‹ Sahara algérienChapitre 24 sur 119 · II. — Gravures rupestres · texte numérisé non relu

II. — Gravures rupestres

Rappelons que, en matière de gravures rupestres algériennes et depuis les travaux de Pomel et Flamand, il est d'usage de distinguer les gravures rupestres proprement dites, anciennes, à trait profond, net, lisse, à patine très sombre, de grande taille — et les gravures Iibyco-berbères qui sont des grafitti informes, à traits pointillés, sans patine, et beaucoup plus récents 1 .

On emploiera donc sans plus d'explications les expressions gravures anciennes et Iibyco-berbères.

J'ai rencontré le long de mon itinéraire un assez grand nombre de stations de gravures rupestres, je les décrirai successivement en allant du nord au sud.

Station du col de Zenaga (Figuig). — L'emplacement de cette station a été indiqué avec précision par M. Normand 2 , elle se trouve sur un petit monticule à l'entrée du col et à gauche quand on vient de Beni Ounif. Les dessins sont gravés sur des blocs de grès albiens, dits grès à dragées ou à sphéroïdes, les mêmes qui tiennent une

1. Pomel. Carte géologique de l'Algérie, Notices explicative*. — Paléontologie ; passim. Flamand. Note sur fies stations nouvelles ou peu connues de pierres écrites. // inthro-

pologie, mars-avril 1892.

ld., Note sur deux pierres écrites... d'EI lladj Mimoun, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 16 mars 1807.

Id., Congrès international d'Anthropologie de 19UO (Comptes rendus, p. 267).

ld.. Les pierres écrites. Société d'Anthropologie de Lyon, 2tl juin 1001.

2. Communication de M. le D' llamy h l'Académie des Inscriptions, séance du 5 septembre 1902, d'après des dessins du capitaine Normand.

place si considérable dans tout le Sud-Algérien, et qui furent une matière de prédilection pour le graveur rupestre. Les gravures sont éparses sur tout le monticule, les unes sur des pans de roche verticaux et d'autres au contraire sur des surfaces horizontalcs.

Les figures ci-jointes ont été exécutées par M. Ferrand, dessinateur de l'Ecole des sciences d'après des calques et des estampages ; elles présentent donc des garanties suffisantes d'exactitude. Ces gravures rentrent tout à fait dans la catégorie des gravures anciennes. Elles en ont tous les caractères distinctifs.

1° Les figures ont de grandes dimensions, parfois même elles sont grandeur nature;

2° Le dessin est amusant et trahit un souci de la nature qui fait songer à nos dessins quaternaires sur bois de renne ou ivoire de mammouth;

3° Le trait est profond, régulier;

4° La patine est aussi foncée dans le trait lui-même que sur la roche avoisinante;

5° L'extrême antiquité de la gravure, déjà prouvée par la patine, est accusée par le choix des sujets, animaux disparus, comme l'éléphant; ou fossiles, comme le buffle antique.

Les gravures du col de Zenaga sont naturellement d'intérêt inégal. Il en est qui sont des énigmes indéchiffrables : par exemple l'animal à taille mince de lévrier, à cou démesuré de girafe et ceint d'un collier, à tête indistincte, hérissée et balafrée de longs poils (?) (fig. il, y). Ou bien encore la figure ( 3 de la même planche, qu'on ne sait comment décrire, à inoins qu'on ne se décide à y voir un être humain schématique, assis et les bras écartés (?)

Quelques animaux ne sont rcconnaissables que tout à fait en gros, et non sans quelque hésitation, a de la même figure il, semble bien être un mouton avec une corde au cou. a, ,3, y delà figure 12 comme aussi a de la figure 13 sont évidemment des bovidés et d'espèces différentes, y de la figure 12 a les cornes courtes et le muffle carré. Tous les autres ont le muffle pointu et les cornes démesurément longues; mais sont-ce bien des Buhalus antiquus? on serait tenté de répondre oui pour a do la figure 13; pourtant l'hésitation reste permise. Elle ne lest plus pour y de la même figure; c'est un joli dessin de bubale antique, simplement esquissé mais bien campé; toutes les caractéristiques de l'animal y sont; les cornes immenses, circulaires, le chanfrein courbé, le garrot élevé.

p de la figure 3 est également un éléphant réussi, quoique réduit

à ses lignes principales, et faisant songer aux animaux dessinés d'un trait de plume de nos journaux illustrés.

(figure «traite de I.Anthropolosit. et l>. rfdit.

Mais la plus intéressante de ces gravures est sans contredit, comme le capitaine Normand l'a bien reconnu, celle du bélier ou du bouc, coiffé d'un sphéroïde muni d'appendices (urxi) ; au sujet d'un animal

tout à fait analogue une longue discussion a eu lieu au Congrès international d'Anthropologie de 1900 La question agitée était celle

Fig. 12. — Gravures rupestres du col de Zenaga. a a 0-.48 des cornes n la croupe; P a 0™,46 des cornes n la croupe: v a 0",45 du musent) à la croupe.

fijinrr rxlrnitc <lr L'Anthrvpoloyi*. M»«n>n et O. «Mil :

de ses affinités égyptiennes; on a cru reconnaître dans le sphéroïde un disque solaire flanqué de chaque côté d'un serpent uneus; ce serait

une représentation du grand dieu de Tbèbes en Egypte, Ammon; et dès lors on peut se demander, suivant l'antiquité plus ou moins

Fijî. 13. — Gravure» rupestres du col de Zenaga. a a (r, l:j de la corne droite à la croupe ; £ a (T.39 de ia pointe des défenses à la croupe ; y a 0"',.")3 de la pointe des cornes à In croupe.

iKIguru extraits «le /.»nf A 1.7 •«»<»:/«•. Ma»«oii ol C". ôUit.

grande qu'on attribue aux gravures rupestres, si c'est la gravure sud-oranaise dont l'inspiration est venue d'Egypte, ou si au contraire c'est le dieu Ammon qui est d'origine libyenne.

On a publié jusqu'ici deux exemplaires seulement du bouc casqué', tous deux communiqués par M. Flamand et provenant l'un et l'autre de la station de Bou Alem. Je sais que M. Flamand en possède d'autres dans ses cartons 2 de provenances diverses, mais toujours sudoranaise. Voilà donc le bouc casqué classé parmi les sujets familiers aux graveurs rupestres.

Le bouc du col de Zenaga (lïg. 14) se distingue de ceux de Bou Alem par certains détails, le dessin de la tète est un peu différent, le chanfrein moins accusé; la barbiche très nette; mais ce trait si particulier de la corne rabattue en bas et en avant ne laissent guère de doute sur l'identité de l'animal avec celui où Gaillard a cru recoanaitre Ovis longipes.

Les accessoires sont à peu près les mêmes qu'à Bou Alem; ranimai porte un collier, auquel on pourrait croire qu'est suspendu un objet de forme ovoïde; mais peut-être est-il préférable d'admettre une faute de dessin ayant amené un entre-croisement des lignes. Le graveur semble avoir fait le collier d'abord et n'avoir pas pu ensuite y faire entrer le cou. Le sphéroïde n'est pas rattaché par une bride au-dessous du menton ; mais les urœi (?) sont dessinés comme à Bou Alem et rattachés à peu près au même point. A noter la présence autour du sphéroïde de lignes divergentes et rayonnantes vers l'extérieur; un détail qui rendrait vraisemblable l'identification du sphéroïde au disque solaire.

La gravure est à peu près de grandeur nature, un mètre exactement de la tète à la queue. Ces grandes dimensions sont cause que les pieds de l'animal sont restés en dehors de mon calque; ils ne figurent donc pas sur le dessin ci-joint; ils ne sont d'ailleurs ni aussi soignés ni aussi bien conservés que le reste de la figure; la corne n'est certainement pas dessinée ; mes souvenirs sur ce point sont corroborés par l'examen d'une photographie, obligeamment communiquée par AI. Flamand. A cela près la gravure est très belle; tout l'espace circonscrit par les lignes extérieures de la figure est évidé et soigneusement poli, lévidement étant régulièrement décroissant des lignes extérieures au centre. C'est coque le dessin cherche à rendre en entourant la ligure d'un grisé qui veut schématiser les aspérités de la roche.

Il est impossible de concevoir une figure pareille, représentant un aussi gros elîort, comme un gruffitti de pâtre qui s'amuse. La

1. Gsell, Monuments antiques de r Algérie, t. I, p. 40 et Gaillard, Le Bélier de Menées, Société d'anthropologie de Lyon, 4 mai 190t.

2. Ils paraîtront dans le Corpus des gravures rupestres que M. Flamand prépare.

gravure est sur un pan de roche vertical, difficilement accessible, du moins aujourd'hui, et dominant la palmeraie. Elle se verrait de loin si sa patine no la rendait indiscernable. On échappe difficilement à la conclusion qu'elle avait une signification religieuse.

Cette énumération des gravures du col de Zenaga est loin d'être complète. Je regrette en oarticulier de n'avoir pas calqué une autruche très nette, quoique médiocrement dessinée.

Fig. 14. — Gravure du col de Zennjrn. Dimension : 1 mètre de In tète il In queue. Toute la partie du dessin restée en blanc est soigneusement évidëe et polie dans l'original.

Ki^nre o\ trailc d« l.'Anthroi.otoyic. Mim.on cl O, Mit

J'ai négligé systématiquement les gravures modernes rentrant dans la catégorie de celles que M. Flamand a baptisées libvco-berbères, reconnaissables au premier coup d'œil à leur grossièreté, à 1 absence de patine, au trait sans profondeur et « pointillé ». comme aussi aux inscriptions qui les accompagnent. Au col de Zenaga la seule inscription de quelque longueur est en langue arabe (versets du Coran); les inscriptions en caractères libyco-berbères sont rares et de quelques lettres. Les gravures mêmes de cette époque sont en proportion extrêmement faible, comparée aux autres ; j'ai noté des sceaux de Salomon, des sandales (pourtour extérieur d'un pjed

humain ou plutôt d'une sandale). Ces dernières plus intéressantes puisqu'elles abondent en pays Touareg.

Station de Barrebi. — A 150 kilomètres au sud de Figuig, le long de la Zousfana, j'ai longuement étudié la station de Barrebi 1 .

Barrebi est un ksar dans l'oasis des Beni Goumi, plus connu sous le nom de Tar'it.

Les gravures s'alignent, pendant un kilomètre peut-être, sur la tranche d'une couche de grès, surmontée en stratification concordante par une couche fossilifère de calcaire dinantien.

Ce grès, probablement carboniférien, se trouve être beaucoup moins résistant aux intempéries que les grès crétacés de la chaîne des ksour où ont été relevées jusqu'ici la plupart des gravures rupestres connues en Algérie. La paroi de grès est très ébouleuse, très effritée, il est donc possible que les gravures les plus anciennes et par conséquent les plus belles aient disparu.

En tout cas les gravures subsistantes à Barrebi sont bien moins soignées et moins intéressantes que celles, toutes voisines pourtant, du col de Zenaga à Beni Ounif.

Il en est cependant plusieurs d'incontestablement anciennes, à en juger non seulement par les dimensions, la profondeur du trait et la patine, mais aussi par les animaux représentés. Dans la figure 15,

I est un éléphant incontestable, si mal dessiné qu'il soit ou du moins je n'imagine pas qu'il puisse être autre chose.

3, 5 et peut-être 2, 6 et 7 sont des représentations de Bubalus ontiquus, bien mauvaises il est vrai. L'immense développement des cornes dans 3 et 5 ne laisse pas de place au doute. Mais nous sommes loin de tant de belles gravures publiées représentant cet animal.

II faut noter qu'un Bubalus antiquus (n° 5) porte sur le dos ce qui semble bien être la représentation conventionnelle d'un bât.

4 est intéressant parce qu'il présente une analogie évidente avec des gravures publiées par Pomel (Pl. XI, fig. 1, 2, 3; 2 et où il a cru reconnaître le gnou, dont il signale en Algérie des ossements fossiles. (Voir pl. XV, phot. 30.) On pourrait d'ailleurs reconnaître à la rigueur un gnou dans les n 04 2 et 6 à la direction « apparente » des cornes. Pourtant je crois bien que 6 représente un bœuf quelconque et 2 un Bubalus antiquus bâté. Pour cette dernière figure en particulier, il suffit de supposer que la tête de la bête est

1. Signalée pour la première fois d'après le lieutenant Barthélémy par Capitan, Revu, de l'École d'anthropologie de Paru, XII, 1902, p. 300-:itl.

2. Pomel, Cwte géologique de f Algérie. Paléontologie, monographie». Les Boêélaphes Raye

représentée à profil perdu et que par conséquent il manque une corne.

Même le n" 4 est trop informe, je crois, pour qu'on y reconnaisse avec certitude un gnou, d'autant plus que les figures publiées par Pomel ne sont pas meilleures. Il me semble que l'existence du

Fig. 15. — Gravure» rupestres de la station de Borrebi. — Réduction au vingtième d'après un calque; I, par exemple, a 1",20 des défenses à la queue.

1. Éléphant. — 3 ot î». Hutmlut antiquus. — Q, 4. ô et 1. iDcertains.

ffjfure cUrolte île L 'Anthropologie. ï»»ho« il (.'•, «'dit.)

Gnou dans les gravures rupestres nord-africaines reste encore à démontrer.

Il faut noter d'ailleurs que le n° 4 s'il est de grande taille et dessiné d'un trait ferme est peu patiné.

Les n ot 1, 2, 5 et 6 de la figure 16 représentent la même antilope a cou allongé, à cornes recourbées en avant quoique 6 soit de facture différente et manifestement plus récente. (Voir pl. XV, 30.) Ce sont d'assez jolies figures en somme, et quoiqu'il manque les pattes à 1 et le museau à 5, la silhouette de l'animal est rendue dans les quatre figures d'une façon concordante et nette. On imagine assez

«sa,

bien la bête. Il est difficile d'y reconnaître une quelconque des antilopes algériennes actuelles. La gazelle, le mouflon et l'adax sont exclus sans contestation possible par la forme des cornes. 11 ne serait peut-être pas impossible de songer au bubale (Hos elaphus), chez qui pourtant les cornes sont épaisses et courtes, et affectées d'une courbure en avant bien peu sensible. On comprend que Pomel, reproduisant une figure de ce genre 1 , ait cherché à la rapprocher d'une espèce fossile « Antilope (Nagor) maupasii analogue au Mbil (Antilope Laur Mardi) ». Aujourd'hui pourtant nous savons qu'il existe, sinon en Algérie du moins à proximité, dans le

Fig. IC. — Gravures rupestres de ln station de Hnrrehi. Réduction au vingtième d'après des calques du lieutenant Pinta.

I, i>, S et 6. Antilope Molior (?) — A, l, 7 et S. Incertain».

>r\furc c*tr«ltc tic /. Anihropologit. Manon et t>, r.|it.i

Sahara des Touaregs, une antilope qu'il serait raisonnable de reconnaître dans nos figures, c'est le Mohor, antilope de Scemmering 2 .

Dans les n 0 ' «3, 4 et 7 de la figure lu' je ne sais pas s'il serait bien sage de prétendre reconnaître quelque chose, non plus peut-être que dans le n° 8 encore bien que la longueur des cornes semble indiquer une antilope adax. Y a-t-il lieu de formuler derechef à propos de 3 et 7 l'hypothèse de l'okapi *?

Le n" 2 de la figure 17 est tout à fait remarquable par sa facture très soignée, tout l'intérieur est excavé, lisse et patiné; c'est de beaucoup la plus belle gravure de la station. 2 et 3 me paraissent représenter le même animal, un taureau vulgaire, quoique Pomel, dans une ligure de ce genre, veuille reconnaître une espèce fossile « .Kyocevas lunatus, proche parent de Kobus et autres cavicornes quaternaires * ».

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