Fig
extrêmes radicelles des réseaux fluviaux dans les massifs montagneux qui arrêtent au passage quelque humidité. Les redjems et les gravures rupestres lui font cortège; nous n'en avons pas vu dans les plaines désertes, Foureau n'en signale pas dans la cuvette del'Igargar et pour les redjems en particulier cette lacune ne peut pas être fortuite. Quand nous disons gravures rupestres, nous entendons les plus récentes, les libyco-berbères frustes ou soignées, dépourvues de patine, puisque les anciennes font à peu près défaut. En un mot tout ce qui est actuel ou moderne en fait d'humanité ou de vestiges humains, tout ce qui se rattache à l'âge du fer est concentré dans les montagnes : tout le néolithique dans les plaines en contre-bas. Et notons que les seules gravures rupestres dont je puisse garantir l'ancienneté sont à Timissao, au cœur du Tanezrouft (?)
Cette répartition inverse des deux populations successives, néolithique et moderne, atteste évidemment qu'il s'est produit entre les deux un changement profond dans les conditions d'habitabilité, j'évite à dessein de dire un changement de climat.
Les néolithiques avaient d'ailleurs un matériel très compliqué à moudre le grain. Est-il incorrect d'en inférer qu'ils étaient grands consommateurs, et par conséquent producteurs de céréales, c'est-àdire sédentaires? Sans doute les Touaregs actuels, qui ne sont rien moins que cultivateurs, ont conservé dans une certaine mesure ce matériel néolithique; et sans doute aussi ils consomment des grains, le peu de blé, orge, sorgho, qui pousse dans les ar'rem du Hoggar, et les graines de graminées sauvages (comme le drinn). Pourtant il n'est pas douteux que les céréales ne constituent pas pour eux, comme pour les peuples sédentaires, la base de l'alimentation : ils vivent surtout de lait, de viande et de dattes. Et c'est peut-être précisément parce que les grains sont pour eux une alimentation accessoire, qu'ils se contentent du matériel néolithique, d'ailleurs appauvri et dégénéré. En tout cas, ils laissent inutilisés à la surface du Sahara des milliers de rouleaux et de meules dormantes, en parfait état de conservation, et dont ils semblent même, pour peu que la forme en soit aberrante du type familier, ne pas soupçonner l'usage, avec cette incuriosité du Touareg pour tout ce qui n'est pas l'auxiliaire pratique et immédiat de sa rude existence.
Notons encore que la grande prédominance des haches dans tout le Sahara central suggère bien en effet l'idée d'une population agricole et sédentaire. On imagine qu'une population de nomades, pasteurs, chasseurs et guerriers, aurait eu un outillage militaire plus compliqué, où les armes de jet, les pointes auraient tenu une grande place.
Tout cela concorde, et je ne crois pas interpréter abusivement le témoignage des faits en affirmant que, pendant toute la durée de l'époque néolithique, les cuvettes alluvionnaires du Sahara les plus désolées aujourd'hui ont été peuplées et susceptibles de culture à. quelque degré. 11 serait désirable assurément d'appuyer cette théorie sur des documents, je ne dis pas plus probants, mais plus nombreux . Il est clair que les plaines sahariennes défendues contre l'exploration par leur aridité, et par l'accumulation des dunes, sont tout particulièrement inconnues. Elles recèlent probablement, de l'homme néolithique, d'autres vestiges que des haches éparses et des meules dormantes. D'ores et déjà pourtant, l'idée parait s'imposer, étayée sur un nombre respectable de faits négatifs et positifs, tous concordants. Mais ici nous nous heurtons à une difficulté intéressante. Le néolithique est d'hier dans le monde entier, et tout particulièrement dans l'Afrique du nord; il est par définition post-quaternaire, et dans le Sahara il paraîtrait déraisonnable de reculer l'introduction du fer à beaucoup plus de deux mille ans. S'il s'était produit un changement de climat à une époque aussi récente, déjà historique, et dans un pays aussi proche de la Méditerranée, à coup sûr nous en serions informés.
Il faut donc que la modification constatée dans les conditions d'habitabilité soit indépendante du climat; disons donc que les grands fleuves sahariens ont conservé, jusqu'à la fin du néolithique, assez de vie et d'humidité pour alimenter, par exemple, des oasis, aussi longtemps que les progrès du décapage éolien, et la formation des dunes qui en est la conséquence, n'avaient pas interrompu la continuité du tapis alluvionnaire.
Notre étude ethnographique nous conduit donc à des conclusions déjà formulées à la fin du chapitre précédent; par des voies différentes nous sommes conduits à la même hypothèse, qui en devient plus vraisemblable .
On pourrait aller plus loin et aborder incidemment une question un peu dangereuse. Qu'étaient ces néolithiques sahariens, agriculteurs et riverains des grands oueds? des Berbères? ou des Soudanais? c'est la vieille question garamantique, soulevée par Duveyrier.
On a dit que l'outillage néolithique saharien est soudanais bien plus qu'algérien.
On sait d'autre part que le climat, au Sahara, aux oasis par exemple, interdit aux hommes de race blanche l'agriculture, qui, jusqu'aux portes de Biskra, reste réservée aux Noirs.
La question des bœufs porteurs est de nature à jeter quelque jour sur la question. Des bœufs bâtés sont fréquemment représentés dans
les dessins rupestres, et cela jusqu'à Barrebi, au pied de l'Atlas. Nous savons d'ailleurs par les auteurs anciens que les Garamantes avaient des bœufs porteurs, et que ces animaux jouaient à peu près au Sahara le rôle actuellement dévolu aux chameaux. D'ailleurs, quoiqu'on l'ait trop souvent oublié, en traitant la question si controversée des Garamantes, on n'ignore pas que le bœuf porteur est actuellement encore d'un usage courant au Soudan, sur les bords du Niger. Les Touaregs de la boucle connaissent et emploient le bœuf porteur. Le bœuf soudanais est d'ailleurs beaucoup moins exclu du Sahara qu'on ne l'imagine : Duveyrier le signale à R'at'.
Dans l'Adr'ar des Ifor'ass il est abondant, et il se retrouve au Hoggar même ; les Touaregs du Hoggar ont un cheptel de zébus qu'ils renouvellent facilement chez les Ifor'ass, leurs clients. Cela revient à dire qu'il ne serait pas impossible aujourd'hui encore de faire traverser le Sahara à une charge portée par un bœuf. Les zébus du Hoggar, pour peu qu'on choisisse la saison et la route, atteindraient sans difficulté insurmontable le Tidikelt (où les moutons et les chèvres arrivent tous les hivers), et le long des oasis, qui forment un chapelet continu, le voyage se continuerait jusqu'en Algérie. Ce voyage serait une absurdité économique, le bœuf ne pouvant évidemment soutenir la concurrence du chameau, il ne serait pas une impossibilité pratique.
Lors donc que nous constatons l'existence de bœufs porteurs garamantiques dans les postes romains de la Tripolitaine, il est difficile de se soustraire à la conclusion que les caravanes transsahariennes disposaient il y a deux mille ans d'un outillage, et peut-être d'un personnel soudanais.
Rappelons que dans le nom des Garamantes on a voulu retrouver celui des Haratins, cette tribu ou plutôt cette caste de Noirs qui peuplent les oasis de l'O. R'ir, d'Ouargla, du Touat, de l'O. Draa; il est vrai que le sang des Haratins est incessamment renouvelé par les Nègres soudanais affranchis, mais si la traite a contribué à maintenir cette caste, il ne s'ensuit pas qu'elle l'ait créée. Il pourrait bien y avoir là un résidu d'une ancienne tribu soudanaise aborigène. La thèse a été soutenue et elle l'est encore.
Les Touaregs eux-mêmes sont sans doute des Berbères et par suite des Blancs. La couleur de la peau est assez claire en général, les
1. P. 221. On a l'impression que Duveyrier est aujourd'hui beaucoup plus cité que lu. Son enthousiasme un peu juvénile pour les vertus touaregs l'a discrédité. Pourtant ses résultats sont presque toujours confirmés par les travaux récents. Sa carte en particulier apparaît aujourd'hui tout à fait remarquable pour l'époque. C'était un excellent observateur.
traits du visage sont caucasiques, l'allure générale est méditerranéenne. Beaucoup d'entre eux pourtant sont de taille gigantesque, et ils sont en moyenne bien plus grands que les Berbères du nord ; dans leur voisinage on ne voit guère que certaines races soudanaises, les Yolofîs, par exemple, qui soient d'aussi haute stature. Les femmes touaregs ont une tendance marquée à la stéatopygie, qui n'est certes pas un trait caucasique. Une grande partie de leur outillage, et de ce qui parait chez eux, à qui vient du nord, le plus national est incontestablement soudanais ; le bracelet en pierre, par exemple (l'abedj), est porté par tout le monde au Niger, on en fabrique de superbes au Hombori. Nous avons déjà dit qu'ils ont le matériel à moudre soudanais (mortier et pilon de bois, écraseur en pierre); la hache de fer à emmanchure néolithique est commune aux Touaregs et aux Nègres.
Ils partagent également avec les Nègres du Soudan leurs institutions les plus vénérées; par exemple un reste de matriarcat; la transmission de l'héritage de l'oncle maternel au neveu, et non pas de père en fils, forme la base du droit successoral aussi bien chez les Sonr'aï que chez les Hoggar. Et des restes très visibles de totémisme unissent encore les Touaregs aux Nègres; par exemple, un Touareg ne mange pas de lézard de sable « parce qu'il est, dit-il, son oncle maternel ». Il s'abstient aussi de poisson et d'oiseaux 1 .
Il semble que, en grattant un peu le Berbère touareg, on retrouve le nègre auquel il s'est récemment substitué.
Qu'il y ait eu à une époque récente, celle peut-être de la conquête romaine, un Sahara encore néolithique et peuplé tout autrement que le nôtre, de Nègres agriculteurs qui s'étendaient jusqu'aux confins de l'Algérie, c'est donc une hypothèse commode, groupant en un faisceau tous les faits observés.
i. Voir dans Desplagnes une foule de détails curieux et d'hypothèses peul-iHre hasardeuses sur les grands totems soudanais du poisson, de l'oiseau et du serpent.