IV. — Article défini et substantifs
lo La seule différence importante avec le français actuel se présente pour les sujets masculins. Ils ont, au pluriel comme au singulier, le même article défini spécial li ; ils prennent s (ou z) au singulier, et restent invariables au pluriel, de sorte que, pour le lecteur moderne, les sujets masculins, en vieux français, ont Vair de singuliers quand ils sont des pluriels, et inversement.
Exemple pour le mot boçu :
Sujet singulier Por ses deniers li boçus ot [eut] la dame
Complément singulier La dame tret [tire] de l'escrin [coffre] le tiers boçu
Sujet pluriel Li boçu l'ont oï chanter
Complément pluriel La dame ot oï chanter les boçus
Cette différence entre les sujets masculins et féminins donne lieu à des rencontres qui paraissent aux débutants des fautes :
S'en parolent [entretiennent] maintes et maint [maint est un pluriel comme maintes].
Li maris et la dame sont parti [maris est un singulier comme dame].
Prennent, dans le même cas, l'.s (ou z) final, mais en gardant l'article défini la, les substantifs féminins à terminaison masculine (fin, cité, volonté, etc.).
Exemple : C'est la fins.
Quelquefois, le substantif avait deux formes, plus ou moins différentes, dont l'une spéciale au cas du sujet singulier, et la seconde servant pour les trois autres cas(l). Dans ce cas, la forme spéciale au sujet singulier prenait ou prenait pas Ys (ou z) à ce cas, ce qui n'avait pas d'inconvénient, puisqu'on ne pouvait plus faire la confusion avec le sujet pluriel.
Exemples :
Sujet singulier
Li sires ou li sire | Li enfes ou li enfe
Complément singulier Le seiimor I L'enfant
Sujet pluriel Li seignor | Li enfant
Complément pluriel Les seignors | Les enfans
(1) Les mots, en vieux français, sont très généralement des mots latins concentrés autour de leur syllabe alors accentuée. Or, le mot latin, par suite des désinences de la déclinaison, pouvait porter l'accent sur des syllabes différentes au cassujet et au cas-complément. D'où il suit que le même mot latin a pu donner quelquefois naissance à deux mots français très différents d'apparence, dont l'un spécial au cas-sujet, et l'autre au cas-régime.
Ainsi, dans nos exemples, sire vient de senior et seigneur de seniorem ; enfe de infant et enfant de infântem.
De même pour hom et home, lerre et larron, tableau et fablel, etc.
Une matère ci dirai
D'un fablel que vous conterai.
... Fablel sont bon à escouter.
2° Les compléments du verbe être sont traités comme des sujets :
Chatons [Caton] fu bons clers.
3° Le cas, assez improprement appelé cas possessif, et qui concerne un complément de désignation, s'exprimait sans préposition, le substantif « désignatif » étant mis sous la forme complément avant ou après le substantif complété. Exemples : Autrui grez = Le gré d'autrui.
La demorée [absence] le roi — l'absence du roi.
Le français moderne a gardé des traces de cette syntaxe dans hôtel-Dieu, bain-marie, Château-Thierry, la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, etc.