LA PLAINE
lllitlal i, août.
Je reviens du sud, après avoir fait ce que j’appellerai, ambitieusement peut-être, un curieux voyage. Ce voyage est noté, presque jour par jour et étape par étape, dans un journal qui reste indépendant de celui-ci Mon journal saharien s’arrête à El-Aghouat, et sur un cri d’homme altéré par trois mois à peu près de soif continue. Je suis revenu vaincu, je puis le dire, par cette soif mortelle, et poussé vers le nord par je ne sais quel désir déraisonnable de voir de l’eau fraîche, d’en boire et de m’v plonger.
J ai fait en moins de six jours la route qui nous en avait demandé dix en allant. J ai voyagé sans débrider ni dormir, marchant de jour, marchant de nuit, ne faisant plus de grandes haltes et 11e bivouaquant jamais plus de quelques heures, trouvant les sources taries, de la boue liquide au lieu d’eau, ou, ce qui est pis encore, des résidus d ecume verdâtre ; éreintant mon cheval, épuisé moi-même, mais soutenu jusqu’au bout par cette certitude de renaître en arrivant. J’ai cessé de noter la température en quittant El-Aghouat. Ce dont je me souviens, c’est que le thermomètre marquait 50 degrés moins un dixième le jour de mon départ à quatre heures. Le curé me remit lui-même sa der-
1 Un été dans le Sahara. 1857.
nière observation au moment où je montais à cheval: c’est un certificat que je conserve en témoignage d’un climat qui, pendant les derniers jours, m’a paru terrible.
Parti d’El-Aghouat un dimanche, après vêpres, — comme on dirait en pays chrétien, — j’étais à Boghari le vendredi matin à huit heures et demie. J’allai droit au caravansérail, où je m’établis. J’y passai la journée avec mon domestique et mes chameliers, couché sur la dure banquette d’un hangar, et dans une ombre qui n’était pas beaucoup plus rafraîchissante que le soleil. Le soir, un cavalier entra dans la cour du fondovh ; c’était Vandell. Il avait appris mon départ, puis mon retour; il venait à ma rencontre à Boghari, se doutant bien que je ne monterais point à Boghar.
— À la bonne heure ! dit-il en m’examinant, pour cette fois vous ressemblez à un voyageur.
— Mon cher ami, lui répondis-je, je meurs de soif!
Et je le regardais, comme si la vue seule d’un ami revenant du nord allait déjà me désaltérer.
Le lendemain, à trois heures et demie du matin, la lune brillant encore et le jour blanchissant à peine, nous reprenions ensemble la route de Medeah. Nous avions assez bien employé l’un et l’autre ces trois mois d’absence, lui au profit de l’érudition, moi de mes études.
— Qui donc vous a décidé à partir? me demanda-t-il.
Je ne lui dis point que c’était son propre exemple, et je lui parlai seulement de la rencontre fortuite des Sahariens d’El-Aghouat.
— Et qu’avez-vous vu là-bas?
— L’été, lui dis-je.
— C’est un peu vague, objecta Vandell; mais chacun a son point de vue.
Les moissons étaient coupées depuis longtemps, et dans la vallée de l’Oued-el-Akoum je ne retrouvai plus qu’une étendue sans diversité de terre sèche et redevenue poudreuse. Le soleil avait dévoré des chaumes le peu qui restait sur pied. La chaleur
était extreme, même à l’abri des bois dans la montagne; les pins exhalaient une odeur suffocante de résine, et le cri des cigales, se mêlant aux craquements des rameaux échauffés, formait autour de nous comme un pétillement d’incendie. Il fallut cheminer jusqu à deux heures pour trouver enfin une source digne de ce nom.
G était un réservoir d’eau limpide, profonde et glacée, ombragée par de grands arbres et reposant comme dans une corbeille, au milieu de lauriers-roses tout épanouis.
\ ois-tu? dis-je à mon bach’amar (conducteur de convoi) saharien. \ oi ci comment est l’eau de mon pays.
Le bacliamar en but une gorgée dans le creux de sa main, la goûta comme il aurait fait d’une boisson inconnue, regarda le sentier pierreux qui montait en spirale autour des flancs sombres du coteau, les arbres qui n’étaient point des palmiers, et répondit simplement :
— Dieu fait bien ce qu’il fait.
Je pensai comme lui, mon ami, et quand la première ardeur de boire fut apaisée, je dis au Saharien :
Tu as raison, ton pays est le plus beau du monde.
Le onzième jour après mon départ d’El-Aghouat, j’arrivai chez moi au moment où le cyprès qui me sert de cadran indiquait un peu plus de quatre heures.
Blidali, août.
D où viens-tu ? m a demande Haoûa en me revovant.
Du sud, lui dis-je, et je lui nommai El-Aghouat.
Le Sahara est le pays de mon père, ajouta-t-elle alors avec autant d’indifférence qu’un spinosiste à qui l’on parlerait du paradis d’Adam. Et pourquoi m’as-tu quittée?
Je repris ma place accoutumée sur son divan, et je lui répondis :
— Pour te laisser faire ta sieste d’été.
Je l’ai retrouvée telle à peu près qu’il y a trois mois, seulement un peu plus languissante encore et sensiblement moins vêtue. Aïchouna, dont je me suis informe, passe une partie de ses soirées dans les bîtas, petites fêtes de nuit moitié bals, moitié concerts, où elle a, dit-on, beaucoup de succès comme danseuse. Le barbier Hassan m’a témoigné combien mon départ subit et ma longue absence l’avaient inquiété; pour donner plus de prix à ses paroles, il entremêla son vocabulaire un peu corrompu de locutions françaises telles que celles-ci : mon cher et scicvedié . Quant au scribe Ben-Hamida, je l’ai rencontré le lendemain même de mon arrivée. Charmant, frais et reposé comme une fille qui sort du bain, il portait, ce qui me l’a fait apercevoir de loin, une longue pelisse de couleur tendre et se dandinait élégamment avec un éventail de boudoir à la main.
— Beau visage, bonne étoile, lui dit Yandell en le complimentant de sa bonne mine.
Ben-Hamida me questionna sur mon voyage, sur l’avenir probable de notre établissement h El-Aghouat, sur l’esprit des populations sahariennes, me demanda quelle était leur attitude, ce qu’on disait du chérif agitateur du sud et ce qu’on redoutait de lui, le tout avec la curiosité naturelle d’un homme éclairé que la politique de son pays intéresse. Et comme je lui donnais l’assurance qu’El-Aghouat allait devenir entre nos mains un poste-frontière solide et parfaitement gardé, que le pays était sain, habitable, et qu’ après l’avoir pris malgré les Arabes, nous saurions bien le conserver en dépit du climat, il se contenta de sourire et répondit avec une impertinence exquise :
— De fort grands personnages ont été suffoqués par une mouche.
Et aussitôt il prit congé de nous.
— Ce diable d’homme combat à la manière des Parthes, dis-je en le voyant brusquement s’éloigner.
— Oui, dit Yandell, en lançant des proverbes. C’est dommage qu’il ait tourné le dos si vite, j’en avais dix à lui renvoyer.
Maintenant que j’ai vu l’été chez lui, dans son royaume, il n’a plus rien à m apprendre, et je n’attends aucune émotion nouvelle d un climat relativement variable, où le soleil a, comme les oiseaux de passage, des saisons pour paraître et pour émigrer. Il fait très-beau, mais ce n’est pas le même beau que dans le sud; très-chaud, mais la chaleur est plus molle que jamais; très-sec, mais cette sécheresse n’est pas comparable à l’aridité menaçante, et aussi vieille que le monde, qui garde les barrières du Sahara. On voit encore ici des ruisseaux qui coulent, un lac qui fume le soir, des marais qui s’évaporent; les horizons sont chargés, le ciel est d un bleu de velours, il n’est plus d’airain. D’ailleurs les récoltes sont finies; herbages et cultures, tout est rentré, la plaine est nue, septembre approche; dès aujourd’hui l’automne peut venir.
Je mets en ordre mon journal et mes dessins de route, un peu tristement, car la comparaison de ce que j’ai vu là-bas fait paraître médiocre tout ce qui n’est pas très-beau, et petit tout ce qui n’est plus vide. Blidah est une sorte de Normandie numide qu’il est bon de visiter en arrivant d’Europe, mais où l’on a tort de s’arrêter quand on revient du sud, parce qu’on retombe alors du grand au joli. Il n’y a pas de verger, fût— il africain, qui vaille une oasis, et le désert fait tort aux plus grandes plaines.
Le jour se lève entre quatre et cinq heures. Involontairement je m’éveille aussitôt qu’il commence à poindre, dernière habitude aj^portée d’un pays où le sommeil n’a plus d’heures, et où jamais on ne dort tout à fait. Ma chambre se remplit confusément de lueurs blanchissantes et de bruits vagues. Je vois l’aube qui s’épanouit par-dessus la ligne verte d’un horizon boisé. J’écoute : voici la diane, un air qui m’a fait battre le cœur pendant deux mois, un air sans pareil, quand on l’associe dans sa mémoire à des sensations poignantes et uniques. Des chevaux hennissent, des chameaux brament; j’entends passer sous ma fenêtre des gens qui vont pieds nus et marchent d’un pas mou; la brise errante qui précède le soleil fait doucement frissonner les orangers
du voisinage; l’air est tiède, la matinée tranquille. Suis-je encore au Sahara? C’est une illusion de tous les matins qui dure un moment, juste le temps de reconnaître où je suis, et de m’apercevoir que je n’ai plus de moustiquaire étendue sur moi comme un linceul, que je respire à l’aise et que le bourdonnement des mouches a cessé : après quoi, je me retrouve ici dans un autre monde. Je m’éveille avec sécurité, je cherche, au milieu de sensations toutes paisibles, la secrète angoisse et le sentiment d’un danger possible. La vie est commode, le climat salubre, la saison clémente. Alors j’éprouve un regret bizarre, et je regarde avec indifférence se dérouler des jours qui n’ont plus rien de redoutable.
C’est ainsi que s’ouvrent mes journées, par des bruits, par des lueurs, par des formes entrevues, par le rayonnement grisâtre de l’aurore à travers ma fenêtre ouverte, par un salut donné du tond de l’âme à chaque chose qui s’éveille en même temps que moi. Ce n’est pas ma faute si la nature envahit à ce point tout ce que j’écris. Je lui donne ici tout au plus la part qu’elle a dans ma propre vie. Agir au milieu de sensations vives, produire en ne cessant pas d’être en correspondance avec ce qui nous entoure, servir de miroir aux choses extérieures, mais volontairement, et sans leur être assujetti; faire enfin de sa propre destinée ce que les poètes font de leurs poèmes, c’est-à-dire enfermer une action forte dans des rêveries; modifier Yhomo sum de Térence, et dire : « Rien de ce qui est divin ne m’est étranger » , voilà, mon ami, qui ne serait ni trop, ni trop peu; voilà qui serait vivre.
Je lisais aujourd’hui même un livre publié sur Alger vers 1830, et j’y trouvais un détail inattendu, qui, tout insignifiant qu’il est, m’a cependant frappé. Ce livre est V Esquisse de l'Etat d'Alger du consul américain W. Shaler. C’est le plus précis, le plus fidèle et le mieux renseigné qu’on ait écrit sur la situation du gouvernement algérien à l’époque très-curieuse où ce gouvernement de flibustiers s’introduisit ou plutôt fut introduit dans les démêlés de la politique européenne , et passa du brigandage à la diplo-
matie. L’auteur, qui séjournait dans la régence depuis 1815, qui avait vu le règne d’Omar, et qui recevait les confidences du dey Hussein, terminait son livre en 1825, au moment même où la guerre était sur le point de renaître avec l’Angleterre. Les événements devenaient graves, une escadre anglaise bloquait la v ille , et la menaçait d un nouveau bombardement. Shaler assistait nlois de sa maison consulaire a ces préparatifs de guerre, surveillant ce qui se passait dans la rade, notant exactement le mouvement du port, 1 arrivée des navires, leur nombre, leur force, leurs dispositions, indiquant l’état du ciel, quel vent, quelle température, puis mêlant à tout cela les renseignements 'venus de la Ivasbah. De cet ensemble de notes prises jour par jour, heure par heure, il composait un journal fort original, une sorte d histoire panoramique qui devient vivante à force de précision, et pittoresque à cause du point de vue.
A ia date du 14 juin 1825, voici ce que l’observateur écrit :
« Ge soir, comme pour faire contraste avec l’aspect sombre de la guene et 1 inquiétude qui existe naturellement dans un pavs comme celui-ci, nous avons joui des plus beaux phénomènes de la nature. Au coucher du soleil, un cactus grandijlora a commence à fleurir dans le jardin du consulat; développant insensiblement sa gloire éphémère aux rayons d’un beau clair de lune, il embaume l’air à la distance de plusieurs toises de ses doux parfums, et répand une forte odeur de vanille.
« 15 juin. — Pendant la plus grande partie du jour, l’horizon a été couvert d’un épais brouillard. A environ cinq heures du soir, le brouillard a disparu en partie, et l’on a découvert en pleine mer seize vaisseaux anglais. La belle fleur qui s’était épanouie la nuit dernière était fermée le matin ; le soir, elle était desséchée sur sa tige. »
Et le lendemain le diplomate continue le récit du blocus. Ge mince détail observé par hasard illumine à mon avis tout le cours du volume. Ge brouillard des journées chaudes, cette plante rare qui fleurit pendant une nuit d’été et ne reste ouverte que quelques
heures, il y a là tout un paysage. Est-il inutile? Je ne le crois pas, car il rend le tableau plus local , il rappelle l’Alger physique qu’on oubliait; il encadre l’histoire, sans que l’histoire y perde rien de sa gravité. Si jamais il m’arrivait d’être l’historiographe d’un événement politique ou militaire, sois bien assuré qu a mon insu je trouverais moyen de faire épanouir à un moment donné, soit parmi les aridités de la politique, soit au milieu des péripéties d’un champ de bataille, quelque chose comme le cactus grandiflora de 1 Américain Slialei .
Septembre.
Nous recommençons la vie que tu connais, aux mêmes lieux, dans la même maison, sans nous écarter des sillons marques par de longues habitudes. Nous travaillons. Yandell est retourné à la géologie. Il ne sort plus sans son marteau, et partout où nous allons ensemble, il se met, comme un cantonnier sur les routes, à casser des cailloux. Je l’aide à porter ses échantillons. Il en a couvert le plancher de sa chambre. C’est là qu’il les dépose et les classe, sans avoir l’air de prévoir que tôt ou tard il nous faudra déménager. Il a rapporté de sa dernière course une foule de petits dessins fort curieux : profils de montagnes, formes de rochers, avec le multiple détail intérieur des stratifications. Rien n’est plus exact, ni plus net, ni plus minutieux. Chaque contour est indiqué d’une manière enfantine, par un trait si délié, qu’on dirait le travail du burin le plus aigu. Il n’y a, bien entendu, ni ombre, ni lumière; c’est l’architecture des choses reproduite indépendamment de l’air, de la couleur, de 1 effet, en un mot de tout ce qui représente la vie. C est froid et démonstratif comme une figure de géométrie. Sans attacher d’ailleurs la moindre importance artistique à ces dessins, que lui-même appelle des plans, il s’étonne pourtant quelquefois, si j hésite à reconnaître les lieux, de m’en voir contester l’exactitude absolue. J’accorde volontiers l’exactitude, mais je nie la ressemblance ou bien encore, la res-
semblance admise, je nie la vérité, et c’est alors le point de départ d une dissertation qui nous mène, à travers des théories que tu devines, aux conclusions les plus opposées.
Il laut pourtant, me disait-il aujourd’hui, que vous m’expliquiez au juste ce que vous prétendez faire de ce pays. Je vous entends dire tantôt qu, il est curieux, tantôt qu’il est beau ; vous parlez tour à tour de naïveté et de parti pris; vous invoquez l’indépendance et les traditions; vous avez toujours un pied ici, 1 autre dans les musées ; bref, je vous vois faire un grand écart très-périlleux, et je vous demande à vous-même si l’équilibre est possible à tenir.
- Mon cher ami, lui dis-je, c’est une des faiblesses de notre époque d essayer ce que les plus forts n’avaient point entrepris, non par timidité, mais par sagesse, et de mettre beaucoup de résolutions dans des chimères. Il fut un temps où les choses étaient moins compliquées et les hommes plus grands, peut-être parce qu ils étaient plus simples. En tout cas, le but était direct, les moyens de l’atteindre étaient peu nombreux. On prétend que le but continue d être le même; j’en doute, à voir mille chemins ouverts, et que chacun prend un détour nouveau pour y arriver. On ne pensait pas alors qu’il y eût autre chose au monde que ce que soi-même on voyait tous les jours : de belles formes humaines équivalentes à de belles idées, ou de beaux paysages, c’est-à-dire des arbres, de l’eau, des terrains et du ciel; l’air, la terre et l’eau, trois éléments sur quatre, c’était déjà vaste, et cela suffisait. A chaque chose on donnait à peu près sa couleur générale, et chaque forme était exprimée dans le sens le plus propre, non point à la corriger, mais à la manifester, en vertu de ce principe très-modeste, et cependant très-fier, qui, faisant équitablement deux parts dans les productions de l’art, donne à la nature l’initiative du beau, et nous réserve à nous le droit de le concevoir et de le révéler. On appelle embellir ou créer cette opération de l’esprit; ce n’est qu’une demi-erreur et peut-être un abus de mots.
Après ce préambule un peu solennel, engagé dans une exposition de principes que je n’avais ni provoquée ni préparée, je continuai, mon ami, raisonnant, divaguant, prenant les faits pour témoignages, invoquant l’exemple de ceux que nous appelons les maîtres, et, comme tu pourras le reconnaître, sans beaucoup d’ordre ni de méthode.
« Ce qui nous a perdus, disais-je aux termes près, c est la curiosité et le goiit des anecdotes. Il y a déjà quelque temps qu on le répète, et c’est vrai, mais irrémédiable. Autrefois 1 homme était tout. Une figure humaine valait un poème. Quand la nature apparaissait derrière l’homme, c’était à l’état d’auréole, et pour remplacer les fonds noirs des portraitistes, ou les nimbes d or des primitifs italiens. La peinture et la sculpture se donnaient la main, à ce point que la peinture avait l’air d’être soutenue par sa sœur aînée. Toute pleine encore des traces de cette commune origine et de cette éducation commune, elle avait le sens individuel, le relief abstrait et positif de la statuaire. Et telle était, à la plus grande époque de la renaissance italienne, la fraternité de ces deux arts jumeaux que l’homme qui les a réunis et presque confondus dans ses oeuvres est demeuré par là le premier artiste du monde, moins parfait que les Grecs et plus complet. Je ne crois pas que le Jugement dernier soit autre chose qu un immense bas-relief avec le mouvement et la couleur. Le jour où la séparation eut lieu, l’art diminua. Il se transforma le jour où le sujet s’introduisit dans la peinture, il tomba tout à fait le jour à jamais déplorable où le sujet en devint l’ intérêt. En d’autres termes, le genre a détruit la grande peinture et dénaturé le paysage même.
« Le sujet date de loin, et le genre aussi. Si l’on voulait sincèrement remonter aux origines, on manquerait peut-être de respect à des noms singulièrement vénérables et que j’aurais peur de prononcer même entre nous. Nous avons toujours eu trop d’esprit en France. Cette disposition a porté malheur à nos grands hommes. On accorderait peut-être plus de génie à l’homme-roi du dixhuitième siècle, s’il avait été moins spirituel, et l’on remarque
peu que le plus grand peintre français du dix-septième siècle avait lui-même autant de dextérité d’esprit que de bon sens. Le bon sens et 1 esprit, la finesse et la logique, voilà des qualités gauloises dont les Italiens 11e se doutaient pas, ou qu’ils n’ont jamais laissé voir. G est pourquoi Poussin est moderne; il l’est malgré lui, malgré ses traditions, malgré son sens exquis de l’antique. Il a beau vivre et mourir à Rome, il reste au fond le Normand des Andelys, voisin de Corneille et parent de la Fontaine. Il a beau faire : il est grave, mais spirituel. Il est soucieux, mais il raisonne; il a le trait, le pathétique et la leçon; il est peu naïf en somme dans 1 acception simple, forte, ingénument plastique, que les anciens donnaient à ce mot. Le très-grand art ne raisonne pas, du moins dans le sens du syllogisme; il conçoit, il rêve, il voit, il sent, il exprime : mécanisme simple et plus naïf. Qu est-ce que le sujet, sinon l’anecdote introduite dans l’art, le fait au lieu de 1 idée plastique, le récit quand il y a récit, la scène, 1 exactitude du costume, la vraisemblance de l’effet, en un mot la vérité soit historique, soit pittoresque? Tout se déduit et tout s’enchaîne. La logique apportée dans le sujet conduit tout droit à la couleur locale, c’est-à-dire à une impasse, car, arrivé là, l’art n’a plus qu’à s’arrêter; il est finb
“ L histoire religieuse, 1 Ancien et le Nouveau Testament, par l’élévation de l’idée, qui touchait à la foi, par le contact avec le fond des croyances, par leur éloignement légendaire, par le mystérieux des faits, s’élevaient au-dessus de l’anecdote et rentraient dans l’épopée; mais à quelle condition? A la condition d’être le credo d’une âme émue, comme chez le moine de Fiesole, ou d’être coulés dans le moule d’une forme sublime, comme dans Léonard, Raphaël, André del Sarto, ces païens. Le sujet n’a jamais été pour eux qu’une occasion de représenter l’apothéose de l’homme dans tous ses attributs. Du moment que la mise en scène se fait plus explicative, de deux chose l’une : ou le sujet se transfigure comme entre les mains des coloristes-dessinateurs vénitiens, et, par l’absence de toute couleur vraie, par le mépris
de l’iiistoire et de la chronologie, il sert de prétexte à une fantaisie épique au fond de laquelle il passe inaperçu; ou bien 1 intention de rester vrai prend le dessus, et subitement 1 art est rapetissé. A la façon dont les metteurs en scène vénitiens ont compris le sujet, il est aisé de voir le cas médiocre qu’ils en faisaient. Quand le Titien peint V Ensevelissement du Christ, qu’y voit-il? Un contraste, — idée plastique, — un corps blanc, livide et mort, porté par des hommes sanguins, et pleuré, dans un deuil qui les rend plus belles, par de grandes Lombardes aux cheveux roux : voilà comme on entendait le sujet. Vous voyez que la curiosité d’être vrai n était pas grande, et que le désii d être nouveau n’allait pas plus loin que celui d’être exact. Être beau, tel était le premier et le dernier mot, 1 alpba et 1 oméga d un catéchisme que nous ne connaissons plus guère aujourd hui.
« Tout à coup, il y a quelque vingt ans, après avoir épuisé l’histoire ancienne, et puis 1 histoire locale, de lassitude ou autiement, les peintres se sont mis en route. De cette époque date un mouvement très-inattendu : je veux parler du besoin des a"s entures et du goût des voyages. Or, notez bien qu on voyage du moment qu’on s’attache aux diversités de la nature. La distance n’y fait rien. On peut ne jamais dépasser Saint-Denis, et cependant rapporter des bords de la Seine des œuvres que j’appellerai des notes de voyage. On peut au contraire faire le tour du monde, et ne produire que des œuvres plus générales, impossibles à localiser, ne portant ni timbre, ni certificat de distance, et qui sont alors tout simplement des tableaux. En un mot, il y a deux hommes qu’il ne faut pas confondre, il y a le voyageur qui peint, et puis il y a le peintre qui voyage. C’est toute une différence, comme vous voyez. Et le jour ou je saurai positivement si je suis l’un ou l’autre, je vous dirai exactement ce que je prétends faire de ce pays. »
Nous étions en ce moment sur la place du Marché. Une troupe d’enfants indigènes s’y livraient à un exercice d’adresse et d’agilité dont nos collégiens ont l’habitude, et qui, je crois, est cosmo-
polite, car on le trouve en Irlande aussi bien qu’en Orient. Le jeu consiste à lancer une boule, ou un bâton, ou n’importe quoi de léger qui puisse être enlevé rapidement et rejeté loin. Chaque joueur est armé d un bâton, et c’est à qui arrivera le premier pour relever la boule et la lancer de nouveau. Les joueurs étaient de jeunes enfants de huit à douze ans, agréables de visage et déliés de tournure, comme la plupart des petits Maures, avec la physionomie fine, les yeux grands et beaux, le teint aussi pur que celui des femmes. Ils avaient les bras nus, leur cou délicat sortait d’un gilet très-ouvert, leur culotte flottante était relevée jusqu au-dessus du genou pour les aider à mieux courir, et une petite chachia rouge pareille a la calotte des enfants de chœur garnissait à peine le sommet de leur jolie tête chauve. Chaque fois que la boule était atteinte et partait, tous ensemble s’élancaient à sa poursuite côte à côte, en troupeau serré, comme des gazelles. Ils couraient en gesticulant beaucoup, perdant leur coiffure, perdant leur ceinture, mais n’y prenant pas garde, volant directement au but, sans qu on les vît toucher le sol, car on n’apercevait du pas léger des coureurs que des talons nus agités dans un flot de poussière, et ce nuage aérien semblait accélérer leur course et les porter.
Il était deux heures. Le marché venait de finir, la place était entièrement déserte. Un carré de maisons basses et sans toitures, un ou deux cyprès qui pointaient au-dessus des terrasses, la montagne au delà dont l’horizon dentelé partageait le ciel à plus de moitié, un ciel vide, un grand terrain sans accidents, voilà pour le paysage. Les maisons étaient d’un blanc mat à peine altéré par des écorchures, les cyprès noirs; la montagne était franchement verte, le ciel d’un bleu vif, le terrain couleur de poussière, c’est-à-dire à peu près lilas. Une seule ombre au milieu de la vive lumière se dessinait du côté de la place où déjà le soleil inclinait, et cette ombre, inondée des reflets du ciel, aurait pu, grossièrement du moins, s’exprimer elle-même par du bleu.
« Vous voyez bien, dis-je à mon auditeur, cette place et ces
enfants? La scène est familière et dans les conditions du genre; le cadre lui-même a ce double avantage de l’accompagner d une manière très-simple et cependant très-locale. Prenons pour exemple ce tableau qui semble tout préparé d’avance et facile a copier comme à décrire. L’exemple en vaut un autre. L Orient peut à la rigueur tenir dans ce cadre étroit.
« Et d’abord, si vous me permettez d’être pédant tout à mon aise, que voyons-nous? Sont-ce des enfants qui jouent dans le soleil? Est-ce une place au soleil dans laquelle jouent des enfants ? La question n’est pas inutile, car elle détermine avant tout deux points de vue très-différents. Dans le premier cas, c’est un tableau de figures où le paysage est considéré comme accessoire; dans le second, c’est un paysage où la figure humaine est subordonnée, mise au dernier plan, dans un rôle absolument sacrifié. A cette question, qui crée aussitôt tant d opinions diverses, chacun répondra d’après son tempérament propre, sa manière de comprendre les choses, l’habitude de son œil et les dispositions de son talent. Le paysagiste y verra donc un paysage, le peintre de figures un sujet; l’un y distinguera des taches, l’autre des costumes, un troisième en étudiera l’effet, un quatrième y verra des gestes; un autre encore, des physionomies. Suivant qu’on les envisagera de près ou de loin, les enfants deviendront tout ou ne seront plus rien, et si nous les supposons assez près du peintre pour que le portrait de chacun d eux prenne un mteièt dominant, alors une modification singulière apparaîtra dans ce tableau si simple. Tout le paysage à la fois disparaîtra; à peine apercevra-t-on vaguement quelque chose comme un terrain frappé de lumière et des indications de mise en scène orientale; il ne restera plus de visible et de formulé qu’un groupe important surtout par sa signification humaine, composé d’enfants animés de mouvements rapides et de passions joyeuses, et présenté de manière à mettre en évidence l’expression du geste chez les uns, le jeu de la physionomie chez les autres. D’élimination en élimination, nous arrivons de la sorte à réduire le cadre, puis à le
supprimer, à grandir le groupe, puis à le simplifier. Le costume lui-même devient un accident secondaire dans un sujet dont l’intedêt se concentre à ce point sur des formes humaines et sur des visages, et du premier coup nous supprimons le soleil et l’excessh e lumière, double obstacle dont personne au monde ne s’était pieoccupé quand il s agissait de peindre les hommes.
“ Que devient alors le milieu même où nous apercevons la scène . cette place blanche, ces cyprès verts, ce soleil blanc des h eut es méridiennes? Que devient tout cet entourage local et significatif, — essentiel si l’on veut localiser la scène, inutile au contraii e si 1 on veut la généraliser? On touche ainsi aux abstractions, et, sans le vouloir, par le seul fait d’un point de vue plus sé^èie et plus concentrique, on sort de la nature pour entrer dans les combinaisons de 1 atelier ; on abandonne le vrai relatif pour un ordre de vérité plus large, moins précise et d’autant plus absolue qu elle est moins locale. Pour nous, cette petite place de Blidah, solitaire, fortement éclairée par la pleine lumière d’un beau jour d’été, ces vestes rouges et ces culottes blanches, ces jolis enfants un peu bizarres, et c’est par là surtout qu’ils nous séduisent, la chaleur, le bruit, la diversité de la scène à chaque instant changeante, tout cela compose un ensemble d’impressions multiples et nous charme à ce titre surtout que nous y voyons 1 individuel caractère d’un tableau d’Orient. Il y a au contraire des peintres, et j’en connais, qui ne prendraient là que le nécessaire, estimant que ce qu’il y a de plus intéressant dans ces enfants, ce n’est pas d’être de petits Blidiens, c’est d’être des enfants; ceux-là sans contredit auraient raison.
« Ce procédé de l’esprit qui consiste à choisir son point de vue, à déterminer la scène, à l’isoler du milieu qui l’absorbe, à sacrifier les fonds, à les faire imaginer plutôt qu’à les montrer; le soin d’expliquer ce qui doit être expliqué et de sous-entendre les accessoires; l’art d’indiquer les choses par des ellipses et de faire imaginer même ce que le spectateur ne voit pas, ce grand art de se servir de la nature sans la stéréotyper, tantôt de la copier
jusqu’à la servilité, tantôt de la négliger jusqu’à l’oubli; ce difficile équilibre des vraisemblances qui oblige à demeurer vrai sans être exact, à peindre et non pas à décrire, à donner non pas les illusions, mais les impressions de la vie : tout cela se traduit par un mot ordinaire, et qui fait le sujet de bien des équivoques, peut-être parce qu’il n’a jamais été bien défini, je veux dire l’interprétation.
« La question se réduit à savoir si l’Orient se prête à l’interprétation, dans quelle mesure il l’admet, et si l’interpréter n’est pas le détruire. Je ne fais point de paradoxe; j’examine. Ce n’est pas une objection que je crée, je la signale. Et croyez qu’il m’en coûte de médire d’un pays auquel je dois beaucoup.
« L’Orient est très-particulier. Il a ce grand tort pour nous d’être inconnu et nouveau, et d’éveiller d’abord un sentiment étranger à l’art, le plus dangereux de tous, et que je voudrais proscrire : celui delà curiosité. Il est exceptionnel, et l’histoire atteste que rien de beau ni de durable n’a été fait avec des exceptions. Il échappe aux lois générales, les seules qui soient bonnes à suivre. Enfin, il s’adresse aux yeux, peu à l’esprit, et je ne le crois pas capable d’émouvoir. Je parle ici de ceux, et c’est le plus grand nombre, qui ne l’ont pas habité, et n’ont pas, pour le comprendre, l’intime familiarité des habitudes et l’affectueuse émotion des souvenirs. Même quand il est très-beau, il conserve je ne sais quoi d’entier, d’exagéré, de violent, qui le rend excessif, et c’est un ordre de beauté qui, ne rencontrant pas de précédents dans la littérature ancienne ni dans l’art, a pour premier effet de paraître bizarre.
« D’ailleurs il s’impose avec tous ses traits : avec la nouveauté de ses aspects, la singularité de ses costumes, l’originalité de ses types, l’âpreté de ses effets, le rhvthme particulier de ses lignes, la gamme inusitée de ses couleurs. Changer quoi que ce soit dans cette physionomie si nettement nouvelle et décisive, c’est l’amoindrir; apaiser ce qu’elle a de trop vif, c’est l’affadir; généraliser une pareille effigie, c’est la défigurer. Il faut donc l’admettre en son entier, et je défie qu’on échappe à cette nécessité d’être vrai
quand même, d’en exprimer d’abord les côtés bizarres et d’être conduit par la logique même de la sincérité jusqu’à l’excès forcé du naturalisme et du fac-similé .
“ ^ en résulte dans chaque genre également une aberration pareille et certaine.
« Le peintre qui bravement prendra le parti de se montrer véridique à tout prix rapportera de ses voyages quelque chose de tellement inédit, de si difficile à déterminer, que, le dictionnaire artistique n ayant pas de terme approprié à des œuvres de caractère si imprévu, j’appellerai cet ordre de sujets des documents. J entends par documents le signalement d’un pays, ce qui le distingue, ce qui le rend lui-même, ce qui le fait revivre pour ceux qui le connaissent, ce qui le fait connaître à ceux qui l’ignorent; je veux dire le type exact de ses habitants, fût-il exagéré par le sang nègre, et n’eût-il pas d'autre intérêt que son extravagance, leurs costumes étrangers et étranges, leurs attitudes, leur maintien, leurs coutumes, leur démarche, qui n’est pas la nôtre. Or, comme il n’y a plus de limite aux investigations du voyageur lorsqu’il a pris pour règle l’exactitude, nous saurons et nous verrons, à n’en plus douter, d’après ces images minutieuses copiées avec la scrupuleuse authenticité d’un portrait, comment le peuple d’outre-mer s’habille, comment il se coiffe, comment il se chausse. Nous apprendrons quelles sont ses armes, et le peintre les décrira autant qu’un pinceau peut décrire. Les harnais des montures, il faudra de même qu’on les connaisse; il y a plus, il faudra qu’on les comprenne, car à l’artifice ingénieux de montrer tant de choses nouvelles se joindra pour le peintre voyageur l’obligation d’être catégorique et d’expliquer. Et comme l’attrait de l’inédit correspond à ce malheureux instinct universel de la curiosité, beaucoup de gens, se méprenant eux-mêmes, demanderont alors à la peinture ce que donne exclusivement un récit de voyage; ils voudront des tableaux composés comme un inventaire, et le goût de l’ethnographie finira par se confondre avec le sentiment du beau.
« En paysage, il se produira des effets semblables, moins évidents peut-être, non moins réels. L’intérêt des lieux éloignés est immense. Il y a un plaisir irrésistible à dire d’un pays que peu de gens ont visité : Je l’ai vu. Vous savez cela, vous qui passez votre vie à découvrir, Il faut être très-modeste d’abord, — et c’est déjà une vertu humaine assez rare, — pour dissimuler ses titres de vovageur et ne pas afficher le nom des lieux a côté de celui du peintre. Il faut être plus modeste encore, — - et cette modestie-là devient un principe d’art, — pour résumer tant de notes précieuses dans un tableau, pour sacrifier la propre satisfaction de ses souvenirs à la vague recherche d’un but général et incertain. Disons le mot, il faut une véritable abnégation de soi-même pour cacher ses études et n’en manifester que le résultat.
« Mais la difficulté n’est pas là seulement : elle est ailleurs, elle est partout. Le difficile est, je le repète, d’intéresser notre public européen à des lieux qu’il ignore ; le difficile est de montrer ces lieux pour les faire connaître, et cependant dans l’acception commune aux objets déjà familiers, — de dégager ainsi le beau du bizarre et l’impression de la mise en scène, qui presque toujours est accablante, - — de faire admettre les plus périlleuses nouveautés par des movens d’expression usuels, d’obtenir enfin ce résultat qu’un pays si particulier devienne un tableau sensible, intelligible et vraisemblable, en s’accommodant aux lois du goût, et que l’exception rentre dans la règle, sans l’excéder ni s’y amoindrir. Or, je vous l’ai dit, l’Orient est extraordinaire, et je prends le mot dans son sens grammatical. Il échappe aux conventions, il est hors de toute discipline; il transpose, il intervertit tout; il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. Je ne parle pas ici d’un Orient fictif, antérieur aux études récentes qu’on a faites sur les lieux mêmes; je parle de ce pays poudreux, blanchâtre, un peu cru dès qu’il se colore, un peu morne quand aucune coloration vive ne le réveille, uniforme alors et cachant, sous cette apparente unité de tons, des décompositions infinies de nuances et de valeurs, rigide de formes, dessiné en
largeur plus souvent qu’en hauteur, très-net, sans vapeur, sans atténuation, presque sans atmosphère appréciable et sans distance. Tel est 1 Orient que, vous et moi, nous connaissons, qui nous entoure et que nous voyons. C’est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l’immobile, — des terrains enflammés sous un ciel bleu, c’est-à-dire plus clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux renversés; — pas de centre, car la lumière afflue partout; pas d ombres mobiles, car le ciel est sans nuages. Enfin, jamais que je sache avant nous, personne ne s’est préoccupé de lutter contre ce capital obstacle du soleil, et ne s’est imaginé qu’un des buts de la peinture pouvait être d’exprimer, avec les pauvres moyens que vous savez, l’excès de la lumière solaire, accrue par la diffusion. Je vous signale ici des difficultés de pratique; il y en a mille autres, plus profondes, plus sérieuses, et beaucoup plus dignes d’être méditées.
« Trois hommes, depuis vingt ans, résument à peu près tout ce que la critique moderne a nommé la peinture orientale. Vous connaissez au moins l’un des trois; son nom a fait trop de bruit en France pour qu’il n’en soit pas arrivé quelque lointain retentissement jusque dans vos déserts. Je ne me permettrai point de les juger, même en tête-à-tête, à quatre cents lieues de Paris. Je vous dirai seulement, pour employer le vocabulaire à la mode, que l’un a fait avec l’Orient du paysage, l’autre du paysage et du genre, le troisième du genre et de la grande peinture. Chacun d’eux a vu l’Orient, et l’a bien vu, sinon avec une intelligence égale, du moins avec un amour aussi vif, aussi sincère, aussi durable, et l’ensemble de leurs œuvres a été une révélation.
« Le paysagiste a commencé par visiter les lieux les plus célèbres de la terre, et les a décrits, les signant d’un nom de ville, de village ou de mosquée : les traitant à peu près comme des portraits, il fallait bien qu’il nommât l’original. Son œuvre est l’exquise et parfaite illustration d’un voyage dont il aurait pu
lui-même écrire le texte, car il apportait en écrivant comme en peignant la même exactitude de coup d’œil, la même vivacité de style et d’expression. Or, de tout cet œuvre considérable, et dont le souvenir aujourd’hui déjà devient confus, ce qui restera peutêtre de plus lumineux, de plus choisi, de plus mémorable, ce sont de petits tableaux sans nom, sans désignation précise, par exemple un crépuscule au bord du Nd, ou bien des pèlerins pauvres voyageant à midi dans l’aride atmosphère d’un pays sans eau. Deux notes générales, une impression de mélancolie nocturne, la terreur des chaudes solitudes, voilà peut-être ce qu'il aura laissé, je ne dis pas de plus parfait, car la nette intelligence de l’homme et la main habile du praticien sont visibles dans tous les tableaux signés de lui, mais de plus heureux pour sa renommée et de plus honorable pour l’art moderne.
« Le peintre de genre a procédé plus résolument. Dans l’Orient, il a vu l’effet : l’opposition nette, aiguë, tranchante, des ombres et de la lumière. Ne pouvant pas atteindre directement le soleil, qui brûle toutes les mains qui le cherchent, il a pris un détour fort spirituel, et, dans l’impossibilité d’exprimer beaucoup de soleil avec peu d’ombres, il a pensé qu’avec beaucoup d’ombres il parviendrait à produire un peu de soleil, et il a réussi. Cette abstraction de l’effet, ce thème invariable des oppositions vives, il les a poursuivis partout, dans tous les sujets de figure ou de paysage, violemment, obstinément, et avec un succès qui a légitimé ses audaces. Il a beaucoup imaginé, beaucoup rêvé, mais à distance, à travers des partis pris d’esprit, de méthode et de pratique. Il n’est ni vrai ni vraisemblable. Peu nature, permettezmoi ce barbarisme d’atelier, sa supériorité la plus incontestable lui vient de ce qu’il a, comme tous les visionnaires, l’esprit rempli de métamorphoses. Il invente encore plus qu’il ne se souvient. Il a gardé de ses séjours en Orient je ne sais quel amour des angles droits, des horizons rectilignes, des intersections brusques, dont il a composé pour ainsi dire la formule et la géométrie de son art. Chaque chose qu’il produit se reconnaît à ce double
caractère : 1 intensité de l’effet, la combinaison méthodique des formes, et peut-être, à son insu, le sujet n’est-il qu’un prétexte varié pour appliquer identiquement ses formules. Au fond, si quelque chose manque à cet art très-indépendant, c’est de l’être trop dans un sens et de ne pas l’être assez dans l’autre, en un mot d’avoir fait d’énormes sacrifices à la lumière comme à l’indispensable raison du beau.
“ Le tioisième est monte d un échelon sur l’escalier presque sans fin du grand art, et dans l’Orient, il a vu les spectacles humains. Notez bien que je ne dis pas l’homme. Il a vu l’homme habillé, par conséquent la tournure, le geste, vaguement la physionomie, mais splendidement le costume et la couleur. De la couleur, il a fait à son tour son abstraction. Il a tellement agrandi son rôle, il 1 a doué d’une telle importance, il en a tiré des significations si diverses , si hautes , si frappantes , et parfois si pathétiques, qu’en nous forçant pour ainsi dire à oublier la forme, il a fait supposer qu’il la méprisait ou l’ignorait, deux erreurs dont il est innocent. En vertu de ce principe que la couleur décomposée par des ombres rigoureuses et des lumières perd son effet de plénitude et sa qualité intense, il a imaginé, même pour ses tableaux de plein air, une sorte de jour élyséen doux, tempéré, égal, que j’appellerai le clair-obscur des campagnes ouvertes. Il a pris à 1 Orient les bleus forts de son ciel, ses ombres blêmes, ses demi-teintes molles ; quelquefois il a fait tomber sur un parasol ouvert quelque chose comme la pesanteur d’un morne et lourd rayon de soleil; mais plus souvent il se plaît dans les demi-clartés froides, la vraie lumière de Véronèse; il substitue sans scrupule des campagnes vertes aux horizons brûlés : il prend le paysage comme un point d’appui, une sorte d’accompagnement sourd et profond qui fait valoir, soutient et centuple la sonorité magnifique de ses colorations. Son chef-d’œuvre, dans le genre au moins, est un tableau d’intérieur, blond, clair, limpide, et si nettement écrit, qu’on le dirait exécuté d’un seul trait, d’une seule haleine. Et ce tableau, par sa perfection, témoigne exactement comment
l’homme dont je parle a compris l’Orient : son amour du costume, ses scrupules pour l’aspect, enfin le peu de souci qu’il a du soleil et de ses effets. On dit de ses œuvres quelles sont belles, mais imaginaires; on le voudrait plus vrai, plus naif, peut-être le voudrait-on plus oriental... N’écoutez jamais ceux qui vous parleront de la sorte. Croyez plutôt que ce qu’il y a de plus beau chez lui, c’est l’élément le plus général.
« Le paysagiste, par je ne sais quelle prédestination singulière, était né peintre d'Orient, car on dit qu’il ressemblait lui-même à un Arabe. Le peintre de genre a le goût des pays turcs; il les aime en raison même de leur originalité. Le peintre d'histoire est un Vénitien qui se délecte avec des sujets contemporains analogues pour la couleur aux souvenirs passionnés qu’il a gardés de ses maîtres. Il est donc le plus traditionnel et le moins oriental des trois, et c’est la plus minime des raisons qui me font 1 estimer si grand.
« J’étais au bord de la Seine, un jour de printemps, avec un paysagiste célèbre qui fut mon maître. Il m’expliquait les changements que l’expérience , l’étude des musées, ses voyages en Italie surtout, avaient apportés dans sa manière de voir les choses et de sentir. Il me disait qu’aujourd’bui il n’apercevait plus que des résumés là où jadis il était enchanté par les détails, et qu’après avoir cherché le particulier, il cherchait maintenant la forme et l’idée typiques. Un berger passa, conduisant sur la berge même de la rivière un long troupeau de moutons qui se profilaient avec des mouvements souples sur les eaux blanchies par un ciel gris de la fin d’avril. Le berger avait la besace au dos, le feutre noir, les guêtres de cuir d’un conducteur de troupeaux ; deux chiens noirs, très-pittoresques de tournure, se traînaient lentement entre ses jambes, car le troupeau marchait en bon ordre. — Savez-vous, me dit mon maître, que c’est une chose très-belle à peindre qu’un berger au bord d’un fleuve? — La Seine avait changé de nom, comme le sujet avait changé d’acception : la Seine était devenue le fleuve. — Qui de nous pourra faire avec
1 Orient quelque chose d’assez individuel et à la fois d’assez général pour devenir l’équivalent de cette idée simple du fleuve? » Voilà à peu près ce que je disais à Vandell. Tire de ce chaos d objections, d aperçus, de notes éparses, la conclusion que tu voudras. Je te rapporte un entretien qui n’est pas un livre de dogme, qui n’est pas même un chapitre de critique. La conclusion personnelle que j’en ai tirée, moi, la voici : il est probable qne j échouerai dans ce que j’entreprends, ce qui ne prouvera pas que l’entreprise est irréalisable. Il est possible aussi que, par une contradiction trop commune à beaucoup d’esprits, je sois entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le penchant soit plus fort que les idées, et l’instinct plus impérieux que les théories.
Octobre.
Il est contenu que nous partirons demain pour une excursion de chasse qui doit durer trois ou quatre jours. Nous battrons d abord le lac Haloula, puis toutes les collines jusqu’à Tipaza, où nous irons tuer des lapins dans les voies romaines.
G est le commandant qui conduit la chasse; nos compagnons sont de vieux Africains, officiers de cavalerie indigène, connus comme des tireurs de premier ordre, et, ceci soit dit afin de t’expliquer d’avance l’allure militaire de notre expédition, nous emmenons, à titre de domestiques, de garde d’honneur ou d escorte, suivant le cas, dix spahis pris dans les manteaux rouges de Blidah. Le convoi, qui pourrait être plus modeste, se compose de deux prolonges ou chariots du train à quatre chevaux. Les chiens, dont on veut ménager les forces pour le lendemain, voyageront dans les voitures avec le matériel de campement, les bagages, l’arsenal des fusils de chasse et les munitions, lesquelles sont calculées d’après un minimun de cent coups par tireur. Dernier détail enfin qui te fera juger du massacre qui se prépare, nous emportons trois grands sacs à pain destinés à contenir le
gibier qui ne sera pas mangé sur place et le gibier d eau qui ne sera pas mangeable.
Ne vous attendez pas , m’a dit Vandell en me renseignant
sur des habitudes peu connues sans doute ailleurs qu’en Algérie, à procéder comme en France, à petit bruit et à petits pas. Les chiens d’arrêt ne servent ici qu’à trouver la piste. Le gibier rencontré, le chasseur se charge du reste, avec son fusil pour le tirer tant qu’il vole, avec son cheval pour le poursuivre de remise en remise, pour le lasser, le forcer, le piétiner, quand il n’en peut plus. C’est une alliance assez originale, et qui vous surprendra, je crois, de la chasse à courre et de la chasse à tire, le mélange attrayant de deux satisfactions très-vives, l’adresse du coup d’œil et la promptitude. Rien là-bas n’est à ménager, ni le terrain, qui n’appartient à personne, ni le gibier, très-abondant. Chacun est libre de charger à fond de train, comme en pays ennemi; le but est de tuer beaucoup. C’est un exercice qu’on apprend en faisant la guerre. Voilà pourquoi tous les officiers aiment la chasse et la pratiquent bien, de même que tout bon coureur de lièvres et de perdreaux est de droit un excellent soldat d’Afrique. Dans les deux cas, la gymnastique est la même, et pour une âme un peu vigoureuse la chasse, assure-t-on, vaudrait la guerre, s'il ne lui manquait un plaisir que rien ne remplace, l’égalité dans la lutte et le charme incompai’able du danger. — Je vous préviens de tout cela, ajouta Vandell, pour que vous sachiez ce que vous aurez à faire demain, si vous entendez y mettre de l’amour-propre, ou si modestement vous devez suivre la course en spectateur. Quant à moi, je prendrai ma jument. — La jument blanche de Vandell est, selon lui, la seule monture sur laquelle il ait pu réfléchir à l’aise.
Je suivrai la course comme je pourrai, mon ami, mon unique désir étant de voir le lac, et tu sais pourquoi. Le lac est du petit nombre des curiosités que je me connaisse, et dont je m’accuse comme d’une inconséquence. Nous avions autrefois projeté ce petit voyage sans jamais l’accomplir ; c’est bien le moins, puisque
] occasion m’en est offerte, que j’aille éclaircir ou vérifier des imaginations qui nous étaient communes. J’y vais donc comme en pelennage, et pour saluer de plus près cet inconnu avec la dévotion qu on doit à l’objet de ses anciens rêves. C’est peu de chose; mais, toute imagination mise à part, il est bon de remplacer un point d’interrogation par un fait, surtout quand ce point d interrogation, fixe depuis des années, vous sollicite incessamment par un : Qu’y a-t-il là-bas?
Il y a là-bas, je m’en doute, ce qu’il y a partout, ce qu’on rencontre au bout de son chemin après chaque étape un peu longue,
le jeune enthousiasme des années révolues couché par terre, et si malade, hélas ! qu il est presque mort.
tera-t-il beau demain? Voilà ce qui nous occupe. Depuis cinq jours, le vent du sud souffle avec furie. C’est l’adieu brûlant de 1 été caniculaire, qui finit avec septembre, le mouvement orageux de 1 équinoxe et le signal de la saison belle et tempérée où nous entrons, et qu’on appelle ici le second été. Je t’ai parlé ailleurs de ce "sent funeste : il est très-beau à voir, et très-excitant pour l’esprit, quand le corps n’en est pas trop abattu. Les Blidiens le maudissent, ils en souffrent, ils s en préservent comme ils peuvent, en restant chez eux, en bouchant les fenêtres, en 11e respirant plus. La chaleur a été extrême et sans adoucissement, ni le matin, ni le soir. La nuit dernière, j en ai fait l’épreuve, il y avait à minuit, sous les orangers, 37 degrés centigrades, température extraordinaire à pareille heure et en pareille saison. J’ai tâché de me figurer ce que des arbres pouvaient souffrir, en les voyant tordus a se rompre dans une lutte impossible à peindre, harassés d efforts, et comme écartelés entre le vent qui voulait les arracher du sol et ce terrible lien des racines qu’ils ne pouvaient pas rompre. Il y eut un moment où tout sembla craquer; une sorte de bruit déchirant sortit à la fois des entrailles de chaque arbre. Voyons, pensai-je, laquelle sera la plus forte, de la destruction ou de la vie? La vie fut la plus forte, et je t’assure que je m en sentis soulagé : pas un arbre ne fut déraciné. Seulement
des milliers de branches et des milliers de feuilles tourbillonnaient dans l’air, et des centaines de fruits à demi mûrs roulaient par les chemins. Quant au long cyprès qui m’avoisine, soit solidité, soit souplesse, il pliait comme un jonc pour se relever aussitôt, sans paraître autrement souffrir; puis le souffle devenant continu, il demeura penché fortement sous le vent, et ne se redressa qu’au matin, à l’heure où tout à coup l’ouragan se calma. Au surplus, moi qui déteste le vent, je pardonne à celui-ci, peut-être en faveur de son origine, et je dis quand même au vent du désert qu’il est le bienvenu, comme à tout ce qui m’apporte des nouvelles directes du Sahara.
Autre particularité de la saison, qui donne au pays je ne sais quel aspect menaçant. Tous les soirs, nous voyons de longs incendies s’élever au fond de la plaine. Ce sont les Arabes qui brûlent les broussailles, suivant leur méthode expéditive de défricher le plus vite possible, sans le secours de la serpe ni de la charrue. Le feu suit la direction du vent, et se propage du sudouest au nord-est. Le jour, on n’aperçoit plus que des fumées un peu vagues, et qu’on prendrait pour des brouillards. Le soir, la flamme apparaît de nouveau, distinctement le feu reprend sa course, et l’horizon du Sahel en est éclairé d’une façon sinistre.
Ce soir, le khamsin est tombé à plat et comme par enchantement. Le ciel est presque bleu : l’air est de l’air, et non plus de la poussière en ébullition. Adieu donc jusqu’à demain. Le rendez-vous est à Bab-el-Sebt; l’heure indiquée, six heures. Nous pouvons compter sur le soleil, admirable compagnon qui jamais ne fait défaut. On lui dit : A demain! on peut lui dire : A l’année prochaine! Et si quelqu’un manque aux rendez-vous qu’il a donnés, ce n’est pas lui.
Au bivouac du lac Haloula, octobre.
Nous arrivons. Je suis donc où je voulais venir. La chasse commence demain. Pendant que nos compagnons s’y préparent,