Rapport inédit
donc amenés à conclure d'ores et déjà que les redjems ne peuvent pas remonter à une antiquité très reculée.
Il est remarquable pourtant qu'ils sont très rares non seulement au Touat, mais encore dans l'oued Saoura; je n'y ai vu qu'un tout petit nombre de redjems, encore bien que j'aie fait séjour à Beni Abbès et à Ksabi. J'en ai rencontré davantage dans la chaîne d'Ougarta où je n'ai fait que passer. On sait pourtant que, actuellement, toute la population est concentrée dans l'oued Saoura et au Touat. Il semble donc que la répartition des redjems nous reporte à une époque où la population était distribuée à la surface du Sahara tout autrement qu'aujourd'hui.
Terminus ad quem. — Aussi bien n'est-il pas possible de considérer les redjems comme des sépultures contemporaines, par la simple raison que, à coup sûr, elles ne sont pas musulmanes.
Les tombeaux musulmans sont aisément reconnaissables; on sait que le cadavre est étendu, la figure tournée vers la Mecque; à la tête et aux pieds se dressent des stèles grossières, qui ne peuvent guère faire défaut parce qu'elles ont une signification religieuse; ce sont les « témoins » de la foi (Chehed) ; il est vrai que les Touaregs sont des musulmans tièdes. (Voir pl. XIII, phot. 2f>.)
Dans les redjems au contraire, toutes les fois que les ossements n'ont pas été réduits en poussière par le temps, on constate que le squelette est replié sur lui-même, à l'ancienne mode libyque signalée par les auteurs anciens.
Les redjems sont donc nécessairement préislamiques, ce qui ne signifie pas nécessairement antérieurs à l'hégire, l'islamisme ayant pénétré et surtout s'étant enraciné définitivement au Sahara à une époque qu'on ne peut pas, j'imagine, fixer partout avec précision. M. Benhazcra, pourtant, s'appuyant sur Ibn Khaldoun et sur les traditions indigènes, essaie d'établir que les Touaregs ont été islamisés au xi e siècle '.
Terminus a quo. — D'autre part je crois bien que les pauvres mobiliers funéraires trouvés dans les ardjem nous permettent de fixer un terminus a quo. En voici l'énumération. (Voir pl. XV, phot. 28 et 29.)
Ain Sefra. — Un redjem A situé à Teniet R'zla (Feidjet el Betoum de M. le D r Hamy) ne contenait qu'un ornement en os travaillé,
i. L. c, p. 331, elc.
« un disque plat et poli, de forme ovale raccourcie, qui mesure 35 mm. sur 30 ». (Voir phot. 21), au centre de la figure.) Fas d'objets en métal, un certain nombre de silex peut-être taillés, mais trop rudimentaires et trop communs pour qu'on les considère avec certitude comme partie du mobilier funéraires.
Un redjem B situé au sud-est d'Aïn Sefra (djebel Mekter) a livré le mobilier le plus riche que j'aie rencontré au cours de mes fouilles, et sans doute ce n'est pas beaucoup dire. Aux pieds du squelette « un robuste outil de fer, bien conservé, long de près de 0 m. 18, dilaté aux deux bouts en prismes à quatre plans et terminés en pointes, do façon à rappeler la forme des carrelets actuels ». A cette description qui est du D r Hamy, j'ajouterai que le milieu de 1' « outil » semble avoir été recouvert d'une gaine en cuir(?) ou en bois (?) semblant constituer une poignée. Au voisinage des deux pointes, qui sont de longueur inégale, on distingue des intumescences de coloration plus claire, bien visibles sur la photographie qui semblent être une trace laissée par les extrémités de la gaine. J'ajoute aussi que les archéologues n'ont pas pu identifier cet outil. (Voir phot. 28 sur le bord droit de la figure.)
A côté se trouvaient des débris, assez cohérents au moment de l'exhumation, de ce que j'estime avoir été un fourreau cylindrique, apparemment Celui de l'outil; notons cependant que M. Hamy a cru y reconnaître une douille de lance ou de javeline. (Voir phot. 28, sur le bord gauche et en bas.)
Dans la même partie de la tombe un tout petit annelet de cuivre, gros comme une perle, ayant apparemment servi d'ornement à l'outil ou à son fourreau.
Dans un autre coin mal déterminé, une tige de fer terminée par une sorte de spatule triangulaire, mais qui faisait avec la tige un angle de 45°. Serait-ce un grattoir? Et l'outil en forme de carrelet serait-il un perçoir? outil à l'usage des nomades qui employaient beaucoup le cuir? M. Hamy semble considérer la tige de fer à bout en spatule comme un débris de javeline (?)
Ce qui importe après tout, c'est que ces objets, si difficiles à identifier, déformés par la rouille, sont incontestablement en fer.
Dans un autre coin du tombeau, auprès des os de l'épaule et de la main, qui se touchent :
Deux bagues de cuivre, une « plaque de ceinture en cuivre de forme carrée, longue, ornée sur son pourtour d'un fin pointillé repoussé, et fixée par deux clous en fer, dont l'un est encore adhérent à son rivet de cuivre circulaire et aplati » : la plaque a 2 cm.
SAHARA AI.OÉHJEK. ?»
sur 5; son attribution à une ceinture est naturellement hypothétique. (Voir phot. 28 sur le bord gauche et en haut.)
Dans la même région d'Ain Sefra (dj. Mekter) M. le capitaine Dessigny a fouillé d'autres tombeaux, une quarantaine. Dans le plus remarquable il a trouvé, à la hauteur du cou, « 81 petites rondelles aplaties et percées au centre, mesurant 5 mm. de diamètre ». Au milieu de ces rondelles, qui ont été découpées dans la coque d'œufs d'autruche, « se détache une perle de cornaline de forme sphérique, aplatie, large de 8 mm., haute de 5, deux autres grains lenticulaires en verre irisé •; « un autre collier, porté par le même personnage, était fait d'une lamelle de cuivre très étroite (1 mm.), tordue en spirale allongée; la partie conservée mesure environ 8 mm. 13 de longueur ». (Voir phot. 29 au centre de la figure.)
Dans d'autres tombeaux voisins, M. le capitaine Dessigny a trouvé deux « bracelets d'argent, ouverts, formés d'une simple tige de 3 a 4 millimètres d'épaisseur, courbés de façon à laisser 40 à 42 millimètres d'ouverture; un bracelet de cuivre de même forme et de mêmes dimensions, mais plat a l'intérieur et orné sur les bords de fines striations; cinq bagues ouvertes, de cuivre et d'argent, cylindriques et un peu renflées vers le milieu, ou en forme de lame plate ou un peu convexe (une de ces bagues se ferme à l'aide de deux petits crochets recourbés). (Voir phot. 28.)
Enfin des colliers encore, surtout de rondelles d'œuf d'autruche. L'un se compose de 522 rondelles (dont le diamètre varie de 6 à 11 mm.); il mesure plus de 0 m. 90; un autre « en a 475 et dépasse 0 m. 72 » ; « un troisième n'atteint plus que 0 m. 15 avec 85 disques ». Un dernier collier est composé « de cornalines, une perle lenticulée de pâte de verre, une autre perle en pierre verte, et deux petits disques de coquilles; c'est un grossier collier d'enfant ». (Voir phot. 29.)
Beni Ounif. — C'est à Aïn Sefra qu'ont été faites les fouilles de beaucoup les plus nombreuses, grâce au zèle de M. le capitaine Dessigny, comme aussi les plus fructueuses.
A Beni Ounif un redjem C ne contenait qu'un silex nettement taillé, de la forme d'une pierre ù fusil; un autre D contenait un grand collier de 360 rondelles d'œuf d'autruche, et des débris en très mauvais état d'une tige en fer, courbée (?) ; un autre E un collier d'environ 120 rondelles d'un diamètre beaucoup plus petit que les précédentes. Est-il utile de mentionner que les indigènes chez qui l'usage du collier est tout à fait tombé en désuétude,
Clichés du Muséum
38 et 39. — MOBILIERS FUNERAIRES trouvés dans des régions d'Ain Sefra
et de Beui-Ounif.
(Fer, cuivre, argent, coquille ci œuf d'auttuche, veiroterie).
prennent ces colliers pour des chapelets? Il est tout à fait impossible, répétons-le. vu la disposition intérieure et extérieure des tombeaux, de leur supposer un caractère musulman.
Dans la région de Tar'it, en amont de Zaouia Fokania, auprès de la petite palmerie d'Haouinet, j'ai fouillé deux redjems. Dans l'un- F, j'ai trouvé des débris de fer. Dans l'autre G un grain de collier (?) en pierre percée, une très jolie pointe de flèche en silex sans pédoncule, une quinzaine de silex de formes très incertaines, qui pouvaient à la rigueur passer pour taillés. Ces deux redjems sont voisins, font partie du même groupe, ont la même structure et semblent contemporains.
A Taloak j'ai trouvé dans un redjem H qui contenait d'ailleurs de* ossements remarquablement conservés, pour tout mobilier, desdébris d'une poterie semblant faite au tour et qu'on aurait pu croire moderne.
A Ouan Tohra enfln la fouille du redjem I a donné un mobilierfunéraire intéressant; des débris de cuir, deux perles de cornaline, des débris de fer, trois plaques de cuivre, tout à fait identiques deforme, et analogues do dimensions à celjo du redjem B d'Ain Sefra 1 ,
Ouan Tohra est dans l'Ahnet tout près de sa limite sud, au cœur du Sahara, à 600 kilomètres d'Ain Sefra. Il est curieux qu'on trouve à de pareilles distances l'un de l'autre deux tombeaux fournissant le même mobilier.
Je n'ai mentionné que les tombeaux qui ont donné quelque chose ; une fois sur deux au moins je n'ai trouvé que des débris d'ossements et quelquefois rien.
En résumé, ce qui frappe, c'est la rareté relative des silex taillés^ Il est vrai que d'autres chercheurs semblent avoir été plus heureux, que moi; M. le capitaine Normand à Ksar el Azoudj et à Fendi, M. le capitaine Ihler à Moungar n'ont trouvé dans les redjems r outre les pièces de collier du type habituel, que des silex taillés, pointes de flèche sans pédoncule. Je ne crois pas qu'on puisse considérer ces quelques pièces comme preuve d'une haute antiquité. Presque tous les silex que j'ai trouvés moi-même pouvaient être classés débris d'atelier, les pointes nettes et finies sont extrêmement rares (une seule en somme dans le redjem G d'Haouinet). Je ne
1. Deux font partie de la même charnière (?) qu'elles constituent par leur association (27 mm. de long sur 14 et 19 mm. de large). La troisième a 40 mm. sur 25; elle est repliée sur elle-même de façon h former à elle seule une charnière complète. Les clous sont en cuivre. Ou n'en donne pas de reproduction photographique parce que l'identité est complète avec l'échantillon d'Ain Sefra. Tous ces objets sont en cuivre et non en bronze. Voir appendice VII, p. 354.
sache pas qu'on ait jamais trouvé dans les redjems une seule hache en pierre polie.
Les débris de silex sont parfois si abondants, en vrac sur le sol, qu'on n'échappe jamais complètement au soupçon que leur présence dans le redjem est tout a fait fortuite; ils ont pu y être jetés avec les matériaux de remplissage au moment des funérailles. Si même ils ont fait partie du mobilier, il ne faut pas se dissimuler que, au Sahara, l'usage des outils ou des armes en silex s'est conservé certainement jusqu'à une époque toute récente, extrêmement postérieure à l'introduction des métaux.
Ce qui me parait concluant c'est la fréquence du fer et du cuivre, voire même de l'argent. Nous avons certainement affaire à des sépultures de l'âge du fer, et qu'on peut qualifier de libyco-berbères.
La forme. — De ces redjems la forme extérieure et la disposition intérieure varient, dans de certaines limites. Ce sont toujours des tas de pierres, mais plus ou moins ordonnés, se rapprochant plus ou moins d'une construction en pierres sèches et suivant des plans qui varient.
11 y en a de tout à fait frustes, qui sont à la lettre des tas, le redjem A par exemple d'Aïn Sefra. — On Ta éventré jusqu'au sol sans y trouver trace d'une structure ordonnée, et sans voir autre chose que des pierres en vrac. Le redjem recouvre un espace vaguement circulaire, et la forme générale est celle d'un cône très surbaissé à pointe camarde, la forme d'un tas. Le redjem A d'Aïn Sefra a 12 mètres de diamètre et 3 mètres de haut. (Voir pl. XII, phot. 23.)
Ce redjem A reposait sur du sol non remanié, on n'a pas trouvé trace d'excavation. Les ossements et le très maigre mobilier funéraire ont été trouvés au-dessus du sol, mélangés aux pierres.
Strabon mentionne en effet chez les Libyens un rite funéraire qui consistait à lapider le cadavre jusqu'à enfouissement complet.
Voilà donc quelle est la forme la plus fruste du redjem, si fruste que pour en établir le caractère funéraire il n'y a guère qu'une preuve évidente, c'est d'y trouver un squelette. Il y en a une autre pourtant qui est un corollaire de celle-ci. Les redjems funéraires ont souvent un petit cratère au sommet, le vide causé par la tombée en pourriture et en poussière du cadavre amène au centre de la région un eflrondrement qui a nécessairement sa répercussion en surface et au sommet 1 .
1. Bourguignat, qui a observé la présence de ces cratères ou cupules d'effondrement
D'autres redjems sont d'un type un peu plus évolué.
Un redjem C de Beni Ounif, à côté de 0 (qui est du type le plus fruste), comporte une tombe ovale creusée dans le sol de grès tendre, i mètre et 1 m. 20 de diamètre, 0 m. 50 de profondeur; cette tombe où le cadavre n'était plus représenté que par une dent canine et quelques débris, était remplie de terre ; au-dessus s'étalait le redjem, de 4 mètres de diamètre, simple tas de pierres. Ici donc c'est sur une tombe et non pas sur le cadavre posé à même le sol, que le redjem est élevé.
Un pas plus loin et par une évolution facile à suivre nous arri-
Fig. 1. — Principaux types de redjems.
I. Redjem A d'AïD SeCra. — 2. Redjem C de Beni Ounif. — 3. Rodjem D d'Aïn Sefra. — 4. Redjem E de Beni Oooif. — 5. Redjem F d'Haouinot. — 6. Rodjem de l'Adr'ar' dos Iforass. — 7. Redjem de 10. Tougcemin. — 8- Redjem islamisé de 10. Taoundrart.
(Figure extraite de L'Anthropologie. Matioa et O; Mit.)
vons au type beaucoup plus soigné du redjem B d'Aïn Sefra (djebel Mekter). (Voir pl. XII.)
Au centre du redjem qui a 8 mètres de diamètre sur 2 m. 20 de hauteur, une chambre funéraire très nette, circulaire, d'un mètre de diamètre, est mi-creusée dans le sol, mi-bàlio et couverte à l'aide de grandes dalles de grès. L'intérieur est plein de sable pur, partiellement transformé en grès par les actions chimiques qui ont accompagné la décomposition du cadavre.
Sur le toit de la chambre funéraire quelques grandes dalles en désordre laisseraient supposer l'existence d'un second étage funéraire mal construit et effondré (?)
La construction en pierres sèches n'affecte pas seulement la chambre funéraire, mais on en trouve des traces dans le redjem luimême. A la base et sur le pourtour extérieur du cône, court un anneau de dalles formant un escalier circulaire très grossier. Tout le reste est un simple entassement de pierres quelconques .
dans les redjems du Nahr Ouassel, croit à tort que les redjems cratériformea ont été « violés ».
Ce type de redjem est très fréquent au djebel Mekter, la plupart de ceux qu'a fouillés le capitaine Dessigny étaient de ce type. Les redjems de la daia do Tilr'emt étudiés par le colonel Pothier (Revue •d'Ethnographie, 1886) sont aussi de ce type, qui paraît septentrional. Il -est extrêmement intéressant, parce qu'il rentre dans une catégorie classée. Plus perfectionné, ce type donne évidemment le grand tombeau d'Henchir el Assel, dont une restitution est au Musée du Trocadéro '. Monumentalisé encore il donnera le Medracen et le Tombeau de la Chrétienne. On suit donc d'étape en étape, de perfectionnement en perfectionnement tous les degrés entre le simple tas de pierres et les monuments funéraires les plus célèbres de l'art berbère.
Le redjem E de Beni Ounif est d'un type aberrant. C'est une fosse •remplie de sable, de la forme habituelle, c'est-à dire circulaire, et entourée d'un petit mur do pierres fichées dans le sol et émergeant à peine. (Voir pl. XIII, phot. 25.) Ce type est très rare, je ne l'ai vu que là; pourtant quelque chose de cette disposition se retrouve dans un tombeau copié par M. Chudeau au Hoggar (fig. 6, B); je considère ce type comme une ébauche du suivant qui est extrêmement fréquent.
Un tas de pierres, qui rappelle tout à fait par sa forme les redjems habituels, mais au centre duquel se trouve en guise de chambre funéraire un évidement cylindrique allant du sommet du redjem au sol, une sorte de tour aux parois grossièrement maçonnées en pierres sèches. Elle est remplie de sable, et elle contient souvent plusieurs cadavres superposés. Peut-être restait-elle précisément ouverte *u sommet pour qu'on pût procéder à des funérailles successives.
Les redjems d'Haouinet sont de ce type et d'ailleurs la presque totalité des redjems de la Zousfana. C'est encore lui qui prédomine -dans l'Ahnet à Taloak, à Ouan Tohra.
Dans l'Adr'ar des Ifor'ass il a évolué vers une plus grande perfection. C'est une véritable tour intérieurement aussi bien qu'exté rieurement, assez soigneusement construite en pierres sèches; une tour aux murailles épaisses, haute de 1 mètre à 1 m. 20.
A l'oued Tougçemin, un tombeau de ce type a une forme aberrante et compliquée. La tour est subquadrangulaire et on voit des restes d'une enceinte extérieure en pierres ûchées debout dans le sol.
Evidemment ces tours régulières en pierres sèches ne méritent plus guère le nom de redjem, ce ne sont plus des tas. Il n'est pas
1. Voir coupe et plan dans Cités el Nécropoles berbères de VEnfida, par M. E.-T. Hamy, «xlrait du Bulletin de Géographie historique et descriptive, n° i, 1004, p. 29.
douteux pourtant qu'elles n'en soient issues par des perfectionnements successifs.
Ce type turriforme renferme les mêmes mobiliers funéraires que l'autre, auprès de squelettes disposés de même.
On a dit combien le premier type est classiquement berbère, puisqu'il aboutit au Tombeau de la Chrétienne. Le second ne l'est pas moins. Les tours funéraires sont bien connues en Algérie. On en trouvera une reproduction dans Recherches des Antiquités dans le nord de i Afrique (Instructions adressées aux correspondants du ministère de l'Instruction publique). C'est la sépulture turriforme que les archéologues appellent chouchet, et c'est l'autre qu'ils appellent bazina. Aussi bien semble-t-il évident, à jeter un coup d'œil sur la planche, que ces deux types, si divergents qu'ils soient lorsqu'on les examine à leur dernier degré d'évolution (B d'Aïn Sefra et Tougçemin), sont issus l'un et l'autre du redjem grossier primitif (A). Il est clair en effet que B d'Aïn Sefra est très proche de F d'IIaouinet.
Redjems du Hoggar. — Les redjems du Iloggar méritent une petite monographie, ils sont particulièrement évolués et monumentaux. M. Chudeau en a figuré quelques exemplaires choisis, qui se trouvent entre Tamanr'asset et Abalessa.
Il a consacré particulièrement son attention à un groupe voisin de Tit, l'ar'rem bien connu sur l'oued du même nom.
La vallée de l'O. Tit est limitée au nord par un plateau basaltique qui domine la vallée d'une vingtaine de mètres; au sud du village se dresse une aiguille granitique, le Tinisi. Les tombes les plus remarquables se trouvent sur le plateau basaltique. Celle qui est figurée en D (6g. 3) est presque exactement au nord du Tinisi; B est un peu a l'est de la précédente, et C à un demi-kilomètre plus loin sur un promontoire du plateau.
Groupe C. — La tombe la plus à l'est (C,fig. 2 et 3) est entourée d'une série importante de constructions auxiliaires : vers l'ouest (fig. 2) un petit cercle formé de grosses pierres posées sur le sol (c); au nordouest (d) une série de fers à cheval dessinés par des pierres posées sur le sol (mais non enfoncées) et dont le relief atteint un décimètre.
Vers l'est un groupe de redjems (e) du type figuré en A (fig. 3) et qui ne diffèrent les uns des autres que par leurs dimensions; les plus hautes ne dépassent guère un mètre. Les deux rangées internes de ce groupe sont peut-être disposées sur des cercles concentriques à la tombe. Au nord se trouve un redjem isolé (e).
La tombe C (fig. 3) est constituée par un mur haut de 1 m. qui dessine un cercle de 7 m. de diamètre environ. Ce mur est soigneusement construit en pierres sèches, l'espace intérieur est rempli de cailloux de petite taille formant au niveau du sommet du mur une surface assez bien dressée. Au milieu est creusée une cavité circulaire de 0 m. 80 de diamètre intérieur, limitée par un mur soigneusement établi, mur qui s'élève notablement au-dessus du reste du monument. Ce mur est renforcé vers l'extérieur par un amoncellement de grosses pierres. A l'intérieur de cette cavité, à l'extrémité occidentale du diamètre est-ouest, est fichée dans le sol une longue pierre haute de 1 m. 10. Les tombes musulmanes présentent souvent deux pierres analogues < les cheheds », mais toujours situées aux extrémités du
Fig. 2.
A, profil de La vallée de 1"0. Tit ; o. place occupée par les tombeaux B et C do la lij^ure •.' cl B Cg do la liuuro 3; 6, placo occupée par les tombeaux A ot D, fig. 6. au pied «le la gara Tinisi. — B, groupe do doux tumulus c et 6 (<■<• dernier tiguré en U, fig. 3) accompagnés d une pierre debout fa) et ilo rodjoms (d) du type figuré «-o A. fig. 3. -- C, Tombeau C do la liKure 3 accompagué nombreux redjftiiH (e) ver* l'est. et d'un redjeui isolé .;«•} au nord; c, cercle de pierres; tl, groupe de fors à cheval formés de pierres posées sur le sol.
diamètre nord-sud. Enfin, adossée à l'ouest du mur extérieur, se trouve une sorte de niche demi-circulaire recouverte de quelques grandes dalles; cette niche est vide.
Groupe B. — Un autre groupe est constitué par deux tombes (B, fig. 2), voisines l'une de l'autre, et accompagnées à l'est d'une rangée de redjem (d). A côté est dressée une pierre debout (a); comme celle de la tombe C, cette pierre n'a qu'une quinzaine de centimètres de diamètre. L'une des tombes (c) est ornée d'une niche adossée à sa face ouest, et identique à celle qui vient d'être décrite.
La seconde tombe (b) est figurée seule en M (fig. 3) ; elle est constituée par un mur circulaire, haut de 0 m. 80, entourant un espace de 4 mètres de diamètre environ, espace rempli de cailloutisjusqu'en
haut du mur. Ce mur bâti en pierres sèches (basalte) soigneusement appareillées, est entouré d'une rangée d'écaillés granitiques verticales accolées au mur.
Tombe D. — Le chouchet D, D' (Gg. 3) est remarquable surtout par l'épaisseur de sa muraille et son caractère asymétrique ; le puits bien circulaire a 1 m. 50 de diamètre; à l'ouest la muraille a 1 m. 20 d'épaisseur, à l'est 1 m. 80. La hauteur est partout 1 m. 80. A 2 mètres vers l'est, et orientées N.-S., sont dressées 4 écailles granitiques, dont la hauteur varie de 0 m. 50 à 0 m. 80. Ces écailles sont reliées par deux rangées de pierres au chouchet. A part les écailles, qui sont granitiques, tout le reste est de basalte; il y a lieu de remar-
Pig. 3.
A, rodjem on pyramide fcle pierres accompagnant certains tombeaux. — B, tombean (B, fig. 2). C, tombeau (C, ttg. ?: : a, pierre debout 1 m. 10; b, niche adossée à l'ouest du tombeau. — DD' tombeau.
Ces tombeaux B C D sont situés prés du village do Tit, sur le bord du plateau basaltique qui limite au nord la vallée do 10ued(A, fig. 2).
quer que les pierres qui constituent la base du chouchet sont de beau coup les plus épaisses. La muraille n'est pas aussi intacte qu'on l'a figurée, il y a quelques pierres éboulées.
0. Outoul. — Au confluent de l'oued Outoul et de l'oued Adjennar, sur la route de Tamanr'asset à Tit M. Chudeau a dessiné un très beau tombeau analogue à C (fig. 3) et qui est reproduit en A (fig. 4).
Tin Hinan. — Ce sont là incontestablement de beaux monuments d'une ordonnance plus compliquée, et d'un travail plus soigné que les autres redjems sahariens, mais le chef-d'œuvre de cette architecture funéraire est le tombeau de Tin Hinan à Abalessa. C'est une énorme tombe turriforme de 20 mètres de diamètre, juchée au
sommet d'une éminence, et entourée de plusieurs chouchets du type ordinaire (B et B' de fîg. 4}. Le mur d'enceinte a 2 mètres de haut; à l'intérieur des murettes délimitent des chambres. Alotylinski a photographié et longuement décrit ce monument par lequel il se déclare « profondément impressionné 1 ». Ajuste titre en effet : c'est le plus beau redjem du Sahara, et ce somptueux tombeau berbère est un document archéologique de valeur comparable au Tombeau de la Chrétienne ou au Medracen. Il est au type chouchet ce que ceux-ci
— ^^-< ? □ CméAtmm
Fig- *.
A. tombeau au confluent do l'oued Outoul et l'oued Adjennar (entre Tit et Tanianrasset'. — B, tombeau de Tin Hinan; a, chambre centrale; b, praude pierro sous laquelle est une niche s ouvrant en a ; e, couloir à entrée masquée ;<l, chambres périphériques encombrées de pierres éboulées, Lo mur d'enceinte a 2 mètres do haut. — H', tombo de Tin Hinan entourée des ehouchets de ses imr'ads. — p, do Takamat une mosquée moderne lui est adossée.
(Flfturc eitruitc «lu Bulletin d« la Société <tanthro)H>loi/ii.i
sont au type bazina, le dernier terme de l'évolution. Notons qu'il a sur les autres redjems encore une supériorité importante, celle de n'être pas anonyme; Tin Hinan est un personnage presque historique, c'est l'ancêtre de tous les nobles Touaregs, ancêtre maternel naturellement, puisque le Hoggar en est resté au matriarcat. C'est la souche de tout l'arbre généalogique Hoggar. Autour du grand tombeau les petits rangés en cercle passent pour ceux des Imr'ads de Tin Hinan. Et un chouchet situé en contre-bas, à quelques centaines de mètres dans la vallée, serait celui de Tamakat, ancêtre maternelle des tribus Imr'ads.
1. Molylinski, Voyages ii Abalessa et ù la Koudia, dans le supplément du Bulletin do Comité de VAJ'r.fr., octobre ltK)7; voir les phot. p. 202 et 266.
Le Hoggar nous offre donc les plus beaux spécimens de redjems au Sahara et en même temps les plus récents, les seuls qui soient datés, ou, en tout cas, attribués à des personnages historiques. Us appartiennent tous au type turriforme, chouchet.
L'autre type — bazina — est d'ailleurs représenté par de très nombreux exemplaires mais tout à fait frustes. Chudeau admet que les bazinas, au Hoggar, sont d'habitude sur les bords de l'oued; tandis que les chouchets, du moins les plus typiques, sont juchés sur les plateaux et les collines dominant la vallée. Le fait est trop constant pour qu'on puisse l'attribuer au hasard. Faut-il voir dans cette répartition différente l'indice d'une différence d'âge, ou au contraire de caste? Que les chouchets soient à la fois de construction beaucoup plus soignée, et se dressent sur des éminences, ce sont deux caractères qui s'accordent bien et on pourrait conclure à un caractère aristocratique (?)
Chudeau note que les chouchets, abondants dans tout le Hoggar, ne semblent pas s'étendre vers le sud-est; il a vu les derniers à deux jours au sud-est de Tamanr'asset, près du point d'eau de l'oued Zazir, sept beaux chouchets bien typiques en forme de tour, les deux plus grands ayant 6 mètres de diamètre et 2 mètres de haut. Au delà, sur la route de l'Air, ce type disparait brusquement.
Son extension vers l'ouest est d'ailleurs bien délimitée. On ne le trouve pas, je crois, dans l'Açedjerad, dans l'Ahnet, dans le Mouidir occidental. Il apparaît bien net dans l'Adr'ar des Ifor'ass, plus particulièrement dans sa partie septentrionale (In Ouzel, oued Tougçemin), celle qui regarde le Hoggar, et qui est sous sa dépendance politique. M. Chudeau le signale à Tin Zaouaten.
En somme, la province des beaux chouchets semble limitée au Hoggar et à quelques-unes de ses dépendances immédiates. Les plus beaux échantillons semblent être à Abalessa et se rapporter aux ancêtres des nobles Touaregs actuels.
Provinces orientales. — Sur les tombeaux anciens de l'Air, Chudeau a rapporté des renseignements qui en montrent surtout le caractère humble et banal. Il note des groupements importants dans l'oued er Ghessour (Tassili méridional), à In Azaoua, à Iferouane, mais ce sont des tas de pierres du type si répandu. Pourtant Chudeau a levé dans l'oued Tidek (Air) le plan d'un grand tombeau assez soigné et assez particulier. C'est un redjcm mixte, bazina à cavité turriforme centrale, qui se dresse au centre de trois cercles concentriques réguliers, dessinés par des pierres à la surface du sol (lig. 5).
Certainement cette province de l'Air se distingue nettement de la province nord-orientale (Mouidir et surtout Tassili des Azguers), telle qu'on l'entrevoit à travers les descriptions de Duveyrier, Foureau, Besset et Voinot 1 .
Duveyrier, on l'a dit, a dessiné près de R'adamès un cist, autrement dit un dolmen sans toit. A cette exception unique près, les types du Tassili ont une parenté évidente avec ceux du Hoggar, encore qu'ils aient une originalité incontestable.
Les tombes figurées par Foureau (/.c, fig. 378 et 370) se recon-
naissent au premier coup d'oeil, ce sont des chouchets classiques, des redjems turriformes, tout à fait semblables à ceux du Hoggar et de l'Adr'ar des Ifor'ass.
Il semble que Besset, au Mouidir occidental a vu de nombreux chouchets, qu'il décrit ainsi : « un mur circulaire en pierre sèche à l'intérieur duquel repose le corps recouvert de dalles et de sables ».
La tombe représentée par Foureau (/.c, fig. 377), et qui est surmontée d'un monolithe, a, nous l'avons vu, quelques analogues au Hoggar.
Les autres tombes, au contraire (fig. 381, 382, 383, 385, 386, 387*), c'est-à-dire la plupart de celles que décrit M. Foureau, semblent
1. Supplément nu Bulletin du Comité de l'Afrique française de janvier 1904 et octobre Î904.
2. Cette dernière (387) est la seule de ce genre qui ne se trouve pas rigoureusement au Tassili des Azguers, mais elle en est peu éloignée.
au premier coup d'œil sur la photographie, très aberrantes des types occidentaux. Ce qui frappe d'abord en effet, c'est un lacis compliqué de murettes basses ou, si l'on veut, de pavage en cordon, dessinant le plus souvent des ellipses, ou bien encore un triangle (fig. 305); ces dessins, compliqués comme des soutaches, couvrent de grands espaces dont le grand diamètre atteint 80 mètres.
A y regarder de près pourtant et surtout à consulter le texte on se rend compte bien vite que ces lignes compliquées aboutissent à an tombeau central, ou à un groupe de tombeaux, qui sont purement et simplement des redjems, ou comme dit M. Foureau, « des tumuli de débris de roches amoncelés en forme de cônes bas, tronqués ».
M. Voinot décrit et figure deux redjems de ce genre « à soutaches » sur la limite méridionale du Mouidir, à Tin Lalen (0. Arak) et à Amguid. Je crois pourtant que, au Mouidir, ce type est sporadique; Besset ne le mentionne pas.
A l'ouest du Hoggar nous ne l'avons rencontré qu'une seule fois. Au nord-est d'in Ziza, dans l'oued Akifou j'ai vu à la surface du sol un grand dessin en cordon de pierres qui rappelait par ses allures de soutache les photographies de Foureau : une ellipse, dont le grand axe est prolongé par des cornes rectilignes. En relation avec ce monument je n'ai pas vu de redjem, mais je n'ai fait que passer et je n'ai même pas eu le temps de mettre pied à terre. Notons que l'oued Akifou est à peu près le point le plus oriental de mon itinéraire, il n'est donc pas surprenant d'y voir représenté, sporadiquement, le type monumental de l'est. (Voir fig. 0, n° C.)
Le Tassili des Azguers serait donc une province particulière où le redjem est entouré d'un dessin compliqué de cordons en pierres sèches, figurant toujours une voie d'accès au tombeau ; on ajoute au tombeau un vestibule ornemental, pour ainsi dire.
Notons pourtant que certains tombeaux figurés par Chudeau ont an rudiment de ceinture extérieure, de même d'ailleurs que le redjem de l'oued Tougçemin (fig. 1, n° 7). Les festons figurés par Chudeau en rf, fig. 2, au voisinage du grand tombeau C sont même tout à fait analogues aux soutaches.
En somme pourtant les redjems préhistoriques du Hoggar, autant que nous les connaissons, ne sont pas enclos d'un cordon de pierres avec voie d'accès. Je dis les préhistoriques, nous verrons en effet qu'il en est tout autrement des tombeaux actuels.
Malgré la variété de ces types, qui se laissent répartir en provinces un peu vagues, mais qui sont évolués les uns des autres, et qui se
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relient par des types mixtes intermédiaires, l'unité fondamentale n'est pas douteuse. Je ne sais jusqu'à quel point elle ressort des descriptions précédentes, qu'on s'est efforcé de faire minutieuses, et qui éparpillent l'attention. Pour qui a parcouru le pays, et vu à de brefs intervalles, quoique à de longues distances une grande quantité de redjems, l'impression d'unité est très forte.
En définitive, tout concorde parfaitement; la disposition extérieure et intérieure des redjems, la nature du mobilier funéraire, la position accroupie du squelette. Tout cela est nettement berbère préislamique.
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Fig. 0.
A A', chonchot typique avec les deux cheheds. — B, chouchet construit on écailles pranitiques. — A ot B sont situées près do Tit au pied de la gara Tinisi \b A. fig. 2). — C, tombeau de forgeron prés de Tanianr'asset. — l) D', tombeau au point d'eau do l'oued Kadamellet (15 kilomètres N.-N.-O. d'Iferouano). - Et" , tombes actuelles de Tanianr'asset.
Notons encore que les seuls crânes trouvés, au nombre de trois, dont deux d'enfants, étaient dolichocéphales, comme on pouvait s'y attendre de crânes berbères'. Tout cela suffirait déjà à autoriser des conclusions très positives. Mais il y a plus.
On suit très bien les transitions graduées entre les redjems préislamiques et les tombeaux actuels. Chudeau a noté, autour de Tamanr'asset, dans la vallée de l'oued Sirsouf, un grand nombre de tombes remarquables par leurs petites dimensions; elles sont en forme de chouchet, hautes de 0 m. 60, larges de 1 m. et recouvertes
1. Crâne d enfant trouvé à Aïn Sefra par le capitaine Dessigny (E.-T. Hamy, Les Ardjem d'.iïn Srfra, l. c). — Crâne d'enfant trouvé à. Taloak et rapporté au Muséum. — Crâne d'Ouan Tohra retiré à peu prés intact du redjem mais si fragile qu'il n'a pas supporté le voyage.
par de grandes dalles ; entre ces dalles et le sol il y a un espace vide ; souvent deux de ces tombes sont accolées ; parfois elles sont appuyées contre un rocher, qui remplace une partie de la muraille circulaire (C, fig. 6). Ce dernier type rappelle singulièrement les niches qui accompagnent certaines tombes (cf. fig. 3, C en b). La tradition fait de ces chouchets les tombes d'une tribu de forgerons, morts autrefois à la suite d'une famine. On sait que chez les Berbères, comme au Soudan d'ailleurs, et chez la plupart des primitifs, les forgerons sont une caste peu estimée; la petitesse des tombes dans l'oued Sirsouf est peut-être cause que la légende y loge des parias.
En tout cas, Chudeau a vu les tombes des Touaregs morts au combat de Tit (7 mai 1902) ; quelques-unes tout au moins ressemblent singulièrement à celles qui sont attribuées aux forgerons.
En pays Touareg, en particulier dans l'Adr'ar des Ifor'ass, on voit des redjems islamisés. Dans l'oued Taoundrart j'ai noté un tombeau du type redjem, d'une belle construction régulière en pierres sèches, turriforme à l'intérieur, à gradins extérieurs, mais dans lequel étaient fichés les deux cheheds musulmans, l'équivalent de nos croix sur nos tombes. (Voir fig. 1, n° 8.)
Chudeau en a vu et dessiné de semblables (A et A', tig. 6).
Tout particulièrement intéressants sont les cimetières d'es Souk et de Kidal. On sait que es Souk et Kidal sont aujourd'hui des ruines de villes historiques parfaitement connues. Vieilles capitales de l'empire Berbère Sanhadja elles ont été détruites au xv p siècle par l'empire Sonr'aï. Les cimetières d'es Souk et de Kidal sont donc datés avec précision. Et sans doute ils sont franchement musulmans et d'un caractère bien différent des redjems ci-dessus étudiés. C'est d'abord un cimetière aux tombes juxtaposées, resserrées sur le plus étroit espace possible; on a dit que les redjems préhistoriques sont au contraire éparpillés; là même où ils se trouvent groupés, toujours en petit nombre, chaque redjem est à plusieurs mètres, souvent plusieurs dizaines de mètres de son voisin le plus proche. Dans ces nécropoles à population dense d'es Souk et de Kidal, chaque tombe porte les deux pierres debout musulmanes, les témoins (chehed), et comme l'une marque l'emplacement de la tète et l'autre des pieds, on peut juger d'un coup d'œil que les funérailles ont été conformes au rite islamique. Le cadavre est certainement étendu et non replié. Seulement chaque paire de « chehed » est inscrite dans un cercle de pierres sèches, un mur, bas, rudimentaire, faisant à peine saillie au-dessus du sol, mais bien net et incontestable. Le cimetière est tout entier composé de tours tangentes entre elles. On peut donc affirmer
qu'au xv" siècle encore, les sépultures des Berbères Sanhadja étaient des redjems du type turriforme islamisés.
Chudeau signale dans l'Air des tombes analogues, dont la forme suppose un cadavre étendu, mais qui ont l'architecture en pierres sèches du redjem.
La tombe figurée en D, figure 0, se trouve dans la vallée de l'O. Kadamellet (Air); c'est un rectangle de 2 m. 50 sur 1 m. 10. Le pourtour en est dessiné par une rangée de grosses pierres; l'intérieur est une butte de terre soigneusement recouverte de pierres plates.
Lorsque la jonction se faisait mal, la terre restant à découvert, une pierre plate recouvrait lé trou (ombrées sur le croquis). Le grand côté du rectangle est orienté N.-S.
il n'y a pas de chehed. Cette absence de chehed ne prouve pas que la tombe soit préislamique; on sait combien les Touaregs du nord sont peu croyants; à Tamanr'nsset, un parallélipipède rectangle bien construit est la tombe d'un Touareg que, parait-il, Aïtarel l'aménokal, mort en 1900, avait connu; cette tombe n'a pas de chehed.
Voici d'ailleurs de quelle façon Chudeau décrit les rites actuels de sépulture, et les tombes authentiquement contemporaines. Les tombes modernes de Touaregs se rapprochent de toutes les tombes arabes; la fosse, profonde d'une soixantaine de centimètres, et large d'autant (une coudée et quatre doigts), a sa longueur orientée N.-S. ; le corps enseveli d'un linceul est couché sur le côté droit, la tète au sud et tournée vers l'est (vers la Mecque). On recouvre le corps de grosses pierres plates, cimentées parfois avec de l'argile et l'on achève de remplir la fosse avec des cailloux; le pourtour de la tombe est marqué par une rangée de grosses pierres. Pour les hommes on place doux cheheds l'un à la tête et l'autre aux pieds; pour les femmes un chehed à la tète et deux aux pieds. On choisit pour ces cheheds des pierres longues à section rectangulaire; pour les tombes d'hommes,
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Fig. 7. — Tombenu de la sultane Tabeghount oulri Akhlnkham, morte en 1898. (TnmBnr'asaet.)
Gravure citrnilp «Je La Géoyra Ma»»on cl C»«. Mit.)
et pour le côté de la tète dans les tombes de femmes, le grand côté de cette section est orienté E.-O. : dans les tombes de femmes les deux autres cheheds, presque contigus, ont leur grand côté orienté N.-S. (cf. fig. 7). Les croquis E, E\ F (fig. 6) représentent des tombes de Tamanrasset. Les cailloux de remplissage forment une légère saillie dont la ligne médiane est souvent marquée par une série de cailloux blancs (quartz) plus gros (F). Les autres cailloux sont de couleur quelconque. Dans le cimetière de Tamanr'assct la plupart des tombes ont, du côté de la tête, un pot de terre ou une écuelle de bois remplie de cailloux; elles ressemblent ainsi beaucoup à celles des oasis et du M'zab.
(Voir pl. XIII, phot. 26.) Quatre seulement sur les quinze qui constituent le cimetière présentent un bâton fiché dans le sol, près du chehed sud. Dans le cimetière d'Iferouanc (Aïr) les tombes sont encore du même type, mais les pots pleins de cailloux font défaut, et les bâtons existent à toutes les tombes : le
bois, rare dans le Hoggar, pig. 8. -Tombeau de noble Touan-g(TamanrWl). est commun dans l'Aïr. iï^X\ÏJ^'' n Dans le cimetière d'Agulac
(Aïr), village actuellement abandonné, les chebeds du côté de la tète portent en arabe une courte inscription (2 ou 3 mots).
Les tombes dont il vient d'être question sont colles des Imr'ads et des Haratins. Celles des Touaregs nobles en diffèrent par la présence d'une enceinte elliptique, percée vers l'ouest d'une ou de deux entrées qui donnent accès dans une allée d'ordinaire bien sablée qui entoure la tombe; vers l'est l'enceinte présente vers l'extérieur une saillie avec une pierre debout, c'est le lieu de prières orienté vers la Mecque. Cette enceinte varie dans sa hauteur; elle est parfois seulement indiquée par une rangée de grosses pierres comme dans les deux tombes sur les figures 7 et 8; plus rarement elle est constituée par un véritable mur qui rappelle un chouchet. Ces tombes de Touaregs nobles sont communes dans le Hoggar, mais ne sont pas spéciales à cette région. Le cimetière abandonné de Takaredei (25 k. N.-O. d'Agadès) en contient quelques-unes.
SAHARA ALOÉHIES. G
oo* Cailloux f:) «a
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Manifestement, à travers les rites islamiques, la vieille architecture funéraire transparait; il est tout à fait remarquable, en particulier, que les tombes de nobles aient une enceinte en pierre et un couloir d'accès, dans lesquels il semble impossible de ne pas reconnaître les « sou taches » des redjems au Tassili.
De cette continuité dans le type des tombes, au fil de révolution graduelle, les Touaregs eux-mêmes ont quelque conscience, encore qu'un peu vague.
On a déjà dit que, dans le nord, en Algérie, le caractère funéraire des redjems est profondément oublié de la population. Il n'en est plus de même au sud dès qu'on arrive dans l'Ahnet. Les Touaregs savent très bien que leurs redjems sont des tombeaux, et ils les entourent d'une certaine vénération. Duveyrier a vu à Radamès « des tombeaux en forme de butte sur lesquels les femmes des Touareg allaient se coucher lorsque les Touareg étaient en expédition et où elles obtenaient des nouvelles, etc. ».
Des anecdotes de ce genre courent le Sahara. On m'a parlé, par exemple, d'un Touareg égaré, séparé de sa caravane; il passe la nuit sur un redjem et il voit en rêve le lieu précis où campe la caravane, si bien qu'il la rejoint le lendemain.
En pays Touareg les redjems sont assurément l'occasion de phénomènes psychiques, de l'ordre de ceux qu'on classe chez nous, dans les revues spéciales, sous le nom de vue à distance, télépathie, etc.
Les Touaregs ne consentiraient pas à violer un redjem : ils le laissent pourtant fouiller sous leurs yeux par un Européen avec une parfaite indifférence; le sacrilège ne les choque plus du moment qu'ils n'en ont pas la responsabilité directe. C'est qu'ils sont assez islamisés pour avoir perdu tout intérêt à leur propre passé préislamique; ils en ont même perdu la conscience, ils ne le voient plus comme leur propre passé à eux. A Ouan Tohra les fouilles ayant amené l'exhumation de quelques squelettes, les Touaregs se sont étonnés de les trouver pareils à des ossements quelconques; ils les auraient attendus gigantesques; d'après leurs légendes c'est une race surhumaine et disparue qui dort sous les « izabbaren » (c'est le nom touareg des redjems). Grand iaque e/fossis mirabiiur ossa sepulchris, l'homme est partout le même, au Hoggar ou dans la vallée du Pô.
Il ne faut pourtant pas être trop absolu, puisqu'il existe au Hoggar des izzabaren tout à fait semblables aux redjems du type habituel, mais qui sont les tombeaux de personnalités déterminées,
ancêtres des Touaregs. Le tombeau de Tin Hinan est un aveu indirect.
Autres monuments lithiques. — Les redjems n'ont donc plus rien de mystérieux, leur histoire peut être considérée comme déchiffrée dans les grandes lignes.
Ils ne sont pas les seuls monuments lithiques notés au passage. Au bas des pentes du dj. Mekter, à huit kilomètres environ à l'est d'Ain Sefra, le capitaine Dessigny a trouvé un cercle régulier circonscrit par des pierres debout fichées en terre; il y a fait des
Fig. 9. — Monuments en pierres sèches (pavages u fleur de sol). 1. Cercle do Toloak. — 2. Cercle d'Ouan Tohr». — 3 et 4. Rectangle» à Ouan Tohra. — 5. Mosquée touareg. — 6. Dessin en pierres sèches dans l'O. Akifou. — Les figures sont orientées comme une cartr do géographie.
*n«ure «trait* de /. AMkrvpolog it, M»m <-t C". fiit.;
fouilles qui n'ont donné aucun résultat. J'ai vu ce monument rudimentaire, le seul de ce genre si je ne me trompe qui ait été signalé en Algérie (mais cela ne veut pas dire le seul qui existe). Je lui trouve une grande ressemblance avec des monuments du même genre, que j'ai relevés au Sahara.
Un de ceux que j'ai vus de plus près, et le seul que j'aie soigneusement fouillé, se trouve à Taloak. Le cercle est parfaitement régulier, on peut croire qu'il a été tracé au cordeau. Le mur qui le circonscrit, au ras du sol, est fait de six rangées de pierres debout, chaque rangée inscrite dans la précédente, et tout cela d'un appareil assez soigné. Ce mur a \ mètre d'épaisseur. La partie centrale du cercle, libre de pierres a 7 mètres de diamètre. Notons que les pierres ne sont pas posées sur le sol mais profondément enracinées.
J'ai vu, en passant, des cercles tout à fait semblables à diverses
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reprises, à six kilomètres au nord d'Ouan Tohra, dans l'oued Ebedakad (Adr'ar des Ifor'ass); le colonel Laperrine en a photographié. (Voir pl. XIV, phot. 27.)
Chudeau en signale un certain nombre au Iloggar, près d'Abalessa, à 12 kilomètres au sud de Tamanr'asset, dans l'oued Tinfedet (sud du Iloggar) au sud des tilmas : sur ce dernier point le type est assez /aberrant, de petites dimensions, 2 mètres seulement de diamètre :
Dans l'Aïr, Chudeau a vu de grands cercles à 10 kilomètres au nord-ouest d'Iferouane, à 7 kilomètres au nord de Salem-Salem, -dans un cimetière musulman. (Voir fig. 10.)
Détail intéressant, il note l'emploi de cailloux blancs (quartz) pour paver soit l'intérieur du cercle, soit des bandes intercalées entre -circonférences concentriques. (On a vu que l'usage décoratif du quartz .s'est conservé dans la technique des tombeaux modernes.)
Foureau lui aussi a vu ces grands cercles (fig. 381, p. 1081). Barth est le premier qui les ait signalés à 200 kilomètres dans l'est -de Mourzouk \
En somme ils sont anciennement connus, ils ont été notés par tous les voyageurs, ils sont fréquents et épars sur tout le Sahara central. Il y a quelques types aberrants.
Auprès du puits d'Ouan Tohra (à 200 mètres au sud) un autre cercle de 5 mètres de diamètre présente quelques particularités. Le mur de pierres qui le circonscrit est interrompu par une porte qui s'ouvre à l'est. Et juste en face, à l'autre extrémité du diamètre, le mur s'épaissit en une plate-forme ovale, dont le grand arc est <lans la prolongation du diamètre. (Voir fig. 9, n° 2.)
Enfin à quelques mètres de là, auprès du même puits d'Ouan Tohra, un autre monument est tout à fait différent de forme, mais <loit être rangé, je crois, dans la même catégorie. Il s'agit toujours de murs au ras de terre, il serait peut-être plus exact de dire des «lessins en pavage. Mais ici ce n'est plus un cercle qui est dessiné. C'est un rectangle long de 5 mètres et large de 4» L'un des grands côtés fait défaut complètement, celui de l'est, et de ce coté, où le rectangle est ouvert, à quelques mètres, inscrit dans la prolongation dos petits cotés, se trouve un autre rectangle beaucoup plus petit (2 m. 50 de grand diamètre), séparé en deux compartiments par un cordon de pavage. Chudeau signale un monument de ce genre à Tin Amensar (oued Tit). (Voir fig. !>. n°' 3 et 4 et fig. 10, F.)
L'idée qu'on ait affaire ici à des monuments funéraires doit être,
1 Fouremu L c, p. 1091.
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je crois, tout à fait écartée. En effet, j'ai fouillé sérieusement le grand cercle de Taloak : partout à l'intérieur du pavage annulaire j'ai trouvé tout de suite le sol naturel, non remanié, je n'ai pas vu trace d'un tombeau. En revanche, à la surface du sol ou à une profondeur insignifiante, on rencontre des débris de poteries, du bois carbonisé, des cristaux fragiles mélangés à la terre, et qui n'ont pas supporté le voyage, mais qui ont paru être du salpêtre ou des-
Fip. 10.
A, 10 kilomètres an nord-ouest d'Iforouane. — B, 1*2 kilomètres au sud do Tamanr'assct. — C, 1 kilomètres au nord do Salem -Salem, dans un cimetière musulman. — D, près d'Ahalossa. — E, ouod Tinfcdot (sud du lloggar} au sud des Tilmas. — F. oued TU, près d<> Tin Amcnsar.
(ligure citriite du Bulttlin rie la S<u (>(•' ttanthropolofie.)
nitrates quelconques. Faut-il croire que, à l'intérieur de ce cercle r on a fait des sacriGces, qui ont imprégné le sol de produits organiques? Il semble difficile en tout cas de lui prêter un caractère autre que religieux.
J'ai fouillé aussi le plus petit des rectangles de Taloak, lui non. plus ne peut pas être un tombeau; on y rencontre partout le sol naturel, et si ce n'est pas un tombeau il faut avouer qu'il a une allure d'autel.
Voici enfin qui me paraît donner à ces hypothèses une valeur de quasi-certitude. Ces monuments mégalithiques relativement anciens et énigmatiques voisinent avec d'autres, qui ne sont ni l'un ni l'autre; ce sont les mosquées des Touaregs. Ces mosquées
(m'salla) ont la plus grande analogie architecturale avec les cercles de sacrifice; la forme seule diffère; ce sont des cordons de pavage qui dessinent une mosquée réduite à sa plus simple expression, c'està-dire à la niche qui indique la direction de la Mecque (le mihrab). Une mosquée de ce genre à In Ziza a une grande réputation de sainteté. (Voir fig. 9, n" o.)
Il est remarquable de trouver en général réunis sur le même point redjems, cercles de sacrifices et m'salla. Les redjems d'ailleurs sont toujours juchés sur une éininence, dominant le pays et aperçus de loin L'emplacement où ils s'élèvent n'a pas été choisi apparemment sans préoccupations religieuses. Ce sont d'anciens lieux consacrés, semble-t-il, et qui le sont restés après le triomphe de l'Islam; si bien qu'on y suit l'évolution des cultes; à côté de la mosquée il subsiste d'anciens sanctuaires préislamiques.
Conclusion. — En résumé, la question des monuments rupestres au Sahara, funéraires et religieux, semble élucidée, au moins dans ses grandes lignes. Le problème d'ailleurs, tel qu'il se pose actuellement et sous réserve de découvertes ultérieures, est remarquablement simple. En d'autres pays, en particulier dans les provinces voisines d'Algérie et du Soudan, le passé préhistorique se présente sous des aspects multiples. En Algérie les redjems abondent, mais on trouve à côté d'eux des dolmens, quelques sépultures sous roche (grotte des Troglodytes, etc.), pour ne rien dire des puniques et des romaines. Au Soudan, comme on peut s'y attendre, en un pays où tant de races sont juxtaposées, le livre de M. Desplagnes énumère des tombeaux de types divers et multiples, poterie, grottes sépulcrales, cases funéraires, tumulus 2 .
Rien de pareil au Sahara. On distingue bien des types différents de redjems, les caveaux sous tumulus du nord, qui sont peut-être influencés par les dolmens et les sépultures romaines, les redjems à soutaches du Tassili des Azguers, les chouchets du Hoggar, qui semblent nous raconter l'itinéraire et l'expansion des nobles Touaregs actuels. Mais tout cela se ramène à un type unique, évidemment berbère, le type redjem.
Berbères sont aussi les cercles de sacrifices et monuments similaires. Parmi tant de pierres sahariennes entassées ou agencées par l'homme on n'en connaît pas une seule qu'on puisse soupçonner de l'avoir été par une main autre que Berbère.
1. A ce point de vue lu Tombeau de la Chrétienne est remarquable; on le voit de partout dans l'orrondissement d'Alger.