JOLIBOIS
• — Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda Gaspard, qui avait tressailli comme un cerf en entendant le son du cor et les aboiements de la meute.
— Monsieur le vicomte, répliqua l'huissier (hélas ! c'en était un) en tirant de sa poche graisseuse une liasse 5 de papiers aux armoiries du fisc, je suis chargé par maître Jolibois d'exécuter le jugement qui vous condamne
à lui rembourser la somme que vous lui devez, sous peine de vous voir appréhendé au corps et incarcéré aux termes de la loi. Je suis en règle : voici les pièces, rien 10 n'y manque. Le jugement est définitif, l'arrêt exécutoire. Etes -vous en mesure de verser entre mes mains cent cinquante mille trente -trois francs soixante et quinze centimes, montant de la somme qui vous est réclamée, tant en principal qu'en intérêts et frais? 15
— Ah ! traître Jolibois ! ah ! perfide ! ah ! bourreau ! murmura Gaspard en froissant d'une main convulsive la lettre de l'abominable notaire.
Puis, s'adressant au jeune groom, qui assistait à cette scène avec une inquiète curiosité : 20
— Galaor, demanda -t- il négligemment, avons -nous cent cinquante mille francs dans la maison?
— J'y vais voir, monsieur le vicomte, répondit le sublime enfant.
Le vicomte eut bien un instant la pensée de s'enfuir 25 ou de résister ; mais, après avoir examiné attentivement les deux lévriers qui veillaient sur lui et ne le perdaient pas de vue, le malheureux comprit qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que celui de la résignation. 30
Au bout de quelques minutes, Galaor reparut.
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— Monsieur le vicomte, dit-il, il s'en manque seulement de quelques milliers d'écus.
— Adieu donc, mon fils ! à des temps meilleurs ! dit Gaspard avec mélancolie; je te confie la garde du
5 château de mes pères.
Un quart d'heure après, la carriole d'osier emportait à Nantes le dernier rejeton d'une race de preux, assis modestement entre deux recors, en face d'un huissier, tandis que Galaor, debout sur le seuil de la porte, se lo tordait les bras, s'arrachait les cheveux et disait comme Sganarelle :
— Mes gages ! mes gages ! mes gages !
Six semaines au plus s'étaient écoulées depuis la disgrâce du vicomte, et déjà la marquise avait arboré
15 sur la Trélade la bannière des La Rochelandier.
M. Levrault s'était d'abord tenu sur le qui-vive. Pour me servir, à mon tour, d'expressions empruntées au vocabulaire des petites gens, chat échaudé craint l'eau chaude : or, le grand industriel avait été échaudé jusqu'à
20 la brûlure. Cependant, lorsqu'il avait vu pour la première fois la marquise de La Rochelandier monter majestueusement les degrés du perron de la Trélade; après s'être empressé d'ouvrir lui-même la porte à deux battants, lorsqu'il l'avait vue entrer au salon et s'avancer avec une
25 grâce imposante, la tête haute, la poitrine en avant, la
bouche épanouie en un demi-sourire, M. Levrault avait failH étouffer d'orgueil : il avait cru voir une reine. Avec un peu de httérature, il se fût pris pour Leicester recevant Élisabeth dans son château de Kenilworth. Vainement il s'était promis d'échapper au charme de 5 l'enchanteresse : comme ce chevalier dont on avait dévissé l'armure, il avait senti, en moins de six semaines, toutes ses défiances, toutes ses préventions se détacher, tomber, s'évanouir une à une. Etait-ce là cette marquise dont avait parlé le vicomte, remplie de morgue et 10 d'insolence, entichée de ses aïeux, ennemie née de toute idée nouvelle, regrettant le régime de la féodalité, et rêvant, dans son château branlant, le rétablissement de la dîme et de la corvée? Elle portait fièrement son nom ; mais la fierté n'était chez elle qu'une séduction, 15 une grâce de plus. Loin de traîner dans l'ornière du passé, son esprit avait marché avec le temps. Son âme était un instrument qui vibrait à tous les bruits du siècle. Elle honorait la haute industrie, et ne parlait qu'avec déférence de ses travaux et de ses mérites. Sans 20 s'humilier devant l'aristocratie nouvelle, elle était la première à reconnaître ses titres et à les proclamer. Était-ce là cette marquise que maître Jolibois avait représentée comme la Jeanne d'Arc de la légitimité, comme un brandon de guerre et de discorde, comme 25 une torche toujours prête à mettre le pays en feu ? Elle restait fidèle au malheur, son cœur avait suivi la race de saint Louis sur la terre étrangère. Comme une hirondelle qui bâtit son nid dans les ruines, sa pensée habitait avec ' les exilés ; mais elle ne cherchait pas à dissimuler les 30 fautes de la Restauration et se faisait peu d'illusions sur
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les chances du prétendant. Ce qu'elle demandait pardessus tout, c'était le développement des institutions libérales, qui seules pouvaient assurer la grandeur et la prospérité de la France. Elle répétait volontiers qu'une 5 seconde restauration n'était possible qu'à la condition d'entrer franchement dans la voie du progrès et de s'étayer de la bourgeoisie. S'il lui arrivait parfois de rêver le retour de la branche aînée, elle ne s'exprimait jamais qu'avec une excessive réserve sur le compte de la
10 branche cadette. Elle avait la reine en grande estime, n'aimait point le roi, mais respectait en lui l'élu de la nation. Il n'eût tenu qu'à elle d'agiter la Vendée, de ranimer les cendres d'un foyer mal éteint ; cependant elle s'était prononcée contre la dernière levée de boucliers,
15 et n'avait pas cessé de travailler depuis à la pacification et à la fusion des partis. Telle était la marquise de La Rochelandier. M. Levrault ne revenait pas de son étonnement. Il s'émerveillait surtout de se sentir si parfaitement à l'aise auprès d'elle. Il s'était effarouché
20 d'abord à la pensée que la marquise le tiendrait à distance et le forcerait à se souvenir de la boutique de ses pères. Loin de là, sans rien perdre de sa dignité, de ses belles manières, la marquise avait réussi à l'apprivoiser. M. Levrault avait déjà des airs de cour ; il n'était pas la
25 rose, mais il vivait près d'elle.
Il faut bien le dire cependant, le grand manufacturier n'était pas heureux. Quelque chose manquait à son bonheur : c'était la perspective d'un gendre. Gaston ne remplaçait point Gaspard. M. Levrault n'ignorait pas
30 qu'une alliance dans le parti légitimiste ne pouvait le conduire à rien. Vainement Laure l'entretenait du
prochain retour d'Henri V, de l'honneur d'être reçu, en attendant, chez les duchesses du faubourg Saint-Germain : M. Levrault n'entendait pas de cette oreille, il ne se souciait guère des salons du noble faubourg, et sentait bien qu'il n'avait chance de percer, de fleurir, qu'aux 5 rayons vivifiants du soleil de la bourgeoisie. D'ailleurs, l'attitude du jeune marquis n'avait rien d'encourageant. Si Gaston en voulait, lui aussi, aux millions du grand industriel, du moins il ne semblait pas disposé à se baisser pour les ramasser. Il laissait à sa mère le soin 10 d'en diriger le siège, trop fier pour monter lui-même à l'assaut, mais bien résolu toutefois à entrer dans la place, aussitôt que les portes en seraient ouvertes. Il ne s'abusait pas sur les sentiments de mademoiselle Levrault, et se disait que, puisqu'elle ne recherchait en lui qu'un 15 titre, il pouvait bien, de son côté, ne rechercher en elle que l'opulence.
Le siège durait depuis deux mois ; les millions ne se rendaient pas. Lasse d'attendre, la marquise, pour en finir, se décida à donner l'assaut. Elle possédait son 20 Levrault aussi bien que nous le possédons nous-mêmes. Elle avait étudié tous ses côtés faibles, tous ses points attaquables, et n'ignorait aucun de ses travers. Cette science, à vrai dire, ne lui avait pas coûté grand travail. L'âme de M. Levrault était un abîme dont on avait 25 bientôt touché le fond, un labyrinthe où, pour se diriger, il n'était pas besoin du fil d'Ariane. Pour y voir clair, on n'avait qu'à ouvrir les yeux ; pour en connaître tous les détours, il suffisait d'y faire un pas ou deux. Les confidences de Laure avaient complété les observations 30 de la marquise. Dans l'espoir que la noble dame saurait
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en profiter, la jeune fille lui avait livré charitablement les clefs de la place.
Un jour donc qu'elle avait dîné à la Trélade, madame de la Rochelandier s'empara du bras de l'amphitryon, et, 5 sous prétexte de respirer l'air embaumé du soir, l'entraîna doucement au parc. Ce jour- là, Gaston n'avait pas accompagné sa mère ; Laure, un peu souffrante, s'était retirée de bonne heure. La soirée était belle, la brise tiède et parfumée des premières senteurs de l'automne ;
10 mais ce n'était point là ce qui préoccupait la marquise et M. Levrault. Ils avaient gagné, tout en causant, une des allées les plus mystérieuses, et marchaient à pas lents sous son dôme de feuillage que formait une double rangée d'érables et de platanes. Jamais le bras de la grande
15 dame ne s'était appuyé si tendrement sur celui du grand manufacturier ; jamais, dans aucun de leurs entretiens, sa voix n'avait trouvé d'accents si pénétrants, d'inflexions si câlines. Elle disait les ennuis de la solitude, les joies de l'intimité, combien sa vie avait changé d'aspect et
20 s'était embelhe depuis qu'une jeune et blanche créature était venue s'abattre, comme une colombe, à la porte du vieux manoir. Dans quelle atmosphère assez enchantée, dans quelles régions assez éclatantes, achèverait de s'épanouir cette merveille de grâce et de beauté ? Puis, par
25 un mélancolique retour sur elle-même, elle demandait avec tristesse ce qu'elle deviendrait si M. Levrault, en quittant la Trélade, ne se décidait pas à s'établir dans le pays. Rien que d'y songer, son cœur se serrait : ils étaient, sa fille et lui, un second printemps dans son
30 existence. A tous ces discours, comme maître corbeau tenant en son bec un fromage, M. Levrault se croyait le
phénix des hôtes de la Bretagne. Il se rengorgeait, faisait la roue, et répondait par-ci par-là quelques platitudes que la marquise avait l'art de relever en leur donnant un tour galant. Prêter de l'esprit aux sots est le plus sûr moyen de les flatter. De détour en détour, elle arriva 5 à l'interroger avec une affectueuse sollicitude. Elle s'étonnait que, dans une époque où la bourgeoisie régnait et gouvernait, où l'intelligence pouvait prétendre à tout, un homme de sa valeur n'eût pas l'ambition de prendre au soleil la place qui lui était due ; elle ne comprenait 10 pas qu'avec l'expérience des affaires et tant de facultés éminentes, il se résignât à l'inaction, à l'obscurité, et se contentât modestement des jouissances de la fortune, quand une foule de médiocrités qui ne lui allaient pas à' la cheville se carraient et se prélassaient sans vergogne 15 dans les hautes sphères du pouvoir. Certes, il était beau de s'élever jusqu'à l'opulence sur les ailes de son propre génie : elle ne savait pas de conquête plus respectable, plus glorieuse, plus légitime ; mais, pour les âmes bien nées, la richesse n'était qu'un instrument, un point 20 d'appui : il n'appartenait qu'au vulgaire de la considérer comme le but suprême de la destinée humaine. Ces paroles de la marquise ne tombaient pas dans l'oreille d'un sourd. Encouragé par l'intérêt que lui témoignait sa compagne, M. Levrault ouvrit les digues de son cœur, 25 et laissa couler à grands flots tous les secrets enfermés dans son sein. Entraîné par le courant, il se livra à des épanchements immodérés ; il raconta naïvement quel espoir charmant l'avait amené en Bretagne, quelles déceptions amères il avait essuyées. La marquise 30 semblait suspendue à ses lèvres ; de temps en temps, par
un mouvement d'irrésistible sympathie, sa belle main blanche et potelée se posait sur la grosse patte de l'ancien marchand de drap, qui prenait alors des airs de vainqueur et se demandait avec une admirable fatuité ce que devait 5 penser madame Levrault, si la digne femme voyait, du haut du ciel, ce qui se passait en cet instant au fond du parc de la Trélade. Quand il eut achevé le récit de ses infortunes, la marquise resta silencieuse, et parut méditer profondément sur tout ce qu'elle venait d'entendre.
10 — Mon ami, dit-elle enfin avec gravité, je comprends, j'approuve la pensée qui vous a conduit en Bretagne. Votre ambition n'avait rien dont personne dût s'étonner ; pour ma part, je ne connais pas de maison qui ne s'empressât de s'ouvrir devant vous, qui ne s'estimât
1 5 heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange que Dieu vous a donné pour fille. Ce que j'ai peine à m'expliquer, quand bien même je mets de côté la moralité de monsieur le vicomte de Montflanquin, c'est que vous vous soyez adressé à la noblesse fraîchement ralliée, au lieu de
20 tendre votre main loyale à cette aristocratie chevaleresque dont rien n'a pu entamer la foi, et qui s'obstine à bouder le présent au fond de ses châteaux solitaires.
A ces mots, M. Levrault dressa les oreilles. Il n'avait pas oublié les avertissements de JoHbois. Où la mar-
25 quise voulait-elle en venir? Dévoué corps et âme au trône de juillet, à l'ombre duquel il espérait croître en puissance, qu'il regardait comme son trône à lui, comme son bien, comme sa propriété, le grand industriel n'était pas disposé le moins du monde à mettre ses millions
30 au service de la légitimité ; il se tint prudemment sur ses gardes.
— Madame la marquise, répliqua-t-il avec réserve, je ne saisis pas bien, je ne m'explique pas moi-même . . .
— Vous allez me comprendre, reprit la marquise d'un ton de douce autorité. Depuis deux mois, je vous observe, je vous étudie. Aucune des grandes questions 5 qui agitent les sociétés modernes ne vous est étrangère ou indifférente ; c'est ma conviction, vous avez en vous l'étoffe d'un homme d'Etat. — • Quelle était votre pensée en recherchant l'alliance d'une famille aristocratique? Votre cœur, votre esprit généreux, n'obéissaient-ils qu'à 10 un sentiment d'égoïsme ? Non, mon aimable ami : vous pensiez, avant toutes choses, à rapprocher deux classes trop longtemps divisées, à donner l'exemple de l'oubli, du pardon ; vous vouliez, en un mot, consommer l'union de la noblesse et de la bourgeoisie. 15
— C'est la vérité, madame la marquise, je ne m'en défends pas, répondit M. Levrault avec une modeste assurance.
— Eh bien ! mon ami, pour atteindre le but élevé que vous vous proposiez, était-ce à la noblesse déjà 20 ralliée, déjà réconciliée avec les institutions nouvelles, que vous deviez vous adresser? Ne comprenez-vous pas qu'une alliance entre elle et vous eût été sans portée, sans signification, sans valeur aucune aux yeux de l'avenir ? que ce n'eût été qu'une espèce de superfétation, 25 un pléonasme, un stérile échange d'influences, d'intérêts, de passions identiques? Comprenez-vous enfin qu'au lieu de chercher à planter votre drapeau sur une forteresse déjà réduite, au lieu d'entrer en conquérant dans un pays déjà soumis, vous deviez tourner vos regards vers cette 30 noblesse ennemie dont je vous parlais tout à l'heure?
Il en est temps encore. Quel triomphe pour vous, quel honneur d'arracher quelque jeune Achille de sa tente, de restaurer l'éclat d'une maison qui menaçait de laisser un vide dans l'histoire, de rendre à la vie publique un des 5 grands noms de l'ancienne monarchie, de rallumer au ciel de la France une de ces étoiles qu'elle croyait disparues pour toujours ! Au point de vue de vos ambitions personnelles . . .
— Oui, madame la marquise, au point de vue de 10 mes ambitions personnelles ? demanda M. Levrault,
médiocrement charmé jusqu'à présent des perspectives, très confuses d'ailleurs, qui s'ouvraient devant lui.
— Eh quoi ! Monsieur, s'écria la marquise, vous n'entrevoyez pas les avantages d'une pareille alliance?
15 vous ne sentez pas qu'en mariant votre adorable fille dans une des grandes familles demeurées fidèles au culte du passé, vous assurez votre politique? C'est bien simple pourtant. Vous ralliez votre gendre, vous attachez à la couronne de juillet un fleuron dérobé à celle de
20 saint Louis. Cela fait, pensez-vous que la nouvelle cour ait quelque chose à vour refuser ?
— Mais, madame la marquise, s'écria M. Levrault, qui avait tressailli comme un coursier généreux au son du clairon, l'aristocratie dont vous parlez est bien trop
25 entêtée . . ., trop chevaleresque, ajouta-t-il, se reprenant avec respect, pour adhérer jamais au gouvernement de 1830. Si elle s'est obstinée jusqu'ici à bouder au fond de ses châteaux solitaires, ce n'est pas moi qui réussirai à l'en tirer ; ce n'est pas entre mes mains qu'elle abjurera
30 ses rancunes et ses croyances.
— Mon ami, dit en souriant la marquise, on se lasse
de tout, même de l'ennui. L'ennui est un rude maître qui a déjà dompté bien des âmes, ébranlé bien des convictions. Voici bientôt vingt ans qu'il habite avec nous, qu'il s'assied chaque jour à notre table, à notre foyer, chaque jour plus maussade et plus renfrogné que 5 la veille. Bouder peut être une douce chose; mais lorsque l'on a boudé pendant près de vingt ans, malgré soi on éprouve un vague besoin de s'égayer, de se distraire un peu, de vivre comme tout le monde et de faire bonne mine aux gens. Je vous le dis bien bas, je 10 ne le dis qu'à vous, ne le répétez à personne : nous enrageons tous en silence, notre fidélité commence à nous peser.
— Eh ! vive Dieu ! Madame, s'écria dans un mouvement d'enthousiasme M. Levrault, qui frétillait déjà 15 autour de l'hameçon, puisqu'il en est ainsi, pourquoi ne pas vous séparer ouvertement d'un parti sans avenir, et qui, je ne dois pas vous le dissimuler, n'a jamais eu mes sympathies ni mon approbation ? Madame la marquise, ce n'est pas à votre âge, belle encore comme vous l'êtes, 20 qu'on s'enveloppe d'un suaire, qu'on se couche parmi les morts. Pourquoi n'iriez-vous pas aux Tuileries ? Je suis sûr que le roi et la reine vous y verraient avec plaisir.
— Non, mon ami, non, répliqua madame de La Rochelandier avec mélancolie. Je suis allée trop 25 souvent aux Tuileries pour pouvoir y retourner jamais, à moins qu'un jour . . . mais je n'y compte plus. Je me plais à le répéter, ma semaine est achevée; pour moimême, je n'espère plus rien ici-bas. Je n'irai pas à la nouvelle cour ; Gaston s'y présentera sans sa mère. 30
— Qu'entends-je ! M. Gaston, votre fils . . .
— A Dieu ne plaise que je veuille emprisonner sa vie dans le cercle de mes regrets et de mes affections ! Gaston est jeune et n'a point d'engagements avec le passé. Il n'a jamais connu les princes légitimes ; c'est
5 tout au plus s'il se souvient de la tempête qui fracassa le vieux trône de France et rejeta dans l'exil les derniers descendants d'une race de rois. Gaston est un enfant du siècle. Il a grandi librement, sans contrainte, dans l'atmosphère des idées libérales. Au collège, il s'asseyait 10 sur le même banc que les princes de la branche cadette ; il les aime et ne s'en cache pas. Puisqu'il peut se rallier sans honte, qu'il suive le courant qui l'entraîne, que ses destinées s'accomplissent !
— Ainsi, madame la marquise, demanda M. Levrault 15 en appuyant sur chaque mot, c'est l'intention formelle de
M. Gaston, votre fils ; c'est sa volonté bien ferme, bien nette, bien arrêtée, de se rallier à la nouvelle dynastie, et vous n'y mettez point obstacle, vous ne cherchez pas à l'en détourner ?
20 — Que voulez-vous? j'en souffre bien un peu; je mentirais si j'affirmais le contraire, et vous ne me croiriez pas. J'en souffre, je m'en afflige en secret ; mais je me dis qu'en fin de compte, quel que soit le drapeau qui flotte sur les Tuileries, c'est toujours le drapeau de la
25 France. Vous, mon ami, dites-moi si vous m'approuvez ?
— Si je vous approuve, madame la marquise ! s'écria le grand industriel, avalant l'hameçon tout entier avec la gloutonnerie d'un brochet; non. Madame, non, je ne vous approuve pas, je vous admire. Plût à Dieu que
30 tous les légitimistes fussent comme vous ! La raison, la sagesse, s'expriment par votre bouche. C'est toujours le
drapeau de la France ! je n'ai jamais rien lu de mieux dans mon journal.
— Et cependant, vous le dirai-je ? il y a des instants où j'hésite, où je sens mon cœur se révolter ou défaillir, en songeant que mon fils, un La Rochelandier, prêtera 5 l'appui de son nom à un trône devant lequel aucun de ses aïeux n'eût courbé le front ni fléchi le genou. Il me semble parfois que les portraits de ses ancêtres me regardent d'un air irrité ; je crois voir parfois leurs lèvres s'entr'ouvrir pour me reprocher mon indigne faiblesse. 10
— Autres temps, autres mœurs, madame la marquise. Quand ils vivaient, les ancêtres de M. Gaston en faisaient à leur tête; ils sont morts, qu'ils trouvent bon que M. Gaston en fasse à la sienne. Je vous le demande, où en serait aujourd'hui le monde si, depuis qu'il existe, chaque 15 génération eût suivi servilement, pas à pas, les traces de
la génération précédente ? Nous irions encore vêtus de peaux de bêtes. L'humanité n'est pas un écureuil en cage, un cheval borgne attaché à une manivelle. Tout change, tout se renouvelle, tout se perfectionne. Les 20 chemins de fer ont remplacé les routes royales ; la monarchie constitutionnelle a détrôné le droit divin. Mes pères avaient sur la grande industrie des idées qui ne sont plus les miennes ; faut-il s'étonner que monsieur votre fils ait en poHtique des opinions qui ne sont pas 25 celles de ses aïeux ?
— Allons, qu'il se rallie ! dit la marquise avec un geste de résignation. Ce sera un grand jour pour la nouvelle dynastie, le jour où un La Rochelandier lui présentera sa foi et son hommage. Ce jour-là, Monsieur, on 30 se réjouira aux Tuileries, on prendra le deuil à Frohsdorf.
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— Eh bien ! madame la marquise, on prendra le deuil à Frohsdorf. Parce qu'il plaît à M. de Chambord de se poser en prétendant et de jouer au roi de France dans son petit castel allemand, est-ce une raison pour
5 que notre jeune noblesse reste les bras croisés au fond de ses domaines et s'abstienne de prendre part au maniement des affaires du pays ?
— Allons, qu'il se rallie ! répéta la marquise en soupirant. Je ne veux pas, je ne dois pas être un
10 empêchement dans la destinée de mon fils. Cependant la royauté de 1830 vous paraît -elle bien solidement établie? Pensez- vous qu'elle ait dans le sein de la nation des racines vives et profondes? La jugez-vous inébranlable ? Mon ami, la fortune des rois a d'étranges
15 revirements. Quand on a vu crouler en trois jours un trône de plusieurs siècles, il est permis de douter de la longévité d'une monarchie qui sort à peine du berceau. Je souhaiterais que Gaston ne se pressât point; je voudrais qu'il observât la marche des événements, qu'il
20 attendît quelque temps encore.
— Eh ! Madame, est-il besoin d'attendre ? s'écria M. Levrault, impatient déjà de tenir et de rallier son gendre. Que représente la royauté de 1830? la bourgeoisie. Que représente la bourgeoisie? la nation tout entière.
25 A ce compte, comment le trône de juillet pourrait-il être renversé? Il faudrait que la France consentît à se suicider. Je sais bien qu'on rencontre par-ci par-là de petites gens qui se permettent de blâmer les tendances du gouvernement, qui ne se gênent pas pour parler tout
30 haut du prochain avènement de la République . . .
— De la République? répliqua la marquise avec
dédain ; quelle sottise ! Ces gens-là sont fous. Il n'y a plus de révolution possible en France. Si la nation, usant de son droit, se décidait à briser le trône qu'elle a élevé de ses propres mains, ce ne serait, ce ne pourrait être que pour revenir au grand principe de la légitimité. 5 Il n'est pas impossible qu'un jour elle y revienne. Quoi qu'il arrive, je suis tranquille, je n'ai point à m'inquiéter de l'avenir politique de mon fils. Le trône de juillet peut voler en pièces sans que Gaston coure le risque de rester enseveli sous les débris. Rallié à la dynastie 10 nouvelle, il ne cessera pas de tenir à l'ancienne par son nom, par sa mère, par les traditions de sa famille ; quels qu'en soient les hôtes, les Tuileries s'ouvriront toujours avec orgueil devant un La Rochelandier.
La marquise se tut, pour laisser à ses dernières paroles 15 le temps de s'infiltrer dans l'esprit de son compagnon et de produire tout l'effet désiré. Silencieux comme elle, M. Levrault savourait avec délice le breuvage enivrant qui venait de tomber goutte à goutte des lèvres de sa compagne. Le monde des honneurs et des dignités se 20 rouvrait devant lui. Le chemin du pouvoir s'aplanissait de nouveau sous ses pas. Tous ses rêves, toutes ses espérances se réveillaient et battaient des ailes. Il retrouvait au centuple ce qu'il avait perdu en perdant le vicomte. C'était lui-même qui rallierait son gendre ; 25 c'était à lui qu'en reviendraient l'honneur et le profit. Rallier un marquis, un La Rochelandier, quelle aubaine ! La cour aurait à compter avec lui ; M. Levrault était bien décidé à lui tenir la dragée haute. On n'aurait pas un La Rochelandier pour rien ; il faudrait qu'on y mît le 30 prix. Pour surcroît d'avantages, point de changement
de dynastie à redouter; quoi qu'il arrivât, Gaston retombait sur ses pieds, et M. Levrault sur son gendre. Ainsi, tout lui souriait, tout l'attirait ; il ne découvrait de toutes parts que joies, satisfactions, promesses, sécurité. 5 II ne s'agissait plus que d'amener la marquise à consentir à une alliance avec les Levrault. Le grand industriel avait en lui tant de ressources ingénieuses, ce diable d'homme se sentait si retors, si madré, qu'il ne désespérait pas d'en venir à ses fins et de prendre la marquise dans ses filets. 10 — Revenons à vous, mon ami ! c'est assez parler de Gaston, reprit enfin madame de La Rochelandier. Où donc en étions-nous ? que vous disais-je tout à l'heure ?
— Madame la marquise, répliqua le rusé Levrault, vous me disiez que vous ne connaissiez pas une grande
15 maison qui ne s'ouvrît devant moi avec empressement, qui ne s'estimât heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange que Dieu m'a donné pour fille.
— Eh bien ! mon ami ? . . .
— Eh bien ! si j'allais un jour vous rappeler ces 20 belles paroles ? Si, prenant ma fille par la main, j'allais
vous dire : Madame la marquise, nos enfants s'aiment, ne formons qu'une seule et même famille ? . . .
— Ah ! répondrais-je, soyez les bienvenus ! s'écria la marquise avec effusion. Béni soit le jour qui me donne
25 une fille . . .
— Et qui me donne un fils ! s'écria M. Levrault couvrant de gros baisers la blanche main qu'il pressait dans les siennes.
Une heure après cet entretien, la marquise reprenait 30 le chemin de son manoir, et M. Levrault entrait d'un air de triomphe dans l'appartement de sa fille.
— Madame la marquise, s'écria- 1- il, embrassez votre père !
— Mon fils, disait la marquise en rentrant, embrassez votre mère, vous avez des millions !
La Bretagne avait tenu toutes ses promesses ; made- 5 moiselle Levrault était marquise. Quelques mois encore, et le grand industriel se présentait à la cour, appuyé fièrement sur le marquis, son gendre. Le roi l'embrassait et le faisait comte. Le titre de baron ne suffisait plus à l'ambition de M. Levrault. Le comte Levrault ! cela 10 sonnait bien à l'oreille. D'ailleurs, c'était le moins que le beau-père d'un marquis fût comte. Quant à la pairie, ce n'était plus une question : le comte Levrault entrait au Luxembourg comme un âne dans un moulin. Le brave homme se disait bien parfois, en se grattant l'oreille, que 15 le marquis, son gendre, lui coûtait un peu cher; il se consolait en songeant que c'était de l'argent bien placé, sans compter le bonheur de pouvoir s'écrier chaque jour, à toute heure : La marquise, ma fille ! mon gendre, le marquis ! 20
Si l'on veut avoir une idée du faste et de la munificence que déploya M. Levrault à l'occasion du mariage de sa fille, qu'on se rappelle les noces de Gamache. La marquise et son fils avaient insisté vainement pour que tout se passât sans éclat et sans bruit. Les fêtes durèrent 25 toute une semaine : il n'y manqua rien que l'amour.
Excepté le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré, à qui M. Levrault ne pardonnait pas d'avoir servi de compères à Gaspard, toute la noblesse des environs avait été conviée et s'était empressée d'accourir, 5 pour observer l'attitude des La Rochelandier et en faire des gorges chaudes. L'humeur altière de la marquise était bien connue dans le pays ; on devinait sans peine tout ce qu'elle avait dû souffrir avant de se résigner à l'humiliation d'une pareille mésalliance. En flairant de
10 près les millions de l'ancien marchand de drap, hobereaux et douairières comprirent qu'enveloppée dans un miel si doux, la pilule la plus amère vaut un bonbon du jour de l'an : s'ils s'obstinèrent à rire, c'est qu'ils cherchaient à se consoler. Il n'en était pas un qui n'eût voulu se sentir
15 dans la peau du jeune marquis, pas une qui n'enviât secrètement la mère de Gaston : tous auraient avalé le calice sans sourciller. La marquise, d'ailleurs, n'avait jamais porté si haut la tête, jamais elle n'avait montré à ses amis et à ses ennemis un visage plus radieux ou plus
20 fier ; il est permis de supposer que le diable n'y perdit rien. Ce ne fut, pendant huit jours, que bals, festins, parties de chasse. M. Levrault courut un cerf avec le marquis, son gendre. Galaor, qui, par un rare privilège, joignait aux grâces de la cigale la prévoyance de la fourmi,
25 et s'occupait déjà de ses provisions d'hiver, ne cessa point, durant ces huit jours, de rôder autour de la Trélade et chippa plus d'un bon morceau, tandis que le chevalier de Barbanpré, assis tristement à une fenêtre de son petit castel, regardait d'un œil mélancolique, à travers le
30 feuillage éclairci, l'Eden d'oii il était exilé, et où l'on faisait de si bons dîners. Donnons un souvenir à notre
ami Gaspard. Victime d'une législation dont tous les débiteurs s'accordent à reconnaître les abus, Gaspard expiait dans les fers quelques étourderies de jeunesse, et charmait les ennuis de sa captivité en combinant de nouveaux coups de bouillotte et de lansquenet. Quant 5 à maître Jolibois, ses trahisons et ses perfidies venaient de recevoir leur juste récompense : non-seulement il n'avait pas rédigé le contrat, mais encore M. Levrault, qui se défiait de lui depuis leur dernière entrevue et ne voulait plus d'un sans-culotte dans sa maison, ne l'avait 10 pas invité à la noce, et s'était contenté de lui adresser un billet de part. Le malheureux ne prévoyait pas la vengeance que maître Jolibois tirerait plus tard de ce procédé peu chevaleresque.
[A few days after the wedding, M, Levrault, the marchioness, and the newly-married couple leave Brittany to settle together in Paris. ]
Trois mois à peine s'étaient écoulés, et déjà la tempête 15 grondait sous le toit de l'hôtel Levrault. Que s'était-il passé ? Que se passait-il ? Rien que n'eût prévu, trois mois auparavant, un esprit doué d'un peu de clairvoyance.
Une fois maîtresse de la place, la marquise, qui, pour , y pénétrer, s'était faite humble, petite et caressante, avait 20 relevé peu à peu la tête. Son orgueil s'était mis à l'aise ; tous ses instincts avaient repris insensiblement le dessus. M. Levrault cherchait la grande dame qu'il avait connue souriante, bienveillante, sans morgue ni hauteur, d'un abord si facile, d'un commerce si doux, d'une humeur si 25 affable ; il la cherchait et ne la trouvait plus.
Tout en le ménageant, non par affection, mais parce
qu'elle avait intérêt à ne pas le heurter de front, la marquise en était arrivée sans déchirement, sans secousse, à changer vis-à-vis de lui d'attitude, de ton et de manières. Le remettre délicatement à sa place, le reléguer sur le 5 second plan, le pousser peu à peu de la scène dans les coulisses, tel était le but vers lequel tendaient désormais ses efforts. Peut-être lui eût-elle pardonné sa sottise et son origine ; mais les humiliations qu'elle avait dévorées en silence, les semblants d'amitié qu'elle avait eus pour
ïo lui, les manœuvres auxquelles elle était descendue pour capter sa confiance, voilà ce qu'elle ne lui pardonnait pas. Sa voix avait perdu ces inflexions câlines qui le remuaient jusqu'au fond de l'âme. L'aimable ami n'était plus que M. Levrault, tout sec et tout court. Elle avait de temps
15 en temps une façon de prononcer ce nom de Levrault qui frappait de terreur l'ancien marchand de drap et le replongeait dans sa boutique. C'en était fait des tendres épanchements et des entretiens familiers. Cette marquise, qui ne parlait autrefois que de la modestie de ses désirs,
20 de la simplicité de ses goûts, et qu'il avait fallu arracher presque de force aux habitudes du paisible manoir, cette marquise, amoureuse naguère de l'ombre et du silence, ne vivait, ne respirait que pour les vanités du monde. Elle était rentrée en triomphe dans la société monarchique, -
25 où elle avait brillé d'un vif éclat sous la restauration, et qui se montrait de moins en moins sévère sur l'article des mésalliances. Son grand nom, son attachement au parti de la légitimité, son zèle éprouvé pour la sainte cause, lui avaient ouvert toutes les portes du noble faubourg.
30 M. Levrault, bien entendu, ne l'accompagnait nulle part ; la marquise ne pensait pas pouvoir l'envelopper de trop
de mystère. Elle allait, venait, sans plus se soucier de lui que s'il n'eût jamais existé. A vrai dire, ce n'était point là l'Egérie qu'il avait rêvée. Ce n'est pas tout. M. Levrault rappelait dans son hôtel les rois fainéants de notre histoire. Comme les anciens maires du palais, la 5 marquise avait absorbé tous les pouvoirs et ne prenait plus conseil que d'elle-même. Elle gouvernait despotiquement, et, de régente, était passée reine. Elle se fût accommodée d'une cellule, eût vécu heureuse sous un toit de chaume; en attendant, elle occupait le plus 10 riche appartement du logis. Serviteurs, chevaux et voitures étaient à ses ordres ; elle disposait de tout comme de son bien, usait de tout selon sa fantaisie. C'était elle qui réglait chaque matin le programme de la journée, recevait, rendait les visites, dressait la liste des 15 invitations. Sans être lettré, M. Levrault connaissait la fable de la Lice et sa Compagne. Il s'était réjoui d'abord d'avoir tous les jours quinze ou vingt personnes à sa table ; il n'avait pas tardé à reconnaître que le véritable amphitryon n'est pas toujours celui chez qui l'on dîne. 20 Il n'était lui-même qu'un convive de plus ; l'amphitryon, c'était la marquise. Le soir, la marquise trônait au salon, tandis que M. Levrault, à qui nul ne songeait, errait tristement à travers la foule. En rôdant inaperçu autour des groupes, il avait la satisfaction d'entendre vanter le 25 luxe et l'élégance de l'hôtel La Rochelandier. Il n'était pas rare pourtant qu'un gentilhomme l'abordât en souriant, lui tendît la main, et l'entraînât dans l'embrasure d'une fenêtre pour lui parler avec enthousiasme de son génie et de ses travaux ; cela se terminait toujours par la 30 proposition de quelque entreprise, de quelque association
industrielle dans laquelle le grand fabriquant serait entré pour son argent et le grand seigneur pour son nom. En observant de près la plupart des gentilshommes que la marquise attirait chez lui, en étudiant leurs mœurs, qui 5 étaient celles de l'aristocratie du jour, M. Levrault aurait pu croire qu'il n'avait pas quitté les affaires. . . .
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient; Gaston ne parlait pas d'aller aux Tuileries. En homme bien élevé, en bourgeois qui sait vivre et connaît toute
10 la valeur des ménagements dans les transactions humaines, M. Levrault n'avait jamais posé la question à son gendre en termes formels.
Un matin pourtant il se présenta chez le jeune marquis. Gaston achevait de s'habiller, et n'attendait plus qu'un
15 de ses amis pour aller au bois. Bien qu'on fût en février, il faisait une de ces tièdes journées qui semblent dérobées au printemps. A peine entré, M. Levrault s'établit dans un fauteuil, et, promenant autour de la chambre un regard curieux et satisfait :
20 — Eh bien ! monsieur le marquis, je vois avec plaisir que vous faites chaque jour de nouvelles et charmantes emplettes. Voilà des bronzes que je ne vous connaissais pas. Votre appartement est un véritable musée. On ne saurait mieux choisir. Votre bon goût se retrouve
25 en toutes choses. Il n'est bruit partout que de l'élégance de vos équipages. Je viens d'admirer dans la cour le cheval arabe que vous avez acheté hier et qui va vous mener au bois. C'est à merveille, monsieur le marquis, vous dépensez gaiement votre jeunesse ; mais votre vie
30 tout entière ne peut se passer ainsi. Vos écuries sont au complet, vous avez dans votre serre les plantes les
plus rares de l'ancien et du nouveau monde, votre galerie de tableaux est fort belle, à ce qu'on dit; mais enfin toute la vie n'est pas là. Maintenant, que comptez-vous faire ?
A cette question, Gaston regarda son beau-père d'un 5 air surpris.
— Ce que je compte faire. Monsieur? Ce que j'ai fait hier, ce que je fais aujourd'hui. Partager mon temps entre les exigences du monde et celles de l'amitié ; la matinée au bois, le soir à l'Opéra, au Théâtre-Italien ; 10 chercher pour ma femme d'aimables distractions ; visiter les peintres, les sculpteurs en renom ; assister aux courses de Chantilly, parier, quelquefois courir, n'y a-t-il pas là de quoi remplir la vie ?
— Tout cela, monsieur le marquis, suffirait sans 15 doute à remplir la vie d'un homme sans valeur, qui ne songerait qu'à manger ses revenus. Dieu merci, vous n'êtes pas un de ces hommes -là. Votre nom, votre éducation, votre alliance avec les Levrault, vous imposent des devoirs sérieux, et je sais que vous ne les ignorez 20 pas ; vous êtes animé d'une noble ambition.
— De quelle ambition voulez-vous parler? demanda Gaston de plus en plus surpris.
— Vous êtes un enfant du siècle, reprit M. Levrault, qui se rappelait les paroles de la marquise ; vous n'avez 25 point d'engagements avec le passé. Vous avez grandi librement, sans contrainte, dans l'atmosphère des idées libérales ; c'est à peine si vous vous souvenez de la tempête qui fracassa le trône de saint Louis. Je ne vous
ai jamais entendu parler qu'avec déférence de la nouvelle 30 dynastie ; vous aimez les jeunes princes.
— Je ne m'en défends pas, répondit Gaston, qui cherchait vainement à deviner où son beau-père voulait en venir. Je me suis assis avec les jeunes princes sur les bancs du collège. Plus tard, le hasard m'a placé sur
5 leur route. Je les ai rencontrés à Fontainebleau, dans une partie de chasse, et je n'oublierai jamais la journée charmante que j'ai passée au milieu d'eux. Ce sont de braves jeunes gens, qui servent loyalement leur pays.
lo — ■ Eh bien ! qu'attendez-vous ? demanda M. Levrault d'un air victorieux.
— J'attends, Monsieur, que vous vous expliquiez, répliqua le jeune marquis.
— Parbleu ! mon gendre, vos intentions ne sont un 15 mystère pour personne. Vous avez compris les obligations que vous impose votre nom ; vous brûlez de prendre part au maniement des affaires publiques. Un La Rochelandier ne doit pas rester à l'écart et se croiser les bras. Le présent, l'avenir, vous réclament.
20 Vous voulez vous rallier, et vous avez raison.
— Me rallier 1 s'écria Gaston comme un homme réveillé en sursaut ; me rallier ! Qui donc m'a prêté de telles intentions.^ Chacun comprend à sa manière les obligations que lui impose la naissance. Je n'ai pas de
25 haine contre les institutions nouvelles, j'aime les jeunes princes, mes regrets pour le passé sont sans amertume ; mais pense-t-on que j'oublie à quelle famille j'appartiens ? Mon père m'a laissé un noble exemple que je ne déserterai pas. Si je ne fais pas de grandes choses, du
30 moins je ne renierai pas, je ne foulerai pas aux pieds les traditions de ma famille.
— Ainsi, monsieur le marquis, s^écria M. Levrault se dressant brusquement sur ses jambes, votre intention n'a jamais été de vous rallier ?
— Je n'y ai jamais songé, répondit tranquillement Gaston. Mais, encore un coup, qui donc, je vous prie, 5 a pu vous conter une pareille fable ?
— Qui me l'a dit ? Votre mère, monsieur le marquis.
— Ma mère ! reprit Gaston avec hauteur ; ma mère ! Vous n'y songez pas. Monsieur ; si je pensais à me rallier,
si ma mère le savait, elle me donnerait sa malédiction. 10
En ce moment la porte s'ouvrit, et un jeune homme élégant, en habit de cheval, la cravache à la main, frappa familièrement sur l'épaule de Gaston. Gaston, qui ne comprenait rien à l'insistance de son beau-père et ne devinait pas quelle importance M. Levrault pouvait 15 attacher à de pareilles questions, s'excusa en deux mots, et sortit. M. Levrault, pâle, muet, stupide, était retombé dans son fauteuil. En entendant crier sur ses gonds la porte de la cour, il se leva machinalement et se mit à la fenêtre : son gendre, fièrement campé sur un cheval 20 pur sang, partit au pas, et salua du bout de sa cravache.
M. Levrault ne fit qu'un bond de l'appartement de Gaston à l'appartement de la marquise ; la marquise venait de sortir. Il demanda son coupé; la marquise l'avait pris. Pour la première fois, il comprit pourquoi 25 elle avait fait peindre une couronne de marquis sur le panneau de sa voiture ; il comprit tout. Ce qui se passait en lui, on le devine, il n'est pas besoin de le dire. Mystifié, joué comme un petit bourgeois ! Il ne pouvait tenir en place ; il sortit à pied et se dirigea vers les 30 Tuileries. Il avait compté sur le bruit et le mouvement
pour calmer sa colère ; son attente fut déçue. A mesure qu'il marchait, son agitation redoublait. Il lui semblait que tous les visages avaient une expression moqueuse : tous les passants qu'il coudoyait le regardaient avec un 5 sourire goguenard, comme s'ils eussent été dans le secret de sa mésaventure. Arrivé aux Tuileries, l'aspect du château l'irrita encore davantage. Le soleil resplendissait; les vitres étincelaient ; l'architecture gracieuse et coquette de Philibert Delorme, baignée dans une
lo lumière abondante, étalait aux yeux toute sa richesse. Adossé au groupe d'Arius et Peta, les bras croisés sur sa poitrine, M. Levrault demeura longtemps absorbé dans la contemplation du château, qui, par cette belle journée, avait un air de fête. Abîmé dans ses réflexions,
15 il se demandait avec désespoir si les portes de ce palais ne s'ouvriraient jamais devant lui, s'il était condamné à ne jamais en franchir le seuil. Malgré les avertissements de maître Jolibois, il était tombé de Charybde en Scylla, des griffes de Montflanquin entre celles de la
20 marquise. La confusion, la rage, se disputaient son cœur. Après une heure d'immobilité, il fît à grands pas le tour du jardin, et, comme le soleil commençait à baisser, pensant que la marquise devait être rentrée, il franchit rapidement le Pont-Royal pour regagner la rue
25 de Varennes. Comme il approchait de son hôtel, il aperçut au-dessus de la porte une inscription en lettres étincelantes. Quel ne fut pas son étonnement en lisant sur un fond de marbre noir : HÔtel La Rochelandier ! Ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase déjà
30 plein. La marquise venait de rentrer ; M. Levrault monta chez elle.
A la même heure, Gaston quittait le bois de Boulogne et brûlait la route de Paris. En partant de la rue de Varennes, il traitait de billevesées toutes les paroles de son beau-père, qu'il n'avait jamais prises au sérieux. Comment croire, en effet, que sa mère eût fait une 5 pareille promesse ? Peu à peu cependant, en parcourant les avenues du bois, il se rappela l'attitude de la marquise à la Trélade, son empressement auprès de M. Levrault, les cajoleries adressées à sa fille. Plus d'une fois il avait souffert en voyant sa mère caresser la sottise 10 et la vanité de son hôte; ces souffrances, inexpliquées jusqu'alors, prenaient maintenant un sens injurieux pour lui, pour sa famille. Il se rappelait aussi avec quelle instance Laure l'avait pressé d'aller à la cour ; les bouderies de sa femme, qu'il avait à peine remarquées, 15 lui revenaient en mémoire, et, rapprochées des entretiens de la Trélade, les éclairaient d'une lueur inattendue. En rassemblant tous ses souvenirs, Gaston sentait la rougeur lui monter au visage. En proie à des doutes cruels, ne pouvant plus contenir son impatience, il 20 enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval, et courut à Paris pour arracher à la marquise la vérité tout entière.
En voyant entrer M. Levrault, madame de La Rochelandier comprit sur-le-champ qu'une explication 25 décisive allait s'engager ; elle y était préparée.
— Madame la marquise, dit M. Levrault sans autre préambule, je désire savoir si vous êtes chez moi ou si je suis chez vous, si l'hôtel où nous sommes est l'hôtel Levrault ou l'hôtel La Rochelandier ? 30
— Vous m'adressez une étrange question, répliqua
madame de La Rochelandier sans s'émouvoir. Je ne comprends pas; que voulez-vous dire?
— Vous allez me comprendre, madame la marquise. Je viens de lire sur la porte de l'hôtel l'inscription que
5 vous y avez fait placer.
— ■ Eh bien ! Monsieur ? . . ,
— Eh bien ! Madame, j'ai lu de mes yeux : Hôtel La Rochelandier.
— Est-ce là ce qui vous fâche, mon ami ? reprit la lo marquise de la voix douce et caressante qu'elle avait
sous les ombrages de la Trélade, et qu'elle venait de retrouver comme par enchantement. Quoi de plus simple, de plus naturel? Le château de La Rochelandier ne s'appelle-t-il pas maintenant le château Levrault? En 15 mettant sur la porte de votre hôtel le nom de notre famille, j'ai cru vous être agréable. Je n'ai vu là qu'un moyen délicat de resserrer plus étroitement encore notre intimité.
— Ainsi, madame la marquise, je vous dois de la 20 reconnaissance ? C'est à moi de vous remercier ?
— Entre nous, mon ami, vous le savez bien, il ne peut être question de reconnaissance ni de remerciement. Ce que j'ai fait pour vous, je l'ai fait avec bonheur. Bientôt, je l'espère, vous lirez en rentrant chez
25 vous : Hôtel Levrault de La Rochelandier. J'en ai touché deux mots au garde des sceaux, et je crois pouvoir vous promettre qu'il vous sera permis d'ajouter à votre nom celui de votre gendre.
— Mon nom, madame la marquise, mon nom, tel 30 qu'il est, me suffit, répliqua M. Levrault en relevant la
tête avec orgueil Je n'ai pas de blason, mes aïeux
n'étaient pas aux croisades ; mais, par mes travaux, par mon génie, j'ai enriclii mon pays ; cette gloire en vaut bien une autre. Au reste, ajouta-t-il d'une voix plus calme, comme un homme satisfait de la réparation qu'il vient de s'accorder lui-même, l'inscription que j^ai lue 5 tout à l'heure ne m'a rien appris ; madame la marquise, vous régnez ici en maîtresse absolue.
— Est-ce un reproche, Monsieur ?
— C'est la vérité. Je ne m'abuse pas sur le rôle que vous m'avez fait, et je suis bien aise de vous le dire. 10 Les convives qui s'asseoient à ma table, qui les choisit ? qui les invite? n^est-ce pas vous? Qui peuple mes salons ? n'est-ce pas votre seul caprice ?
— Mon ami, vous êtes ingrat, répliqua la marquise avec une angélique douceur. Qu'attendiez-vous donc de 15 moi en m'appelant auprès de vous ? Je vivais en paix dans mon château, au fond de ma vallée. Pour vous, je me suis décidée à rentrer dans le monde. Pour vous, pour vous seul, j'ai sacrifié mes goûts de retraite et de solitude. Depuis trois mois, pour vous plaire, je vis au 20 milieu du bruit et des fêtes. Votre bonheur est mon seul souci, l'éclat de votre maison ma seule préoccupation. De quoi vous plaignez-vous? N'ai-je pas réuni dans vos salons l'élite de la noblesse ?
— Oui, sans doute, madame la marquise. Votre 25 parti, j'en conviens, est parfaitement représenté dans mon salon; mais le mien? mais la bourgeoisie? Ne suis-je pas, chez moi, seul de mon opinion ? Vraiment, j'en entends de belles ! S'entretient-on de la nouvelle dynastie, c'est à qui donnera son coup de langue. Vos 30 amis ne se gênent guère pour dire ce qu'ils pensent;
bien sot ou bien fou serait celui qui se méprendrait sur leurs vœux et leurs espérances. Vous me parliez, à la Trélade, de rapprocher, de réconcilier la noblesse et la bourgeoisie. On s'y prend, parbleu ! d'une étrange 5 manière. Est-ce en glorifiant le passé, en insultant le présent, que vous comptez accomplir notre projet ^de fusion et de ralliement ?
— Dans l'accomplissement de notre projet, ne l'oubliez pas, mon ami, chacun de nous avait sa tâche. La mienne
lo est remplie, la vôtre commence. Je m'étais engagée à
réunir chez vous l'aristocratie; n'ai-je pas tenu parole?
C'est à vous maintenant d'appeler la classe bourgeoise.
Qui vous arrête? Allons, mettons en présence bour- . geoisie et noblesse ; qu'elles s'écoutent, qu'elles se com- 15 prennent mutuellement, et nous verrons se réaliser
notre rêve.
— Eh bien ! madame la marquise, dit M. Levrault allant droit au but, si vous souhaitez sincèrement que votre rêve se réalise, pourquoi votre fils ne donne-t-il pas
20 lui-même l'exemple de la réconciliation ? Qu'attend-il pour se rallier ?
— Mon fils est libre et ne prendra conseil que de sa conscience. Qu'il se décide à se rallier, je ne l'en détournerai pas ; mais vous comprenez bien, mon ami,
25 que ce n'est pas moi qui dois l'y pousser.
— Ne m'avez- vous pas dit que c'était là son intention ?
— Oui, mon ami, je le croyais, et je vous l'ai dit.
— Vous croyiez, madame la marquise ! s'écria M. Levrault, qui se contenait à peine ; mais à vous entendre,
30 vous en étiez sûre, et j'y comptais.
— Je n'ai pas engagé ma parole pour mon fils, je n'ai
pu vous répondre de ses intentions. Mais pourquoi tant insister sur ce point ? Quel intérêt si puissant attachezvous à cette démarche ?
— Pourquoi ? Quel intérêt ? Vous le savez, Madame ; vous connaissez mon ambition. 5
— Eh ! mon ami, pouvez-vous souhaiter une vie plus heureuse que la vôtre ? Que manque-t-il à votre félicité ? Entouré d'une famille qui vous aime, vous passez l'hiver au milieu des fêtes. Vienne le printemps, vous avez en Bretagne le château Levrault qui vous appelle, qui vous 10 tend les bras. Ah ! mon ami, vous êtes bien injuste envers la Providence. Riche comme vous Têtes, vous n'avez qu'un mot à dire pour rassembler les débris du patrimoine des La Rochelandier. Initié à toutes les découvertes de la science moderne, dans ce domaine 15 reconstitué par vous, qui vous empêche de faire pour l'agriculture ce que vous avez fait pour la grande industrie ?
— - Vous ne parliez pas ainsi à la Trélade, madame la marquise. Vous trouviez en moi l'étoffe d'un homme 20 d'Etat, vous me rendiez justice. Ma place, disiez-vous, était à la tribune, dans le conseil. Loin de condamner mes espérances, vous les encouragiez. Vous vous étonniez qu'un homme de ma valeur se résignât à l'inaction, à l'obscurité, quand une foule de médiocrités se 25 prélassaient dans les hautes sphères du pouvoir ; vous approuviez la pensée qui m'avait conduit en Bretagne.
— Eh bien, dit la marquise avec un geste de résignation, si vous ne sentez pas tout le prix de votre bonheur,
si vous fuyez la paix, si la vie seigneuriale ne vous sourit 30 pas, si l'ambition est votre marotte, si vous avez compté
sur mon fils, adressez-vous à lui; lui seul peut vous répondre.
Ici, M. Levrault se leva blême de colère. — Madame la marquise, vous vous êtes jouée de moi. 5 Aujourd'hui, ce matin même, j'ai vu votre fils, je lui ai posé nettement la question. L'intention que vous lui prêtiez, il ne Fa jamais eue. Il n'a rien fait, rien dit pour vous abuser. Vous n'ignorez pas ce qu'il veut, ce qu'il pense. Je sais maintenant ce que valent vos belles
10 paroles. Vous périssiez d'ennui dans votre château en ruine. Pour relever votre maison, pour rentrer dans le monde, vous vous êtes abaissée jusqu'à courtiser, jusqu'à encenser le roturier que vous dédaignez à cette heure. Je hais votre parti, je n'en ai jamais fait mystère. J'ai
15 toujours détesté votre caste ; entre les Levrault et M. de Chambord, rien de commun ne saurait exister. Si vous ne m'aviez pas dit, si je n'avais pas cru que votre fils se rallierait un jour, je ne lui aurais pas donné ma fille et le tiers de ma fortune. Je me fiais à votre loyauté, et vous
20 m'avez indignement trompé.
Tandis que M. Levrault prononçait ces derniers mots, Gaston, qui venait d'entrer, se tenait debout à la porte du salon, pâle, immobile et muet. La marquise allait répliquer ; en apercevant son fils, elle demeura interdite.
25 — Ma mère, dit froidement Gaston après s'être avancé vers elle, je comprends tout : vous avez trafiqué de mon nom. Mieux eût valu cent fois accepter notre pauvreté, ou me permettre, m'enseigner le travail pour relever notre fortune. Vous avez passé un marché que je n'ai pas
30 signé, mais que je tiendrai pourtant Puis se tournant vers M. Levrault :
— Soyez satisfait, Monsieur, nous irons à la cour. Et Gaston se retira sans ajouter une parole, laissant la marquise atterrée, M. Levrault ivre de bonheur.
Huit jours après la scène que nous venons de raconter, Laure préparait sa toilette de cour. M. Levrault, qui ne 5 doutait pas que sa présentation ne suivît de près celle de son gendre, avait commandé un magnifique habit à la française. Il était bien décidé à ne se montrer au roi qu'en culotte courte, avec Fépée à poignée d'acier. La famille royale venait d'être cruellement éprouvée, et Gaston 10 n'attendait, pour se présenter aux Tuileries, que la fin du grand deuil. Vainement la marquise l'avait menacé de sa malédiction, il était demeuré sourd à toutes les remontrances, inébranlable dans sa résolution. Furieuse, humiliée, prise dans ses propres filets, elle s'était retirée 15 dans son appartement et ne paraissait plus même aux heures des repas. L'hôtel Levrault, naguère si bruyant, si animé, était devenu morne et presque désert. Plus de fêtes, plus de visites. Cependant le grand industriel nageait dans la joie, il étendait déjà la main pour saisir 20 la pairie et son brevet de comte. Chaque jour, il travaillait avec délices à la composition de ses armoiries. Il assistait assidûment aux séances de la noble chambre, non plus en simple curieux, mais comme un acteur qui, avant ses débuts, va entendre ses camarades pour prendre 25 l'air et le ton de la maison. Il avait déjà choisi sa place.
Il se substituait par la pensée à chacun des orateurs qu'il entendait, jugeait sévèrement leur débit, leur action, et, quand les applaudissements éclataient, il se troublait, et parfois même saluait comme pour remercier. Plus 5 heureux encore pendant son sommeil, il était à la tribune, il récitait d'une voix sonore un discours écouté dans un religieux silence. Le banc des ministres lui souriait. Il retournait à sa place en distribuant des poignées de main. Une nuit, son valet de chambre, réveillé en sursaut, entra
10 tout effaré dans son appartement et le trouva sur son séant, s'agitant, gesticulant, et criant d'une voix glapissante : Je demande la parole pour un fait personnel ! Homme digne d'envie, il avait tous les enivrements de l'ambition sans aucun de ses déboires. Son oisiveté ne
15 connaissait pas l'ennui ; il n'avait pas une heure libre dans la journée. Chaque matin, pour délier sa langue, il déclamait dans son jardin quelques pages de Mirabeau ; puis, avant d'aller au Luxembourg, il se promenait devant le château des Tuileries, et l'étudiait sous toutes ses faces,
20 comme un héritier avide rôde autour du domaine qui va lui échoir. Sa voiture, qui l'amenait à la grille du jardin, le reprenait à la grille du Carrousel : car il aimait à passer sous le vestibule, et s'arrêtait pour contempler le grand escalier qui mène à la salle des maréchaux. Quelques
25 jours encore, se disait-il, et je franchirai à mon tour cet escalier qui a vu passer tant d'hommes illustres. L'heure de la justice s'est bien fait attendre ; que de soucis ! que de traverses ! mais mon génie a surmonté tous les obstacles. Je vais donc enfin prendre le rang qui
30 m'appartient.
Laure n'était pas moins joyeuse que son père. La
cour avait été le rêve de toute sa jeunesse. C'était à la cour qu'elle voulait retrouver ses anciennes compagnes, qui l'avaient humiliée de leurs dédains et de leurs railleries ; c'était dans les salons des Tuileries qu'elle devait prendre sa revanche. Dans son ivresse, elle 5 remarquait à peine l'air sombre de Gaston, et, s'il lui arrivait de le remarquer, elle ne prenait pas la peine d'en chercher la cause. Dans le monde où elle était née, où elle avait vécu, qui donc lui eût appris les devoirs qu'imposent une grande naissance et une longue tradition 10 de fidélité ? Le jour où Gaston lui avait annoncé sa résolution, elle avait battu des mains et bondi comme un enfant, tandis que son mari l'observait avec une sourde colère, lui reprochait de comprendre si mal toute l'étendue du sacrifice auquel il se résignait, et l'accusait secrètement 15 d'avoir, comme son père, spéculé sur le nom des La Rochelandier. Ainsi, les rôles étaient changés. Le ressentiment avait passé du cœur de Laure dans le cœur de Gaston. Plus le jour de la présentation approchait, plus le jeune marquis devenait irritable. La vue de son 20 beau-père lui était odieuse ; la présence même de sa femme lui était insupportable ; la joie de Laure l'exaspérait. Il maudissait la sottise de M. Levrault, la vanité de sa fille, et ne songeait pas à maudire sa propre faiblesse, qui l'avait livré pieds et poings liés à la cupidité 25 de sa mère.
Les brodeurs venaient de mettre la dernière main à l'habit de cour de M. Levrault. Un matin, en s'éveillant, M. Levrault l'aperçut sur un fauteuil, avec la culotte courte de casimir blanc, le tout surmonté d'une épée à 30 poignée d'acier, à fourreau de chagrin, et d'un chapeau à
cornes, aux ailes tapissées de duvet de cygne. Il ne résista pas au désir de répéter son rôle en grand costume, et sauta à bas de son lit. Le futur législateur, debout devant une psyché, se contemplait depuis une heure et 5 ne pouvait se rassasier de lui-même. Son valet de chambre entra et lui remit sur un plat d^argent le journal où le grand industriel puisait depuis trente ans ses convictions. M. Levrault s'assit en face de la psyché et parcourut d'un œil négligent les nouvelles du jour. Il
10 avait entendu parler la veille de quelque agitation dans Paris, sans y attacher la moindre importance. Il comprit que l'agitation se propageait ; mais, plein de confiance, il haussa les épaules et n'acheva pas même sa lecture. Il était si content de se voir ainsi vêtu, qu'il garda son
15 costume et passa la journée chez lui. Il arpentait à pas mesurés toutes les pièces de son appartement, et se caressait le menton chaque fois qu'il apercevait son image réfléchie par plusieurs glaces à la fois. Le soir venu, il s'habilla plus simplement et sortit à pied, pour
20 juger par lui-même de la physionomie de Paris. Arrivé sur les boulevards, il vit défiler les troupes qui regagnaient leurs casernes, les maisons illuminées comme un soir de fête, les promeneurs qui se pressaient dans les allées ; en comparant le spectacle qu'il avait sous les yeux aux
25 nouvelles qu^il avait lues le matin, pour la première fois de sa vie il se prit à douter de la sagacité de son journal. Ainsi cette émeute, qu'on disait si menaçante, n'était qu'un feu de paille. M, Levrault rentra chez lui joyeux et triomphant. Il se mit au lit, et s'endormit bercé par
30 les songes les plus séduisants. La vue de son habit brodé avait subitement changé le cours de ses idées.
Dans sa mobile imagination, aux triomphes de la tribune avaient succédé les triomphes de la salle du bal. Il se voyait Tépée au côté, figurant dans un quadrille en face des jeunes princesses. Les femmes chuchotaient en le regardant et demandaient son nom. Un aide de 5 camp du roi répondait à voix basse : C'est le comte Levrault !
Le lendemain, il s'éveilla frais et dispos, le visage épanoui. En apercevant son journal, il le repoussa d'une main dédaigneuse, comme pour se venger d'avoir 10 été abusé par un récit mensonger. Son valet de chambre s'étant permis de lui dire qu'on avait entendu pendant la nuit des bruits sinistres, M. Levrault le tança vertement, et raconta ce qu'il avait vu la veille, en appuyant sur chaque mot d'un air d'importance, comme un homme 15 qui n'a eu qu'à se montrer pour réduire l'émeute, comme un nouveau Neptune devant qui s'apaisent les flots irrités. Après avoir déjeuné seul, lentement, en vrai gourmet exempt de soucis, il descendit au jardin, et s'occupa d'improviser le discours qu'il se proposait d'adresser au 20 roi le jour de sa réception. Comme M. Jourdain tournant un compliment à la belle marquise, il aurait eu besoin d'un maître de philosophie pour l'assister dans cette tâche laborieuse. Cependant, au bout de deux heures, il avait réussi à mettre debout, ferme sur ses jarrets, une 25 phrase, une seule, mais qui en valait bien deux: *'Sire, c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que Votre Majesté doit mon gendre." Heureux et fier d'avoir mis au monde cette phrase éloquente, il courut à son bureau, se hâta de l'écrire, 30 afin de n'avoir plus rien à redouter des caprices de sa
mémoire, et la serra soigneusement dans son portefeuille, comme une perle dans son écrin.
Dans l'après-midi, il voulut revoir ses chères Tuileries, théâtre prédestiné de ses prochains triomphes. Il suivait 5 la rue du Bac d'un air préoccupé, récitant à voix basse son improvisation de la matinée, consultant son portefeuille chaque fois que sa mémoire bronchait. Au moment même où, pour la trentième fois peut-être, il redisait, avec une satisfaction toujours croissante : " Sire,
10 c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que votre Majesté doit mon gendre," comme il débouchait sur le quai, il aperçut au pavillon de Flore d'étranges personnages qui ne portaient pas d'habits brodés, et qui s'occupaient à jeter les meubles par les
15 fenêtres.
En ce moment, les abords des Tuileries présentaient une scène de tumulte et de confusion impossible à décrire. Des bandes armées parcouraient le pont et le quai. Les coups de feu tirés en l'air ajoutaient à l'ivresse
20 des vainqueurs. Des fenêtres du château envahi s'échappait le mugissement de la multitude, pareil au fracas de la mer. Des chevaux de cuirassiers, montés par des enfants, galopaient à travers la foule. Tout le peuple était en armes ; il n'y avait de désarmés que les
25 soldats. Çà et là des groupes curieux, inquiets, effarés, colportaient les nouvelles : la famille royale venait de s'enfuir, et, parmi tous les courtisans, tous les hommes de guerre qui l'entouraient, pas un n'avait brûlé une amorce. M. Levrault regardait tout, écoutait tout d'un
30 air hébété, quand il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule : il se retourna brusquement et se trouva en
face de Jolibois. Maître Jolibois était armé jusqu'aux dents. Il avait à sa ceinture deux paires de pistolets d'arçon, un sabre de dragon qui traînait sur le pavé, sur l'épaule un fusil de chasse à deux coups. A voir sa figure barbouillée de poudre, on eût dit un soldat qui 5 depuis une heure déchire la cartouche. Ses armes innocentes n'avaient pas un meurtre à se reprocher ; en guerrier prudent, il avait attendu que tout fût fini pour descendre dans la rue. Il marchait sur la chambre, à la tête d'une vingtaine d'hommes accoutrés comme 10 lui. En le reconnaissant, M. Levrault s'arrêta frappé d'épouvante :
— Eh bien! s'écria maître JoHbois, que vous disais-je? N'avais-je pas raison ? Vous refusiez de me croire ; me croyez-vous maintenant? J'ai le nez fin; je flairais 15 depuis longtemps ce qui arrive aujourd'hui. Le peuple triomphe, la monarchie est à bas, l'infâme bourgeoisie est morte. Moi et mes hommes, nous allons à la chambre proclamer la république.
— La république ! balbutia M. Levrault d'une voix 20 étouffée.
— Oui, mon cher, la république ! Vous l'aurez dans une heure.
Et le prenant à part, comme s'il eût craint que sa voix ne fût entendue par sa troupe : 25
— Vous voilà dans de beaux draps, mon bon ami, continua-t-il ; je ne voudrais pas être dans votre peau. Vous n'avez pas voulu d'un notaire pour gendre ; il vous fallait un marquis. Ce n'était pas assez de vos millions pour vous désigner à la colère, à la justice du peuple. 30 Votre hôtel est un foyer de chouannerie ; ce soir peut-être
il ne sera qu'un monceau de cendres. Tenez-vous pour averti, et tirez-vous de là comme vous pourrez.
Là-dessus, Jolibois s'arracha des mains de M. Levrault, qui se cramponnait à ses vêtements, et courut vers la 5 chambre. Il faut renoncer à peindre la consternation, la terreur de M. Levrault. Le seul mot de république aurait suffi pour égarer sa raison, pour glacer son sang dans ses veines. La république n'avait jamais représenté pour lui que l'incendie, le meurtre et le pillage. Qu'on
lo ajoute à ce sujet d'effroi ses richesses, son gendre, ses relations avec le parti légitimiste. Eperdu, désespéré comme un homme qui se noie, il croyait entendre murmurer son nom, et lisait sur tous les visages la menace et la vengeance. Il lui semblait que le chiffre
15 de sa fortune et le titre de son gendre étaient écrits sur son chapeau. Le malheureux n'osait pas rentrer chez lui, de peur d'être suivi. Il errait çà et là, pâle, tremblant, les yeux hagards, cherchant par quel moyen il pourrait mettre son hôtel à l'abri de la fureur populaire, lorsqu'il
20 aperçut un ouvrier porté sur un brancard ; une pensée lumineuse traversa son cerveau. D'un geste il arrêta le brancard, et d'une voix retentissante :
— Où portez-vous ce brave ?
— A l'hôpital.
25 — A l'hôpital ? un enfant du peuple, un héros qui a versé son sang pour la liberté, pour la république ! à l'hôpital ! ce serait une honte pour nous, mes amis. Qu'il vienne chez moi, ma maison est à lui. Moi aussi, je suis un ouvrier. Qu'il vienne chez Guillaume
30 Levrault. Suivez -moi, camarades ; soyez tranquilles, il ne manquera de rien.
— Vive Guillaume Levrault ! s'écria la foule en battant des mains.
— Mes enfants, criez : Vive la république !
Et, se mettant à la tête du cortège, au milieu des cris mille fois répétés de : Vive Guillaume Levrault ! vive la 5 république ! il reprit bravement le chemin de son hôtel.
Les bruits du dehors avaient enfin pénétré jusqu'à l'hôtel Levrault. La marquise et Laure étaient réunies dans le salon. Laure, inquiète, agitée, se levait à chaque instant pour guetter à la fenêtre l'arrivée de son père ou 10 de son mari. La marquise triomphait. A ses yeux, les événements de la journée ne pouvaient avoir qu'un sens : le retour du comte de Chambord. La bourgeoisie était remise à sa place ; la noblesse rentrait en possession de ses privilèges. Il y avait dans la catastrophe qui venait 15 de s'accomplir quelque chose de providentiel : Dieu n'avait pas voulu qu'un La Rochelandier se parjurât. Dans son ivresse, la marquise pardonnait à Laure, à M. Levrault ; elle oubliait son ressentiment pour ne songer qu'à sa prochaine fortune. Elle allait reprendre aux 20 Tuileries le tabouret qu'elle avait sous la restauration.
— Calmez-vous, ma chère fille, disait-elle d'une voix affectueuse. Que craignez-vous? Que perdez-vous? Vous vouliez aller aux Tuileries, nous irons ensemble ; c'est moi qui vous présenterai. Quelle différence entre 25 la cour où je vous mènerai et la cour où vous vouliez aller ! Dans le palais de notre jeune roi, vous ne serez pas exposée à rencontrer des intrus, des gens venus on ne sait d'où. Ce qui s'en va mérite-t-il un regret? Qu'était-ce que cette cour? une cohue. Hier encore 30 les Tuileries n'étaient qu'une hôtellerie. Bel honneur,
vraiment, que d'entrer dans des salons où passait toute la rue ! Demain, Henri V fera maison nette et choisira ses hôtes. Consolez-vous donc, ma chère enfant, le jeune roi n'a rien à refuser aux La Rochelandier. 5 Gaston entra dans le salon.
— Eh bien ! mon fils, nous triomphons ! s'écria la marquise avec fierté.
— Qu'espérez-vous donc, ma mère ? demanda gravement Gaston.
10 — Nous allons revoir l'enfant du miracle ; notre cher Henri va remonter sur le trône du Béarnais.
— Mais, ma mère, vous ignorez donc ce qui se passe ?
— La France pousse un cri de délivrance et tend les bras vers son roi légitime, poursuivit la marquise avec
15 exaltation. Qu'attendez-vous, mon fils? Votre devoir n'est-il pas d'aller au-devant de lui? Partez; que ne puis-je vous donner des ailes !
— Ma mère, vous vous abusez étrangement, répondit Gaston en secouant la tête ; nous n'assistons pas à la
20 résurrection de la monarchie de saint Louis, mais à l'avènement de la république.
— La république ! s'écria la marquise. Quel rêve insensé ! C'est impossible !
— La république ! s'écria Laure ; il n'y aura donc 25 plus de cour ?
— C'est impossible ! répéta la marquise. Rassurezvous, ma fille. Vous êtes fou, Gaston. La république ! Y pensez-vous, mon fils? La France en a tâté et sait trop ce qu'elle vaut.
30 Comme elle achevait ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et M. Levrault parut, soutenant de son bras la
marche chancelante de l'ouvrier blessé qu'il avait recueilli, et suivi d'une douzaine d'hommes armés qui l'avaient escorté jusqu'à son hôtel. Gaston, Laure et la marquise contemplaient d'un œil étonné cette scène étrange. Le blessé était un homme de trente ans tout au plus. 5 Atteint d'un coup de feu à l'épaule, malgré la souffrance, son visage, encadré entre des cheveux bruns et une barbe rousse, respirait encore l'ardeur du combat. C'était une de ces figures empreintes d'une énergie sauvage, qu'on voit paraître à point nommé dans tous les mouvements 10 populaires.
— Inclinez-vous, dit M. Levrault en entrant, saluez avec respect ce héros qui a donné son sang pour nous délivrer de la tyrannie.
Et s'adressant au blessé : 15
— Mon ami, vous êtes ici chez vous, et les braves qui vous ont accompagné ne vous quitteront pas. . Mes enfants, cette maison est la vôtre. Tout ce qui est ici, tout ce que vous voyez, je l'ai gagné à la sueur de mon front. Je suis trop heureux de partager avec vous ma 20 petite fortune, le fruit modeste de mon humble travail. Voici mon gendre, un ouvrier de la pensée, un républicain comme moi, comme vous.
— Dites le marquis de La Rochelandier, interrompit brusquement Gaston. Hier, je faisais bon marché de 25 mon titre; aujourd'hui que ce titre est proscrit, je le revendique hautement.
M. Levrault faisait en vain signe à Gaston de se taire ; Gaston acheva d'une voix ferme la phrase qu'il avait commencée, et sortit fièrement en jetant sur son beau-père 30 un regard de pitié. La marquise, indignée, suivit son
fils. Laure, à son tour, voulait se retirer ; un geste suppliant de son père la retint.
— Un marquis ! dit le blessé promenant autour du salon un regard défiant; camarades, ne restons pas ici,
5 portez-moi à l'hôpital.
— Mes amis, vous êtes chez Guillaume Levrault, ancien tisseur de laine à Elbeuf. Connaissez-vous Jolibois? C'est mon meilleur ami. Je marchais avec lui sur la chambre, lorsque je vous ai rencontrés. Voici
10 ma fille, une fille du peuple, un cœur d'or. Tout ici vous appartient. Vous vous êtes battus comme des lions ; nous allons trinquer ensemble.
En cet instant le blessé fut saisi d'une soudaine défaillance, et répéta d'une voix éteinte : — Portez-moi à
15 l'hôpital.
M. Levrault tira le cordon de la sonnette, un valet parut, et rentra bientôt avec un panier de vin. M. Levrault versa une rasade à ses nouveaux amis, offrit lui-même un verre plein au blessé, et d'une voix émue :
20 — Buvons, mes enfants, à la grandeur, à l'affermissement de notre jeune république. Plus de rois, plus de noblesse, plus de bourgeoisie ! Buvons au nivellement de toutes les classes ; ne formons plus qu'une seule famille, une famille d'ouvriers. Chacun pour tous, et tous pour chacun î
25 Tous les verres s'entrechoquèrent aux cris de : Vive Guillaume Levrault !
— Vive le peuple de Paris ! s'écria Guillaume Levrault en levant son verre.
— Mes amis, dit le blessé d'une voix sourde après 30 avoir léché ses moustaches, méfiez- vous, c'est du vin de
bourgeois.
Malgré ce sinistre avertissement, les camarades remplirent de nouveau leurs verres, les vidèrent d'un trait, et se regardèrent entre eux d'un air d'incrédulité. Le blessé s'évanouit. M. Levrault le fit porter dans une chambre bien chaude, le coucha lui-même dans un lit bassiné, 5 envoya chercher un médecin pour panser sa blessure, et mit un corps de bâtiment à la disposition de ses nouveaux frères, qui ne se firent pas prier pour s'y installer. Il rentra au salon, et trouva sa fille pâle, consternée.
— Malheureuse ! lui dit-il, tu vois où m'a conduit ta 10 folle vanité. Je voulais te marier à Jolibois. Tu as voulu être marquise. Dieu seul sait maintenant ce que nous allons devenir !
Cela dit, il descendit à pas de loup, courut aux remises, badigeonna de sa main les armoiries des voitures, 15 remonta du même pas, prit dans son buffet les boîtes d'argenterie, courut à la cave, enfouit son trésor dans une futaille, et sortit pour acheter quelques douzaines de couverts de la fabrique de Ruolz et Elkington.
[Soon after the proclamation of the Republic (February 1848), two decrees abolish the House of Peers together with ail titles of nobility ; and M. Levrault, Avho, to crown his misfortunes, loses the greater part of his wealth, makes up his mind to return to Brittany with his friends.]
Le retour de nos personnages au château de La Roche- 20 landier fut gai comme un convoi funèbre. N'était-ce pas en effet le convoi funèbre de leur orgueil, de leur
vanité et de leur ambition ? Plus de cour ni de pairie, plus de titres ni de millions, sacs vides, parchemins sans valeur; ils s'étaient joués mutuellement, tous quatre avaient fait un marché de dupe. Quel voyage, grand
5 Dieu ! sur cette même route qui les avait vus, quelques mois auparavant, triomphants, ivres de joie et se prélassant sur les coussins moelleux d'une chaise de poste ! Blottis chacun dans un coin de l'intérieur de la diligence, ils se taisaient, et n'avaient pas même pour se consoler
lo ou se distraire la ressource des récriminations ; la révolution de février les renvoyait, comme on dit, dos à dos. Gaston et Laure n'osaient lever les yeux l'un sur l'autre. Roulée dans son manteau, enveloppée de fourrures, les mains dans son manchon, la marquise
15 douairière, honteuse comme une fouine qu'un mulot aurait prise, s'abîmait dans ses réflexions, qui n'étaient pas couleur de rose. Il y avait des instants où elle se croyait le jouet d'un abominable cauchemar ; mais la présence de M. Levrault, assis vis-à-vis d'elle, la rappelait
20 bientôt aux sentiments de la réalité. Pauvre comme devant, elle retournait vivre dans son petit castel, avec M. Levrault sur les bras : voilà où l'avait conduite l'habileté de ses manœuvres. Le moins triste et le moins consterné des quatre, le croira-t-on? c'était M.
25 Levrault. Il avait, en ces derniers temps, avalé tant de couleuvres, traversé tant de mauvais jours, des jours si tourmentés, qu'il n'aspirait plus qu'au repos. Il n'était pas ingrat envers la destinée, et s'estimait heureux de n'avoir laissé que ses écus dans la bagarre. Enfin, sa
30 pensée se reportait avec complaisance sur la déconvenue de la marquise; c'était là le côté plaisant de sa ruine.
En observant son air grognon, sa mine renfrognée, il riait dans sa barbe et se frottait les mains, comme s'il se fût ruiné volontairement, tout exprès pour lui faire pièce et se venger sur elle des déceptions qu'il avait essuyées. La satisfaction d'avoir sauvé sa peau, le mouvement de 5 la voiture qui l'emportait loin de la fournaise des révolutions, la perspective d'une vie tranquille, la figure de madame de La Rochelandier, qui s'allongeait de plus en plus, avaient donné à l'esprit déjà si varié de M. Levrault un tour imprévu, tout à fait piquant ; jamais 10 ' ce diable d'homme ne s'était senti en si belle humeur. Aux approches de Nantes, il avait dans toute sa personne quelque chose d'émoustillé, de guilleret et de goguenard, qui acheva d'exaspérer la mère de Gaston.
— Eh bien ! mon aimable amie, disait-il en imitant 15 les inflexions câhnes que prenait autrefois la voix de la marquise sous les ombrages de la Trélade, nous touchons au terme de nos épreuves. Encore quelques heures, et nous découvrirons les tours du château Levrault; c'est là que le bonheur nous attend. Je connais la simplicité 20 de vos goûts ; vous n'aimez pas le monde, vous ne l'avez jamais aimé. Vous avez toujours recherché l'ombre et le silence, comme d'autres l'éclat et le bruit. Je sais tout ce qu'il vous a fallu d'abnégation et de dévouement pour renoncer à vos habitudes sédentaires ; 25 soyez sûre que je n'oublierai de ma vie un si généreux sacrifice. Je m'applaudis de mon désastre, je bénis presque le coup qui m'a frappé, en songéant qu'il vous rend à votre vallée solitaire, à toutes les douces joies pour lesquelles vous êtes née. Ah ! mon amie, quelle 30 existence enchantée nous allons mener tous ensemble
dans le joli manoir que je dois à votre gracieuseté ! Vous ne trouverez pas au château Levrault l'hospitalité splendide que vous m'avez offerte à l'hôtel La Rochelandier; mais que sont les jouissances de la fortune, 5 comparées à celles du cœur ? On l'a dit avec raison, ni l'or ni les grandeurs ne nous rendent heureux. C'est dans l'union des âmes que réside la vraie félicité ; c'est dans la modestie des désirs que consiste la vraie richesse. A ce compte, qui donc peut se dire ici-bas plus riche et
10 plus heureux que nous ?
La marquise rongeait son frein et ne répondait à tous ces beaux discours que par des regards de panthère prête à s'élancer sur sa proie.
A la tombée de la nuit, une patache qu'ils avaient
15 prise à Nantes pour achever leur voyage les déposait modestement dans la cour du château Levrault. A peine descendue de voiture, madame de La Rochelandier franchit d'un pas rapide les degrés du perron et se retira dans son appartement sans plus se soucier de ses hôtes.
20 Elle éprouvait le besoin d'exhaler librement sa colère. La vue de M. Levrault lui était odieuse ; c'est à peine si la jeunesse et la beauté de Laure trouvaient grâce devant ses yeux. Gaston comprenait autrement les devoirs que lui imposait la ruine de son beau-père; il n'avait pas
25 attendu jusque-là pour les accepter. Il s'occupa de l'installation de sa femme avec la courtoisie que nous lui connaissons. Quant à M. I^evrault, il était chez lui; déjà il commandait en maître. Il allait, venait, grondait les gens, donnait des ordres pour le souper, et remplissait
30 la maison du bruit de sa voix, dont les éclats arrivaient jusqu'aux oreilles de madame de La Rochelandier.
Entre ces deux amis, tout était sujet de querelle. Chacun des portraits qui décoraient le salon suggérait à M. Levrault une foule d'épigrammes qui, sans être bien acérées, harcelaient son adversaire comme autant de coups d'épingle. Ils passaient presque toutes leurs 5 soirées en tête-à-tête. Chose étrange ! ils se détestaient mutuellement et ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. Ils s'aidaient l'un l'autre à tuer le temps, ce mortel ennemi des gens qui ne font rien; chacun des deux trouvait dans le dépit de son interlocuteur une source 10 intarissable de contentement. La marquise maudissait la république ; M. Levrault parlait d'effacer les écussons de la famille, accablait de son ironie ces derniers vestiges de la féodalité, et demandait s'il n'était pas temps de convertir en pigeonnier une tour crénelée dont la 15 défense héroïque était consignée dans les archives des La Rochelandier. Ces querelles sans fin, auxquelles Gaston et Laure demeuraient étrangers, se prolongeaient souvent bien avant dans la nuit. Un soir, ils étaient aux prises et ressassaient pour la centième fois l'éternelle 20 question des écussons et des créneaux ; au bruit d'une voiture qui entrait dans la cour, ils se turent tout à coup et se regardèrent d'un air étonné. Presque au même instant, la porte s'ouvrit brusquement, et maître Jolibois, ceint d'une écharpe tricolore, suivi d'un brigadier de 25 gendarmerie, entra dans le salon. La marquise et M. Levrault demeurèrent cloués sur leur fauteuil.
— Ah çà ! dit maître Jolibois en croisant lentement ses bras sur sa poitrine, j'en apprends de belles. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé ; le château de La 30 Rochelandier est décidément un repaire d'aristocrates,
un nid de chouans, un foyer de réaction. Voilà donc comment on reconnaît la clémence et la mansuétude du peuple ! La république est patiente ; mais il ne faut pourtant pas la pousser à bout. Vous conspirez, je le 5 sais, j'en suis sûr; vous n'êtes occupés qu'à rabaisser, qu'à dénigrer le triomphe de la démocratie. N'essayez pas de vous défendre, ce serait peine perdue ; mes agents m'ont tout appris.
M. Levrault, dont la conscience était en repos, jeta 10 sur la marquise un regard qui semblait dire : Ce sont vos affaires, et non les miennes. Il ouvrait la bouche pour se justifier; mais la marquise le prévint, et se tournant vers lui :
— Eh bien ! que vous disais-je ? Ne vous ai-je pas 15 annoncé cent fois ce qui arrive aujourd'hui? Vous avez
dans votre langage une intempérance, une étourderie, une témérité, qui va jusqu'à la folie. Vous ne ménagez personne, vous raillez toute chose. Une fois parti, vous allez, vous allez . . . rien ne vous arrête. Vos attaques
20 redoublées contre la république ne pouvaient demeurer impunies. Votre langue de vipère devait tôt ou tard nous attirer quelque mésaventure. Je vous l'ai prédit cent fois, et ma prophétie ne s'est que trop bien accomplie. Vous n'avez, sur ma foi, que ce que vous
25 méritez. Pour moi, je m'en lave les mains; tirez- vous de là comme vous pourrez.
M. Levrault, abasourdi, ne trouvait pas un mot à dire; l'étonnement, l'indignation, la colère, l'effroi, se disputaient son cœur et serraient sa gorge comme dans
30 un étau.
— C'est donc vous, s'écria Jolibois, qui dénigrez la
république ! C'est vous qui conspirez contre elle ! C'est vous, pygmée, vous, myrmidon, qui voulez la renverser !
— Moi ! dit enfin M. Levrault, plus rouge que la crête d'un coq; si quelqu'un ici dénigre la république, ce n'est pas moi, c'est madame. 5
— C'est vous, s'écria la marquise, vous qui, après avoir rampé, après vous être mis à plat ventre devant le régime nouveau, vous vengez maintenant, par de misérables quolibets, de la peur qui vous avait converti.
— Osez- vous bien m'accuser ? repartit M. Levrault 10 hors de lui ; osez-vous bien me prêter vos rancunes et votre haine ? Heureusement, mes opinions sont connues,
et les vôtres. Madame, ne sont un mystère pour personne. J'ai toujours aimé la république, et vous l'avez toujours détestée. 1 5
— Je ne l'ai jamais aimée, j'en conviens, reprit la marquise, mais je l'ai acceptée avec résignation ; je me suis inclinée devant la volonté de la France. La haute intelligence de M. le commissaire général, aidée de son noble cœur, comprendra sans peine tout ce que je dois 20 de ménagements et d'égards aux traditions de ma famille. Je n'ai jamais aimé la république, mais je la respecte, je n'ai contre elle ni haine ni amertume, je ne clabaude pas comme vous.
— Vous l'entendez, citoyen Levrault, dit Jolibois d'un 25 ton sévère. Il ne s'agit pas ici du rapport d'un agent plus ou moins fidèle, c'est un membre de votre famille qui vous accuse, c'est la mère de votre gendre. Malgré
la tendre amitié qui nous unit, il ne m'est pas permis de différer plus longtemps l'accomplissement de mon devoir ; 30 suivez-moi.
— Vous suivre ! Oii me conduisez-vous ? demanda M. Levrault se soutenant à peine.
— En prison, répondit Jolibois.
— En prison ! s'écria M. Levrault pâle d'épou- 5 vante.
Il fit un mouvement pour s'enfuir ; mais déjà le brigadier de gendarmerie lui appliquait sur l'épaule sa large main gantée de peau de daim. Un imperceptible sourire plissa la lèvre de l'enragée marquise. Maître
10 Jolibois donna le signal du départ et emmena l'infortuné Levrault, qui prit place à côté de lui dans le fond de sa voiture. Le brigadier sauta en selle, et la voiture partit. Après avoir joui quelques instants de la terreur de son prisonnier, Jolibois rompit enfin le silence :
1 5 — Pourquoi tremblez- vous, mon cher ? Que diable ! un homme ne doit pas ainsi se laisser abattre. Que craignez-vous ? Votre faute est grave sans doute, vous serez jugé ; mais la république est clémente, et la peine de mort est abolie pour les délits politiques. Le pire qui
20 puisse vous arriver, c'est d'être condamné à la déportation.
— La déportation ! balbutia M. Levrault ; mais je suis innocent, il n'y a pas un mot de vrai dans les inculpations de cette abominable marquise. Vous me connaissez, mon bon Jolibois, je n'ai rien à me reprocher.
25 — Rien à vous reprocher ! Comptez-vous donc pour rien vos propos téméraires, vos propos injurieux contre la démocratie, vos conciliabules Hberticides, vos sourdes menées dans le pays ?
— Hélas ! mon cher Jolibois, la marquise me calomnie 30 indignement, et, pour une faute qui n'est pas la mienne,
vous me parlez de déportation 1
— Mon dieu oui, peut-être la déportation. Le tribunal jugera, il entendra votre défenseur. Ah ! je ne vous le cache pas, vous aurez besoin d'un habile avocat ! Voilà ce que c'est, mon bon ami, que de se trouver en mauvaise compagnie. Vous avez voulu vous emmarquiser, 5 vous encanailler de noblesse, vous payez aujourd'hui votre entêtement.
En ce moment un éclair sillonna la nue. Le tonnerre gronda, une grêle furieuse mêlée d'une pluie abondante fondit sur la plaine, et vint fouetter la vitre de la portière. 10 La conversation s'arrêta. Maître Jolibois parut tout d'un coup se plonger dans une profonde méditation. M. Levrault l'épiait d'un regard inquiet, comme s'il eût espéré lire sa destinée sur le front du dictateur. L'orage redoublait; les chevaux avançaient péniblement dans les 15 ornières détrempées. Une lueur de clémence passa sur le front d''Etienne Jolibois :
— Écoutez, dit-il enfin comme saisi d'une subite inspiration, malgré toutes vos fautes, malgré votre lâcheté, je sens que je vous aime encore ; mon amitié pour vous a 20 résisté à toutes ces cruelles épreuves. Une fois que vous comparaîtrez devant la justice, je ne pourrai plus rien faire pour vous ; les magistrats seront obligés d'appliquer
la loi. Je n'ai qu'un moyen de vous sauver . . .
— Quel moyen? demanda M. Levrault d'une voix 25 haletante.
— C'est de vous rendre la liberté, et je vous la rends ; allez, mon cher, et ne péchez plus.
En achevant ces . mots, Jolibois ouvrit la portière. Sans demander son reste, M. Levrault sauta au beau 30 milieu d'une flaque d'eau, et regagna, par une pluie
battante, le château de La Rochelandier. Au bout d'une heure, trempé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné, il sonnait à la porte. Je laisse à deviner la figure de la marquise en revoyant si tôt l'hôte maudit dont elle se S croyait délivrée pour longtemps.
Cependant un travail mystérieux s'accomplissait dans le cœur de Laure et dans le cœur de Gaston. Ces deux jeunes gens n'étaient pas sortis mauvais des mains de Dieu; l'éducation avait faussé leur nature, sans la dé-
lo praver pourtant d'une façon inguérissable. Gaston, affligé d'abord de la ruine de' son beau-père et de sa femme, éprouvait maintenant un sentiment de délivrance : la créance qu'il ne pouvait acquitter n'était -elle pas déchirée ? Laure éprouvait un sentiment pareil ; chacun
15 des deux se trouvait dégagé. Libres désormais, rendus à leur nature première, ils s'observaient avec curiosité et s'étonnaient de découvrir mutuellement des trésors auxquels ils n'avaient jamais songé. Laure, qui, en se mariant, n'avait rêvé que les fêtes de la cour, qui, en
20 perdant sa chimère, s'était crue menacée d'un ennui sans remède et sans fin, s'apercevait avec surprise que les joies de la vanité ne sont pas les seules joies de ce monde. Sa vanité, ne sachant plus où se prendre, était morte, faute d'aliment. On se rappelle que mademoiselle
25 Levrault avait étudié avec succès la peinture et la musique. Etablie dans une chambre que Gaston avait
décorée avec une élégante simplicité, elle reprit ses études; les talents qu'elle avait négligés au milieu des distractions de sa vie opulente consolaient, égayaient sa solitude et sa pauvreté. Le printemps renaissait ; Laure l'accueillit avec un bonheur inespéré. Un jour, on s'en 5 souvient peut-être, quelques semaines après son arrivée à la Trélade, le jour même où elle avait rencontré Gaston pour la première fois, les champs et les bois s'étaient révélés vaguement à sa jeune imagination, mais ce poétique sentiment n'avait pas résisté aux préoccupations 10 toutes mondaines qui l'agitaient alors ; en présence du même spectacle, son émotion fut, cette fois, plus durable, plus profonde, et la révélation s'acheva. Gaston, qui aimait les poètes, avait réuni dans la chambre de sa femme un petit nombre de livres choisis avec goût, et 15 Laure retrouvait avec un secret orgueil, dans ces livres enivrants, l'expression pure et précise de ses rêveries et de ses pensées. De jour en jour, son intelligence s'élevait, son cœur s'ouvrait à des sentiments plus tendres. Les poètes lui expliquaient la nature, et la nature, à son 20 tour, lui enseignait à mieux comprendre les poètes.
Un soir, elle était assise au piano, Gaston se promenait dans le parc ; les derniers rayons du soleil filtraient à travers la ramée. Après avoir préludé pendant quelques instants, elle se mit à jouer une des plus charmantes 25 compositions de Louis Lacombe, le Soir^ idylle gracieuse qui raconte avec une merveilleuse précision, avec une exquise délicatesse, toutes les rumeurs, tous les bourdonnements, tous les murmures de la plaine à la fin de la journée ; poëme champêtre où l'on entend le bêlement 30 des troupeaux ramenés à la bergerie, le chant des pâtres,
le tintement de r Angélus^ tous ces bruits confus qui s'élèvent à la nuit tombante, comme une prière de la terre au ciel. Gaston était venu s'accouder sur la fenêtre. Les doigts de Laure semblaient à peine effleurer le 5 clavier ; la brise soulevait les boucles de ses cheveux ; son cou s'inclinait mollement comme le cou d'un cygne. Gaston la contemplait avec surprise, comme s'il l'eût aperçue pour la première fois. En ce moment, en effet, Laure était pour lui une femme toute nouvelle. Emue,
10 attendrie, pénétrée à son insu d'un sentiment religieux, elle commença d'une voix claire et vibrante un psaume de Marcello. Sa voix, autrefois gâtée par la mignardise et l'afféterie, s'échappait pure et limpide et rendait avec une simplicité puissante la divine mélodie de ce maître
15 inspiré. Quand elle eut fini de chanter, Gaston s'éloigna d'un pas rêveur. Il comprenait confusément tout le prix du trésor qu'il possédait, et se sentait honteux de l'avoir si longtemps ignoré, si longtemps négligé. Que fallait-il pour cultiver ce champ dont il avait méconnu la richesse ?
20 En arracher quelques brins d'ivraie, déraciner les travers puérils, les désirs frivoles, les idées étroites qu'il avait laissés grandir, qu'il avait encouragés par son indifférence : le malheur avait fait ce que Gaston n'avait pas su faire. Laure, qui n'avait vu dans Gaston qu'un marquis et
25 rien de plus, voyait maintenant en lui un homme nouveau. Gaston, en effet, l'avait traitée jusque-là avec froideur ; l'orgueil, la crainte de passer pour un courtisan de l'opulence, arrêtaient sur ses lèvres tout ce qui pouvait ressembler à un témoignage d'affection ; cette crainte, en
30 s'évanouissant, avait réveillé tous ses bons instincts. Il n'avait plus cette impassible courtoisie qui soumet tous
les mouvements aux lois de Tétiquettc et enveloppe la vie d'une atmosphère glacée. Ce jeune homme naguère si frivole, occupé de voitures, de chiens et de chevaux, devenu grave et pensif, avait avec sa femme des entretiens sérieux. Elle Técoutait avec déférence et s'accusait à 5 son tour de l'avoir méconnu. Ainsi, par une pente insensible, ils arrivaient à l'amour, qu'ils n'avaient pas cherché ; mais le souvenir de leur mariage, conclu sous les auspices d'une double promesse et suivi d'une double déception, enchaînait sur leurs lèvres toutes ces con- 10 fidences familières dont se nourrissent les affections naissantes, l.a honte arrêtait le mutuel aveu de leur tendresse; chacun des deux aimait sans se croire aimé, et s'avouait avec douleur qu'il n'avait rien fait pour mériter de l'être. 15
Gaston comprit enfin que le moment était venu de renoncer à l'inaction, de se conduire en homme, et que le seul moyen de gagner le cœur de sa femme était de reconquérir sa propre dignité. Ses revenus, quoique modestes, lui permettaient d'aller vivre à Paris sans 20 entamer le bien-être de sa famille ; il résolut de partir seul, de s'ouvrir une carrière, de travailler pour tirer sa femme de la vie chétive de La Rochelandier. Que ferait-il ? Il ne le savait pas encore ; mais il avait vingtcinq ans, de l'intelligence, du courage, et comptait sur 25 Dieu, qui vient en aide aux gens de bonne volonté.
Tout le monde ignorait encore sa résolution au château de La Rochelandier ; il voulait échapper aux remontrances de sa mère, et ne devait confier son projet à Laure qu'au dernier moment. 30
La veille du jour fixé pour son départ, le fils d'un de
ses fermiers se mariait ; Laure avait promis d'assister à la fête. Gaston monta en carriole avec sa femme et s'achemina vers la ferme. Laure, avec sa robe de mousseline et son chapeau de paille, était cent fois plus 5 charmante qu'autrefois à la Trélade et rue de Varennes avec ses toilettes éblouissantes. Le trajet se fit en silence; leur pensée se reportait involontairement au jour de leur mariage. A leur arrivée, ils se virent entourés avec empressement, accueillis avec cordialité.
lo Laure fut touchée de l'émotion joyeuse qui se peignait sur tous les visages. Son mari était aimé, et elle prenait sa part de l'amour qu'il inspirait. Une joie franche, un bonheur vrai, éclataient dans les yeux des jeunes mariés. Laure et Gaston les observaient avec tristesse, et, quand
15 leurs regards se rencontraient, chacun des deux détournait la tête, comme s'il eût craint d'être deviné. Les deux époux de la journée n'avaient ni titres ni richesses, mais ils s'adoraient, ils étaient heureux. Laure ouvrit le bal avec le fils du fermier, et Gaston avec l'épousée. Le
20 jeune marié exprimait naïvement son ivresse, et Laure l'écoutait avec une curiosité mêlée de douleur ; la jeune femme ouvrait ingénument son cœur, et Gaston l'écoutait avec mélancolie. Rêveurs, préoccupés pendant le reste de la soirée, Laure et Gaston promenaient autour d'eux
25 un regard distrait ; ils se disaient au fond de leur conscience qu'il faut bien peu de chose pour être heureux, quand on s'aime, et que la pauvreté a ses fêtes tout aussi bien que l'opulence.
La soirée était belle ; ils partirent à pied. Émus,
30 agités par ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient pensé, ils marchaient silencieux le long des haies, C'était la
première fois qu'ils se trouvaient ainsi, seuls, la nuit, au milieu des champs. Les étoiles resplendissaient au-dessus de leurs têtes ; l'atmosphère, embaumée des senteurs de la lande, ajoutait encore au trouble de leurs âmes. Parfois le sentier qu'ils avaient choisi pour abréger la 5 route se rétrécissait ; Laure, suspendue au bras de son mari, se serrait contre lui, ses cheveux effleuraient le visage de Gaston, leurs haleines se confondaient. Tantôt ils s'arrêtaient pour prêter l'oreille au bruit de la Sèvre ; tantôt ils ralentissaient le pas, se regardant à la dérobée, 10 écoutant le battement de leur cœur, surpris et confus comme deux fiancés de la veille. Ils ne se parlaient pas, et pourtant ils n'avaient jamais été si près de se comprendre. Vingt fois ils sentirent l'aveu de leur amour prêt à s'échapper de leurs lèvres ; vingt fois la honte du 15 passé, la crainte de n'être pas aimé, arrêta l'élan de leur tendresse. Ils arrivèrent au château sans avoir échangé une parole. Sur le seuil de la chambre de Laure, Gaston prit sa femme dans ses bras et l'embrassa comme il ne l'avait jamais embrassée, la pressa contre sa poitrine, et 20 demeura quelques instants à la contempler. Au moment de la quitter pour longtemps peut-être, on eût dit qu'il voulait graver plus avant son image dans son souvenir, puiser dans ce baiser d'adieu l'énergie et le courage dont il avait besoin. Laure croyait toucher au bonheur ; 25 Gaston s'enfuit sans trouver la force de lui annoncer son départ.
Restée seule, Laure savoura d'abord avec délices l'émotion enivrante de cette première étreinte amoureuse. Assise à sa fenêtre ouverte, elle s'abîma dans la con- 30 templation du ciel étoilé ; jamais l'air ne lui avait semblé
si pur, la brise si parfumée ; la splendeur de la nuit doublait toutes ses facultés. Bientôt le sentiment du bonheur fit place à l'inquiétude. Que voulait dire le trouble de Gaston ? que signifiait cette étreinte convul- 5 sive ? Pourquoi Gaston s'était-il enfui après l'avoir serrée dans ses bras ? L'amour est prompt à s'alarmer ; cette jeune femme, qui, naguère indifférente, voyait son mari sortir sans se demander où il allait, qui n'attendait jamais son retour pour l'interroger sur l'emploi de sa journée, se
lo rappelait maintenant avec une effrayante précision toutes les paroles qu'il avait prononcées depuis son arrivée à La Rochelandier. L'attitude de Gaston, son air distrait, ses réponses évasives toutes les fois qu'il s'agissait d'avenir, tout lui disait qu'il avait formé en secret quelque projet
15 auquel il ne voulait pas l'associer. Son imagination s'exaltait dans le silence et la sohtude. Elle était là depuis deux heures, et ne songeait pas encore à fermer sa fenêtre ; en promenant son regard sur le parc, elle aperçut la lumière de la chambre de Gaston, qui se
20 projetait sur la pelouse. Gaston veillait donc aussi. Cette veille prolongée, qui, en toute autre circonstance, ne l'eût pas un seul instant préoccupée, mit le comble à son anxiété. Emportée par une inspiration irrésistible, elle courut à la chambre de son mari.
25 Gaston venait d'achever ses préparatifs de départ et se disposait à écrire à sa mère et à sa femme, quand Laure entra, pâle, tremblante, les cheveux dénoués. D'un regard, elle devina tout.
— Vous partez ? dit-elle d'une voix ardente. 30 Et, comme Gaston hésitait à répondre :
— Vous partez seul, vous partez sans moi ; vous ne
daignez pas me confier vos projets. Je comprends trop bien que rien ne vous retient ici ; pourquoi resteriez-vous près de moi ? Vous ne m'aimez pas, je le sais bien, je ne viens pas vous reprocher votre indifférence; mais je suis votre femme, ne puis-je vous demander ce que vous 5 comptez faire ? Ne me direz-vous pas où vous allez ?
Gaston prit les mains de sa femme, et l'attirant sur ses genoux :
— Écoute, mon enfant : j'ai mal vécu, j'ai dépensé dans l'oisiveté les plus belles années de ma jeunesse ; je 10 sens maintenant toute l'étendue de ma faute, le temps est venu de la réparer. L'éducation que j'ai reçue, le fol orgueil de ma famille, m'ont fait de l'inaction un misérable point d'honneur. Je ne suis rien, et je rougis de moimême. Je veux me relever, changer ma destinée. Tout 15 homme doit trouver en lui-même une richesse à l'abri des atteintes du sort. Je pars, je vais à Paris chercher l'emploi de ma force et de mon intelligence. Le travail est la loi commune; j'obéis à cette loi, que j'ai trop longtemps méconnue. 20
— Et vous partez sans moi !
— Crois bien, mon enfant, que si je pouvais quelque chose pour ton bonheur, je ne te quitterais pas. Mais que puis-je? Ce que tu cherchais en moi, je ne l'ai plus.
— Et moi, n'ai-je rien perdu ? reprit Laure en 25 baissant les yeux.
— Non, mon enfant, tu n'as rien perdu, dit Gaston la pressant doucement sur son cœur. Le sort n'a pu t'enlever ta grâce, ta beauté, ta jeunesse. Si tu m'aimais,
je te dirais : Partons ensemble ; viens partager ma vie 30 austère. Tu seras ma joie, mon bonheur; ta présence
doublera mon courage. En te sentant près de moi, en travaillant pour toi, j'oublierai la pauvreté. Mais tu ne m'aimes pas, mon enfant. Pourquoi m'aimerais -tu ? qu'ai-je fait pour mériter ta tendresse ? 5 — Nous partirons ensemble ! s'écria Laure en lui jetant ses bras autour du cou. Nous étions deux insensés. Dieu nous a punis ; mais il nous pardonne, il nous envoie l'amour.
Laure et Gaston passèrent quelques jours encore à La
lo Rochelandier ; ils voulaient dire adieu, ils voulaient se montrer régénérés, purs de tout vain désir, aux ombrages de la Trélade, à tous les coins de cette paisible vallée, témoins de leur folie, et maintenant témoins de leur bonheur. Ce pèlerinage accompli, ils partirent un matin,
15 au soleil levant, tandis que tout le monde reposait encore au château.
La marquise et M. Levrault, qui n'avaient pas l'amour pour se consoler, après avoir accusé leurs enfants d'ingratitude, reprirent leurs vieilles querelles comme une partie
20 de piquet interrompue ; à l'heure où nous achevons ce récit, la partie dure encore. Maître Jolibois, après avoir siégé dans l'Assemblée constituante, est rentré dans la vie privée ; abandonné de tous ses clients, il se console en disant que la république a fait fausse route. Gaspard
25 de Montflanquin, pour charmer les nombreux loisirs de son consulat, enseigne la bouillotte et le lansquenet aux sauvages de l'Océanie.