaspard ne fît qu'un bond de la porte du salon
30 au fauteuil de Laure ; puis, s'afifaissant aux pieds de mademoiselle Levrault comme si son corps eût été bourré
d'ouate, il tomba sur ses deux genoux, et, par un geste de désespoir qui aurait pu passer tout aussi bien pour un mouvement de coquetterie, il cacha son visage entre ses mains. Ç'avait été si prompt, si brusque, si instantané, qu'on eût dit que le vicomte se trouvait là par enchante- 5 ment. Laure, qui n'avait pas bougé, jouait d'un air distrait avec un éventail de Chine, et regardait paisiblement Gaspard, comme elle eût fait de quelque animal familier, couché sur un coussin auprès d'elle.
— Eh bien ! oui, c'est vrai, je vous ai trompée, dit 10 enfin le vicomte d'une voix éperdue. Oui, tout ce que j'ai pu faire, tout ce que j'ai pu imaginer pour vous éloigner du château de La Rochelandier, je l'ai fait, je l'ai imaginé. Ruses, détours, basses manœuvres, rien ne m'a coûté, je n'ai rien épargné. Accablez-moi de 15 votre colère, mais épargnez-moi votre mépris : je vous aimais et j'étais jaloux. Enfant qui commencez la vie à peine, source fraîche et limpide qui n'avez réfléchi que l'azur du matin, fleur d'innocence, de grâce et de beauté, fleur virginale, encore toute baignée des larmes de 20 l'aurore, vous ne savez pas de quels feux dévorants s'embrase le milieu du jour, vous ne pouvez pas savoir ce que la passion déchaîne de tempêtes dans un cœur déjà dévasté. Il y a des âmes chez lesquelles l'amour n'est qu'un filet d'eau claire coulant sans bruit sous un 25 tapis de mousse ; il y en a d'autres, hélas ! où c'est un torrent impétueux, renversant tout sur son passage et creusant son lit dans des ruines. Oui, je vous ai trompée; oui, je me suis joué de votre créduHté ; oui, j'ai veillé, comme un espion, sur tous vos pas, sur toutes 30 vos démarches. Je me suis abaissé jusqu'au mensonge.
moi, vicomte de Montflanquin ! J'étais jaloux de Tair que vous respiriez, des brises qui touchaient vos cheveux, de l'herbe que foulaient vos pieds, des roses qu'effleuraient vos lèvres. J'aurais voulu pouvoir vous dérober à tous 5 les regards, élever autour de vous une muraille haute de cent coudées, vous cacher, vous enfouir dans mon sein comme un avare son trésor. Soyez impitoyable, mais ne m'outragez pas : je vous aimais et j'étais jaloux.
Ici Gaspard s'interrompit et leva les yeux sur made-
10 moiselle Levrault pour juger de l'effet de ce petit morceau, dont il n'était pas trop mécontent. Laure continuait de jouer avec son éventail ; elle en dépliait, en repliait les feuilles, examinait le fini du travail, admirait l'éclat des couleurs, et semblait n'avoir rien
15 entendu des belles choses qu'on venait de lui débiter. Gaspard resta tout interdit.
— Je vous écoute, monsieur le vicomte, dit enfin la jeune fille.
Ce peu de mots avaient été prononcés d'une voix si 20 mélodieuse et si caressante, que notre ami Gaspard se sentit pleinement rassuré.
— Quoique bien jeune encore, reprit-il avec mélancolie, je croyais depuis longtemps en avoir fini pour jamais avec les orages de la passion. Foudroyé à vingt ans,
25 j'avais dit adieu à tous les riants fantômes du matin de la vie ; j'avais dit à l'amour un éternel adieu. Mon cœur n'était qu'un monceau de cendres. Il ne restait plus qu'à m'envelopper d'un linceul et à me coucher dans ma tombe, lorsque vous m'êtes apparue. Bienfait et béné-
30 diction ! étiez-vous descendue sur la terre pour guérir les blessés et réveiller les morts ? En vous voyant, je me
lOI
sentis renaître, et, comme Lazare, je tendis vers le ciel mes bras ressuscités.
— Continuez, monsieur le vicomte, dit Laure à Gaspard, que venait de trahir sa mémoire paresseuse.
— Je vous vis et je vous aimai. J'avais juré aux 5 pieds d'une mourante d'ensevelir mon cœur avec elle, de ne plus vivre que de son souvenir ; je vous vis, je devins infidèle et parjure. Ah ! de quelle épouvante ne fus-je pas saisi en découvrant que je n'étais pas mort à tout ce qui fait vivre, que j'étais jeune encore ! que je pouvais 10 aimer, que j'aimais ! O douce créature, que vous m'avez coûté de remords et de larmes ! Je voulais vous fuir ; une force invincible me ramenait vers vous. Chaque soir, en vous quittant, je faisais le serment de ne plus revenir; je revenais, le lendemain, plus malheureux, plus 15 épris que la veille. Ah ! j'ai bien souffert ! ah ! j'ai bien combattu ! V ous le savez, mon Dieu, vous qui lisez dans le fond des âmes ! Que de fois, en retournant le soir, par les sentiers déserts, au château de mes pères, j'ai cru voir s'agiter dans l'ombre le spectre irrité de 20 mademoiselle de Chanteplure ! Que de fois j'ai cru entendre sa voix accusatrice dans les plaintes du vent ! Insensé que j'étais ! Je ne comprenais pas qu'au lieu de s'indigner, son ombre charmante devait se réjouir. N'êtes-vous pas le portrait vivant de Fernande ? N'est- 25 ce pas elle encore que j'aime en vous? Non, je n'ai point trahi ma foi ; non, je ne suis pas infidèle. Mademoiselle de Chanteplure vit, je suis à ses genoux, c'est
sa beauté que je contemple et que j'adore, c'est sa main que cherche la mienne ... O ma bien-aimée ! j'ai rêvé 30 que vous étiez morte. Vous vivez, vous m'êtes rendue,
plus jeune, plus radieuse, plus belle que jamais. Regardezmoi, parlez-moi comme aux jours de notre bonheur. Vous ne me dites rien. Avez-vous cessé de m'aimer? N'êtesvous plus ma Fernande ? Ne suis-je plus votre Gaspard ? 5 — Monsieur le vicomte, répliqua Laure de sa plus douce voix en dégageant tranquillement sa main de l'étreinte du bouillant Montflanquin, je mentirais si je vous disais que vous m'êtes indifférent. Soyez bien convaincu que je suis flattée, autant que je dois l'être, de
10 l'hommage d'un cœur tel que le vôtre. J'avais espéré, je ne m'en défends pas, que nos destinées finiraient par s'unir et se confondre. Il m'eût été doux, je l'avoue, de porter votre nom ; je l'aurais porté avec orgueil. Malheureusement, monsieur le vicomte, c'est made-
15 moiselle de Chanteplure que vous aimez en moi : je ne consentirai jamais à n'être pour mon mari qu'un portrait et un souvenir.
En achevant ces mots, Laure se leva, prit sur la table du piano ses gants, son chapeau, son ombrelle, et se
20 retira sans laisser tomber un regard sur le vicomte, toujours agenouillé.
Notre ami Gaspard n'était pas un sot : il se sentit perdu. Il étouffa dans sa poitrine un rugissement de lion blessé, enfonça son chapeau sur sa tête et sortit.
25 Cependant, comme il traversait la cour, Gaspard se rappela les dispositions bienveillantes dans lesquelles maître Jolibois avait laissé M. Levrault. Il revenait sur ses pas, quand une voix de stentor laissa tomber ces mots d'une fenêtre :
30 — Germain, dites qu'on attelle ; nous allons au château de La Rochelandier.
Le vicomte leva les yeux, et reconnut à une croisée du premier étage le grand manufacturier, qui se prélassait dans sa robe de chambre de cachemire, se caressait le menton, observait d'où soufflait le vent, et paraissait se soucier fort peu que le vicomte Gaspard de Montflanquin 5 fît le pied de grue dans sa cour. Sans demander son reste, Gaspard baissa le nez, fila piteusement le long du mur, ouvrit la grille et s'échappa sans bruit.
Que s'était-il passé à la Trélade après le départ de maître Jolibois? Tel était le mystère que Gaspard 10 s'efforçait en vain de pénétrer. Sa raison s'y perdait. Il ne pouvait supposer que Jolibois, qui jusque-là lui avait servi de compère, eût voulu rire et s'amuser à ses dépens. Ce qui semblait très clair au vicomte, c'est qu'il ne devait plus songer à mettre la main sur les 15 millions de M. Levrault; pour le coup, c'était partie perdue, sans espoir de revanche. Gaspard n'était pas homme à s'exhaler en désirs impuissants, en stériles regrets. Il se consolait en songeant qu'il allait retourner à Paris, grâce aux cent écus que Jolibois s'était naïvement 20 laissé gagner la veille. Paris ! ce n'était qu'à Paris que le vicomte respirait à l'aise; il tressaillait à ce nom comme un exilé au nom de la patrie. A Paris donc ! La province n'était pas digne de posséder un esprit si charmant. Gaspard se consolait aussi en se représentant 25 la grimace que ferait Jolibois lorsqu'il apprendrait le dénoûment de l'aventure ; dans la pensée que ce créancier insolent et goguenard se trouvait être le dindon de la farce, il y avait quelque chose qui souriait au vicomte et ne déplaisait pas à sa bonne âme. 30
Comme il approchait du château de ses pères,
Gaspard aperçut trois personnages de mine équivoque, tranquillement assis sur le pas de sa porte, qu'ils semblaient prendre pour celle d'un cabaret. Une carriole d'osier, attelée d'un petit cheval bas-breton, était arrêtée 5 au pied de la colline où s'élevaient les ruines du manoir. Gaspard s'avança sans défiance, tout en se demandant qui pouvaient être ces trois étranges visiteurs. Tous trois s'étaient levés en le voyant paraître.
— C'est à monsieur le vicomte Gaspard de Montflan- 10 quin que j'ai l'honneur de m'adresser ? demanda le moins
sale et le plus laid des trois.
— A lui-même. Que me voulez-vous ?
— La lettre que voici mettra peut-être monsieur le vicomte au courant de la petite affaire qui m'amène.
1 5 Gaspard brisa le cachet et lut :
Monsieur le vicomte, "Je ne veux pas quitter Clisson et retourner à Nantes sans vous offrir un nouveau témoignage de l'intérêt que vous m'inspirez. La nuit que je viens de passer sous le
20 toit de vos pères n'a pas été seulement agitée par les émotions du jeu : les bruits sinistres qui ne m'ont pas permis de fermer l'oeil m'ont fait trembler en même temps pour votre sécurité. Je ne dois pas souffrir que le dernier héritier d'une famille illustre reste exposé à
25 voir un beau matin les murs de son château s'écrouler sur sa tête. Agréez donc, monsieur le vicomte, que je mette à votre disposition un logement où vous puissiez dormir en paix quand souffleront les vents de l'équinoxe. "J'ai l'honneur de vous renouveler, monsieur le
30 vicomte, l'assurance des sentiments qui vous sont dus.