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III. — Taoudôni

Sur 1*0. Messaoud et ses dunes, dans les pages qui précèdent, on a coordonné des observations recueillies sur le terrain. Dans les lignes qui suivent, on essaiera de systématiser un tout petit nombre de faits, de renseignements indigènes et de probabilités, qu'il serait plus sage d'appeler des conjectures, sur un immense pays inexploré. C'est une entreprise qui a son côté dangereux, on ne se le dissimule pas. Mais, d'autre part, il parait impossible de ne pas formuler sommairement quelques hypothèses très simples, qui se présentent naturellement à l'esprit, et qui cadrent avec tous les faits connus.

Au nord-ouest de Tombouctou s'étend le Djouf, qu'on nous représente comme une immense cuvette, couverte de dunes.

En relation avec ce Djouf paraissent être de nombreuses mines de sel, Taoudéni, Trarza, les salines beaucoup plus occidentales de Tichitt qui alimentent le commerce d'Oualata et de Nioro. Elles sont encore peu connues : Caillié a vu Trarza, le lieutenant-colonel Laperrine et le capitaine Cauvin ont vu Taoudéni. Les produits de l'extraction sont, en revanche, très répandus au Soudan, de longues dalles minces d'un faciès uniforme, quelle qu'en soit la provenance.

Quel est l'âge de ce sel? Par analogie avec l'Algérie, qui est il est vrai, bien lointaine, on pourrait par exemple le supposer, a priori, triasique. iMais il faut avouer qu'il est beaucoup plus naturel d'y voir un dépôt récent 1 .

Le lieutenant Cortier, compagnon du capitaine Cauvin, a décrit avec une netteté minutieuse la succession des couches dans les

l. M. G.-B.-M. Flamand, d'après les noies et les échantillons de M. Niéger, conclut à un Âge quaternaire probable.

trous d'exploration à Taoudéni'. Elles sont parfaitement horizontales.

Au sommet, une couche d'argile, pétrie de gypse en fer de lance, mélangée de cristaux de sel, rouge et passant au vert en profondeur. Cette couche argileuse, de 5 à 6 mètres de puissance, repose sur une première couche de sel compact, épaisse de 0 m. 25 à 0 m. 30. Ces deux premières couches sont bien visibles, au-dessous des déblais, sur la photographie ci-jointe, due à l'obligeance du capitaine Cauvin. (Voir pl. XI.)

Au-dessous, on rencontre deux autres couches de sel interstratifiées de faibles épaisseurs d'argile, quelques centimètres. Et plus bas encore on pourrait exploiter d'autres couches de sel, mais « dès que la troisième est enlevée, l'eau jaillit do toutes parts ».

Les gros commerçants maures, qui ont ce qu'on pourrait appeler l'entreprise de l'exploitation, Mohammed Béchir, par exemple, que j'ai pu interroger à Tombouctou, insistent beaucoup sur ces infiltrations d'eau, qui mettent au travail un gros obstacle, inattendu au Sahara. Ils ajoutent que dans les excavations inondées et abandonnées la couche de sel exploitée se régénère elle-même dans la saumure et redevient à la longue exploitable. Enfin les indigènes ont affirmé au lieutenant Cortier avoir trouvé « dans l'argile mêlée de sel des ossements et des empreintes d'hippopotames et de caïmans ». La description du lieutenant Cortier, illustrée par la seconde photographie ci-jointe du capitaine Cauvin, permet d'imaginer aisément la morphologie du pays. Les salines tapissent le fond d'une cuvette entourée de tous côtés par des falaises et des garas; une photographie représente la gara qui surplombe Taoudéni. (Voir pl. XI.) Dans cette cuvette un grand oued, au lit humide, l'O. Telet, débouche dans « des gorges sauvages ».

La petite cuvette de Taoudéni est inscrite dans une autre beaucoup plus grande, qui est la partie orientale du Djouf. Le long de l'itinéraire Cauvin, la limite méridionale du Djouf, à cent kilomètres au sud de Taoudéni, est marquée par la falaise de Lernachich, haute de 80 mètres et longue de 140 kilomètres. Tout ce qui a été vu du Djouf est sculpté de falaises et de garas.

Comme Lenz l'avait déjà signalé, le Djouf oriental est moins élevé que Tombouctou d'une centaine de mètres, mais la cuvette de Taoudéni est le point le plus déprimé, en contre-bas d'une soixantaine de mètres.

1. LWîiiU'iinnt Cortier, Oe Tombouctou à Taoudéni (La Géographie, XIV, 15 décembre 1906, p. 329).

En somme, ce que le Djouf oriental, tel qu'on nou8 le décrit, a de plus caractéristique, c'est son modelé. Toutes ces falaises sont de composition identique, une alternance de grès et d'argiles en couches horizontales. Il serait dangereux de rechercher l'âge de la formation; peut-être doit-on dire pourtant qu'un échantillon de grès envoyé au Muséum contient des sphéroïdes, au vu desquels on n'hésiterait pas à le proclamer albien s'il avait été trouvé au Touat (grès à sphéroïdes du Touat et du Gourara).

Quel que soit l'âge de cette formation, ce qui est évident en tout cas, c'est qu'elle a été sculptée par une érosion énergique et jeune.

D'autre part, les salines sont exactement là ou on pouvait attendre un chott, au point le plus déprimé, dans une cuvette où débouche un oued; elles sont encore humides; les bancs de sel alternent avec des couches d'argiles gypseuses et salées ; tout cela cadre bien avec l'hypothèse d'une cuvette qui aurait joué, pour un grand oued venu de l'est ou du nord-est, le même rôle que le Melr'ir et le Djerid tunisien pour l'Igargar.

Sur cette cuvette nous avons par ailleurs des renseignements, et nous serons conduits à formuler des hypothèses qu'on doit se borner ici à indiquer sommairement 1 . On sait qu'une mer crétacée et tertiaire a couvert le Soudan jusqu'au Tchad et jusqu'à Bilma. Un dernier reste de cette Méditerranée africaine a subsisté dans l'ouest jusque dans la première période de l'âge quaternaire (?); elle a laissé des fossiles pléistocènes marins (marginelles et colombelles) sur le pourtour méridional du Djouf, de Tombouctou à la Maurétanie. Il semble donc que l'oued Messaoud a dû s'y jeter, comme d'ailleurs à coup sûr le Niger.

D'autre part, le coude du Niger, d'un dessin si particulier, et qui ramène les embouchures du grand fleuve sous le parallèle de ses sources, semble résulter d'une capture récente. Autrefois, et peutêtre jusqu'à une époque récente, historique, le Niçer coulait au nord et se déversait dans le Djouf, par le lac Faguibine, la vallée bien marquée de Ouallata, et les salines de Tichitt (?). Sur cet ancien Niger on retrouve au Soudan des souvenirs un peu légendaires, comme au Touat sur l'ancien oued Messaoud. Le vieux lit d'ailleurs n'est pas encore complètement mort, il achève de s'assécher sous nos yeux avec le lac Faguibine.

Ainsi donc cette cuvette basse du Djouf, ancienne mer pléistocène, aurait été le réceptacle commun de toutes les eaux descendues de

1. On en donnera le détail dans le second volume consacré nu Soudan ; voir d'ailleurs : Annale* de Géographie, 15 mars 1907, p. 129.

l'Atlas au nord et du Fouta-Djallon au sud. Le Niger et l'oued Messaoud y auraient voisiné, établissant ainsi une ligne de verdure et de vie à travers tout le Sahara, et précisément dans la région aujourd'hui la plus désolée. A cette hypothèse la zoologie apporte une confirmation. M. Cermain (appendice X) signale au Touat et au Hoggar une coquille Planorhi* salinorum, qui n'avait été trouvée jusqu'ici que dans les ruisseaux de l'Angola. Au sud comme au nord le drsert semble repousser les fleuves et les force à rétrograder vers leurs sources; il a conquis ainsi récemment de grandes régions qui devaient leur vie aux pluies lointaines, acheminées par les fleuves, comme l'Egypte aux pluies d'Abyssinie canalisées par le Nil. Depuis que l'humanité a des annales, c'est-à-dire depuis 2 000 ou 3000 ans, on n'a jamais constaté avec certitude un changement de climat, en particulier sur les bords de la Méditerrannée, si proches et si dépendants du Sahara.

Quand nous nous trouvons en présence de témoignages qui semblent indiquer un progrès récent et considérable du désert, il est donc difficile d'invoquer une péjo ration du climat; mais il est certainement permis de supposer un processus mécanique, et non pas climatique de dessèchement.

Que le Sahara ait pu voir s'accomplir, à une date peu reculée, de pareils bouleversements du régime hydrographique, il est naturel qu'on éprouve quelque répugnance à l'admettre, et il est facile de concevoir en efTet que, sommairement exposés, ils semblent fâcheusement romanesques. C'est, je crois, qu'on n'a jamais mis en lumière la véritable origine et le rôle des dunes. Qu'en Chine, l'embouchure du Hoang-ho se soit déplacée de 500 kilomètres, on n'en est pas surpris parce que l'instabilité des alluvions deltaïques est un phénomène classique pour les morphologistes. Ils ne se rendent pas compte que les sables désertiques, dont la mobilité dangereuse n'a pas besoin d'être démontrée, ont avec le régime hydrographique des rapports exactement aussi étroits que les alluvions, puisque ce sont précisément des alluvions desséchées. Dans un pays en voie de dessèchement désertique, les fleuves ont dans les sables de leurs lits et de leurs cuvettes les germes d'une maladie progressivement et rapidement mortelle. Du moins a-t-on essayé de le démontrer.

Ajoutons enfin que cette maladie est particulièrement grave dans un pays comme le Sahara, où les oueds, même quaternaires, semblent bien avoir abouti pour la plupart à des cuvettes fermées. Ainsi que le fait observer avec raison M. Chudeau, « lorsqu'un

fleuve arrive à la mer, les sédiments qu'il y dépose ont un volume relatif trop faible pour agir rapidement sur le niveau de base. Il n'en est plus de même dans un bassin fermé; le niveau de base se surélève constamment; la pente des fleuves devenue de plus en plus faible ne leur permet plus de lutter contre l'ensablement d'une manière efficace; en même temps les marécages qui, en pays plat, sont si fréquents dans les parties basses des vallées, remontent constamment vers l'amont, donnant naissance aux maaders », aux sebkhas, et aux regs.

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