‹ Sahara et SahelChapitre 15 sur 17 · LE SIMOUN · texte numérisé non relu

LE SIMOUN

d'apres le tableau appartenant a M, H- B E.Plon & Cle-ÉDIT

je te parlerai dès ce soir de notre marche en plaine, qui n’a été qu une promenade assez courte faite avec lenteur.

iNous sommes partis à six heures précises, accompagnés de 1 escoite assez bruyante dont je t’ai parlé, — en tout vingt-huit ou tiente chevaux, faisant ensemble beaucoup de tapage et soulevant un flot de poussière qui ne nous a quittés qu’à notre entrée dans les broussailles. Le temps était admirablement beau, net et reposé. Une abondante humidité couvrait la plaine, et, comme le soleil est le plus grand bienfaiteur du monde après Dieu, on aurait dit que, par la seule vertu de sa lumière, il changeait la rosée nocturne en une pluie d’argent. Ce mirage étincelant, qui ne trompa personne, joua devant nos yeux pendant une petite heure; puis le soleil lui-même en fit ce que la réalité but des mensonges, et la plaine apparut telle quelle est, non pas morte, mais aride, plutôt inculte que stérile, non pas déserte, mais négligée par les mains de 1 homme. Au reste, elle ressemble aux cantons que les arrivants traversent en venant d’Alger, avec moins de bioussailles qu à la sortie du Sahel, moins de marécages qu aux enviions de Bouffarde, et plus de landes. J entends par landes, ici comme ailleurs, tout ce qui pousse au hasard partout où la charrue n’est pas venue, le produit spontané d’une terre qui n a été labouree ni fortifiée, à qui 1 on n a rien confié, et qui, même en ce pays des générosités naturelles, se fatigue alors le moins possible : les indestructibles oignons mêlés aux indestructibles palmiers nains, le désespoir des colons à venir; les artichauts sauvages, qui déjà commencent à paraître avec leur tige incolore et leurs fruits barbus; les romarins, les lavandes, les genêts aux fleurs jaunes, la broussaille enfin à demi dépouillée du peu de feuillage épineux qui lui donnât l’air de végéter, et qui depuis longtemps a pris la couleur indéfinissable des choses poudreuses ou inanimées. L’été n’a pas laissé une herbe vivace sur cette longue étendue, tour à tour battue par les grandes pluies, puis écrasée par le poids des eaux stagnantes, puis durcie, gercée, brûlée par cinq mois déjà de sécheresse et de soleil à peu près

continus. De grands espaces vides et d’un parcours aussi doux aux pas des chevaux que peut l’être un pré fauché, ressemblent à des chaumes dont la paille aurait été coupée très-court. Ce qui poussait dans ces prés sans herbe avant que la morsure du soleil ou la dent des troupeaux les eût rasés, je l’ignore; mais on n’y voit plus qu’une multitude de grands chardons à haute tige, tous couronnés, comme la hampe des drapeaux arabes, d’une boule blanche composée d’un duvet soyeux. Rien n’est plus stérile ni plus bizarre. Lèvent de l’été passe, sans y former le plus petit murmure, à travers cette claire moisson de fleurs innombrables; il en disperse les soies brillantes et répand leur graine inutile sur des lieues de pays abandonné. Puis viennent les terrains plus maigres, où la marne est encore plus nue, puis de loin en loin des zones basses, où la fraîcheur des eaux souterraines fait naître et verdoyer tristement la végétation rigide et silencieuse des marais. Tout cela n’est ni beau ni laid, ni gai ni triste, mais le détail insignifiant disparait dans un ensemble tellement vaste et si prodigieusement baigné de lumière et d’air, cette perspective presque incommensurable est cependant contenue dans un cadre si visible et si bien défini, les couleurs y sont si légères et les forme si nettes, qu’on ne saurait imaginer plus de grandeur vague avec autant de précision. C’est lindéfini réduit aux proportions du tableau et résumé sobrement dans d’exactes limites : spectacle assez frappant lorsqu’on n’a vu que des plaines sans bornes aucunes ou des plaines à contours trop étroits, c’est-à-dire le défaut ou l’excès du grand.

Je te l’ai dit ailleurs, en traversant cette même plaine, les accidents s’évanouissent dans ce grand vide. Au loin vers le nord, on distingue des lignes buissonneuses que nous laissons à droite, et qui sont des bois, puis à de longs intervalles un point blanc de forme indécise, à peu près comme un linge oublié dans la campagne, et qui représente une ferme française isolée, ou plus rarement encore une série de taches noirâtres agglomérées dans un certain ordre et légèrement arrondies , comme des tas d’herbes

consumées : c’est un douar. Quand un arbre apparaît dans cet horizon plat, ou la vue se fatigue à décomposer des azurs , où le vert manque, où l’ombre est nulle, tantôt c’est un vieux olivier protégé par les superstitions locales, où les femmes stériles des tribus voisines vont suspendre en ex-voto des lambeaux de guenilles arrachés de leurs voiles, tantôt un groupe inattendu de dattiers poussant de la même souche, comme afin de se tenir compagnie, et martyrisés par les intempéries d’un climat qui n’est pas le leur. De loin eu loin, et toutes convergeant à Blidah, on aperçoit des routes, mais à de telles distances qu’une armée pourrait y défiler sans être vue. Blidah se relève à mesure que le voyageur s’en éloigne et descend vers les bas niveaux de la plaine; la ville se dessine alors plus nettement au-dessus d’un petit plateau rattaché de très-près à la montagne, et se découpe en silhouette vive et claire sur le rideau bleuissant de ses jardins.

À huit heures, nous passions la Ghiffa, qui est à sec, chose à peine croyable pour ceux qui l’ont affrontée pendant les pluies. Rien n était plus inoffensif, plus riant : des graviers menus, des sables fins, une jolie guirlande arcadienne de lauriers-roses encoie étoilés de deurs, et deux filets d eau coulant invisiblement dans un grand lit abandonné capable de contenir un fleuve. A deux lieues de nous, sur la gauche, s’ouvrait la gorge d’où sort aujourd’hui cette veine épuisée, et qui fut témoin de tant de désastres.

A neuf heures, la poudre parla sans grand effet, et ce furent les seuls coups de fusil de cette journée, préambule insignifiant de Ja chasse de demain. Une volée de poules de Carthage partit d’un fouillis de cactus semés en désordre autour d’un marabout abandonné, mais fort loin et au premier bruit qui leur parvint du roulement de nos prolonges. Les premiers prêts les tirèrent à toute fortune. La bande ailée, qui sentit le vent du plomb, fit un écart involontaire, comme pour laisser passer la charge, puis serra ses rangs et s enfuit à tire-d’aile. Le soleil éclaira un moment encore des plumages blanchâtres, et tout disparut.

UNE ANNÉE DANS LE SAIiEL.

Lq poule de Carthage ou petite outarde, ou canepetièie, est un oiseau rare en France, et qui fait 1 envie de bien des chasseuis , voilà pourquoi je te le signale avec quelque déférence dans cette lettre où très-exceptionnellement je te parle chasse. Il figure dans nos fastes de province en compagnie d’un oiseau plus vénérable encore, cent fois plus rare et quasi fabuleux : — je veux parler de la grosse outarde, appelée ici houbara, et dont les Arabes euxmêmes, le peuple le moins chasseur de la terre, s entretiennent avec curiosité. Shaw, qui lui conteste son identité a'sec 1 outaide, décrit ainsi le houbara : jaune pâle tacheté de brun, ailes noires avec taches blanches, collerette blanchâtre rayée de noir, bec plat comme celui des étourneaux, pieds sans orteils. Outarde ou non, c’est un fort bel oiseau, d autant plus beau qu il est introuvable, d’autant plus envie qu il est moins dilhcile encoie à rencontrer qu’à saisir, comme 1 occasion. Un jour, dans le Hodna, sur les ruines mêmes de la romaine Tobna, je vis deux de ces oiseaux insaisissables s’envoler tout à coup du milieu des décombres; ils étaient, bien entendu, hors de portée, et, comme si le hasard seul les avait rapprochés dans une amitié d un moment, les deux oiseaux solitaires se désunirent; l’un prit à droite, l’autre à gauche, et chacun d’eux, mais isolément, mit le désert entre nous et lui. Pourtant, à quelques jours de là, un houbara lut tué devant moi, et de la façon que voici. Nous voyagions en colonne, précédés d’une avant-garde et de fanfares, et je ne sais comment l’oiseau se laissa surprendre, et puis dérouter. Au lieu de fuir devant la colonne, il rebroussa chemin, et tout à coup apparut au-dessus des bataillons, volant d’un vol lourd et j)eu rapide, comme s’il avait perdu à la fois toute prudence et tout espoir de fuite, et que l’eflroi T eut paralysé. Il défila ainsi de la tête à l’extrémité delà petite armée; miraculeusement il allait atteindre l’arrière-garde sans avoir été tiré, quand un cantinier, qui le voyait venir et prenait son temps, l’ajusta comme une cible et le fit tomber à deux pas en avant de son mulet. C’était un oiseau magnifique, de la grosseur d’une petite dinde, et pesant de

quatre à cinq livres. Sa collerette blanchâtre et hérissée l’habillait par le col comme une fraise tuyautée à la Henri IV.

A onze heures, nous faisions halte clans le lit de l’Oued-Djer, lisière profonde encaissée dans des berges limoneuses, tarie comme la Chiffa, dont elle est un des affluents, et n’ayant retenu de son cours d hiver qu’un ou deux pouces d’eau, où, quand nous arrivâmes, un long troupeau de vaches s’abreuvait : bords escarpés, plantés de grands arbres, oliviers, tamarins, lentisques. ^ eis trois heures, nous remontâmes a cheval pour reprendre notre course a travers la plaine. Nous laissions à gauche les Hadjout, dont on voyait les tentes, avec des chevaux errant par tioupeaux comme dans la Camargue 5 quelques chameaux égarés loin du douar s’approchaient au lieu de fuir, et paisiblement nous îegardaient passer. Droits, debout, osseux, avec leurs bosses poilues, leurs épaules chargées de toisons, leurs genoux cagneux et calleux, leurs grands pieds mous, et la charpente énorme et bizarre de leur tête, aux lèvres mobiles, à l’œil si doux, ces grandes bêtes brunes, posées entre le terrain pâle et le ciel d’un bleu tendre, doublaient de proportions et de volume, et prenaient, comme un éléphant vu de près, l’intérêt monumental d’une chose hors nature. La plaine tout entière, c’est-à-dire dix lieues de perspective fuyante, était comprise entre leurs jarrets; la silhouette des hautes montagnes, qui se dessinait comme au pinceau par une ligne indéterminable à hauteur de leur ventre, formait le fond de ce tableau singulier. Ils ne broutaient pas, n’ayant rien à paître. Ils se promenaient avec l’air inoccupé, distrait, je dirais ennuyé, propre aux ruminants qui ne sont pas gourmands. La sobriété de ces animaux prend extraordinairement la signification d’une qualité morale : ne les voyant pas affamés, on les croirait pensifs.

Toute cette plaine est un champ de bataille; les Hadjout en savent quelque chose. C’est là que nous avons gagné petit à petit, escarmouche par escarmouche, notre interminable bataille de Zama. Quand la charrue viendra, quand enfin la pioche ouvrira

cette terre où l’on a semé tant de fer et si peu de blé, on trouvera là aussi les restes de nos légionnaires, des épées, des boulets et de grands ossements.

La seule rencontre que nous ayons faite aujourd’hui pendant sept ou huit heures de marche fut celle de trois bergers, deux jeunes gens et un vieillard. Debout sur un pan de mur écroulé, dernier vestige de je ne sais quelle ruine, peut-être romaine, peut-être vandale, peut-être byzantine, peut-être turque, peutêtre arabe (car un antiquaire ferait l’histoire de cinq grands peuples avec les origines probables de ce petit mur), le plus âgé des deux fds, un jeune homme de vingt ans, gardait un troupeau de moutons à large queue et de chèvres noires. Il soufflait dans un chalumeau primitif et en tirait non pas précisément une musique, mais des sons sans mesure et sans rhythme, que le vent prolongeait assez mélancoliquement sur la lande, et dont le chien de garde à longues oreilles paraissait s’émouvoir, car il hurlait. A l’écart marchait le vieillard, appuyé d’un bras sur un grand enfant qui pouvait avoir seize ans. Tous les deux portaient le costume étroit et court des bergers : la jaquette 'attachée à la taille, la calotte en feutre tressé, les sandales à courroies, coupées dans une peau d’agneau. Le vieillard avait les yeux si clignotants que je le crus aveugle, et le jeune homme était si beau, qu’en passant près de lui , Vandell lui dit dans la noble formule du salut arabe :

— Salut sur toi, Jacob, fils d’Isaac, et salut sur ton père!

Me serais-je trompé, mon ami, en déclarant la Bible vivante introuvable?

Un peu après, nous entrions dans les taillis qui bordent le lac au nord-ouest ; fourrés bas, mais très-serrés, de lentisques, de mvrles, de tamarins et de genêts. L’incendie les avait percés; on y voyait partout la trace d’un feu rapide , soit aux rameaux dégarnis de feuilles, soit à la rousseur des feuillages. La flamme en avait fait des arbres d’automne, et pour les rougir encore davantage, le soleil y répandait, comme une teinture ardente, la pourpre de ses derniers rayons.

7 11 etait S1X lleures- Pas une seule feuille agitée ne remuait dans 1 épaisseur des taillis, où l’ombre descendait paisiblement sans être accompagnée du moindre souffle. Alors, grâce au silence absolu de cette soirée tranquille, j’entendis s’élever un bruit très-singulier. Imagine un tumulte léger et bizarre de voix, de rumeurs, de soupirs mêlés à des battements d’ailes , à des clapotements d’eau remuée; une sorte de ramage et de murmure agite, qu on eut pris pour la conversation de je ne sais quelle peuplade à la langue douce, assemblée je ne pouvais dire où, invisible encore, mais que nous allions surprendre.

G est le bruit du lac, me dit Vandell. A. pareille heure, on 1 entend dix minutes au moins avant de le voir.

Il se montra au moment même où nous sortions du bois, étendu devant nous dans sa plus grande largeur (une lieue à peu près), et sur une longueur incertaine, car il allait se confondre à l’ouest avec l’extrémité discernable de l’horizon, immobile comme une eau morte, parfaitement pur comme un miroir où se répétaient avec exactitude les rougeurs magnifiques du couchant, comeit enfin, là était le spectacle, — d’un peuple innombrable d oiseaux, lous ces oiseaux, les uns connus, les autres inconnus, tous divisés par espèces, chacune avec ses habitudes, son logis, son cri, son chant, ses mœurs et son territoire, toute cette population étrange faisait ses dispositions pour la nuit. J’en distinguais des légions succédant à des légions établies au centre des grandes eaux, de manière à figurer, par une multitude de points obscurs, une sorte de végétation aquatique comparable à des prés flottants sur un marais. C’était la zone habitée par les canards, les sarcelles, les macreuses, les petits plongeurs de couleur sombre. Je les reconnaissais, même à distance, au volume de leur tête, à leur équilibre à fleur d’eau, à leur forme d’oiseaux nageurs qui les fait ressembler à de petits navires. Plus près, et parmi les roseaux, ou frémissaient des milliers d’habitants que l’on ne voyait pas, allaient et venaient des bécassines volant par saccades avec leur cri rapide, leur coup d’aile en crochet,

leur chute aussi brusque que leur départ est prompt. Au loin passaient des hérons gris ou des ibis d'Égvpte, le bec allongé, les pieds tendus, le corps aminci comme des javelots. Dans une anse découverte, mais hors d’atteinte, à peine à portée de carabine, deux grands cygnes, qu’on aurait pris pour le couple royal appelé, par la taille et par la beauté, à régner sur ce petit monde, naviguaient lentement l’un près de l’autre, avec leur col arrondi et leurs plumes couleur de neige, un peu roses du côté du couchant. En même temps des bataillons d’étourneaux qui descendaient des collines passaient au-dessus de nos têtes en faisant le bruit du vent dans des peupliers. Gomme une armée qui défile, ils se succédaient à quelques secondes d intervalle; la masse entière ne forma bientôt plus qu’un long ruban immense qui se dévida sur le lac d’un bord à l’autre, puis tout se fondit en un brouillard. Un moment après, le bruit cessa, et le lac lui-même disparut dans la brume.

La nuit tombait. A quelque cent mètres de nous, un peu sur la droite et presque au pied du Tombeau de la Chrétienne, j’apercevais un petit tertre planté de cinq gros oliviers et des feux qui commençaient à flamber parmi les arbres : c était le bivouac.

La nuit, onze heures.

« Je me souviens, m’a dit ce soir Vandell, qu’à deux portées de fusil tout au plus du village maritime de S. M..., se trouvait une ferme isolée qui jadis, pendant bien des années de mon enfance, représenta pour moi le bout du monde. La ferme se composait d’un amas de maisonnettes entourées d’arbres, de fumier et de provisions de fourrage. Les maisons se voyaient peu : ce qu’on apercevait de loin, au penchant des vignobles et sur la limite de grands champs de blé, perspective absolument nue pendant l’automne, ce qui faisait remarquer cette habitation, qui n’a jamais, que je sache, préoccupé personne excepté moi, c’étaient de vieux noyers dépouillés de bonne heure par les vents salés de

la mei et quelques rangées d’ormeaux trapus, dont le fermier ébranchait la tête. Il y avait sous ces arbres une pelouse assez couite, et dans ces arbres quelquefois des oiseaux posés, tels que des huppes, des tourterelles et des ramiers. Quant aux imaginations que je m étais faites avant qu’il me fût permis d’aller jusquelà, elles se résumaient toutes dans deux sentiments très-vagues et d autant plus perplexes, celui de la distance et celui de l’inconnu. butin le jour arriva où des chasseurs que j’accompagnais m y conduisirent, b était en octobre; les champs étaient vides, la campagne dépouillée de ses deux récoltes devenait à la fois plus gra^e, plus sonore et plus grande. Un ois^u s’envola du petit bois d ormeaux, — un chat-huant, je 1 ai compris plus tard en me rappelant cette journée d émancipation, qui fut en quelque sorte le début et le prologue de mes voyages. Ce jour-là, et comparativement a ma propre taille, la bête que je vis s’envoler me sembla quelque chose d’énorme et d’extraordinaire, avec de grandes ailes soyeuses, le vol léger d’un oiseau tout en plumes, la mine effarouchée d’un oiseau surpris. Le génie inquiet de la solitude, 1 idéal ombrageux de l’inconnu ne pouvaient m’apparaître sous une forme qui fût plus ressemblante à l’esprit visible des chimères, ni prendre une allure plus imaginaire en s’évanouissant pour toujours. A dater de cette première visite, le charme fut rompu, et, soit que tout le mystère du lieu se fût bien réellement envolé à la minute même où j’y mis les pieds , soit qu’il m’eût suffi de grandir pour rectifier mes idées de distance, les choses me parurent beaucoup plus simples, et l’habitude acheva de me montrer que cette maison de fermier ressemblait à toutes les fermes, avec cette différence toutefois que le souvenir persistant de mon illusion lui conservait je ne sais quel indéfinissable attrait. »

Il m’est arrivé ce soir quelque chose de semblable à cette aventure. Le lac, dans ma vie de voyages, représentait ce que la ferme de S. M... a représenté dans la jeunesse de Yandell : quelques centaines de pas pour aller à l’une, six ou sept lieues tout au plus

pour venir à l’autre, et dans les deux cas le même désir vague et continu de voir, de connaître et de s’assurer. La solitude a pris la même occasion pour se révéler, presque la même forme pour m’apparaître; peut-être s’enfuira-t-elle demain, emportée par des millions d’ailes. Le charme est-il rompu? Je n’en sais rien, mais je le croirais. On ne bivouaque pas impunément avec trente chevaux dans l’inconnu.

Nous habitons le bivouac adopté par les voyageurs qui viennent de Gherchell ou de Milianah, au bord même du lac, au pied des collines, et si près du Kouber-er-Roumiia , que l’on voit d ici son triangle émoussé se dessiner en ombre sur la tenture étoilée de la nuit. Il est posé sur le sommet du Sahel exactement comme les petites pyramides de pierres qui jalonnent les longues courbes des steppes sahariens. On l’aperçoit à égale distance de la terre et de la mer; depuis quinze siècles la vieille balise sert de guide aux matelots et aux caravanes, et mystérieusement les invite à s’arrêter. Un petit plateau circulaire constamment battu, piétiné par les chevaux, troué par les piquets des tentes, incendié par les feux de bivouac; des cendres, des débris, de vieilles litières, c’està-dire tout ce que laissent après eux les voyageurs d’un moment; une soui'ce d’eau douce à deux pas du lac, dont l’eau saumâtre n’est pas buvable; de gros oliviers contemporains peut-être de la dynastie douteuse qui dort là-haut sous son tumulus de cailloux, — voilà ce. qui compose le camp.

Il est tard. La lune a paru vers neuf heures; elle est à deux jours de son plein, pas tout à fait ronde, un peu comme un cercle mal dessiné, admirablement douce à regarder, limpide et sereine. Les feux allumés dans le ventre même des oliviers, dont l’énorme cavité sert de cheminée, sont éteints, moins une ou deux étincelles. Il ne reste autour de nous que la froide humidité des minuits d’octobre, des rayons pâles et des voiles de brume. Jamais nuit n’aura fait descendre sur des yeux que le soleil a fatigués des clartés plus sommeillantes, ni des rideaux plus blancs.

Au bivouac du lac, mardi soir.

Nous avons dormi sous nos tentes froides comme on dort au bivouac, d un sommeil transparent qui perçoit, presque aussi distinctement que la veille, les bruits, les lueurs, les murmures mêmes de la nuit. Entre minuit et une heure du matin, un grand tumulte s est élevé dans le camp ; nos chevaux se battaient; trois des plus vifs ont brisé leurs entraves, se sont d’abord précipités dans les roseaux, puis se sont échappés vers les collines en hennissant avec frénésie. La poursuite a duré deux heures. A travers le tissu grisâtre de mon pavillon de toile, j’ai vu de nouveau flamber de grands feux, et respiré l’aromatique fumée des bois résineux. Nos Arabes ont continué de veiller rangés en cercle autour de la flamme et aussi près que possible du foyer pour se préserver de deux ennemis redoutables à pareille époque et en pareil lieu, l’humidité qui tombait comme la pluie, et les moustiques.

La lune a décliné vers les montagnes de l’ouest, et j’ai soulevé la porte de ma tente au moment même où l’aube rougeâtre commençait à naître au-dessus de Blidah. Le ciel, orangé d’abord, pâlissait et blanchissait rapidement à mesure que le soleil approchait de ce haut horizon. Rappelle-toi deux belles gravures d’après Edwin Landseer, deux gravures qui semblent colorées, tant les valeurs de gris et de noir sont justes et singulièrement bien observées : l’une a pour titre the Sanctuary, l’autre, the Challenge. Je ne saurais te donner une idée ni plus exacte, ni plus belle, du lac et de la silhouette acérée des montagnes, vues à cette heure de demi-ténèbres, à travers le premier crépuscule qui suit la nuit; puis tout à coup la diane a sonné pour annoncer le point du jour, et quelques minutes après, le soleil tout rose jaillissait dans une atmosphère éclatante comme de l’argent.

Je t’ai dit que nos compagnons comptaient faire de la chasse au lac un massacre; cette chasse a été nulle ou à peu près. Un obstacle que personne n’avait prévu a rendu la battue impos-

sible ; il fallait des bateaux pour arriver jusqu’au large, et les bateaux n’existaient plus. Les deux ou trois petits sabots à fond plat que l’eau n’a pas coulés ou la vase engloutis avaient été pris par des guetteurs d’ibis arrivés cette nuit. Les canards, les sarcelles, les ibis, les cygnes et les hérons, tous les oiseaux qui nagent, ou que leur instinct tient éloignés du bord, nous échappaient. Il restait un pis aller; c’était de fouiller les roseaux. De toutes les façons de chasser, il n’en est pas de plus originale et de moins certaine. A midi seulement, car il fallut prendre des précautions d’hygiène comme pour un bain, nous nous mîmes en chasse; autrement dit, nous nous mîmes à l’eau.

Le lac est entouré de roseaux élevés de huit ou dix pieds, si serrés qu’on les croirait plantés exprès pour rendre les abords inaccessibles, disposés par lignes épaisses et rangés symétriquement comme des palissades. Je ne connais pas de halliers plus difficiles à percer, ni plus incommodes à côtoyer. Ils portent tous une échelle d’étiage parfaitement graduée par des lignes de boue, depuis le plus haut jusqu’au plus bas niveau du marais, limite extrême que le lac atteint en ce moment. Aussitôt engagé dans cette broussaille à feuilles aiguës et tranchantes, à cannes serrées, à fûts réguliers comme des tuyaux d’orgue, on ne voit plus que le petit espace de ciel presque imperceptible qui reste à découvert au-dessus de la tête et l’eau noirâtre où l’on est plongé jusqu’à mi-corps. Il est également impossible de se diriger, de se reconnaître, de faire appel à ses compagnons ou de leur porter secours en cas de détresse. Il faut marcher en tâtonnant, s’assurer de la résistance de la boue, afin d’éviter les fondrières, et se tenir toujours droit, debout, le fusil haut et la carnassière aussi près que possible des épaules.

Yandell avait pris, non pas un fusil, mais un long bâton qui nous servit de canne. Autant que nous le pûmes, nous naviguâmes de conserve. De temps en temps, une aile apparaissait à travers les taillis, ou passait sur nos têtes à nous effleurer, pour s’abattre aussitôt derrière le rideau vert des roseaux. Quelquefois, mais de

loin en loin, une explosion se faisait entendre à une petite distance; alors des centaines de canards qu’on ne voyait pas s’envolaient en battant l’eau de leurs ailes, avec un bruit pareil à celui d une multitude d avirons.

Je ne puis dire combien de chemin nous fîmes, ni dans quelles parties du lac, ni dans quelle direction. Je sais que nous marchâmes consciencieusement de midi à cinq heures, toujours à comeit, toujours embarrassés dans les halliers, toujours avec de 1 eau jusqu aux hanches. Nous nous dirigions d’après le soleil d aboid, puis, quand on eut cessé de le voir, d’après les couleurs du zénith. Une heure à peu près avant la fin du jour, nous rencontrâmes un des chasseurs d’ibis. Il avait établi son embuscade dans une sorte de bassin découvert, sur la lisière intérieure des îoseaux. G était une étroite cabane faite de joncs coupés, ayant

un toit et un plancher, 1 un et 1 autre fort à jour, et portée sur des pilotis. Au pied était amarré un bateau. On n’apercevait du chasseur, immobile au fond de sa cachette, que le canon d’un long fusil qui sortait par une embrasure, et donnait à sa citadelle flottante un aspect assez menaçant.

— Ya! fils de Nemrod, lui cria Vandell, bonjour.

— Bonjour, répondit l’Arabe, qui fit mouvoir en s’y tournant les branchages de sa cabane.

— Ta journée a-t-elle été bonne?

— Regarde dans le bateau, dit le chasseur.

Nous vîmes au fond du bateau trois oiseaux étendus : deux ibis de couleur un peu triste et un cygne magnifique.

— Il a tué le roi du lac, dis-je à Vandell en regardant le bel oiseau, frappé droit au cœur d’une blessure encore saignante qui le rendait plus beau.

Le soleil était tout à fait bas. Il n’éclairait plus que le sommet des taillis; de longues zones d’ombre s’étendaient sur les eaux du lac et les glaçaient de couleurs froides. A cinq heures et demie, nous rentrions à nos tentes. On a tendu des cordes entre les oliviers pour y suspendre le gibier. J’y ai vu des poules sul-

tanes, des butors, des râles d’eau, quelques canards, un petit nombre de bécassines, — en tout soixante-trois pièces.

Au Livouac du lac, mercredi soir.

Je saurai tout à l’heure ce que la chasse a produit, et puisque cette lettre ne doit plus être qu’un registre de chasseur, je joindrai ce détail aux précédents. Nous descendons de cheval après avoir couru pendant douze heures à travers un fort beau pays, vu Tipaza, qui ressemble à toutes les villes détruites, et le Ghenoua, qui rappelle, avec des proportions colossales, des formes plus âpres et des irisations plus délicates, la Sainte-Baume de Piovence. La ville romaine est à trois lieues du camp, de 1 autre côté du Sahel, en obliquant vers Cherchell. L’ancienne Julia- Gæsarea et l’ancienne Tipaza de la Mauritanie cesareenne étaient séparées par le Ghenoua, dont le sommet pouvait servir aux deux villes d’observatoire commun. Cherchell est devenue arabe; Tipaza a été abandonnée. On l’a ruinée, saccagée, détruite de fond en comble. Deux ou trois choses seulement sont restées reconnaissables pour tout homme qui n est pas un antiquaire : les portes, les voies extérieures et les tombeaux. Ceux-ci sont ouverts, comme si les morts qui les habitaient étaient déjà ressuscités, et tous les couvercles renversés ont mis à découvert des auges vides, qui serviront plus tard d’abreuvoirs pour les chevaux. Les sables apportés par le vent de la mer ont depuis longtemps remplacé les cendres humaines. Quelques inscriptions à recueillir, des chapiteaux tombés des colonnes, des colonnes morcelées par tronçons, de rares débris de marbre sculpté, de longs pans de murs à briques étroites couverts de l’énorme végétation des lentisques en boule, deux longues allées de sépultures qui vont expirer dans des dunes de sable, vastes amas de poussière blanche et stérile accumulés sur des choses déjà mortes comme des monceaux d’oublis, — voilà ce qui reste d’un peuple qui fut le plus grand envahisseur, le plus grand colonisateur, et

1 un des plus solides architectes des peuples de la terre : exemple pour ceux qui n ont ni dans l’esprit, ni dans les mœurs, ni dans les établissements, la solidité du génie romain.

Nous avons dîne sur les ruines, et j’ai tué deux perdreaux rouges qui picoraient des graines dans le tombeau ouvert d’une.. .

Hortensia, . pleurée et regrettée, dit l’inscription, par un

Tuilnts. — J ai vu, dans des lentisques grands comme des ormeaux, des compagnies tout entières de perdreaux perchés, — chose assez rare, et que je n’avais pas vue ailleurs. — Les cordes tendues au travers du bivouac sont chargées de butin. C’est un magnifique étalage de gibier. En perdreaux, lapins et lièvres, il y a ce soir trois cent quatre-vingt-quatorze pièces.

Blidali, fin d’octobre.

Deux jours après notre retour du lac, nous reprenions, Vandell et moi, le chemin de la plaine. C’était un samedi, jour du sebt ou grand marché des Hadjout; il y avait fête à l’issue du marché, et nous avions reçu du kaïd lui-même un billet cérémonieux qui nous invitait à la cliffa du soir.

La fête était une sorte de réunion cantonale organisée j)ar plusieurs douars voisins dans l’intention de se divertir à frais communs, de monter à cheval, de courir, de brûler de la poudre, derniers plaisirs qui restent à cette petite peuplade aux trois quarts détruite, à qui les réelles émotions de la vie militaire sont interdites, et que la paix ennuie comme le néant. Les Hadjout n’ont jamais aimé ni pratiqué quoi que ce soit, excepté les industries de la guerre. On se faisait Hadjout comme on se fait soldat. Quant aux femmes, épouses ou mères, filles ou sœurs de soldat, seller des chevaux qui vont combattre, armer de leurs projrres mains des hommes intrépides, les assister de loin, les accueillir par des you-you d’enthousiasme, pleurer les morts et panser des blessures bien reçues, tel était le plaisir martial qui leur revenait dans une existence aventureuse dont la guerre, sous toutes ses

formes, petites ou grandes, faisait le fond, le mobile, les charmes et le profit. Voilà pourquoi une fantasia, qui ne vaut pas la guerre, mais qui lui ressemble, est aujourd’hui le spectacle le plus propre à consoler des vétérans qui ne la font plus, ou des jeunes gens qui ne Font jamais faite.

— Vous ne trouverez là-bas, m’avait dit Vandell, rien que vous ne connaissiez de longue date : des gens assemblés sous des tentes, une fêle équestre, suivie d’une danse de nuit, avec des repas homériques, qui sont la réjouissance obligée de l’estomac; mais c’est une politesse due au kaïd, qui nous attend. Peut-être au surplus nous amuserons-nous, car j’ai beaucoup d’amis chez les Hadjout, à commencer par ce gueux d’Amar-ben-Arif, qui fera devant vous ses tours de force de jongleur et d'écuyer.

Amar-ben-Arif devait être en effet, mon ami, le héros de la journée, et beaucoup plus sérieusement que Vandell ne l’avait prévu, car il nous ménageait la surprise d’un exploit tragique et d’un deuil navrant.

A midi, nous arrivions au marché, où nous savions trouver le kaïd : c’était lui faire doublement honneur que de nous rendre à son audience du sebl et de venir le saluer dans sa tente. Le seht se tient au fond de la plaine, sur le territoire hadjout, dans la grande lande qui s’étend entre la Mouzaïa et le lac. Comme son nom l’indique, il a lieu le septième jour de la semaine, sous la présidence soit d’un officier du bureau arabe, soit du kaïd, qui remplit les fonctions de juge pendant ces journées fertiles en contestations, en querelles d’ intérêts, en escroqueries, petits procès inséparables de tout commerce, et qui sont réglés séance tenante.

Un marché arabe ressemble à nos foires de village; mêmes usages ou à peu près, même personnel de campagnards, de marchands ambulants, de colporteurs, de maquignons. Changez les races, substituez les chaouchs armés de cannes et les cavaliers du beylik aux gardes champêtres et aux gendarmes, la tente mobile du kaïd à la maison communale du maire, imaginez des denrées

UNE ANNÉE DANS LE SAHEL. 3f)7

africaines au lieu de denrées françaises, des troupeaux de chameaux mêlant leur physionomie et leurs grognements, qui n’ont pas d analogue, à l’aspect, au mouvement connu d’un parc de bétail composé de chèvres, de moutons, d’ânes, de mulets, de chevaux, de vaches et de bœufs maigres, et vous aurez une première idée du marché du sebt. Reste à supposer maintenant la grandeur du lieu, 1 étendue de la plaine environnante, la beauté propre aux horizons de la Mitidja, la gravité d’une lande algérienne, 1 éclat de la lumière, 1 âpreté du soleil insoutenable même en octobre, enfin une réunion de tentes, avec la forme conique des parlions de guerre ou de voyage, emblème intéressant quand il est 1 expiession des mœurs dune société primitive, usage absurde en Europe, où la tente est la maison toujours suspecte des gens sans profession légitime, où l’homme errant est présumé n avoir ni feu ni lieu, où le nomade est plus ou moins un vagabond. Qu on suppose encore, pour approcher du vrai, le murmure particulier des foules arabes, la nouveauté des costumes, tous à peu près pareils et presque tous blancs, enfin certaines industries locales et bizarres, surtout à cause de leur extrême simplicité.

Les bouchers y viennent avec leurs étaux garnis de viandes saignantes, les maréchaux ferrants, les cordonniers, les cafetiers, les rôtisseurs avec leurs ustensiles et leur matériel on ne peut plus réduit, les gens du sud avec leurs laines et leurs dattes, ceux de la plaine avec leurs grains, les montagnards avec leur huile , leur bois et leur charbon. Les jardiniers de Blidali apportent les fruits et tous les légumes cultivables, depuis les oranges et les cédrats jusqu’aux pois chiches rôtis, qui sont le grain rôti de l’Écriture sainte, jusqu’aux lentilles, dont on fait un potage rouge en souvenir du plat d'Ésaü. Les colporteurs juifs ou arabes vendent la mercerie, la droguerie, les éjùces, les essences, les bijoux grossiers, les cotonnades de tout pays et les tissus de toute fabrique, etc. Chacun a son étalage en plein vent ou couvert, et dans les deux cas les dispositions sont fort simples.

Une ou deux caisses ou bien des paniers pour contenir les marchandises , une natte pour les exposer, un carré d’étoffe en manière de parasol, voilà, je crois, le seul mobilier nécessaire au marchand forain.

Celui des artisans n’est guère plus compliqué. Le maréchal ferrant, que je prends pour exemple, est un homme en tenue de voyage, coiffé du voile, en jaquette et les pieds chaussés de sandales à courroies, qui porte avec lui dans le capuchon de son manteau tout le matériel d’une industrie qui semble un art de fantaisie, tant elle a peu d’occasions de s’exercer. Ce sont des morceaux de fer brut ou préparés d’avance, un marteau, des clous, un chalumeau, une très-minime provision de charbon de bois, enfin l’enclume, c’est-à-dire un instrument portatif semblable lui-même à un marteau dont le manche sert de tige et de point d’appui. Trouve-t-il un cheval à ferrer, aussitôt il s’installe. Il fait un trou dans la terre, et y établit son fourneau de forge. Il plante son enclume à côté du fourneau, s’accroupit de manière à la saisir entre ses genoux, choisit un fer dans sa provision, et le voilà prêt. Un apprenti, un voisin, le premier passant venu rend à l’industriel le service de souffler le feu, et lui prête obligeamment le secours de ses poumons. Le fer rougi et façonné, le reste se pratique comme en Europe, mais avec moins d’effort, moins de précaution, moins de perfection surtout. Le fer est rarement autre chose qu’une sorte de croissant très-mince, à moitié rongé de rouille, qui ressemble à du cuir taillé dans une vieille savate hors d'usage. Quand le charbon manque, on le remplace alors par de la tourbe, ou plus simplement par du fumier de chameau, combustible actif, qui se consume à petit feu sourd, comme un cigare, et se reconnaît tout de suite à des combinaisons d’odeurs végétales absolument fétides.

Boutiques, acheteurs, marchands, gens à pied et à cheval, bêtes de service et bêtes d’achat, tout se trouve aggloméré sans beaucoup d’ordre, ni de prudence. Les grands dromadaires se promènent librement et se font faire place, comme des géants

dans une assemble'e de petits hommes ; le bétail se répand paitout ou il peut; 1 âne au piquet fraternise avec l’âne mis en vente , et dans ce pêle-mêle , où les intéressés seuls savent se reconnaître , il est assez malaisé de distinguer les gens qui vendent de ceux qui achètent. Les affaires se traitent à demi-voix, avec la ruse du campagnard et les cachotteries du trafiquant arabe; on fume des pipes afin d’en délibérer; on boit du café comme un moyen amical de se mettre d’accord; il y a, de même qu en France, des poignées de main significatives pour sceller les marchés conclus. Les payements se font à regret, l’argent s’écoule avec lenteur, avec effort, comme le sang d’une plaie ouverte, tandis qu au fond des mouchoirs (le mouchoir tient ordinairement lieu de bourse) on entend résonner, longtemps avant qu’elle se décide à paraître, cette chose mystérieuse, si bien gardée, si bien défendue, si bien cachée, qui s’appelle ici le douro.

Au centre de ce bivouac, improvisé pour quelques heures seulement, s’élevait la tente du kaïd, surmontée de ses trois boules de cuivre et du croissant, et précédée de l’étendard arabe aux trois couleurs, qui accompagne partout les chefs militaires. Deux fort beaux chevaux tout sellés étaient entravés devant la porte. A l’intérieur, il y avait des tapis, des coussins, des armes posées dans les coins, un ample chapeau de paille accroché au pilier de la tente, avec une jolie tasse en argent ciselé suspendue par un long cordonnet de soie rouge à glands d’or. Tel est, mon ami, l’aspect le plus ordinaire des tentes de guerre; celle-ci ressemblait en outre à un prétoire, tant il y avait de clients empressés d’v trouver place, tous une bourse à la main et causant de la grande affaire du moment, de règlements de comptes, de déficits, d’erreurs, de chicanes d’argent. Le kaïd en occupait le centre et le fond; il donnait des ordres, expédiait ses chaouchs, et de temps en temps recevait lui-même et comptait de ses propres mains je ne sais quel impôt, soldé en monnaie de cuivre, qui passait aussitôt dans une grande bourse â fond d’or, où j’avais cru d’abord qu’il mettait son tabac. C’est un homme de quarante-cinq

ans au moins, très-grand, très-maigre, très-beau, avec 1 air ennuyé qui sied bien au commandement, beaucoup de dignité d’allure, le teint jaune ardent, la physionomie impérieuse et douce, les yeux admirables; il était vêtu de blanc comme un lévite, ce qui le rajeunissait un peu, sans burnouss, coiffé seulement du voile, enveloppé du haï/c et des gandoura d’été, irréprochable par la blancheur des étoffes et négligé par la mise comme un grand seigneur en déshabillé de maison. Il fut affectueux pour Yandell et poli pour moi. Sans se rendre compte au juste de ce que nous faisons l’un et l’autre dans son pays, 1 un avec sa plume et son baromètre, moi avec ma boîte à couleurs et mes crayons, il admet qu’un homme aime à s’instruire et qu’il ait beaucoup à apprendre en venant chez lui. D’ailleurs, pour peu qu’on ne ressemble pas à tout le monde, du moment qu on n’a pas d’industrie reconnue, qu on n est pas mercanti , comme ils disent, la curiosité s’attache à vos démarches, et en pareil cas un étranger a toujours beau jeu près des Arabes. Tout ce qui se marque sur le papier passe à leurs yeux pour de l’écriture; toute écriture est d’intérêt public. Pourquoi un peintre ne seraitil pas un espion politique? La politique est au fond de leur vie, de leurs espérances et de leurs soupçons.

Quand le moment fut arrivé de lever la séance, le ka'id se fit amener son cheval. Ses cavaliers se mirent en selle; ses musiciens se groupèrent en ligne derrière lui. Le porte-étendard s’empara du drapeau et se plaça, d’après l’usage, entre le kaïd et les musiciens. Deux cavaliers, le fusil droit, formaient l’avant-garde. J’imaginai que cet appareil, bien superflu, n’avait pas d autre but que de nous faire honneur, et nous achevâmes, au son continu des tambourins, des hautbois et des fifres, au pas mesuré des processions, la petite lieue qui nous séparait du rendez-vous où se donnait la fête.

C’était à peu de distance des douars, dans un terrain vague, peu broussailleux, choisi tout exprès pour que la course y fût facile. On y avait établi d’un côté des tentes ouvertes (tentes

d hospitalité à 1 intention de ceux qui voudraient y dormir), et de 1 autre une grande tente en laine sombre , vaste comme une maison, entièrement close, excepté par un seul endroit, celui qui regardait 1 horizon vide. La paroi qui faisait face au champ de course était abattue jusqu’à terre; seulement, comme l’étoffe était vieille et criblée de trous, les femmes, réunies d’avance, avaient beaucoup plus de fenêtres qu’il n’en fallait pour bien voir, mais n en avaient pas d’assez larges pour qu’on les vît. Une troupe d enfants s’ébattait aux alentours comme des poussins sur la limite d un poulailler; deux ou trois chiens de bonne garde surveillaient les approches.

Précisément en face du pavillon des femmes, au-dessus duquel flottait un petit drapeau rouge, était planté l’étendard de soie du kaïd. Ces deux bannières mesuraient la largeur de l’hippodrome, qui s’étendait indéfiniment dans la longueur; elles déterminaient le point d’arrivée des coureurs, c’est-à-dire le but où les chevaux bien menés devaient s’arrêter court, où les fusils devaient tirer, les saluts de la poudre s’adressant de droit au kaïd d’abord, et puis aux femmes.

Il était quatre heures. Les préparatifs semblaient terminés. La diffa cuisait dans la tente fermée, où de confuses rumeurs se faisaient entendre et d’où s’échappait, comme à travers des soupiraux de cuisine, une forte odeur de ragoûts mêlée à des fumées de bois vert. La mesure lente et monotone d’une danse nationale (diminutif un peu plus décent de la danse égyptienne de Y abeille) était marquée par des chants rhythmés et des battements de mains, et les explosions d’une joie immodérée couvraient par intervalles le cri des poulets égorgés qui se débattaient sous le couteau des servantes. Tout ce que le territoire hadjout pouvait fournir de cavaliers valides était réuni : une ligne épaisse de deux cents chevaux environ fermait au sud l’extrémité du champ de course. Le bivouac se remplissait de gens en tenue de guerre, allant et venant dans l’herbe, avec cette marche incertaine que donnent aux cavaliers arabes le volume et le poids des

doubles bottes, et surtout l’embarras des longs éperons traînants.

A ce moment arrivait de la plaine, et dans la direction de Blidah, une petite cavalcade composée de deux mulets, montés chacun par une femme en costume de ville et abondamment enveloppée de voiles. Un nègre les précédait, assis de côté sur un âne; une négresse à pied les accompagnait.

— Voici Assra et le nègre Saïd, dit Vandell, qui reconnut à cette distance la servante d’Haoûa et son mari.

— En ce cas, lui dis-je, il est aisé de présumer quelles sont les deux cavalières.

Elles entrèrent dans le camp, mais ne descendirent point à la demeure des femmes : on leur fit traverser la foule entière, et je ne sais quel ordonnateur de la fête les conduisit droit à une petite tente dressée à l’écart, dans laquelle il y avait des tapis, des coussins, et qui semblait en effet préparée pour un hôte attendu qui devait l’occuper seul. Personne, au reste, ne prit garde à leur arrivée; j’entendis vaguement dire autour de moi que c’étaient les danseuses.

A peine assises, l’une d’elles ôta son voile, et la belle Aïchouna se laissa voir dans la tenue légère et transparente qu’elle aime et qui lui va si bien. L’autre ne fit qu’entr ouvrir sa guimpe juste assez pour qu’on la reconnût, pour montrer qu elle était fort bien mise, et qu’elle avait au cou, outre ses colliers et ses parures, douze aunes au moins de chapelets fleuris.

— Tu aurais mieux fait de rester chez toi, lui dit Vandell.

Haoûa fît sans répondre un geste indifférent qui signifiait que

toute chose lui était à peu près égale, qu’elle n’avait pas eu de raison précise pour venir ici, qu’elle n’en avait pas non plus pour s’y déplaire, et je la vis sourire, du sourire inexprimable qui faisait sa grâce et sa froideur, au triste hasard qui déjà semblait avoir disposé d’elle.

Le kaïd ne s’approcha point de la tente, non plus qu’aucun des vieillards ni des hommes sérieux. Un grand vide était formé tout autour, moins par discrétion que par dédain. On y remar-

quait seulement, rôdant à quelques pas de la porte soulevée, des jeunes gens de seize à vingt ans, aux airs indolents, à la tournure galante, au visage amaigri, blanchâtre et fané, les yeux noircis, la coiffure un peu de côté : ils souriaient à la brillante Aïchouna, qui paraissait connue de tous, et regardaient, — c’était leur droit, mais avec un certain embarras mêlé d’impertinence, la petite étrangère au maintien sérieux que pas un d’entre eux ne paraissait connaître.

— Est-ce qu’elles vont rester là, demandai-je à Vandell, loin des femmes, comme des baladines et des fdles de parias, exposées même en plein jour à la curiosité d’une troupe de soldats et sous les regards insolents de ces beaux fds qui les déshonorent?

— Que faire contre le préjugé? me dit Vandell. Il est partout, et ni \ous ni moi n y changerons rien. Non, mon ami, Haoûa ne sera pas admise dans la tente des mères de famille. On y parle un langage que peut-être elle n’a jamais parlé, on s’y livre à des jeux dont l’ougirait peut-être son pâle visage; mais l’une a montré ses joues, les autres restent voilées; l’une ouvre volontiers sa maison, les autres ferment la leur : ce n’est point une question de sentiment, c est une question de discipline. Toute la différence est dans un rideau : baissé, la femme est honnête; levé, la femme ne l’est plus. C’est, comme vous le voyez, très-fictif, très-déraisonnable, et cependant sacré comme un principe et respectable comme le devoir. Au surplus, ajouta Vandell, laissons agir le préjugé. Il est hypocrite, il est injuste et cruel, il fait des victimes et les choisit mal, les sacrifie sans en avoir le droit; au fond, il est utile. L’intolérance est l’hypocrisie de la vertu, d’accord; mais c’est aussi le dernier hommage rendu à la loi morale par un peuple qui n’a plus de mœurs.

Au moment où retentirent les premiers coups de fusil de la course, Aïchouna dit à son amie :

— Viens, voici les chevaux qui partent.

Elles se levèrent alors, prirent leur voile et se mêlèrent à la foule des spectateurs.

— Au revoir, me dit Haoûa selon sa coutume.

— Au revoir, lui dis-je comme autrefois. J’aurais pu lui dire : Adieu, car je ne la retrouvai plus que dans sa tente, à demi morte et méconnaissable.

D’abord nous vîmes courir la valetaille, les gens de classe inférieure, les plus pauvrement montés de la tribu : de petits chevaux sans tournure, des cavaliers sans luxe, de mauvais fusils rouillés, quelquefois un bout de ficelle au lieu de bride. De pareils écuyers n’ont pour se rendre intéressants que la vitesse. Ils montent leurs chevaux comme ils monteraient des oiseaux rapides, ne les gouvernent point, les maîtrisent à peine et les laissent voler de toute la légèreté d’un galop qui ne fait pas beaucoup plus de bruit que des ailes. La première bête venue leur est bonne, fût-elle à demi dressée, n’eût-elle pas encore l’àge de servir, pourvu qu’elle ait l’allure vive, et la plus méchante arme leur convient, pourvu qu’elle contienne la poudre et fasse explosion sans éclater. Quand ils n’ont ni bottes, ni éperons, ils se servent de la houssine et du tranchant de l’étrier; à défaut de cravache, ils ont leur cri de arrah, sorte de clameur irrésistible pour des chevaux aussi excitables qu’ils sont dociles. Il ne s’agit point de parader, de faire des prouesses; il suffit de courir ventre à terre, de décharger ses armes en atteignant le but, et de recueillir, en passant devant la tente où sont les femmes, les you-you qui répondent en manière d’applaudissements aux salves dont la mousqueterie les salue. Toutes les classes et toutes les fortunes ont droit de prendre part à ces jeux. Le peuple le plus aristocrate de la terre se montre en pareil cas plein de bonhomie. Chacun s’amuse pour son compte : le valet court à côté de son maître, s’il est assez bien monté pour suivre son allure. En vertu de ce principe applicable aux jeux militaires, que devant l’ennemi il n’y a ni distinction de caste, ni supériorité de naissance, un cavalier vaut un cavalier, et le galop d’un cheval doit égaliser tous les rangs.

Ce prélude, au reste, fut très-court, et ne dura pas plus de quelques minutes; il mit les spectateurs en haleine, et fit sentir

aux chevaux 1 odeur de la poudre. Le kaïd avait pris place au pied du drapeau, ayant près de lui ses deux fds, deux jolis enfants, 1 un de six ans, 1 autre de dix. L’aîné, costumé, coiffé, botté, comme un jeune soldat, avec de longs bas de cùir jaune, et trônant dans une attitude princière, comme si le spectacle eut été donné en son honneur, se renversait, pour être plus à l’aise, sui de a ieux serviteurs à barbe grise, qui s’étaient couchés à plat Aentie, de manière à lui servir de coussins. Des cris éclataient au fond de 1 hippodrome, où la cavalerie, prête à partir, s’organisait par petits pelotons.

Le premier départ fut magnifique; douze ou quinze cavaliers s élançaient en ligne. C’étaient des hommes et des chevaux d’élite. Les chevaux avaient leurs harnais de parade; les hommes élaient en tenue de fête, c est-à-dire en tenue de combat : culottes flottantes, haï/is roulés en écharpe, ceinturons garnis de cartouches et bouclés très-haut sur des gilets sans manches de couleur éclatante. Partis ensemble, ils arrivaient de front, chose assez rare pour des Arabes, serrés botte à botte, étriers contre étriers, droits sur la selle, les bras tendus, la bride au vent, poussant de grands cris, faisant de grands gestes, mais dans un aplomb si parfait, que la plupart portaient leui’s fusils posés en équilibre sur leur coiffure en forme de turban, et de leurs deux mains libres manœuvraient soit des pistolets, soit des sabres. A dix pas de nous, et par un mouvement qui ne peut se décrire, tous les fusils voltigèrent audessus des têtes; une seconde après, chaque homme était immobile et nous tenait en joue. Le soleil étincela sur des armes, sur des baudriers, sur des orfèvreries; on vit, dans un miroitement rapide, briller des étoffes, des selles brodées, des étriers et des brides d’or; ils passèrent comme la foudre, en faisant une décharge généi’ale qui nous couvrit de poudre et les enveloppa de fumée blanche. Les femmes applaudirent. Un second peloton les suivait de si près, que les fumées des armes se confondirent, et que la seconde décharge répéta la première, comme un écho presque instantané. Un troisième accourait sur leurs traces, dans

un nouveau tourbillon de poussière, et tous les fusils abattus vers la terre. Il était conduit par le nègre Kaddour, un cavalier accompli, célèbre dans la plaine où sa jument grise a fait des miracles. Cette jument est un petit animal efflanqué, très-souple et fluet, couleur de souris, complètement rasé, sans crinière et dont la queue tondue ressemble au fouet des chiens courants. Des argenteries fanées, de grelots,' des amulettes, une multitude de chaînettes pendantes, la décoraient d’une sorte de parure originale pleine de bruissements et d’étincelles. Kaddour était en veste écarlate, en pantalon de couleur pourpre. Il portait deux fusils, l’un sur la tête, l’autre dans la main gauche; dans la droite, il avait un pistolet dont il fit feu; puis il fit feu de ses deux fusils, l’un après l’autre, en les changeant de main, les lança comme un jongleur fait de deux cannes, et disparut étendu sur le cou de sa bête, son menton touchant la crinière.

La mousqueterie ne cessa plus. Coup sur coup, sans relâche, des cavaliers se succédèrent à travers un rideau de poussière et de poudre enflammée, et les femmes, qui continuèrent de battre des mains et de pousser leurs glapissements bizarres, purent respirer pendant une heure l’ardente atmosphère d’un champ de bataille. Imagine ce qui ne pourra jamais revivre dans ces notes , où la forme est froide, où la phrase est lente; imagine ce qu’il y a de plus impétueux dans le désordre, de plus insaisissable dans la vitesse, de plus rayonnant dans des couleurs crues frappées de soleil. Figure-toi le scintillement des armes, le pétillement de la lumière sur tous ces groupes en mouvement, les haïks dénoués parla course, les frissonnements du vent dans les étoffes, l’éclat, fugitif comme l’éclair, de tant de choses brillantes, des rouges vifs, des orangés pareils à du feu, des blancs froids qu’inondaient les gris du ciel; les selles de velours, les selles d’or, les pompons aux têtières des chevaux, les œillères criblées de broderies, les plastrons, les brides, les mors trempés de sueur ou ruisselants d écume. Ajoute à ce luxe de visions, fait pour les yeux, le tumulte encore plus étourdissant de ce qu’on entend : les cris des

coureurs, les clameurs des femmes, le tapage de la poudre, le terrible galop des chevaux lancés à toute volée, le tintement, le c îquetis de mille et mille choses sonores. Donne à la scène son Mai cadie que Lu connais, calme et blond, seulement un peu voilé par des poussières, et peut-être entreverras-tu, dans le pêle-mêle d une action joyeuse comme une fête, enivrante en effet comme a guerre, le spectacle éblouissant qu’on appelle une fantasia arabe. Ce spectacle attend son peintre. Un seul homme aujourd hui saurait le comprendre et le traduire; lui seul aurait la fantaisie ingénieuse et la puissance, l’audace et le droit de l’essayer.

Réduite à des éléments tout à fait simples, à ne regarder dans cette mise en scène surabondante qu’un seul groupe, et dans ce groupe qu un seul cavalier, la fantasia, c’est-à-dire le galop d’un cheval bien monté, est encore un spectacle unique, comme tout exercice équestre fait pour montrer dans leur moment d’activité commune et dans leur accord les deux créatures les plus intelligentes et les plus achevées par la forme que Dieu ait faites. Separez-les, on dirait que chacune d’elles est incomplète, car ni 1 une ni l’autre n’a plus son maximum de puissance; accouplezles, mêlez l’homme au cheval, donnez au torse l’initiative et la volonté, donnez au reste du corps les attributs combinés de la promptitude et de la vigueur, et vous avez un être souverainement fort, pensant et agissant, courageux et rapide, libre et soumis. La Grèce artiste n’a rien imaginé ni de plus naturel, ni de plus grand. Elle a montré par là que la statue équestre était le deimei mot de la statuaire humaine, et de ce monstre aux proposions réelles, qui n est que 1 alliance audacieusement figurée d un robuste cheval et d un bel homme, elle a fait l’éducateur de ses héros, 1 inventeur de ses sciences, le précepteur du plus agile, du plus brave et du plus beau des hommes.

De temps en temps, et comme des acteurs de premier ordre sûrs d’eux-mêmes et toujours certains d’être applaudis, des cavaliers couraient isolément ou deux par deux, et alors dans un tel ensemble que les deux chevaux avaient l’air d’être conduits par une

seule main ou attelés à un même timon qu’on ne voyait pas. Ceuxlà valaient qu’on les nommât : c’était Kaddour, qui recommençait ses courses avec sa jument taillée comme un lévrier; Djelloul, sur un cheval bai sombre caparaçonné de soie cramoisie; Ben- Saïd-Khrelili , tout habillé de rose et montant un cheval tout noir comme un corbeau; Mohammed-ben-Daoud, le manchot, vieux débris des anciennes guerres, à qui 1 on passait des fusils chargés, et qui, ne pouvant plus les mettre à 1 épaule, les tirait à bras tendu, comme des pistolets. Le vieux Bou-ÎNoua, beaupère du kaïd, courut accompagné seulement de ses trois fils, charmants jeunes gens vêtus à la légère, et qui lui servaient de pages. Il montait un cheval de haute taille, lourdement équipé, aux larges sabots, à vaste encolure, qui galopait avec emphase, comme les chevaux de Rubens, les jarrets pliés, dune allure arrondie, redondante et retentissante. Lui-même était énoime, grand, gros, ventru, la barbe en éventail, le visage blond, les yeux clairs et ronds comme ceux des aigles. Il portait avec une ampleur singulière un haïk flottant, que le mouvement de la course amplifiait encore en le faisant voler, et deux ou trois \ estes chargées d’or, plus un baudrier dor, formaient autour de sa taille une sorte de plastron solide ou le soleil rayonnait comme sur une cuirasse. Il galopait, non pas debout, car le poids de son costume et son embonpoint l’empêchaient de se dresser tout à fait, mais à demi soulevé sur ses étriers, une main posée carrément sur le pommeau de sa selle, 1 autre agitant un long fusil, arme magnifique qu’il dédaignait de charger à poudre. Un sabre kabyle à fourreau d’argent pendait à son épaule gauche, et complétait ce splendide harnais de guerre. Après chaque course fournie, les cavaliers revenaient au petit pas ou dans un galop plein d’allure. Ils s’arrêtaient un moment vers le milieu du champ de course, y faisaient bondir leurs chevaux pour les exciter davantage, les harcelaient de la bride, les éperonnaient sur place, et retournaient, en paradant, se former en bataille à leur point de départ.

Au milieu de ce luxe, de ce désordre et de ce bruit passait et repassait 1 aventureux Amar-ben-Arif. Je ne l’avais pas vu depuis la soirée d’Hassan; je me souvenais du joueur d’échecs, sobre de

gestes, froid de paroles, et quand Vandell me dit : Voici Ben-Arif, je ne le reconnus plus.

A cheval, il me parut court, moins élégant que beaucoup d’autres, mais d’une solidité qui n’avait pas d’égale. On le sentait inébianlable, et, soit qu il quittât la selle ou qu’il s’y cramponnât, debout comme assis, même dans le plus périlleux des équilibres' il conservait la puissance de carrure et la facilité d’évolutions d’un lutteur. De son visage, à moitié masqué par un pli relevé du ,iaïk> 011 n’apercevait que le haut des joues d’une pâleur ardente, deux pointes de moustaches hérissées et des yeux couleur de charbons en feu. Modestement babillé de drap sombre, sans beaucoup de broderies, mais avec toute sorte d’armes passées dans la

ceinture, il maniait en écuyer consommé un cheval grisâtre dont tout le harnachement, moitié cuir violet, moitié métal, ressem¬

blait a des aciers ciseles. Pour fusil, il avait une arme française à double canon, dans lequel il versait des pleines mains de poudre. Il 1 amorçait en courant, et de minute en minute nous le voyions paiaitie, soit seul, soit accompagné, mais toujours reconnaissable à sa mine un peu étrange, à son cheval tout miroitant d’acier bleuâtre, à la double détonation de son fusil, qui nous éclatait en plein visage. Il s annonçait d ailleurs par un galop bruyant, car, contre l’usage presque général dans les tribus, son cheval était ferré.

Cette course effrénée durait depuis une heure. Amar paraissait aussi infatigable qu au début; il n’avait pas mis pied à terre une seule fois, et sa bête n’avait pas soufflé une seule minute.

— Fa! Ben-Arif, lui criait-on, prends garde à ton cheval, qui saigne. Tu l’éventreras, prends-y garde.

Il répondait seulement :

— Patience, j’en ai un autre.

Puis il repartait ventre à terre, et fournissait un galop, sinon plus rapide, du moins plus impétueux que les précédents.

Enfin, non par lassitude, mais sans doute par pitié pour sa monture, ou par précaution, comme on l’a compris plus tard, il s’arrêta. Il examina les flancs de son cheval, où chaque coup d’éperon se dessinait par un bourrelet de poils hérissés, par des sillons de peau rougeâtre, par des filets de sang, suivant qu'il l’avait piqué plus au vif. Avec un peu d’herbe, il étancha le sang; avec un peu de terre pétrie de salive, il fit un emplâtre dont il boucha les plaies qui saignaient trop; partout où l’animal avait des écumes, il l’épongea rapidement d’un coin de son haïk ; il le dessangla légèrement pour soulager sa respiration haletante ; par une flatterie singulière, il le baisa sur les narines en 1 appelant d’un nom que je n’entendis pas; puis il sauta sur son cheval de rechange, qu’un valet d écurie tenait en main. G était un étalon bai-cerise, tout frais, tout reposé, complètement équipé, comme pour une expédition de guerre. Une longue djebira pendait au pommeau de sa selle; on voyait passé sous la sangle un sabre de fabrique espagnole, à lame un peu courbe, à poignée de corne, et sans fourreau.

— Cet enragé finira par fiiire des sottises, observa Yandell en le regardant partir à fond de train.

Amar-ben-Arif reparut au bout de quelques minutes, et comme il défilait devant nous, nous saluant à bout portant de ses deux décharges, le kaïd lui fit signe de la main, et lui dit :

— Attends un peu, Ben-Arif, je vais courir.

Le soir approchait, la fête allait finir, et je m’étonnais que le kaïd fût resté si longtemps sans y prendre part.

Il resta chaussé de ses babouches, boucla seulement son ceinturon, releva, pour être plus à l’aise, le long haïk qui l’enveloppait négligemment, et lui donnait, maigre son âge, je ne sais quelle juvénile et hautaine élégance. Il enfourcha son cheval blanc, le même qui l’avait ramené du marché. Trois jeunes gens qui n’avaient pas encore couru l imitèrent. Lentement ils prirent du champ, puis s’arrêtèrent. Amar était à sa gauche, un jeune homme, neveu du kaïd, à sa droite, en tout cinq cavaliers. J’en-

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ÜNE ANNÉE DANS LE SAIIEL.

tendis le kaïd dire à ses compagnons : « Êtes- vous prêts? » Et les cinq chevaux partirent à la fois. Ils arrivèrent de front et dans 1 ordre du départ. Le kaïd n’était point armé. Trois coups de fusil retentirent : c’étaient les trois jeunes gens qui faisaient feu. Amai ne tira pas. Rapidement il posa son fusil en travers de sa selle, rassembla son cheval comme pour le faire sauter, fît un écart à gauche, et comme il était à deux pas seulement du premier rang des spectateurs, l’animal, enlevé tout droit, retomba des quatre pieds au milieu d eux. Il y eut un cri déchirant, — je l’entends encore au moment où je t’écris, puis des clameurs, puis un tumulte. La foule s’ouvrit, je visa terre quelque chose de blanc qui roula, puis resta couché.

— Ah! le misérable! s’écria Vandell.

Arrêtez-le! hurla le kaïd, qui s’élança sur Amar.

Mais personne n’eut le temps de le saisir; il passa près de nous presque à nous renverser, se retourna pour voir qui le suivait, et siffla bruyamment. Son premier cheval, tout fatigué qu’il était, s échappa des mains du palefrenier et partit comme un trait. Quelques secondes apres, nous vîmes dans un flot de poussière un petit groupe de cavaliers lancés à toute bride à travers la plaine. A une petite distance en avant, à portée de pistolet tout au plus, on apercevait Ben-Arif, couché à plat ventre sur sa selle, qui piquait droit vers la montagne, et près de lui son cheval de rechange, la selle vide, qui galopait avec la légèreté d’un cheval sauvage.

Ce tragique incident fut si rapide, que je vis en même temps, et pour ainsi dire d’un seul coup d’œil, l’écart du cheval, la fuite d’Amar, puis le tumulte des gens qui s’empressaient autour de la personne atteinte, et que j’entendis à la fois les cris confus de :

« Le misérable! arrêtezl courez! » et des voix dans la fonle qui disaient : « Elle est morte! »

Je regardai Vandell, qui comprit mon geste et me dit :

— Oui, c’est elle.

C’était en effet la pauvre Haoûa qui venait de recevoir en plein

visage le terrible choc cl n cheval cl Aniar. Elle n était pas moite, mais elle avait au-dessus du sourcil droit une blessure beante cjm lui labourait le crâne. Le sang qui s’en échappait cà (lots l’inondait de la tête aux pieds. Elle gémissait faiblement, les yeux hagards, complètement évanouie, et les traits décomposés par une horrible pâleur. On la porta dans sa petite tente, on la déposa sur un matelas, Tout de suite on courut aux cuisines pour y faire rougir des fers, méthode arabe qui consiste à soigner les blessures avec des moxas; mais le kaid et Vandell, qui l’examinaient, dirent l’un après l’autre :

— C’est inutile.

Au bout d’une heure seulement, elle reprit connaissance, son regard devint mobile, et son bel œil éteint nous regarda comme â travers un voile de sang.

— Va, habibi! me dit-elle, ô mon ami! je suis tuée.

Elle fit un second effort pour se faire entendre, et dit :

— Il m’a tuée !

Il y avait foule autour de la blessée, et des attroupements de curieux commentaient, expliquaient avec la plus bruyante émotion l’accident, qui ne passait aux yeux de personne pour une maladresse de Ben-Arif.

— Il l’a tuée et bien tuée, me dit Vandell... Il 1 a voulu... Peut-être le voulait-il depuis longtemps... C’était sa femme... On le dit ici, et si nous avions été plus curieux, nous l'aurions su plus tôt. Il a tué son premier mari pour l’épouser; elle l’a quitté en le sachant assassin ; il l’assassine aujourd’hui pour prouver qu’un meurtre ne pèse pas d’un poids bien lourd quand il s’agit d’un désir ou d’une haine.

Il était six heures à peu près; la fête était finie; la nuit descendit sur ce lugubre dénoùment.

Je ne m’occupai guère, mon ami, de ce qui suivit, et le reste de cette veillée funèbre peut se raconter en quelques mots... Aussitôt que la nuit fut noire, et tandis que la blessée agonisait dans sa tente, assistée d’Aïchouna, qui la regardait mourir, et de

la négresse Assra, qui se lamentait, on servit la diffa, et tout le monde alla manger. Pendant une ou deux heures, je n’entendis plus que le murmure de la foule attablée sur l’herbe, le va-et-vient des cuisiniers qui portaient les plats; puis après la diffa vint la danse. Lin jeune homme, un enfant de seize ans, fut choisi pour remplacer Aïchouna, qui fut la plus regrettée des deux absentes. De grands feux furent allumés dans la lande, d immenses feux de broussailles qui jetèrent une flamme claire. Un grand cercle s’établit tout autour, si vaste qu’il touchait d’un côté à la tente des femmes, et de 1 autre arrivait presque jusqu’au petit pavillon d Haoûa, dont personne alors ne s’approcha plus. Deux ou trois bougies à la lueur tremblante éclairaient vaguement le groupe obscur des deux pleureuses étendues presque à l’étouffer sur le corps pâmé de la mourante.

Cependant le danseur commença de faire à petits pas le tour de 1 assemblée; devant chaque spectateur, il s’arrêtait, exécutait, longuement accompagné par la voix des chanteurs et par les battements de mains monotones, la même et régulière pantomime. Chacun, en retour d’un plaisir égal pour tous, lui tendait une pièce de monnaie; le danseur la recevait, soit sur le front, soit sur les joues, et continuait sa collecte jusqu’à ce qu’il eut le visage à peu près couvert de piécettes d'argent.

Entre onze heures et minuit, les cavaliers revinrent, exténués d’une course de quatre heures et ne ramenant pas Ben-Arif, qui s’était échappé par un défilé de la montagne.

La nuit était magnifique d’étoiles, mais excessivement humide et glacée. Jusqu’au matin nous restâmes assis sur l’herbe et grelottants sous la rosée. Puis le danseur, fatigué, ne dansa plus; les chants épuisés s’interrompirent, et les feux continuèrent seuls de pétiller au milieu du silence absolu d’une assemblée de gens accroupis dont les trois quarts au moins s’assoupissaient.

Vers quatre heures, et comme un repos profond couvrait la plaine, pour la dernière fois nous entrâmes dans la tente. Un reste de bougie s’éteignait. Aïchouna dormait. Assra, accablée de

lassitude, les cheveux en désordre et le visage absolument labouré de coups d’ongles, s’était laissée tomber d’épuisement et dormait. Haoua était morte. La tête un peu de côté, les bras roidis, les paupières fermées, dans un sommeil qui devait ne plus finir, elle était telle à peu près que nous l’avions vue dormir sur son estrade de soie, et toute couverte encore de ses Heurs blanches, qui, cette fois, lui survivaient.

Blidah, fin d’octobre.

Me voilà seul, mon ami. Vandeli m’a quitté. Nous nous sommes séparés aujourd hui même. Il part je ne sais trop pour où, ni pourquoi. Il s’en va parce que la saison l’avertit de se mettre en route, parce que sa destinée est de vivre sur les grands chemins, et d’y mourir, dit-il, lorsque son heure aura sonné.

Depuis trois jours, il m’avait annoncé sa décision. Il a recueilli tout ce qui meublait sa chambre, collections, papiers et notes, et les a transportés ailleurs. Il a renouvelé sa provision de tabac, la seule qui lui fasse quelquefois défaut lorsqu il se trouve en plein désert. Ce matin, à sept heures, il était prêt.

— Si vous le voulez, m’avait-il dit, nous monterons par les Beni-Moussa, nous nous arrêterons soit au télégraphe, soit aux cèdres, et nous nous quitterons là-haut, c’est-à-dire le plus tard possible.

Je montai donc à cheval et l’accompagnai.

Gomme nous traversions la place du marché arabe, bon nombre de gens des tribus le reconnurent :

— Bonjour, Sidi-bou-Djaba, lui disaient-ils, où vas-tu?

— Je pars.

— Tu quittes Blidah?

— Oui.

— Passeras-tu par...?

Et chacun nommait sa tribu.

— Peut-être, répondait Vandeli; s’il plaît à Dieu.

Ux\E ANNÉE DANS LE SAIIEL.

- Bon voyage, Sidi-bou-Djaba, que Dieu t’assiste, que le salut t accompagne, que ton chemin soit bon !

,,,T S“lnt 5Ur ‘0US! rePren“>t Vandell. J’irai chez vous avant 1 ete.

A 1 un il disait : fin décembre; à l'autre : après les neiges; à Jaulres au contraire ; pendant les pluies, - suivant l’emploi <]U ,1 destmait à chacune des divisions de son prochain hiver Au moment de franchir la porte du ravin, il s’arrêta comme frappé d une idée subite et tout à fait nouvelle, et me dit :

- Savez-vous qu’il y a juste huit mois je passais par ici croyant venir à Blidah pour huit jours?

Tu connais la route escarpée que nous avons suivie, cette longue rampe en colimaçon qui commence au lit de l’Oued décrit de grands cercles sur le flanc nord de la montagne, et conduit en quatre ou cinq heures de cheval au dernier sommet qui domine immédiatement Blidah. A mi-côte à peu près se trouve

“ G'aC,ere’ jadlS habitée Par des Maltais, pourvoyeurs de neige charbonniers et chasseurs. Il reste une ou deux baraques en

maniéré d’abri , posées au bord de l’étroite esplanade ou par une claire matinée de mars, ensemble, il y a de cela trop d années pour que je les calcule, nous avons vu voler des aigles et cueilli des fleurs qui ne fleurissent plus en automne. Un peu plus haut, sur un pilon qui se voit de Blidah, est perché le télégraphe, avec ses longs bras articulés qui meurent d’inaction pendant les obscurs brouillards de l’hiver. Tout à fait au sommet, parmi les cèdres et sur le dernier repos de la montagne, taillée en pain de sucre, subsiste encore un vieux marabout, autrefois ouvert, aujourd’hui barricadé de broussailles, qui cependant n est pas en ruine, quoiqu’il ait l’air absolument abandonné. Le plateau n a pas plus de cent pas d’étendue ; il est environné de cèdres et pavé de roches vives, plates et blanches, et si fortement lavées, puis dévorées par le soleil, qu’elles ont pris l’aspect aride et dénudé des ossements qui sont restés longtemps en plein air. Une herbe rude et courte, sorte de végétation métallique, la

seule nui puisse vivre sur ce sol de pierre et dans les duretés de ce haut climat, forme, avec des lichens grisâtres et des lambeaux de je ne sais quelle mousse épineuse, l’indigente et morne couverture du rocher. Les cèdres sont bas, mais très-larges; leur feuillage est noirâtre, leur tronc couvert de fer rouillé. Le vent, les neiges, la pluie, le soleil, qui semble encore plus âpre ici que dans la plaine, la foudre, qui de temps en temps les frappe et les partage en deux comme de fabuleux coups de hache, toutes les intempéries des saisons extrêmes les criblent de blessures mortelles, qui pourtant ne les font pas mourir. Leur enveloppe exfoliée les abandonne et se répand en poussière autour de leur tronc. Les passants les ébranchent, les bergers les mutilent, les bûcherons en font des fagots; ils finissent petit à petit, mais avec l’intrépidité des choses vivaces; leurs racines ont la solidité de la pierre qui les nourrit, et la sève, qui semble fuir devant les nécessités inévitables de la mort certaine , se réfugie dans les rameaux, qui toujours verdissent et fructifient.

Nous nous assîmes au pied de ces vieux arbres respectables et pleins de conseils. La journée était belle, et me parut triste, peutêtre parce que nous n’étions gais ni l’un ni l’autre. Il faisait chaud et très-calme, circonstance que je n oublierai jamais, car je lui dois la plus forte impression de grandeur et de paix complète qu’on puisse éprouver dans sa vie. Le silence était si sé-\èie, l’immobilité de l’air était telle que nous remarquâmes le bruit de nos paroles, et qu’involontairement nous nous mîmes à causer

plus bas.

Mesuré de l’endroit dont je parle au pied du marabout, 1 horizon décrit un cercle parfait, excepté sur un seul point, où le cône noirâtre de la Mouzaïa fait saillie. Au nord, nous embrassions la plaine avec ses villages à peine indiqués, ses routes tracées par des rayures pâles, puis tout le Sahel, courant, comme un sombre bourrelet, depuis Alger, dont la place exacte était déteiminée par des maisons blanches, jusqu au Chenoua, dont le pied s’avancait distinctement, comme un promontoire entre deux

golfes; au delà, entre la côte d’Afrique et le ciel infini, la mer s étendait à perte de vue comme un désert bleu. Dans le sud-est, on apercevait le Djurdjura, toujours blanchâtre; à l’opposé, montait la pyramide obscure de l’Ouarensenis ; quatre-vingts lieues d air libre, sans nuage et sans tache aucune, séparaient ces deux bornes milliaires posées aux deux extrémités des pays kabyles.

A nos pieds se développaient quinze lieues de montagnes échelonnées dans un relief impossible à saisir, enchevêtrées l’une à 1 autie, et notées, confondues clans un réseau d’azurs indéfinissables. Nous aurions pu voir Médéah, si la ville n’était masquée par le Nador et perdue dans le pli d un ravin, qui lui-même est le versant d’un plateau très-élevé, puisqu’il y neige. Droit au sud, et bien au delà de ce vague échelonnement de formes rondes, de plissures, de vallées, de sommets, — géographie réduite à l’état de carie panoramique du vaste pays montueux qu on appelle le Tell et l’Atlas, — on découvrait des lignes plus souples, à peine sinueuses, tendues comme des fils bleuâtres entre de hautes saillies, dont la dernière, à droite, porte la citadelle de Boghar. Plus loin encore commençait la ligne aplatie des plaines. Enfin à l’extrême limite de cette interminable étendue, dans une sorte de mirage indécis, où la terre n’avait plus ni solidité ni couleur, où l’œil ébloui aurait pu prendre des montagnes pour des filets de vapeurs grises, je voyais, — du moins Yandell les nommait avec la certitude du voyageur géographe, — les sept têtes des Seba-Itous, et par conséquent le défilé de Guelt-Esthel et l’entrée du pays des Ouled-Navl. La moitié de l’Afrique française était étendue devant nous : les Kabyles de l’est, ceux de l’ouest, le massif d’Alger, l’Atlas, les steppes, et, directement à l’opposé de la mer, le Sahara.

— Voilà mon territoire, me dit Vandell; le monde est à celui qui voyage.

Et il étendit les deux bras par un grand geste qui sembla contenir un moment tout le périmètre visible de cette terre africaine dont il a fait la propriété de son esprit.

Pendant quelques minutes, il examina dans le nord un point blanc qui semblait flotter entre le ciel vague et la mer très-pâle.

— - C’est un navire qui retourne en France, lui dis-je.

Il cligna fortement des yeux, pour amortir l’éclat de la lumière qui nous aveuglait, et dit :

— Peut-être, j’en ai vu quelquefois de plus loin.

Puis il tourna le dos à la mer et ne la regarda plus.

— Croyez-vous que nous nous reverrons? lui demandai-je.

— Cela dépend de vous. Oui, si vous revenez ici; non, si je dois aller vous trouver en France, où probablement je n’irai jamais. Qu’irais-je y faire? Je ne suis plus des vôtres. A force de répandre autour de moi ma civilisation, ajouta-t-il en souriant, il ne m’en reste plus assez pour vivre là-bas, ou, dit-on, vous en avez trop.

Quand le soir approcha , Vandell interrogea la hauteur du soleil, et se leva.

— Il est quatre heures, ou peu s’en faut, me dit-il; allez-vousen. Vous avez juste le temps de vous laisser glisser jusqu’aux sources de 1 Oued et de rentrer au trot par le ravin. Moi, je n’ai qu’une petite marche à faire, deux lieues de pente douce, et je trouve un clouar.

Et là-dessus il siffla sa jument, qui vint d’elle-méme, et, par une vieille habitude, lui présenta le côté du montoir. Lorsqu’il fut établi dans sa selle en forme de fauteuil, il alluma sa pipe, resta immobile encore un instant sans fumer ni regarder rien. Puis brusquement il me tendit sa main osseuse et brune, et me dit :

— Qui sait? Insha Allah, s’il plaît à Dieu! voilà le grand mot et toute la sagesse humaine.

Presque aussitôt il descendit lentement, tout à fait renversé sur sa selle afin de soulager la bête, dont les genoux pliaient, tant la pente était rapide.

— Bonne chance! me cria-t-il encore.

Et comme si un souvenir plus joyeux lui revenait en mémoire, il arrêta sa jument et ajouta :

Souvenez-vous de ceci, ce n’est pas moi qui vous le dis, c est. notre jovial ami Ben-Hamida : Tâchez d’agir avec le bonheur plutôt gu avec cent cavalier s .

Adieu, lui dis-je une dernière fois en lui tendant de loin mes deux mains.

I uis il fit demi-tour et s éloigna. Cinq minutes après, je n’entendis et ne vis plus rien. Un léger vent, le premier souffle qui eut traversé l’air depuis midi, fit tomber deux ou trois pommes de cèdre qui roulèrent sur la pente et se perdirent dans le chemin plongeant qu’avait suivi Vandell. Je regardai le sud, où il s’en allait, puis le versant nord, où j’allais descendre.

- Si-bou-Djaba est parti? me dit, en me tenant l’étrier,

1 Arabe qui m’accompagnait.

— Oui, répondis-je.

— Et toi, ou vas-tu?

— Moi, je vais à Blidah, et dans trois jours je serai en France.

II est dix heures, mon ami. Le clairon des Turcs, que je n’entendrai plus, sonne le couvre-feu. Bonne nuit, et à bientôt.

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