‹ SadyaChapitre 3 sur 16 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

ALEXANDRE, le fameux roi de Macédoine ; ARISTOTE, le grand philosophe grec ; SADYA, princesse hindoue ; Un Soldat grec ; Une Esclave hindoue.

La scène se passe dans le château de la princesse Sùdya, vers Fan 330 avant Jésus-Christ, époque où Alexandre, ayant vaincu les Perses, s'enfonça jusqu'au cœur de l'Inde.

Le décor représente un jardin, où toutes sortes de fleurs poussent librement ; quelques bosquets touffus.

Au fond, à droite, une fenêtre basse, presque cachée par un rideau de plantes grimpantes, s'ouvre dans un mur.

On entre dans le jardin par la gauche ; on va dans la maison par la droite.

(Au début de l'acte, Alexandre et Sâdya s'entretiennent sur le devant de la scène. Sâdya est couchée sur des tapis, éventée par son esclave hindoue).

ALEXANDRE

Il me faudrait partir, hélas ! pour mon honneur, Je le sens bien.

Qui t'en empêche, beau vainqueur?

ALEXANDRE

Déjà, de toutes parts, dans mon camp, Ton murmure, Et des plus dévoués l'âme devient moins sûre.

Mais pars, eher Alexandre, et reconduis au loin Ces vainqueurs turbulents dont je n'ai pas besoin.

ALEXANDRE

Partir sans toi !

Seigneur, les poursuites sont vaines.

Rêver me plaît, ce ciel est doux, ces fleurs sont miennes. Que me fait votre gloire aux barbares attraits?

ALEXANDRE

Eh quoi! tu pourrais donc, sans pleurs et sans regrets, Me voir, de ton destin, pour toujours disparaître ?

sadya, avec un peu de moquerie T'arrêter dans ton vol? Je t'aime trop, mon maître.

ALEXANDRE

Ah ! c'est trop s'avilir quand on peut commander !

(Violemment)

Je connais des raisons qui te feront céder.

sadya, souriant

J'en crois connaître aussi qui se raillent des tiennes, Et tu m'emporterais, la mort au long des veines.

ALEXANDRE

Ne crains-tu rien, Sâdya ?

Si. De ne plus t'aimer.

ALEXANDRE, menaçant

Ah ! je sais un moyen de me faire acclamer ! Si je jetais ta tète...

SADYA, doucement Eh bien ! fais-le.

Alexandre, marchant vers elle

Prends garde !

(Il dresse les bras dans un geste de violence tel que Vesclave hindoue s'enfuit, épouvantée, mais presqu'aussitôt il s arrête, et les bras retombent d'eux-mêmes)

Ah ! c'est bien pour cela que tu me tiens !... Regarde ! J'ai trop vu sous mes lois trembler tous les désirs : Tes refus de plier sont mes premiers plaisirs ! J'ai, sous mon char d'orgueil, tant écrasé de femmes, Tant broyé d'ennemis dans leurs cités en flammes Que je crois qu'à présent je vais aimer l'affront !

Ah ! ces sauvages cœurs jamais ne comprendront !

ALEXANDRE

Je comprends qu'Alexandre à tes pieds s'humilie Et qu'aimer est pour lui la suprême folie !

Mais non, c'est simple au fond, si c'est obscur pour toi : Laisse la gloire, ô mon amour, ou... laisse-moi.

ALEXANDRE

Plutôt mourir cent fois!...

(Avec un geste de la main, Sâdya se dirige vers la porte de gauche)

Mais tu l'enfuis?

sadya, Ingénue

C'est l'heure Où, quand je n'y vais pas, ma tourterelle pleure. Je reviens.

(Depuis un instant, Aristole est entré par la porte de gauche et écoute, dissimulé dans les arbres. Riant d'un rire ironique, il apparaît aux yeux d'Alexandre)

ALEXANDRE, gêllé

Aristote !

ARISTOTE

Hé ! Hé ! Je comprends tout î Et tu me parais mûr pour faire un prince hindou !

ALEXANDRE

Que veux-tu dire?

aristote, narquois

Mais... ce pays nous enchaîne...

Allons, la date du retour n'est pas prochaine !

ALEXANDRE

Mon maître...

ARISTOTE

Allons, les Grecs, ce n'est pas de sitôt Qu'on reverra sa ville au penchant du coteau ! Pourquoi se plaindre ? On est si bien au bout du monde. Le ciel de l'Inde est doux, et la princesse est blonde. On n'a tant bataillé que pour s'aplatir mieux.

ALEXANDRE

Tu te moques, je crois?

ARISTOTK

Plût en effet aux dieux !

ALEXANDRE

N'ai-je pas bien gagné ce repos qui t'irrite?

ARISTOTE

M'irriter, moi, mais j'ai i'àme de Démocrite ! Tout est bien. Il est beau d'avoir, pendant dix ans, Forcé d'affreux pays, hébreux, mèdes, persans, Subjugué des déserts et bousculé des nues, Heurté d'un poing solide aux portes inconnues De l'Orient, rivage heureux de l'univers, Pour y languir d'amour en murmurant des vers !

ALEXANDRE

Maître, je n'y vois rien, quant à moi, qui te blesse !

ARISTOTE

Ah ! mélange insensé de force et de faiblesse !

(Méprisant) Tomber devant l'amour ! Ah ! ah !

ALEXANDRE

Mais...

ARISTOTE

Comme un fou !

Comme un petit pâtre athénien de rien du tout ! Mêlons en ton honneur la strophe et l'antistrophe !

ALEXANDRE, flirieUX

Toi, tiens-toi pour heureux d'être un grand philosophe I

aristote, ironique

Oh ! que l'amour est doux ! J'y vais tomber aussi ! Je ferais bien, je crois, en amoureux transi !

ALEXANDRE

Sans compter qu'il se peut...

ARISTOTE

Je serai ton élève î Apprends-moi comme on aime, apprends-moi comme

[on rêve l

ALEXANDRE

Il est aisé d'en rire...

ARISTOTE

Oublions dans l'amour Le beau rêve orgueilleux que nous fîmes un jour.

ALEXANDRE

Le beau rêve?...

ARISTOTE

A quinze ans, comme tu disais bien :

« Mon père, à conquérir, ne laissera-t-il rien? »

ALEXANDRE, troublé

J'ai dit cela...

ARISTOTE

On vit, à quinze ans, d'impossible î Qu'est-ce que cela fait, au fond, d'être risible?

ALEXANDRE

Aristote !

aristote, les mains vers le dehors

Et que peut leur importer, là-bas, Qu'Alexandre succombe en de tendres combats?

ALEXANDRE

Succombe?...

ARISTOTE

Laisse-leur cette douce allégresse.

En chansonnant leur prince ils oublieront la Grèce !

ALEXANDRE

C'est qu'il ferait beau voir...

(A ce moment, on entend du dehors une chanson imprécise)

ARISTOTE

Laisse-les. C'est tout vu.

(Il fait signe d'écouter. Dans le silence, on entend nettement les paroles de la chanson)

la voix, au dehors

Le bon roi de Macédoine, Dans son palais de sardoine, En voluptés est idoine...

(La voix s'éloigne. On n'entend plus les paroles)

aristote, âprement ironique L'amour vaut bien vraiment un couplet mal venu.

Alexandre, hors de lui, la main sur son épée

Ils vont pouvoir bientôt faire d'autres vacarmes ! Malheur à qui d'entre eux aura rouillé ses armes ! Certains fers sont, bien sûr, percés de part en part î

(Il courl vers la sortie et crie au dehors).

A sept heures, revue ! A huit heures, on part !

(On entend au dehors tout un remue-ménage joyeux).

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