‹ Sahara algérienChapitre 15 sur 119 · Id., p · texte numérisé non relu

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SAHAHA ALGÉRIEN

commerce a été complètement désertée, apparemment parce que son aridité croissante la rendait plus difficilement praticable.

Au Touat même, un assèchement très marqué du pays est à la fois affirmé par les indigènes, et rendu vraisemblable par l'étude du terrain.

On verra au chapitre du Touat que les Barmata (?) y ont laissé de nombreuses ruines en pierres sèches très différentes des villages modernes en pisé.

Les ksars Barmata sont alignés comme leurs successeurs le long de la grande faille du Touat, jalonnée de sebkhas. Mais ils sont invariablement, par rapport aux ksars actuels, en retrait vers l'est de plusieurs kilomètres et en amont de plusieurs dizaines de mètres. Ils sont construits sur la falaise crétacée, tandis que les autres sont en contre-bas, tantôt sur la petite falaise pliocène (Zaouiet Kounta, Touat el Henné) ; tantôt tout à fait dans la plaine au milieu des sables (Sali, Reggan). Il n'a pas encore été fait d'étude détaillée des vieux ksars, précisément parce qu'ils sont trop à part, si éloignés de la route que beaucoup d'entre eux ne s'aperçoivent même pas. L'un d'eux, el Euzzi, à la hauteur de Zaouiet Kounta, est aujourd'hui à 4 bons kilomètres de la ligne des palmiers.

Cela suggère que le niveau des sources a baissé.

J'ai vu auprès d'el Euzzi, au pied même de la butte, une séguia desséchée, c'est-à-dire un canal à ciel ouvert, alors que, à Zaouiet Kounta, les foggaras vont capter l'eau à des profondeurs de 20 mètres.

On a peine à croire que des agriculteurs sahariens aient placé leurs villages à plusieurs kilomètres de l'eau et des cultures.

Il est vrai que les Barmata à en juger par leur histoire un peu vague, et par l'architecture même de leur ksars étaient moins préoccupés d'agriculture, que de domination militaire et de commerce; c'étaient peut-être des nomades et leurs villages des magasins-forteresses. Il faudrait examiner de près leurs vieux puits et leurs vieux canaux : pourtant, sous réserve d'études ultérieures, on a une première impression très forte que le pays s'est desséché.

On a d'ailleurs sur ce sujet les affirmations des indigènes.

M. Vattin en a recueilli d'étranges, mais qui pourtant ne sont pas absurdes. « Les gens de Tiouririn et d'Adrar (district de Zaouiet Kounta) expliquent que si les ksars d'Ikis, Temassekh et Mekid sont bâtis sur une colline, c'est parce qu'à l'époque des Juifs le pays était couvert par les eaux. » Ce sont là, nota bene, des ksars modernes en pisé, encore habités et vivants, et l'aspect du pays est loin de contredire les affirmations des indigènes; il y a là, aux

environs de Temassekh, comme le montre un coup d'oeil sur la carte, un lit d'oued extrêmement large, profondément taillé dans des terrains tout récents, pliocènes ou post-pliocènes, et l'oued par conséquent est encore plus récent qu'eux. Nous avons considéré cet oued comme la prolongation de celui du Gourara; mais il est clair que son lit a pu être utilisé par un bras de l'O. Messaoud, les communications sont largement ouvertes par Tesfaout. Le lit est aujourd'hui couvert de dépôts alluvionnaires et sableux, où se maintient un pâturage assez vert, et où l'on trouve en abondance des Cardium edule. Il est vrai que ces coquilles peuvent provenir de la désagrégation des couches pliocènes qui sont fossilifères. « Il parait, dit encore Wattin, que, au sud-ouest de Tamentit, le pays était autrefois couvert par les eaux. » Au sud-ouest de Tamentit se trouve précisément la grande zone d'épandage de l'oued Messaoud, et en particulier l'oasis de Tesfaout où la dernière crue, il y a une quinzaine d'années, a fait notoirement des ravages. Rien de tout cela n'est invraisemblable. Voici, il est vrai, qui est plus fort. « Une légende très curieuse, conservée dans le Touat, rapporte que presque tous les ksars communiquaient entre eux par eau. Un indigène de Tamentit, le nommé M'hamed Salah ould Didi, raconte que le nommé Elhadj M'barek ould Didi Moussa, des Oulad Ahmed, district du Timmi, lui avait affirmé avoir lu une lettre qu'un commerçant rentrant de voyage écrivait à ses parents à Inzegmir, pour les prévenir que les < barques de Tamentit étaient parties pour Timadanin et n'étaient pas encore revenues ». 11 faudrait une terrible crue pour rendre navigables les sebkhas du Touat du Timmi au Reggan ; et on hésite à admettre sans supplément de preuves l'existence d'une flottille à Tamentit. M. Martin, interprète militaire, a eu communication d'un texte arabe d'après lequel des émigrants, arrivant au Touat en l'an 4624 de la création du monde se seraient établis sur les bords d'un grand oued qui coulait régulièrement. Ceci nous mettrait d'après la chronologie juive usuelle à l'an 8G3 de notre ère. Et d'ailleurs, il n'est pas surprenant qu'une date en chronologie hébraïque se soit maintenue dans un pays comme le Touat, qui a un passé juif incontestable. Mentionnons enfin la bizarrerie de ces noms triomphants, oued Messaoud « la rivière heureuse» ; haci Rezegallah, le « cadeau de Dieu », si peu justifiés aujourd'hui et qui semblent l'écho d'un passé brillant. Reste â savoir quel degré de confiance il faut attribuer à ces vieux souvenirs.

Les indigènes arabisants ont une imagination redoutable, une facilité fâcheuse à se créer des souvenirs faux et précis. Dans leurs

pays d'ailleurs dépouillé de toute végétation, nu, écorché et disséqué comme une préparation de laboratoire, l'histoire de la terre se déchiffre plus aisément qu'ailleurs. On voit partout de grands oueds morts et des lacs desséchés ; de là à se les représenter hier encore remplis d'eau vive il n'y a qu'un pas, et l'indigène, peut l'avoir franchi de lui-même aussi aisément que l'explorateur européen. Pourtant la réunion des affirmations indigènes et des faits observés forme un faisceau d'arguments, auquel il serait facile encore d'ajouter quelques faits nouveaux.

Les foggaras 1 du Bouda, du Timmi et de Tamentit grouillent de barbeaux. On n'en trouve pas plus au sud, au Reggan en particulier. U faut bien admettre que ces barbeaux du Timmi témoignent de l'ancienne existence d'eau libre et courante dans le Haut-Touat. Il est vrai que ce sont des bétes étonnamment migratrices et résistantes. A notre arrivée à Beni Abbès, les r'dirs de l'oued étaient très poissonneux ; en bons civilisés et conformément à toutes nos traditions d'exploitation destructive, nous les avons péchés jusqu'à disparition totale. Le mal pourtant n'a pas été sans remède; on a reconnu expérimentalement que chaque nouvelle crue renouvelle le stock de barbeaux. On voit d'ailleurs très bien d'où ils viennent; les r'dirs profonds de Colomb-Béchar par exemple sont un vivier naturel, où on fait des pèches miraculeuses avec une épingle recourbée. Il en existe bien d'autres, à coup sur, dans le haut du Guir. Entraînées par la crue, ces petites bêtes franchissent ctourdiment d'énormes distances et échouent où elles peuvent. Pour peupler les foggaras du Haut-Touat, il a donc pu suffire de quelques alevins apportés par le hasard d'une crue; une fois qu'ils eurent pullulé dans le dédale des galeries souterraines de captage, on conçoit très bien qu'ils s'y soient maintenus. Pourtant, s'ils venaient à disparaître aujourd'hui, on a peine à croire qu'ils trouveraient des successeurs.

La seule existence des foggaras me parait un argument en faveur de l'assèchement graduel du pays. Au Touat seul ces galeries souterraines, parfois très profondes, auraient, d'après Niéger, au moins 2 000 kilomètres de développement; un métropolitain de grande capitale européenne est à peine plus compliqué. Notre industrie européenne conçoit et exécute de pareils travaux en quelques années, mais non pas la pauvre industrie des ksouriens, outillés d'une pioche et d'un couffin. Les foggaras ne peuvent pas être nées d'un plan préconçu, elles sont l'aboutissement de tâtonnements progressifs à tra-

I. Le pluriel de foggara est fgagir, mois on évitera de l'employer.

vers les siècles. Les premières devaient être beaucoup plus courtes, et pourtant suffisantes, mais de génération en génération, il a fallu chercher l'eau raréfiée à une distance et à une profondeur croissante sous le sol. Cette hypothèse, en tout cas, me parait la seule qui rende compte de la disproportion entre l'énormité de l'œuvre et les ressources de ceux qui l'ont exécutée.

Il faut surtout relever que l'existence de véritables rivières au Touat, à une époque rapprochée de nous, est Irès loin d'être inexplicable, elle est même scientifiquement vraisemblable, d'après le peu que nous savons sur l'énorme masse de sable qui, d'el Goléa à Tindouf, a progressivement barré aux eaux de l'Atlas les chemins du sud.

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