‹ SadyaChapitre 2 sur 16 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Sâdya, petite sœur hindoue

De la gauloise "Briséis,1

Avec ta malice qui joue, Tu fus *Campaspe en grec, en allemand 'Fillis. Tu fus Orphale, au temps poudré des élégances,

Et revins sur des airs de danses

(1) Les mots précédés d'un astérisque trouvent leur explication au lexique. Qu'il suffise de savoir ici que toutes ces héroïnes sont celles de sujets semhlahles aux nôtres, qui furent traités au cours des temps.

Pour *Barré l'avocat et l'écuyer Piis.

Ne fus-tu pas aussi, femme aux mille visages, L'épouse de Nanda, roi du *Pantchatantra? Ce n'est pas un pays, ce nom pour nous ingrat,

Mais un livre du fond des âges

Qu'on traduisit et traduira.

Veux-tu le texte hébreu? Veux-tu le texte arabe?

Retiens plutôt ce nom, Tara, Dont notre amie aussi dans l'Inde se para. Il est — laisse avec soin tomber chaque syllabe —

Dans le Mahâkâtjâjana.

Tu vois qu'il n'est pas neuf, le sujet que je traite, Mais qui jamais s'imagina

— Hormis de faux savants à l'humeur inquiète — Pouvoir sortir du cercle où Dieu nous confina?

Ce n'est pas le fait d'un poète.

Maintenant, si tu veux savoir Laquelle de ces sœurs engendra les suivantes,

— Dans les contes, ces forfaits-là peuvent se voir — Dis-toi bien qu'on n'a pas de raisons évidentes,

Que c'est douteux, qu'il faut surseoir.

D'après Gaston *Paris, l'aïeule était de l'Inde,

Et tu vois l'amusant récit Partir et cheminer, de là-bas jusqu'ici.

L'histoire se corse ou se guindé, Passe en se dandinant du dos des éléphants

Au dos des chameaux en pèlerinage ; Un croisé la saisit en ses poings triomphants,

Et la lâche en plein moyen-âge...

Il en faut déchanter, ô rêveurs convaincus!

Armé du fer de la logique, Faisant dans le tournoi voler tous vos écus, Vint un noir chevalier, qui vous a tous vaincus.

Il n'est plus l'Hydaspe magique, Le fleuve de la Fable aux circuits merveilleux,

Qui nous venait de l'Inde à travers l'Arabie,

Comme l'écriture et les dieux !

Certes, Monsieur *Bédier, votre arme est bien fourbie, Mais vous êtes méchant : leur rêve valait mieux.

Au fond, pourtant, je m'en console,

Car j'ai rouvert le fleuve ailleurs.

Ne sont-ils pas venus, nos aïeux batailleurs, Du Pamir par l'Oural cherchant des temps meilleurs?

L'hypothèse est-elle si folle?

Elle vient, malgré vous, du toit du monde ancien,

L'histoire éternelle et piquante, Elle en coule en riant, d'autant plus convaincante

Qu'on ne le peut prouver par rien.

Et tenez, malgré moi, quelque respect se mêle

A ma fureur, Monsieur *Bédier.

Pour discuter l'aïeule, et la répudier, N'avez-vous point montré que la nôtre est plus belle?

Qu'elle a des traits plus accomplis,

Plus réguliers et plus jolis?

Qu'elle veut dire quelque chose

A quoi l'autre ne'pensait pas?

Puisqu'elle vous plaît tant, en ses simples appas,

C'est la paix que je vous propose.

Toi, lecteur, que j'allais, dans ma fièvre, oublier, Retiens encore un peu ta juste impatience, Car contre un changement troublant et singulier

Je veux te mettre en défiance.

Tel, et plus beau qu'en turc, perse, arabe oii sanscrit,

Etait donc le sujet du bon trouvère Henri

— C'est de ce seul prénom que lui-même se nomme ;

On le dit d'Andeli, cela se peut, en somme,

Mais j'en aurais aimé le témoignage écrit. —

Si prenante était cette histoire

Qu'on la traduisit sur ivoire,

Sur métal, sur pierre et sur bois,

Qu'on la trouve encore à la fois Sur de nombreux portails, chapiteaux et façades, Sur verre à * Nuremberg, sur vélin à Fribourg,

Symbole parfait de l'Amour Chevauchant la Sagesse aux doctrines maussades. Eh bien! j'en ai regret pour ces auteurs galants,

Piis et Barré qui la racontèrent,

J'en ai regret pour deux esprits étincelants

Que je saluerai pourtant jusqu'à terre, — Hélas ! Paul Arène ! Alphonse Daudet ! —

Tous ces jolis cœurs que l'Amour guidait,

Gaulois et Français, joyeux et robustes,

Férus de mots francs, pétris d'instincts justes, Tous quatre, en notre temps comme au temps des abbés,

Au califourchon se sont dérobés !

Ils ont fait, sur un char, traîner par Aristote La princesse « au cler vis » qui « faisait haritrote »1! Qu'auraient dit de cela nos pères truculents, Eux qui humaient aux brocs des vins sans félonie,

— De tous ces pâles faux-semblants

Contraires à leur gai «génie?

Dussent les Diderot et les Grimm d'à présent-

En grogner encor davantage, Tu tiendras, ô Sâdya, ce transport à « hontage »,

Tu fuiras ce jeu malplaisant !

Laissant voiture à des vassales, Tu quitteras le char de Piis et Barré, Pour un plus mol appui, plus seyant à mon gré,

Comme tes sœurs des cathédrales !

(1) Voir au lexique 'Bras de Fer de Dammartin

(2) Voir au lexique * Barré et Piis.

Sâdya a été jouée pour la première fois le 3 mars 1911, sui la scène de la Salle Malakoff, pour la Société Entre Nous, avec la distribution suivante :

Sâdya Mu,e Ritto.

Aristote M. Jehan Adès.

Alexandre M. Alex Virot.

Un soldat grec M. E. Léo,

Une esclave hindoue.. . M^ Mary Boggs.

La mise en scène était de M. Jehan Adès; la musique de scène de M. Marc Delmas ; les danses de Sâdya avaient été réglées par Mllc Ariane Hugon,

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