FEMME DES OULED-NAYL (ÉTUDE POUR LE TABLEAU
Réduction en fac-similé d’un dessin du Musée du Luxembourg
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
sition de demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que j’exerce; chez les enfants, c’est de l’inquiétude, avec une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe. — Fatma est toujours tête nue ; ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit visage, au-dessus d’un cou grêle et d un corps délicat. Elle a d’énormes yeux noirs qui se ferment presque tout a tait quand elle sourit; avec cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la fontaine, elle hésite d abord entre ces trois partis : rentrer chez elle, gagner la place à toutes jambes , ou bien venir prendre dans ma main l’argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut apprivoiser. Le plus souvent, l’avidité l’emporte; mais après quels efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces moments-là, il faut la voir s’avancer à petits pas, mais droite, la tête haute, son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d’ardeur, effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle devine que je lui tends un juége ; et confusément elle sent bien que je m’amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu elle a saisi l’argent, l’effroi de s’êlre risquée de si près, le succès de m’avoir échappé , la peur que je ne la poursuive , que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui font prendre une course folle. N’importe par quelle rue, au hasard, pourvu qu’elle fuie, elle s’élance, en agitant son outre vide , et jetant un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le paroxysme de l’effroi. — Quand au contraire nous nous trouvons à la fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j’entends qu’on se répète à 1 oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que j’ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L’alarme une fois donnée, je n ai plus qu à quitter la place, car il est évident que ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants. D autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant elles ont 1 air dolent, au
portrait d’une jeune douleur. — J’en connais une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la Mélancolie d’Albert Diirer.
Femmes, enfants, sont là penchés sur l’eau sombre, le dos dans le soleil, leurs liaïks retroussés au-dessus du genou, leur voile attaché par derrière, emplissant et vidant les écuelles, luisant ruisseler les entonnoirs, ficelant les outres gonflées. Tout ce monde grouille, agit, s’empresse, mais avec si peu de paroles, que, pour la plupart, on les dirait muets. Cette eau remuée répand dans l’air une apparence de fraîcheur; et la poussière détrempée exhale, jusqu’au soir, une trompeuse odeur de pluie d’orage. A chaque instant, c’est une famille nouvelle qui arrive, pendant qu’une autre, sa provision faite, regagne à petits pas la haute ville : la femme pliée en deux et portant l’outre , pareille à une énorme vessie noire; la petite fille, c’est décidément l’usage, coiffée de l’entonnoir en paille de palmier, ou de lécuelle d’écorce. Au milieu de cette foule humide, la tête l’asée et nue, car tous n’ont pas le luxe de la chéchia, et répandant l’eau de toutes parts, circulent les plus petits. Leur mise, trop courte ou trop longue, est toujours prête à descendre sur leurs talons ; et un gros ventre, des jambes grêles, un teint poussiéreux; et, me permettras-tu ce détail, un peu trop local? des paquets de mouches fixés aux coins des yeux, des narines et des lèvres, font de singuliers rejetons, moins précoces que leurs sœurs, des enfants beaucoup moins aimables. On s’étonne qu’il puisse en sortir les hommes beaux et vaillants que nous voyons.
Ouelquefois la corvée est faite par un petit àne à maigre échine, poilu comme une chèvre , qu’un enfant , mis en surcharge entre deux outres, stimule en lui piquant les plaies du cou. Peu à peu, cependant, le soleil qui descend derrière les palmiers n’éclaire plus que le fond de la place. Le premier plan rentre alors dans une ombre douteuse, où l’on ne voit plus distinctement aucune couleur, hormis les coiffures écarlate de quelques petits garçons, qui continuent de briller exactement comme des coquelicots.
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Pendant ce temps, à 1 opposé de la fontaine, se passe une scène toute différente. Si je la place ici, malgré le faux air qu’elle a d une antithèse, c est uniquement parce qu’elle appartient encore au ruisseau.
Aa ant de quitter la ville pour rentrer dans les jardins, le ruisseau se paitage en deux conduits destines à le répandre alternativement sui la droite ou sur la gauche, après un certain nombre d heures deteirnine. Chaque proprietaire a, plus loin, sa prise d eau sur le canal principal de son quartier, et dispose ainsi , tant de temps par semaine, d’un bras de ce petit fleuve appelé YOuled- Lehier. Le barrage est gardé par un agent municipal , institué gardien des eaux. Ce répartiteur n’est pas un des personnages les moins intéressants de la ville, et je le vois h toute heure; car, le barrage étant devant ma maison , il habite ordinairement le seuil de ma porte et jouit de l’ombre de mon mur. A midi seulement, il se réfugie discrètement sous la voûte et me salue alors , quand je passe, d’un salut amical.
C’est un vieillard h barbe grisonnante, une sorte de Saturne armé d’une pioche en guise de faux, avec un sablier dans la main. Une ficelle tenant au sablier, et divisée par nœuds, lui sert à marquer le nombre de fois qu’il a retourné son horloge. Je le retrouve tous les jours, à la même jvlace, ayant devant lui ces deux tristes fossés, dont l’un est à sec quand l’autre est plein, regardant à la fois couler l’eau et descendre grain à grain le sable qui mesure le temps, tout en égrenant sous ses doigts déjà tremblants ce singulier chapelet composé de quarts d’heure. Je n’ai jamais vu de visage plus tranquille que celui de ce vieillard condamné à additionner, nœud par nœud, tous les quarts d’heure qu’il a vécu. Quand il est au bout de sa ficelle, c’est que les jardins du canton ont assez bu et que le moment est venu de changer le cours de l’eau. Alors il se lève, démolit d’un coup de pioche le barrage et reconstruit l’autre avec des cailloux, de la terre et de la paille de litière; puis il revient s’asseoir au mur et reprend son calcul mélancolique.
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Juin 1833.
— La famille arabe est ainsi faite qu’on voit rarement ensemble le mari, la femme et les enfants, et qu’on est obligé de les prendre, chacun à son tour, où on les trouve. Ce que je pourrais te dire de la dure condition de la femme arabe ne serait pas nouveau; tu sais la part qui lui est faite par le mariage; elle est à la fois la mère, la nourrice, l’ouvrière, l’artisan, le palefrenier, la servante, et à peu près la bête de somme de la maison.
Quant à l’homme, qui dans ce partage exorbitant s’est attribué le rôle facile d’époux et de maître, sa vie se passe, a dit je ne sais quel géographe en belle humeur : « à fumer pipette et à ne « rien faire. » La définition n’est qu’à moitié vraie, si je 1 applique aux gens de ce pays; car je t’ai dit, je crois, que les Arabes du sud ne font point usage de tabac; à peine voit-on quelques jeunes gens sans mœurs fumer le tekrouri dans de petits fourneaux de terre rouge; et j’aimerais mieux dire, pour l’exactitude : « à chercher l’ombre et à ne rien faire. »
Une ville du désert est, tu le vois, un lieu aride et brûlé, où la Providence a, par exception, mis de l’eau, où l’industrie de l’homme a créé de l’ombre : la fontaine où sont les femmes, l’ombre d’une rue où dorment les hommes, voilà des traits bien vulgaires et qui, pourtant, résument tout l’Orient.
Tu trouveras donc ici les hommes établis dans tous les endroits sombres , sous les voûtes , sur les places , dans les rues , partout excepté chez eux. Le ménage se réunit seulement pour le repas et pour la nuit.
La rue Bab-el-Ghai’bi est un de mes boulevards. En attendant que la chaleur me force à abandonner la ville pour les jardins, il est rare qu’on ne m’y voie pas à quelque moment que ce soit de la journée. Vers une heure, l'ombre commence à se dessiner faiblement sur le pavé; assis, on n’en a pas encore sur les pieds; debout, le soleil vous effleure encore la tête; il faut se coller
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contre la muraille et se faire étroit. La réverbération du sol et des murs est épouvantable ; les chiens poussent de petits cris quand il leur arrive de passer sur ce pavé métallique ; toutes les boutiques exposées au soleil sont fermées : l’extrémité de la rue, vers le couchant, ondoie dans des flammes blanches; on sent vibrer dans l’air de faibles bruits qu’on prendrait pour la respiration de la terre haletante. Peu à peu cependant, tu vois sortir des porches entre-bâillés de grandes figures pâles, mornes, vêtues de blanc, avec l’air plutôt exténué que pensif; elles arrivent les yeux clignotants, la tète basse, et se faisant de l’ombre de leur voile un abri pour tout le corps, sous ce soleil perpendiculaire. L’une après l’autre, elles se rangent au mur, assises ou couchées quand elles en trouvent la place. Ce sont les maris, les frères, les jeunes gens, qui viennent achever leur journée. Ils l’ont commencée du côté gauche du pavé, ils la continuent du côté droit; c’est la seule différence qu’il y ait dans leurs habitudes entre le matin et le soir. — A deux heures, tous les habitants d'El-Aghouat sont dans la rue.
Une remarque de peintre, que je note en passant, c’est qu’à l’inverse de ce qu’on voit en Europe, ici les tableaux se composent dans l’ombre avec un centre obscur et des coins de lumière. C’est, en quelque sorte, du Rembrandt transposé; rien n’est plus mystérieux.
Cette ombre des pays de lumière, tu la connais. Elle est inexprimable; c’est quelque chose d’obscur et de transparent, de limpide et de coloré; on dirait une eau profonde. Elle paraît noire, et, quand l’œil y plonge, on est tout surpris d’y voir clair. Supprimez le soleil, et cette ombre elle-même deviendra du jour. Les figures y flottent dans je ne sais quelle blonde atmosphère qui fait évanouir les contours. Regardez-les maintenant qu’elles y sont assises; les vêtements blanchâtres se confondent presque avec les murailles ; les pieds nus marquent à peine sur le terrain, et, sauf le visage qui fait tache en brun au milieu de ce vague ensemble, c’est à croire à des statues petnes de boue et,
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comme les maisons, cuites au soleil. Par moments seulement, un pli qui se déplace, un geste rappelant la vie, un filet de fumée qui s’échappe des lèvres d’un fumeur de tehrouri et l’enveloppe de nébulosités mouvantes , révèlent une assemblée de gens qui se reposent.
Les enfants ne figurent point dans ces troupes; ils sortent rarement ou se hasardent seulement jusqu’au seuil, tout prêts à se cacher dès qu’un étranger paraît. Les vieillards sont en petit nombre, et, quoi qu’on dise de la durée des jours dans le Sahara, les Nestors n’y sont respectés que parce qu’on y compte peu de barbes blanches. Ici enfin, même observation que pour les femmes; entre l’homme et l’enfant, on remarque à peine le jeune homme; entre le petit garçon à tête nue et son grand frère encore imberbe, mais déjà coiffé du cjhaët viril et chaussé des tmags , à peine observe-t-on le type indécis de l’adolescent.
Tous mes habitués de la rue Bab-el-Gharbi sont donc d âge à faire la guerre. Et cependant, à considérer dans leurs moments d’apathie la rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, à les voir s’interroger de la main, et se répondre, sans ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du oui arabe, par une inclination de tête, ou par un faible abaissement des paupières; à les écouter parler, quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est pesant ou nonchalant; et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu’à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n’est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. L’Arabe, comme beaucoup de types entrevus par la silhouette , est tombé dans la mascarade. On en est las parce qu’il est devenu commun, avant d’être bien connu. Te souviens-tu d’avoir vu passer, un jour que nous étions ensemble, ces étranges figures, épaisses, incultes, vêtements bruts, visages camards , — des médaillons de la colonne Trajane, — tout brûlés, et ressemblant doublement à du vieux marbre ou à du bronze? Ils avaient planté leur tente rouge sur
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une esplanade hérissée de tiges sèches de maïs; des chevaux maigres , des dromadaires aux jambes nouées se promenant au soleil parmi les échalas; bêtes et gens avaient l’air de venir de loin et témoignaient d’un climat indigent, rude et enflammé. Ces voyageurs du sud, qui t ont frappé comme des nouveautés, même en pays arabe, voilà l’Arabe. Tu l’as aperçu ce jour- là vaguement, petit dans un grand paysage; je voudrais te le montrer aujourd hui tel que je le vois, de près et de grandeur naturelle, isolé comme un portrait dans son cadre.
Le cadre est si petit, que leur taille y paraît colossale. Quelquefois un passant s arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S’il passe, on entend un moment le bruit mou de ses sandales; s’il s’arrête, on le voit s’asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. Pendant quelques minutes, on entend revenir les formules de politesse :
— Comment es-tu?
— Bien.
— Et comment, toi ?
— Très- bien.
Puis, c’est fini; éveillés ou non, ils se taisent. C’est le même repos, dans toutes les attitudes possibles. Les uns dorment rassemblés sur eux-mêmes et le menton sur leurs genoux; d’autres, la nuque appuyée contre le mur, le cou faussé, les bras étendus, les mains ouvertes, le corps tout d’une pièce et les pieds droits, dans un sommeil violent qui ressemble à de l’apoplexie; d’autres, la tête entièrement voilée comme César mourant, qui se sont retournés sur le ventre, et dont on voit s’allonger sur le pavé blanc les jambes brunes et les talons gris; d’autres, penchés sur le coude, le menton dans la main, les doigts passés dans la barbe. Ailleurs, des jeunes gens sommeillent, appuyés l’un sur l’épaule de l’autre avec une certaine grâce, et sans cesser de se tenir par le petit doigt.
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Tous ces visages somnolents ont de grands traits : même hébétés, ils conservent la beauté d’une sculpture; même incorrects, ils offrent l’intérêt d’une forte ébauche. La barbe amincie vers l’oreille dessine les os maxillaires; il est impossible de voir une barbe mieux plantée : la nôtre, quand elle est noire sur un teint blanc, a l’air d’être postiche; la leur adhère au visage et s’insinue dans la peau par d’insensibles transitions brunes. Le nez, droit quand le sang est pur, s’élargit vers la base quand il n’y a qu’un faible mélange de sang nègre; la bouche est charnue et saillante; enfin, les pommettes, le cadre de l’œil, tout en eux est robuste, construit largement, et semble sortir d’un moule au-dessus de nature. — Quant aux yeux, c’est là que la vie se retrouve : ils sont grands, obscurs ; on y voit passer des lueurs fauves ; à mesure que les cils s’écartent, la prunelle noire se dilate et les remplit; à peine reste-t-il un point plus clair à l’angle externe des paupières, un point couleur de sang à l’angle intérieur; on dirait deux trous noirs ouverts dans un masque discret, et par où l’âme, à certains moments qu’on prévoit, peut se manifester par des jets de flammes.
Le costume, on le connaît, et il serait presque inutile de le décrire. Peu importe les noms de gandoura, haïk , burnouss, ghac't, etc.; rien n’est plus simple, il se réduit à trois pièces d’étoffes superposées : une chemise de dessous qu’on ne voit pas; un voile qui encadre le visage et fait deux ou trois fois le tour du corps en écharpe; un manteau qui recouvre le tout, dont le capuchon peut en outre abriter la tête. Tout cela est blanc, d’une étoffe lourde, épaisse, et forme de gros plis. Le voile est retenu autour de la tête par une corde en laine grise; la coiffure est basse, collante, et ne fait qu’élargir le crâne sans l’élever. Le tout ensemble représente une seule draperie. C’est le pendant du costume des femmes, et, comme celui-ci, c’est le plus simple et le plus grandiose que j’aie vu nulle part.
A côté de ce vêtement digne d’être porté par un patriarche, les costumes de guerre ou d’apparat des Sahariens ont un certain air
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de fantasia, comme disent les Arabes, c’est-à-dire de faux luxe qui sent un peu le théâtre. Par bonheur, on ne leur voit pas de pipe dans la main, mais un chapelet de noyaux de dattes, enfilés dans de la laine, avec quelques grains de verroterie ou des morceaux bruts de lapis-lazuli ; au bout, un petit peigne en os ou une amulette. Ce chapelet pend sur leur poitrine, et leur main droite est sans cesse occupée à en compter les grains. Ils n’ont pas d’armes; ils portent seulement à la ceinture et dans un étui de cuir un petit couteau de fer battu qui leur sert à se raser; à cheval, ils prennent la double botte, le grand chapeau de paille attaché par une mentonnière de cuir, le grand fusil, et un sabre turc, kabyle, espagnol ou targui, passé sous la selle ou pendant le long d’une épaule.
Malgré ce peu de différence dans l’habit, rien ne se ressemble moins que ces deux hommes, suivant qu’ils sont à pied ou à cheval. En quoi ils diffèrent n’est pas aisé à définir, mais peutêtre me comprendras-tu quand je te dirai que l’un est plus historique que l’autre. L’Arabe à pied, drapé, chaussé de sandales, est l'homme de tous les temps et de tous les pays; de la Bible, si tu veux, de Rome, des Gaules, avec un trait de la l’ace orientale et la physionomie propre aux gens du désert. Il peut figurer dans quelque scène que ce soit, grande ou petite; et c’est une figure que Poussin ne désavouerait pas. — Le cavalier, au contraire, debout sur son cheval efflanqué, lui serrant les côtes, lui rendant la bride, poussant un cri du gosier et partant au galop, penché sur le cou de sa béte, une main à l’arçon de la selle, l’autre au lusil, voilà l’homme du Sahara; tout au plus, pourrait-on le confondre avec le cavalier de Syrie. Il a moins de style que le premier et plus de physionomie. Au surplus, il ne s agit point de préférer 1 un à l’autre : l’un est l’histoire, l’autre le genre; et la Noce juive a bien son prix, même après les Sept Sacrements . Que suis-je venu clieicher ici, d’ailleurs? qu’ espérais-je y trouver? Est-ce 1 Arabe? est-ce l’homme?
L’autre jour, j’ai vu passer ici même, venant de la place et
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filant vers Bab-el-Gharbi, une cinquantaine de cavaliers du goum. C était le matin; on les avait convoqués à la bâte, sur la nouvelle qu’un convoi de marchands du sud, allant dans le Tell, prenait par l’ouest pour éviter El-Aghouat. Chacun montant à cheval à sa porte, ils arrivaient au rendez-vous un par un. Je les voyais accourir du fond de la rue, coupée à vingt pas de moi par une voûte; se courber une seconde, pour passer dessous, puis reparaître tout droits, non plus en selle, mais debout sur l étrier, lancés au galop de charge, et venant sur moi comme une tempête. La rue est si étroite, qu’à chaque fois je sentais le vent du cheval; et, comme elle est à peu près en escalier, c’étaient des écarts et des efforts de jarrets effrayants. Le pavé retentissait; on entendait cliqueter, contre le liane des bêtes, les étriers de fer et les longs éperons; le torse humain du centaure ne bronchait pas. Chaque cavalier passait, riant à des amis qui étaient sur leurs portes, les yeux en flammes et agitant son long fusil, comme s’il allait avoir à s’en servir. Cette chose si simple, et qu’on voit si communément, un cavalier au galop dans une rue, je ne saurais dire pourquoi, à cet endroit-là particulièrement, elle m’a frappé. Mais je l’ai notée comme une des belles scènes équestres que j’ai vues, et j’ai compris ce que peuvent devenir ces fainéants, à l’air endormi, quand on les met à cheval.
Juin 1853.
— Grâce au lieutenant N..., devenu désormais mon compagnon de promenade, et, je crois pouvoir le dire, mon ami, je commence à me faire des connaissances. On me salue quand je passe; on m’appelle, ainsi que lui, lieutenant, de préférence à sidi; il n’est pas jusqu’aux factionnaires indigènes qui, habitués à nous voir ensemble, et trompés sur ma vraie qualité, ne me rendent les honneurs militaires.
Le lieutenant N.. . a beaucoup d’amis dans la ville; il connaît ces gens-là par cœur; il sait leur histoire, leurs antécédents, leurs