LA PRIERE DU MATIN AU DESERT
d'après le tableau appartenant à Mm-ti Maracci à Coloëny.près Genève. E.Plon 8c C-“ êdit.
UN ETE DANS LE SAHARA
malpropreté, le degré de misère est peu sensible. Le spectacle, au reste, est trop curieux pour que je le néglige; il achève énergiquement la physionomie de ce peuple plein de contrastes; peutêtre est-il encore plus terrible que repoussant.
Les maisons de ce quartier, communes en général, à deux ou trois ménages, se composent d’une cour carrée avec un logement sur chaque face. Ce logement, formé d une ou de deux chambres au plus, est une galerie sombre ne tirant le jour que d’une porte toujours ouverte. La porte est basse, et ne laisse entrer le soleil que lorsqu’il devient tout à fait oblique, le matin ou le soir. Jamais la lumière n’y pénètre autrement que par reflet; les murs sont noirs et enduits d’une sorte de bitume épais qui ressemble à de longs dépôts de fumée, bien qu’en général on ne fasse de feu que dans la cour. Quant au plafond, perdu dans une obscurité perpétuelle, il sert de retraite effrayante à des animaux de toute sorte.
Quand on entre dans ces cours vides, souillées d’ordures comme des cours d’étables, d’abord on ne voit personne; tout au plus une femme qui disparaît dans le trou noir d’une porte, le bout du vêtement traînant derrière au soleil. Seulement on entend un petit bruit sec et régulier qui vient des chambres et qui ressemble à des coups de marteau de tapissier; puis, on aperçoit vaguement, dressé dans chaque chambre et dans le carré de lumière mesuré par la porte, un vaste métier debout, à charpente bizarre, tout rayé de fds tendus, où l’on voit courir des doigts bruns, et passer les dents aiguës d’un outil de fer semblable à un peigne; enfin, peu à peu, l’œil s’accoutumant aux ténèbres du lieu, on finit par découvrir, derrière ce rideau de fils blancs, la forme un peu fantastique d’ouvrières, assises et tissant, et de grands yeux stupéfiés fixés sur vous.
La fabrication des étoffes n’est ici, surtout depuis la prise, qu’une industrie de ménage; encore se réduit-elle à des tissus grossiers et aux objets de première nécessité ; des haïks de laine, des burnoussàbas prix, et quelques djerbi, ou couvertures, tout unis.
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Quelquefois, plusieurs femmes rangées côte à côte sont occupées à la même pièce d'étoffe; 1 étoffe est tendue dans la longueur de la chambre, le centre vis-à-vis la porte, les deux bouts dans l’obscurité ; les femmes sont accroupies derrière, le dos au mur, les mains glissant à travers la trame, ou frappant le tissu pour le serrer, les pieds parmi les écbeveaux de laine, leurs nourrissons sur leurs genoux. La plus âgée, assise à l’écart, carde la laine brute, en la déchirant sur une large étrille de fer. De maigres petites fdles, plus pâles encore que leurs mères, juchées sur de hautes encoignures, filent avec une petite quenouille enjolivée de plumes d’autruche et laissent, du bout de leurs doigts jaunes, pendre jusqu’à terre le long fil qui se tord et se pelotonne autour du fuseau; d’autres le dévident. Il y a de tout petits enfants couchés dans les coins, nus, avec un lambeau de laine sur la figure, afin de les préserver des mouches. Mais, excepté ceux-ci que leur âge excuse de dormir, tout le monde travaille; seulement on parle peu; on voit la sueur qui perle sur ces fronts arides, et plus la chaleur est forte, plus les visages deviennent pâles.
Chaque ménage a dans la cour un coin particulier, où l’on fait le repas contre le mur noir de fumée; puis, à côté, la place où l’on mange. On y voit l’outre vide, l’outre gonflée, l’outre à moitié pleine contenant du lait qu’on laisse aigrir et que de temps en temps on vient battre; par terre, des plats de bois, des gamelles, quelques poteries grossières, des lambeaux de tellis, des restes de djerbi, des tessons, des os rongés, des pelures de légumes, tous les débris accumulés des repas. Là-dessus, répands des millions de mouches, mais en si grand nombre que le sol en est noir, et pour ainsi dire mouvant à l’œil; fais-y descendre un large carré de soleil blanc qui excite et met en rumeur cet innombrable essaim ; place en sentinelle au-dessus de la porte un chien jaune à queue de renard, à museau pointu, à oreilles droites, qui aboie contre les passants, prêt à sauter sur la tête de ceux qui s’arrêtent; imagine enfin l’indescriptible résultat de ce soleil échauffant tant d’immondices, une chaleur atmosphérique à peu
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près constante en ce moment de 40 ou 42", et peut-être connaîtras-tu, moins les odeurs dont je te fais grâce, les étranges domiciles où le lieutenant N... et moi nous allons visiter nos amis.
La journée s’écoule ainsi dans le plus grand silence; le mari absent, les femmes au travail, les plus petits sommeillant, le chien veillant. Pas de chants, pas de bruit; on entend distinctement le bourdonnement des mouches qui continue, quand cesse le cliquetis des métiers.
Quelquefois, un épervier apparaît dans le carré de ciel bleu compris entre les murs gris de la cour. Tout à coup, son ombre, qui flotte un moment sur le pavé, fait lever la tête au chien de garde, et lui arrache un rauque aboiement. L’oiseau se laisse tomber, comme s’il était mort, prend un débris, donne un coup d’aile et remonte; il s’élève en formant de grands cercles; arrivé très-haut, il se fixe. On le distingue encore, comme un point jaune taché de points obscurs, immobile, les ailes étendues, cloué pour ainsi dire comme un oiseau d’or sur du bleu.
Le soir venu, les fourneaux s’allument; les outres sont pleines, on prépare le repas; le mari rentre pour manger, et la famille se trouve un moment réunie sous ce beau ciel de nuit, presque aussi lumineux que certains jours d’Europe.
- — Hier, après le dîner, précisément à l’heure du sien, nous sommes entrés chez le chasseur d’autruches. Le soleil venait de se coucher; de petites fumées roussâtres, d’odeur fétide, commençaient h se répandre au-dessus des terrasses. C’était la seule odeur de repas qui s’exhalât de toutes ces maisons où l’on soupait. Les rues devenaient désertes; on n’y rencontrait plus que ce petit nombre d’individus de condition plus pauvre encore, qui ne soupent jamais, même en temps de Rhamadan.
Le vieux borgne était en gaieté, et nous restâmes avec lui plus de deux heures à causer chasse. Le lieutenant N..., dont c’est aussi la passion, a quelque faiblesse pour ce vieux coureur de routes. Il va sans dire qu’il ne s’agit point de la chasse à courre avec les slougui ; notre homme n’a jamais pratiqué que la chasse à
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pied, autrement dit l’affût. Il appartient à cette classe, nombreuse ici, des piétons du desert. En fait de monture, il est douteux qu il en connaisse d’autre que le dromadaire; il ne porte point aux jambes la marque des cavaliers; d’ailleurs, quand il parle de son équipage de chasse, et dans la pantomime intraduisible dont il accompagne ses récits, il n’est jamais question que de ceci et de cela, comme il dit, en montrant sa jambe valide et son bon œil.
En homme qui vient du pays des autruches, il affecte pour celui-ci un mépris légitime. Les autruches, en effet, y sont rares, et ne lont qu’v apparaître au moment des fortes chaleurs, quand, l’eau venant à manquer dans tout le sud, la soif les oblige à se disperser pour trouver des sources. Il en vient alors jusqu a Rassel-Aïoun , non pas se fixer, mais y faire des pointes la nuit. Vers la même époque, on en rencontre un peu partout dans les environs; a 1 est, aux fontaines d ' El- As sa fia; à l’ouest, et sur la route du Djebel-Amour, vers les taillis sablonneux de Recheg ; mais c’est par hasard, irrégulièrement; il faut les guetter et revenir souvent pour une occasion toujours douteuse. En revanche, la gazelle abonde sur toute la ligne des K’sours, partout où il y a un peu d herbe, surtout des romarins. Tu connais le goût des gazelles pour certaines plantes odorantes de ce climat, et le genre de produit qu’on recueille sur les terrains qu’elles fréquentent. Ces petites boulettes brunes et parfumées plus ou moins, suivant la qualité des plantes dont elles se nourrissent, sont fort appréciées des Arabes; on les mêle au tabac, on les brûle en gnise de pastilles : l’odeur en est âcre, mais rappelle le musc. Il suffit de passer le soir devant le café de notre ami Djeridi, pour apprendre qu’El-Aghouat est au centre d’un pays de gazelles. C’est sur ce gibier, assez mesquin en comparaison de l’autre, que notre chasseur est obligé de se rabattre depuis son séjour ici , séjour qu’il a l’air de considérer comme un exil ou comme un emprisonnement.
Mais, comme un vieux soldat qui, dans un temps d’escarmouches, se consolerait en racontant les grandes guerres qu’il a faites jadis, notre ami se rajeunissait en nous parlant des autru-
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elles, et quand il disait delim (l’autruche mâle), on comprenait, à son accent, qu’il estimait, alors seulement, citer une aventure digne de lui.
Pour peu que l’imagination s’en mêle, il est aisé, je te le jure, de faire un admirable voyage en compagnie d’un pareil conteur. Quant à moi, j’entrevoyais, en l’écoutant, des mœurs, des tableaux, tout un pays encore nouveau, tout ce monde merveilleux et lointain que jamais je ne connaîtrai. Des régions plus mornes encore que celles-ci; de longues marches sans eau, sans routes, sans bois, sans abri; puis les dunes chaudes, les areg , où l’oiseau dépose ses œufs ; çà et là des traces aussi larges que celles du lion et bizarres; puis F embuscade pendant le jour avec le soleil, pendant la nuit avec ses longues veilles; et toujours le même silence; quelquefois, plusieurs journées de suite passées dans le sable enflammé à attendre une nuit propice; ce point imperceptible d’un petit homme blotti dans ce grand espace et guettant; par-dessus tout enfin, cette lutte héroïque entre une passion de sauvage et le désert tout entier qui conspire à la décourager.
Le vieux borgne mettait lui-même ces grandes scènes en action, à sa manière, et, quoique ce fût d’une façon grotesque, en vérité l’on voyait tout. Le long djerid qui lui sert de canne lui tenait lieu de fusil. Il partait, de sa bonne jambe, tombant sur la mauvaise, et se relevant de l’une sur l’autre à chaque pas, comme par un élan. On oublie qu’il boite, tant il y a d’énergie dans son allure et d’élasticité dans ce pied invalide; on dirait d’un ressort fait pour accélérer sa marche et dont chaque impulsion le porte irrésistiblement en avant. Surtout, on admet qu’il puisse aller loin , car cette singulière infirmité a l’air de le rendre infatigable. Il avait son haïk tordu derrière l’oreille, et, de son œil unique qui le force à se retourner plus fréquemment d’un côté que de l’autre, de ses narines ouvertes, de ses oreilles tendues au vent, il semblait interroger les bruits, les odeurs, les traces. Tout à coup il se laissa tomber à plat ventre, son arme collée au corps, et pendant un moment il ne bougea plus.
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N oublie pas le lieu de la scène : c’était à deux pas du cercle des femmes et dans le coin de la cour où la famille avait pris son repas. Le feu, alimenté avec des fientes de chameaux, faute de bois, ne jetait plus que de maigres lueurs. Les femmes rangées autour, et par je ne sais quelle habitude, car malgré la nuit on étouffait, le regardaient tristement s’éteindre avec des yeux fixes qu on devinait sans trop les voir. A peine apercevait-on, un peu au delà, les enfants couchés près du mur et dormant. Le plus profond silence régnait dans la cour, et ni le lieutenant, ni moi, n’avions envie de l’interrompre.
Après un moment d immobilité complète, le vieux chasseur se souleva sur un coude, et se mit à ramper, le menton à fleur de terre, allongé comme un reptile; insensiblement, le bâton passa dans sa main gauche; on le vit ajuster longtemps, prudemment, avec la certitude d’un homme qui entend ne pas manquer un coup si rare; enfin, il fit feu, en imitant l’explosion par un : boum! poussé d’une voix de tonnerre. En un éclair il fut debout et se mit à bondir. Là, je le crus fou, tant il mettait d’action dans son rôle. Il imitait à la fois la bête blessée qui fuit et le chasseur qui court après elle; de son burnouss, qu’il agitait à deux mains, il représentait limmense envergure de l’oiseau et le mouvement des ailes battant pesamment la terre; enfin, jetant un petit cri d’angoisse, de joie, de possession, il prit un dernier élan et sembla donner tête baissée contre la bête; puis, se retournant vers nous, il partit d’un grand éclat de rire.
On voyait luire ses petits yeux devenus couleur de braise, et, dans ses mâchoires ouvertes tout à coup par ce large accès de gaieté , je vis briller des dents pareilles à des crocs de carnassiers.
— Que dites-vous de cet animal-là? me demanda le lieutenant.
— Je dis que tout borgne et tout boiteux qu’il est, ce doit être un rude chasseur.
— Ah bah! on ne sait pas, me dit le lieutenant; le plus clair de son affaire, c’est qu’il a du plomb dans le corps.
U y avait là, dans la cour, un peu à l’écart, un homme à
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burnouss qui venait cl entrer pendant la scène et se tenait assis sans souffler mot. Ce ne fut qu au moment de soi tu que nous le reconnûmes.
Ah! c’est toi, Taliar; bonsoir, lui dit le lieutenant. Qui est-ce
qui garde les eaux?
Le vieillard se leva, répondit que c était un tel, nous dit bonsoir, et se rassit.
Quant au chasseur, il nous accompagna jusque dans la rue, en appelant sur nous toutes les bénédictions du ciel.
Est-ce que le gardien des eaux est de la famille? demandai-je quand nous fûmes seuls.
— C’est le frère du borgne, me répondit le lieutenant. On ne s’en douterait guère, n’est-ce pas? Encore un émigré rentré; mais celui-là , c’est un brave homme.
— Vous le connaissez?
— La première fois que nous nous sommes rencontrés, c’était le 4 décembre, à la nuit, là-bas, dans ce petit enclos, près de Bab-el-Chettet, où je vous ai dit qu’on avait fait un accroc à ma capote. La bataille était finie dans la ville; on ne tirait plus que dans les palmiers. Ils étaient là embusqués derrière un mur, lui Taliar, son fils , et un autre vieux. Ils firent feu ensemble et se sauvèrent. Je dis à mon sergent : Tire au jeune. Le jeune homme roula comme un lièvre , puis se releva et se mit à courir. La nuit venait; on sonnait le ralliement; il était inutile de le poursuivre. Le troisième étant blessé à mort, nous n’eûmes que Tahar. Il ne voulait pas se rendre; à la fin, je lui fis entendre raison, et il se laissa emmener. Mais le lendemain, il avait filé, et je me dis qu’il avait bien fait.
Deux mois après, on le trouva rôdant dans les environs; il était en loques et n’avait plus de chaussures; le pauvre vieux cherchait son fils. On lui fit grâce, et son frère étant déjà rentré , il alla demeurer chez lui.
Depuis, je lui ai fait avoir son emploi. On lui a dit de se tenir tranquille; que son fils était enterré avec les autres, et qu’il n’y
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avait pas moyen de le lui rendre; — à moins qu’il ne se suit traîné, ajouta le lieutenant; car on en a trouvé plus d’un sur la colline, là-bas; et je sais qu’il y a quatorze corps dans le rocher aux chiens, que personne n’a ramassés.
Au moment où nous nous séparions, quelqu’un passa près de nous et nous dit bonsoir d’une voix charmante. C’était Aouïmer, le joueur de flûte, qui descendait nonchalamment la place, se dirigeant vers les cafés. Il était tout en blanc, sans burnouss, et portait son haïlc relevé à l égyptienne ; à son air comme à sa voix, on eût dit une femme. Il allait achever sa nuit chez Djeridi.
— Yci Aouïmer, as-tu ta flûte? lui cria le lieutenant.
— Oui , sidi , répondit de loin Aouïmer.
- — - Alors, suivons-le, dis-je, et si nous ne tenons pas plus l’un que l’autre à rentrer chez nous, restons chez Djeridi le plus tard possible.
Aouïmer est un type peu commun. De tous les jeunes beaux de la ville , c’est le plus à la mode et le plus avenant. Il a de la grâce et du feu; chose plus rare, il a de la nonchalance et de la gaieté; une grande bouche, un beau teint, peu de barbe, des yeux faits pour sourire; avec cela, l’air d’être toujours en bonne fortune. On le dit fidèle, ardent, brave, excellent soldat et très-brillant cavalier. Mais sa vraie place est au café maure, où nous le voyons chaque soir, négligé de tenue, pâli par son jeûne, jouant avec des langueurs étranges de sa flûte de roseau, ou dansant, en se faisant accompagner de la voix, la danse molle des aimées du sud. A cheval, il perd son charme de musicien et de danseur, et ressemble trop à tout le monde. Je ne sais à quel point la poudre peut l’enivrer, mais il est positif que le son de sa flûte a sur lui des effets puissants. Sa propre musique est celle qu’il préfère ; il aime à s’en griser.
On prenait beaucoup de café dans la rue voisine; et, malgré l’heure avancée, il y avait foule à la porte de Djeridi; c’est-à-dire qu’on y voyait sur deux bancs de pierre et moitié du côté du café, moitié du côté de l’échoppe à tabac — Djeridi fait ce double
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commerce — une douzaine de figures toutes en blanc, toutes une tasse à côté d’elles, quelques-unes fumant la cigarette, toutes exhalant une odeur de sbed, de musc ou de benjoin , et leurs pieds nus se touchant d’un bord à l’autre de la rue, tant la rue est étroite. Je t’ai dit que le café de Djeridi est le cercle le mieux fréquenté d’El-Aghouat , ou, si tu veux, celui des jeunes, des parfumés et des fringants. On y fume un peu plus qu’ailleurs; on s’y amuse un peu plus tard.
L’échoppe à tabac était fermée; le café lui-même n’était guère éclairé que par le reflet rouge du fourneau : il était près de minuit. Un vent très-doux faisait bruire, au bout de la rue, deux ou trois palmiers dont on voyait vaguement les éventails noirs se mouvoir sur le ciel violet constellé de diamants. La voie lactée passait au-dessus de nos têtes dans la longueur de la rue; il en descendait comme une sorte de demi-clair de lune.
Aouïmer joua de sa flûte, d’abord assez froidement, puis avec plus d’âme, et bientôt avec une passion sans égale. Je voyais seulement le balancement de son corps et de ses bras, et les mouvements étrangement amoureux de sa tête; pendant une heure qu’il joua sans s’interrompre, tantôt plus fort, tantôt avec des sons si faibles qu’on eût cru que son souffle expirait, on n’entendit pas un bruit, pas une parole; à peine s’apercevait-on que Djeridi allait et venait prenant les tasses ou les rapportant pleines ; il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent les Arabes quand ils craignent de faire du bruit; de temps en temps seulement, la voix languissante d’un chanteur, inspiré par de si doux airs, se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau.
L’heure était en effet si belle, la nuit si tranquille, un si calmant éclat descendait des étoiles , il y avait tant de bien-être à se sentir vivre et penser dans un tel accord de sensations et de rêves, que je ne me rappelle pas avoir été plus satisfait de ma vie, et que je trouvais, moi aussi, la musique d’Aouïmer admirable.
Le lieutenant fumait gravement sa cigarette, la tête appuyée
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au mur; je voyais sou grand front nu et poli, sa rude figure et ses yeux fermés comme s’il réfléchissait.
Je me penchai vers lui et je lui dis :
— A quoi pensez-vous?
— A rien, me répondit-il.
— Et que dites-vous de cette nuit?
Je dis qu’on s’y habitue. Mon cher ami, reprit-il, si toutes les nuits où il a fait chaud, où j ai veillé dehors, où je me suis trouvé à peu près bien, j’avais pensé à quelque chose, je serais devenu un trop grand philosophe pour un soldat.
Puis il interrompit Aouïmer, pour lui dire :
— Mon petit Aouïmer, si tu dansais un peu?
Aouïmer passa sa flûte à son voisin, se voila la moitié du visage, depuis le menton jusqu au nez, dénoua son écharpe de mousseline et la fit descendre sur ses pieds comme une robe; puis, prenant de chaque main un des bouts de son foulard, il se mit à danser.
La danse d Aouïmer est exactement celle des femmes, avec certaines parodies dont les indulgents spectateurs parurent se divertir beaucoup.
Peu à peu cependant la pantomime se ralentit et les chants s'épuisèrent; quelques-uns de nos amis s’en allèrent, d’autres s’étendirent sur les bancs; Djeridi ronflait depuis longtemps en travers de la rue, touchant à la fois de la tête et des pieds le seuil de ses deux boutiques. La nuit devenait plus fraîche; on sentait courir dans l’air quelque chose de pareil à des frissons. Je regardai l’heure à ma montre, il était trois heures et demie.
— Allons dormir, me dit le lieutenant.
— Où ça? demandai-je.
— Sur la place , si vous voulez.
Et prenant dans la boutique de Djeridi une natte pour chacun de nous, nous allâmes achever notre nuit sur la place d’armes.
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Juin 1853.
Le temps est magnifique. La chaleur s’accroît rapidement, mais elle ne fait encore que m’exciter au lieu de m’abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n’a paru sur tout l’horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l’est et presque aussi chaud que l’air, souffle par intermittences le matin et le soir, mais toujours très-faible, et comme pour entretenir seulement dans les palmes un doux balancement pareil à celui du jianka indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures à larges bords; on ne vit plus qu’à l’ombre. Je ne puis cependant me résoudre a faire la sieste; ce serait perdre un des plus beaux moments de la journée, et pour un médiocre plaisir , car ma chambre est décidément, de tous les lieux que je fréquente ici, le moins agréable à occuper, et cela, pour toutes sortes de raisons que je t expliquerai un soir où je n’aurai rien de mieux à faire que de me plaindre. Bref, et quoi qu’on fasse autour de moi pour me conseiller les douceurs du repos à l’ombre, je m’y refuse, et n’en continue pas moins de vivre, avec les lézards, dans les sables, sur les hauteurs, ou de courir la ville en plein midi.
Les Sahariens adorent leur pays, et, pour ma part, je serais bien près de justifier un sentiment si passionné, surtout quand s’y mêle l’attachement au sol natal. Les étrangers, ceux du Nord, en font au contraire un pays redoutable, où l’on meurt de nostalgie, quand ce n’est pas de chaleur ou de soif. Quelques-uns s’étonnent de m’y voir, et, presque unanimement, on me détournait de m’y arrêter plus de quelques jours, sous peine d’y perdre mon temps, ma peine, ma santé et, ce qui est pis, tout mon bon sens. Au demeurant ce pays, très-simple et très-beau, est peu propre à charmer, je l’avoue, mais, si je ne me trompe, il est aussi capable d’émouvoir fortement que n’importe quelle contrée du monde. C’est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n’est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux,
effet que beaucoup de gens confondent avec l’ennui. Un grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné dune éternelle lumière; assez vide, assez désolé pour donner 1 idée de cette chose surprenante qu’on appelle le désert; avec un ciel toujours à peu près semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. Au centre, une sorte de ville perdue, environnée de solitude; puis un peu de verdure, des îlots sablonneux, enfin quelques récifs de calcaires blanchâtres ou de schistes noirs, au bord d’une étendue qui ressemble à la mer:
dans tout cela, peu de variété, peu d’accidents, peu de nouveautés, sinon le soleil qui se lève sur le désert et va se coucher derrière les collines, toujours calme, dévorant sans rayons; ou bien des bancs de sable qui ont changé de place et de forme aux derniers vents du sud. De courtes aurores, des midis plus longs, plus pesants qu’ailleurs, presque pas de crépuscule; quelquefois, une expansion soudaine de lumière et de chaleur, des vents brillants qui donnent momentanément au paysage une physionomie menaçante et qui peuvent produire alors des sensations accablantes; mais, plus ordinairement, une immobilité radieuse, la fixité un peu morne du beau temps, enfin une sorte d’impassibilité qui, du ciel, semble être descendue dans les choses, et des choses, avoir passé dans les visages.
La première impression qui résulte de ce tableau ardent et inanimé, composé de soleil, d étendue et de solitude, est poignante et ne saurait être comparée à aucune autre. Peu à peu cependant, l’œil s’accoutume à la grandeur des lignes, au vide de l’espace, au dénùment de la terre, et si l’on s’étonne encore de quelque chose, c’est de demeurer sensible à des effets aussi peu changeants, et d’être aussi vivement remué par les spectacles en réalité les plus simples.
Jusqu à présent, je n’ai rien vu d’exagéré ni de violent qui réponde à 1 idée extraordinaire qu’on se fait communément de ce pays. Il n’y a qu’un degré de plus dans la lumière; et le ciel, pour être plus limpide et plus profond qu’à Alger, ne m’a pas causé le
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moindre étonnement. C est un ciel de pays sec et cbaua, tout différent — j’insiste avec intention sur cette remarque — de celui de l’Égypte, sol arrosé, inondé et chauffé tout à la fois, qui possède un grand fleuve, de vastes lagunes, où les nuits sont toujours humides, où la terre est en continuelle transpiration. Celuici est clair, aride, invariable; le contact des terrains fauves ou Lianes, des montagnes roses, le maintient d’un bleu franc dans sa plus grande étendue; et quand il se dore à l’opposé du soleil couchant, la base est violette et à peine plombée. Je n’ai pas vu non plus de beaux mirages. Excepté pendant le sirocco, 1 horizon se montre toujours distinct et se détache du ciel; il y a seulement une dernière rayure d’un bleu cendré qui, le matin, s accuse vigoureusement, mais qui, dans le milieu du jour, se confond un peu avec le ciel et qui semble trembler dans la fluidité de 1 air. Vers le plein sud, dans la direction du M’zab et à une grande distance, on aperçoit une ligne inégale formée par des bois de tamarins. Un faible mirage, qui tous les jours se produit dans cette partie du désert, fait paraître ces bois plus près et plus grands; encore l’illusion est-elle peu frappante, et faut-il être averti pour s’en rendre compte.
C’est sur les hauteurs, le plus souvent au pied de la tour de l’Est, en face de cet énorme horizon libre de toutes parts, sans obstacles pour la vue, dominant tout, de l’est à l’ouest, du sud au nord, montagnes, ville, oasis et désert, que je passe mes meilleures heures, celles qui seront un jour pour moi les plus regrettables. J’y suis le matin, j’y suis à midi, j’y retourne le soir; j’v suis seul et n’y vois personne, hormis de rares visiteurs qui s’approchent, attirés par le signal blanc de mon ombrelle, et sans doute étonnés du goût que j’ai pour ces lieux élevés. C’est une sorte de plate-forme entourée de murs à hauteur d’appui, où l’on parvient, du coté de la ville, par une pente assez roide, encombrée de rochers, mais sans issue du côté sud, et d’où l’on tomberait presque à pic dans les jardins. A l’heure où j’arrive, un peu après le lever du soleil, j’y trouve une sentinelle indigène encore
endormie et couchée contre le pied de la tour. Presque aussitôt, on vient la relever, car ce poste n’est gardé que la nuit. A cette heure-là, le pays tout entier est rose, d’un rose vif, avec des fonds Heur de pêcher; la ville est criblée de points d’ombre, et quelques petits marabouts blancs, répandus sur la lisière des palmiers, bi illent assez gaiement dans cette morne campagne qui semble, pendant un court moment de fraîcheur, sourire au soleil levant. Il y a dans 1 air de vagues bruits et je ne sais quoi de presque chantant qui fait comprendre que tous les pays du monde ont le réveil joyeux.
Alors, et presque à la même minute, tous les jours, on entend arriver du sud d’innombrables chuchotements d’oiseaux. Ce sont les gangas qui viennent du désert et vont boire aux sources. Ils passent au-dessus de la ville, divisés par bandes, et, pour ainsi dire, par petits bataillons. Us ont le vol rapide; on distingue le battement précipité de leurs ailes aiguës, et leur cri bizarre et tumultueux se ralentit ou s’accélère avec leur vol. J’éprouve une émotion véritable à reconnaître de loin leur avant-garde ; je compte les légions qui se succèdent; il y en a presque toujours le même nombre; ils filent toujours dans le même sens, du sud au nord, et m’arrivent par la diagonale de la ville. Leur plume, colorée par le soleil, couvre un moment le ciel bleu de paillettes lumineuses; je les suis de l’œil du côté de Rass-el-Aïoun ; je les perds de vue quand ils ont atteint la moitié de l’oasis, mais je continue souvent de les entendre, jusqu’au moment où la dernière bande est descendue à l’abreuvoir. Il est alors six heures et demie. Une heure après, les mêmes cris se réveillent tout à coup dans le nord; les mêmes bandes repassent une à une sur ma tête, dans le même ordre, en nombre égal, et, l’une après l’autre, regagnent leurs plaines désertes; cette fois seulement, au lieu de cesser brusquement, le bruit s’affaiblit, diminue, et par degrés s’évanouit dans le silence. — On peut dire que la matinée est finie; et la seule heure à peu près riante de la journée s’est écoulée entre l’aller et le retour des gangas. Le paysage, de rose qu’il était, est déjà
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
devenu fauve; la ville a déjà beaucoup moins de petites ombres; elle devient grise à mesure que le soleil s’élève; à mesure qu il s’éclaire davantage, le désert paraît s assombrir; les collines seules restent rougeâtres. S’il y avait du vent, il tombe; des exhalaisons chaudes commencent à se répandre dans 1 air, comme si elles montaient des sables. Deux heures après, on entend sonner la retraite; tout mouvement cesse à la fois, et au dernier son du clairon, c’est le midi qui commence.
A cette heure-là, je n ai plus à craindre aucune a îsite, cai peisonne autre que moi n’aurait 1 idée de s aventurer là-haut. Le soleil monte, abrégeant l’ombre de la tour, et finit par être directement sur ma tête. Je n ai plus que 1 abri étroit de mon paiasol, et je m’y rassemble; mes pieds posent dans le sable ou sur des grès étincelants; mon carton se tord à côté de moi sous le soleil; ma boîte à couleurs craque, comme du bois qui brûle. On n’entend plus rien. Il y a là quatre heures d’un calme et d’une stupeur incroyables. La ville dort au-dessous de moi, muette et comme une masse alors toute violette, avec ses terrasses vides, où le soleil éclaire une multitude de claies pleines de petits abricots roses , exposés là pour sécher; — çà et là quelques trous noirs marquent des fenêtres, des portes intérieures, et de minces lignes d’un violet foncé indiquent qu’il n’y a plus qu’une ou deux raies d’ombre dans toutes les rues de la ville. Un filet de lumière plus vive, qui borde le contour des terrasses, aide à distinguer les unes des autres toutes ces constructions de boue, amoncelées plutôt que bâties -sur leurs trois collines.
De chaque côté de la ville s’étend l'oasis, aussi muette et comme endormie de même sous la pesanteur du jour. Fdle paraît toute petite, et se presse contre les deux flancs de la ville, avec l’air de vouloir la défendre au besoin , plutôt que l’égayer. Je l’embrasse en entier : elle ressemble à deux carrés de feuilles enveloppés d’un long mur, comme un parc, et dessinés crûment sur la plaine stérile. Bien que divisée par compartiments en une multitude de petits vergers, tous également clos de murs, vue de
cette hauteur, elle apparaît comme une nappe verte; on ne distingue aucun arbre, on remarque seulement comme un double etage de forêts : le premier, de massifs à têtes rondes; le second, de bouquets de palmes. De loin en loin, quelques maigres carrés d orge, dont il ne reste plus aujourd’hui que le chaume, forment, parmi les feuillages, des parties rasées d’un jaune ardent; ailleurs, et dans de rares clairières, on voit poindre une terre sèche, poudreuse et couleur de cendre. Enfin, du côté sud, quelques bourrelets de sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le mur d’enceinte; c’est le désert qui essaye d’envahir les jardins. Les arbres ne remuent pas; on devine, dans l’épaisseur de la forêt, certaines trouées sombres, où l’on peut supposer qu’il y a des oiseaux cachés, et qui dorment en attendant leur second réveil du soir.
C’est aussi l’heure, je l’avais remarqué dès le jour de mon arrivée, où le désert se transforme en une plaine obscure. Le soleil, suspendu à son centre, l’inscrit dans un cercle de lumière dont les rayons égaux le frappent en plein, dans tous les sens et partout à la fois. Ce n’est plus ni de la clarté, ni de l’ombre; la perspective indiquée par les couleurs fuyantes cesse à peu près de mesurer les distances; tout se couvre d’un ton brun, prolongé sans rayure, sans mélange; ce sont quinze ou vingt lieues d’un pays uniforme et plat comme un plancher. Il semble que le plus petit objet saillant y devrait apparaître, pourtant on n’y découvre rien; même, on ne saurait plus dire où il y a du sable, de la terre ou des parties pierreuses, et l’immobilité de cette mer solide devient alors plus frappante que jamais. On se demande, en le voyant commencer à ses pieds, puis s’étendre, s enfoncer vers le sud, vers l’est, vers l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide; d’ou personne ne vient, où personne ne s en va, et qui se termine par une raie si droite et si nette sur le ciel; — l’ignoràt-on, on sent qu’il ne finit pas là et que ce n est, pour ainsi dire, que l’entrée de la haute mer.
Alors, ajoute à toutes ces rêveries le prestige des noms qu’on a vus sur la carte, des lieux qu’on sait être là-bas, dans telle ou telle direction, à cinq, à dix, à vingt, à cinquante journées de marche, les uns connus, les autres seulement indiqués, puis d’autres de plus en plus obscurs : — d’abord, droit au plein sud, les Beni-Mzab, avec leur confédération de sept villes, dont trois sont, dit-on, aussi grandes qu’ Alger, qui comptent leurs palmiers par cent mille et nous apportent leurs dattes, les meilleures du monde; puis les Cliamba, colporteurs et marchands, voisins du Touat ; — puis le Touat, immense archipel saharien, fertile, arrosé, populeux, qui confine aux Touarehs ; puis les Touarehs , qui remplissent vaguement ce grand pays de dimension inconnue dont on a fixé seulement les extrémités, Tembektou et Ghadmes , Timimoun et le Haoussa; puis, le pays nègre dont on n’entrevoit que le bord; deux ou trois noms de villes, avec une capitale comme pour un royaume; des lacs, des forêts, une grande mer à gauche, peut-être de grands fleuves, des intempéries extraordinaires sous l’équateur, des produits bizarres, des animaux monstrueux, des moutons à poils, des éléphants; et puis quoi? plus rien de distinct, des distances qu’on ignore, une incertitude, une énigme. J’ai devant moi le commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair soleil de midi. C’est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien.
On a beau regarder tout autour de soi , près ou loin , on ne distingue rien qui bouge. Quelquefois, par hasard, un petit convoi de chameaux chargés apparaît, comme une file de points noirâtres, montant avec lenteur les pentes sablonneuses; on l’aperçoit seulement quand il aborde aux pieds des collines. Ce sont des voyageurs; qui sont-ils? d’où viennent-ils! Ils ont traversé, sans qu’on les ait vus, tout l’horizon que j’ai sous les yeux. — Ou bien, c’est une trombe de sable qui tout à coup se détache du sol comme une mince fumée, s’élève en spirale, parcourt un certain espace inclinée sous le vent, puis s’évapore au bout de quelques secondes.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
La journée est lente a s’écouler; elle finit, comme elle a commencé, par des demi-rougeurs, un ciel ambré, des fonds qui se coloi eut , de longues flammes obliques qui vont empourprer à leur tour les montagnes, les sables, les rochers de l est; l’ombre s empare du côté du pays que la chaleur a fatigué pendant l’autre moitié du jour; tout semble un peu soulagé. Les moineaux et les tourterelles se mettent à chanter dans les palmiers; il se fait comme un mouvement de résurrection dans la ville; on voit des gens qui se montrent sur les terrasses et viennent secouer les claies; on entend des voix d’animaux sur les places, des chevaux qu’on mène boire et qui hennissent, des chameaux qui beuglent; le désert ressemble à une plaque d’or; le soleil descend sur des montagnes violettes, et la nuit s’apprête à venir.
Quand je rentre, après une journée passée ainsi, j’éprouve comme une certaine ivresse causée, je crois, par la quantité de lumière que j ai absorbée pendant cette immersion solaire de plus de douze heures, et je suis dans un état d’esprit que je voudrais te bien expliquer.
C’est une sorte de clarté intérieure qui demeure, après le soir venu, et se réfracte encore à travers mon sommeil. Je ne cesse pas de rêver lumière; je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, ou bien de vagues réverbérations qui grandissent, pareilles aux approches de l’aube; je n’ai, pour ainsi dire, pas de nuit. Cette perception du jour, même en l’absence du soleil, ce repos transparent traversé de lueurs comme les nuits d’été le sont de météores, ce cauchemar singulier qui ne m’accorde aucun moment d’obscurité, tout cela ressemble beaucoup à la fièvre. Pourtant je ne ressens aucune fatigue; je devais m’y attendre, et je ne m’en plains pas.
La nuit, fin de juin 1853.
Cher ami, j’ai eu peur aujourd’hui, car, pendant une heure, je me suis cru aveugle. Est-ce la suite des derniers jours du
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
soleil? Faut-il m’en prendre au vent du désert qui souffle depuis trois fois vingt quatre heures sans relâche et qui inet du feu dans le sang? Est-ce fatigue de l’œil, fatigue de tête? De tout un peu, je crois.
J’étais sur une terrasse au-dessus de l’oasis, en vue du désert, au plein sud, peignant malgré le vent, malgré le sable, malgré les dalles qui me brûlaient les pieds, les murs qui me brûlaient le dos, ma boîte à couleurs qui ne tenait pas sur mes genoux, peignant, comme tu te l’imagines, avec des couleurs à l’état de mortier, tant elles étaient mêlées de sable.
J’ai commencé par voir tout bleu, puis j’ai vu trouble; au bout de cinq minutes, je ne voyais plus du tout. — Le désert était extraordinaire; à chaque instant une nouvelle trombe de poussière passait sur l’oasis et venait s’abattre sur la ville; toute la forêt de palmiers s’aplatissait alors comme un champ de blé.
J’attendis un quart d’heure, toujours assis, les yeux fermés pour essayer l’effet d’un peu de repos, et ne faisant plus qu entendre le bruit sinistre du vent dans cette masse de feuilles et de palmes. Ce temps passé, j’ouvris les yeux; j’étais décidément presque aveugle; à peine me reste-t-il assez de vue pour fermer ma boîte, descendre, en me cramponnant, l’escalier en ruine et rentrer chez moi, pour ainsi dire, à tâtons.
En reconnaissant mon pas dans la cour, mon cheval se mit à hennir. Mon domestique français, couché dans l’écurie, malade depuis trois jours et accablé j3ar ce temps funeste, me cria : Est-ce vous, monsieur? — Oui, c’est moi, lui dis-je, ne bougez pas. — Quanta Ahmet, il est absent par congé jusqu’à demain.
En cet état d’abandon, ma maison me parut lugubre. J’entendis, en entrant dans ma chambre, l’insupportable bourdonnement des mouches et le bruit de souris qui s’enfuyaient autour de moi. Il y faisait une chaleur asphyxiante ; je pris mon couteau , et je fendis mes vitres de toile; puis, je n’eus que la force de me jeter sur ma sangle, en pensant que c’était tant pis pour moi. J’entendis vaguement les sonneries de six heures; ce fut à peine si
je m aperçus que le jour baissait, et je finis par m’endormir.
Je viens de m’éveiller, et après de longs efforts, j’ai allumé ma bougie. J y 'vois. Il me reste encore un poids énorme au cerveau, comme si ma tête avait doublé de volume; mais la peur est passée, je puis en rire et te l’avouer.
Il est onze heures. J ai bouché, tant bien que mal, mon châssis cievé, pour arrêter le vent qui continue; j’écris sur mes genoux, a la lueur de ma bougie qui se tourmente et fait courir des ombres folles sur les murs blancs de ma chambre. Jamais, depuis un mois que je 1 habite, je ne l’ai trouvée si bizarre; le mur est tapissé de mouches du haut en bas; mes pantalons de couleur claire, mes x estes de toile, mon chapeau de paille, pendus à des piquets, en sont cou\ erts ; on les dirait soutachés de broderies noires. Le mouvement de l’air et ma bougie allumée les inquiètent, et je les vois se mouvoir sur place, mais heureusement sans voler. Je m’amuse à compter les souris qui passent, allant et venant de ma caisse à papier à mes cantines, de mes cantines à mon oreiller plein de paille d 'alfa.
J entends dans ma toiture des bruits plus inquiétants que de coutume, car il semble que toutes les bêtes nocturnes dont elle est peuplée soient mises en émoi par l’ouragan. Ce sont de faibles cris pareils à ceux des souris, mais plus doux, que je reconnais pour appartenir à de petits animaux de la famille des sauriens, qu’on appelle ici des tarentes ; d’autres soupirs encore jilus plaintifs et d’une douceur particulièrement sinistre me font craindre, pour cette nuit, des visiteurs moins inoffensifs. Depuis les grandes chaleurs, les serpents ont envahi les maisons. J’ai tué l’autre jour, devant ma porte, un reptile jaune à rayures noires, d’une espèce très-douteuse; on l’appelle ici guern-rjhzel (cornes de gazelle) à cause de la ressemblance des taches avec de petites cornes recourbées; et Ah met m’a prévenu qu’il en avait vu un de la même espèce et plus grand s’introduire dans la terrasse.
Quant aux tarentes , je les redoute un peu moins, quoiqu’elles me causent encore, même après un mois de connaissance, un
insurmontable dégoût. Ce sont de petits lézards plats, laiges, jaunâtres, visqueux, qu’on dirait transparents, avec une tête triangulaire, des yeux clairs, beaucoup plus laids que les salamandres que tu connais. Toute la nuit, elles courent la tête en bas, collées aux poutrelles de palmier du plafond, faisant pleuvoir le sable, se poursuivant d’un soliveau sur l’autre; j assiste à leurs jeux, et je suis témoin de luttes qui, soit dit en passant, ressemblent beaucoup à des amours.
Je viens de m’interrompre, ne pouvant résister à 1 envie de leur donner la chasse. Il y en avait deux, peut-être un couple, qui s’étaient aventurées jusqu’à moitié hauteur du mur, et qui là, la tête inclinée vers moi, semblaient se demander ce que j allais faire si elles descendaient un peu plus bas. D’un coup de pique appliqué à plat, je les ai fait tomber toutes les deux, mortes ou à peu près. Une minute après, elles n’étaient plus là; j aperçus seulement une souris qui fuyait, traînant quelque chose de lourd, qu’elle avait de la peine à tirer.
Je ne te parle pas des chauves-souris qui profitent, pour entrer chez moi, du moindre petit moment où la tenture demeure ouverte; celles-là, j’en suis quitte pour les mettre à la porte à grands coups de palmes.
Je me console en pensant que plus tard tout cela me paraîtra peut-être assez drôle.
Quand, par hasard, je fais la revue de mon carton, et qu’au milieu d’un fouillis de croquis informes, je vois ce petit nombre défigurés à peu près rendues, les seules qui me soient d’un renseignement utile, je me désespère. Tu me demandes si je trouve ici plus de bonne volonté qu’à Alger, et si je puis enfin mettre la main sur des modèles. Hélas! mon ami, voici la liste des dessins que j’ai faits chez moi ou ailleurs à peu près posément, tu les reconnaîtras : le chasseur borgne ; Iah’-iah, rentré dans ses habitudes de ville, marié et toujours soigné, parfumé, taciturne et soumis; un petit Juif, exempt des préjugés arabes; un désœuvré raccolé dans la rue, emmené presque de force, et qui m’a fait
UN ETE DANS LE SAIIATIA
entendre qu’on ne l’y reprendrait plus, n’importe à quel prix; enfin, le fils bouffi du bach-amar, qui n’est pas encore parti pour le M’zab, et qui abuse de ma générosité. Toutes complaisances d amis, comme tu le vois. Le reste, je l’ai fait, pour ainsi dire volé dans les rues où ces gens-là posent alors sans le vouloir.
Quant aux femmes, démarches, pourparlers, raisonnements, rien ne réussit; et quand on voit que l’argent n’a pas prise sur elles, on peut être sur que toute autre tentative échouera.
En désespoir de cause, je fais agir les plus vilains drôles du pays auprès des femmes présumées les plus complaisantes. Elles acceptent tout, jusqu’au moment où comprenant mieux ce dont il s’agit, leur pudeur se révolte, un peu tard, si tu veux, et mal à propos; mais c’est ainsi qu’elles l’entendent.
L’autre jour j’ai été éconduit, de manière à ne pas insister, d’une maison de la basse ville où pour mon coup d’essai, je m’étais aventuré en personne. Par hasard la femme était jolie, ou belle si tu veux; car le beau est plus contestable, et peut, aux yeux de certaines gens, paraître laid, ce qui est précisément le cas de la femme dont je parle.
Elle appartient à un M’zabite, mercier dans la rue des Marchands. Il entratout à coup, essoufflé comme s’il avait couru.
— - Ce n’était pas la peine de courir, lui dit le lieutenant. Il ne répondit pas, se donna l’air de sourire; mais il nous fit un salut trop court et s’assit en face de nous, nous regardant avec des yeux veinés de rouge et promenant ses doigts carrés dans sa large barbe en éventail.
Au bout d’un instant le lieutenant me dit :
— Ce gueux-là m’agace, allons-nous-en, et qu’il nous laisse tranquilles.
Depuis je l’ai surpris en conversation très-animée avec Ahmet. Ils se turent en m’apercevant. Le soir, je demandai à Ahmet :
— Est-ce que tu connais Karra, le marchand?
Ahmet alors m’expliqua qu’il avait son père à El-Biod, avec des tentes et beaucoup de troupeaux; que son père était riche et lui
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
envoyait de l’argent ; qn’il tenait peu à celui que je lui donnais, et que s’il était entré à mon service, c’est qu’il aimait à vivre avec les Français; qu’ayant reçu une certaine somme, il était en affaire avec Karra, et qu’il allait prendre un intérêt dans son commerce; mais qu’ils n’étaient pas d’accord sur les conditions; et que je les avais trouvés occupés d’en discuter.
Puis, quand je lui parlai de la femme, il rapprocha ses cinq doigts, les mit au niveau de sa bouche, comme s il soufflait dessus , et par ce geste indescriptible qui veut dire à peu près : G est beaucoup, ou : que me dites-vous là! il me fit comprendre que je ne devais plus y penser.
Au fond, je soupçonne Ahmet d’ètre contre moi et de trahir directement mes intérêts. Quant à ce qu’il m’a dit de sa fortune paternelle, je n’en crois pas le premier mot, et je lui ai dit :
— Si tu as des rentes, tu devrais bien t’acheter un burnouss et ne pas coucher toutes les nuits dans le mien.
Ce qu’il y a de plus clair dans tout cela, c’est que je suis signalé à la surveillance des maris, et qu’on épie tous les pas que je fais dans la ville.
1er 1853.
Nous voilà en pleine canicule. Le thermomètre doune à l’ombre sur ma terrasse, au nord, un maximum soutenu de 44n, de neuf heures du matin à quatre heures du soir. Les nuits ne sont guère plus fraîches. Après les grands vents des jours derniers, nous sommes entrés dans des calmes plats, et les nuages se sont dissipés d’eux-mêmes comme un rideau de gaze blanche qui se serait peu à peu replié du sud au nord. Pendant un jour encore, on les aperçut roulés sur le Djebel-Lazrag. Le lendemain, nous nagions de nouveau dans le bleu.
La canicule, compliquée du rhamadan, semble avoir ôté le peu de forces et le peu de sang qui restaient aux pâles habitants d’El- Aghouat. On ne rencontre plus, le jour, que des visages maigres,
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
des teints sans vie; on se traîne entre deux coups de soleil, de 1 ombre à 1 ombre. Aouïmer est malade. Djeridi ne quitte plus le pavé de sa boutique; à peine laisse-t-il sa porte entre-bâillée, comme pour prouver qu’il n’est pas mort. Mais on a beau le secouer, il ne bouge pas, et quand on lui dit : Eh bien! Djeridi, et le café? il montre son fourneau éteint depuis le matin, ses bidons vides, ses tasses rangées sur l’étagère, et répond : Makan, il n’y en a plus.
En temps ordinaire, on dort quatre heures; aujourd’hui, tout homme qui jeûne s’autorise de son abstinence pour dormir douze heures.
Je me réveille avant l aube, au fedjer. Un peu après, je sens comme une secousse dans mon ht, et j’entends le coup de canon qui annonce le point du jour; à cette minute-là commence le jeune, jeune absolu, comme tu sais, car on ne peut ni manger, ni fumer, ni boire; les voyageurs seuls ont une dispense, à la condition de faire à certains marabouts autant d’aumônes qu’ils ont bu de fois.
A ce moment-là même, je suis sûr de voir entrer Ahmet, mâchant encore sa dernière bouchée, et tenant une gamelle pleine d’eau; il a l’air satisfait, quoique éreinté par ses excès de la nuit.
Le soir, la ville est suspendue dans l’attente du canon de sept heures; et nous croyons remarquer que tous les jours il avance de quelques minutes, bien que nous soyons à huit jours à peine du solstice.
On ne sait plus à qui parler, ni que faire de ces gens-là, soit qu’ils festoient ou qu’ils jeûnent, la nuit comme le jour on les dirait en dévotion.
Il me prend des envies d’échapper à cette universelle torpeur. Peut-être, avant huit jours , me mettrai-je en course, pour l’est d’abord, ensuite pour l’ouest. Je t’ai promis de ne pas quitter le pays sans voir Aïn-Mahdy, et je tiendrai ma parole. La route est sûre, et je ne me consolerais pas de laisser à vingt lieues de moi la ville sainte de Tedjini, sans y faire, moi aussi, mon pèlerinage.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
Juillet 1853.
Il y a deux jours, à nuit close, le lieutenant me dit :
— Que faisons-nous, ce soir?
— Ce que vous voudrez.
— Où allons-nous?
— Où vous voudrez.
Tous les soirs, c’est la même demande et la même réponse, faites toutes les deux dans les mêmes termes. Puis, sans rien résoudre, il se trouve que l’ennui de chercher du nouveau, la pente de l’habitude, souvent la soif, nous mènent soit chez Djeridi, soit dans un petit café peu connu ou nous avons découvert la meilleure eau qu’on boive ici, c’est-à-dire une eau claire, sans mauvais goût, sans magnésie, et renouvelée deux fois par jour dans des bidons d’une propreté satisfaisante.
Ce soir-là, je ne sais comment il arriva qu’au lieu de nous arrêter chez Djeridi, nous passâmes, et que de détours en détours, allant toujours devant nous, nous nous trouvâmes à la porte des Dunes .
— Tiens, me dit le lieutenant, en aspirant une faible bouflée de brise qui venait de l’est, il y a de l’air de ce côté.
Cinq minutes après, nous étions, sans nous en douter, dans les dunes. Quelqu’un nous croisa ; c’était le chasseur d’autruches qui regagnait la ville, une pioche à la main.
— D’où viens-tu? lui demanda le lieutenant.
— De mon jardin, répondit le borgne, qui passa sans plus attendre.
— Remarquez qu’il n’a pas plus de jardin que moi, me dit le lieutenant.
Quoiqu’en dehors de la ville, il faisait cruellement chaud, et nous étions sans veste et nu-tête, n’ayant rien à craindre d’un air aussi sec que la terre. Nous avions de la peine à nous tirer du sable, et nous cheminions bras dessus, bras dessous, habitude apportée des trottoirs de Paris, et que le lieutenant a adoptée par
UN ETE DANS LE SAHARA
complaisance. Il n’y avait pas un mouvement de feuilles sur toute la ligne des jardins que nous suivions à droite; pas un bruit sur toute la corniche de collines qui dominaient à gauche la longue dune de sable uni où nous marchions sans entendre le bruit de nos pas, comme dans la neige.
Cependant, le terrain devint solide; nous dépassâmes les jardins; nous traversâmes, sans y prendre garde, le lit de l’Oued- M’zi, et ce ne fut qu’en remontant les premiers mouvements de sable de 1 autre rive, que je reconnus à cinquante pas devant nous la forme étrange, surtout à pareille heure, du rocher aux chiens.
Je t’ai dit que les chiens avaient émigré le jour même du siège. Depuis lors, on n a pu ni les faire rentrer, ni les expulser tout à fait du pays. Tant qu’ils ont eu de quoi manger autour du champ de bataille ou dans les cimetières, on était tranquille ; aujourd’hui, pour un rien, ces bêtes, redevenues sauvages, attaqueraient les passants, comme les lonps l’hiver.
Ils sont logés dans des rochers au nord et à l’est, surtout un peu au delà des dunes, dans un fragment de collines hérissées de schistes difformes et noirs comme de la houille.
On les voit de loin allant et venant sur le couronnement des rochers, galopant sur la pente de sable jaune, pour descendre vers l’angle le plus rapproché des jardins, ou remontant comme des gens qui rentrent chez eux. Presque toujours, ils ont plusieurs sentinelles établies en avant de la colline dans le lit à sec de l’Oued. Du point où souvent je vais m’asseoir, je les distingue accroupis, l’oreille droite et surveillant d’un air farouche les approches désertes de leur citadelle. Par moments, on entend là dedans des luttes effroyables; on voit le sable qui vole; puis c’est un tumulte de points fauves agglomérés tout à coup sur une roche noire; il en sort de partout; et les sentinelles elles-mêmes accourent pour se mêler au combat.
La nuit, ils battent la campagne, faisant la ronde autour des jardins, chassant dans les enclos, déterrant ce qu’ils trouvent, et
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
depuis la tombée du jour jusqu’au matin, poussant des aboiements de meute qu’on est tout étonné d’entendre de la ville.
— Ils sont en chasse, dit le lieutenant; écoutez : les voila qui fout le tour par Bab-el-Cheltet.
En effet, des cris lointains nous arrivaient par-dessus 1 oasis ; la meute était déjà à une demi-lieue de son chenil. A peine en vîmes-nous deux ou trois en retard filer à notre approche à toutes jambes, et sans plus de bruit que des chacals.
Dans tous les cas, reprit le lieutenant, avec cela je réponds
de vous. Il me montrait une canne énorme, d’un bois noueux, poli, verdâtre, cueillie je ne sais où, qui doit dater de fort loin et qu’il ne quitte jamais, sinon pour se mettre en tenue.
Nous continuâmes de monter. Arrivés a mi-côte et après a\oii hésité entre le sable et le rocher, nous nous décidâmes pour un siège de pierres, trouvant le sable trop chaud, et nous nous assîmes, avec regret de ne pouvoir nous étendre.
A cette hauteur, nous aurions pu nous croire entourés de sable. L’oasis se marquait en noir à quelques cents mètres de nous, au delà régnait une ligne grisâtre représentant l’épaisseur des collines et de la ville, de même couleur que le ciel, mais au-dessus de laquelle seulement commençaient les étoiles. La nuit était si tranquille qu’on entendait distinctement les grenouilles chanter dans le marais de Rass-el-Aioun. La voix des chiens continuait, en s’éloignant de minute en minute.
— A la bonne heure, dit le lieutenant; voilà qui, de temps en temps, nous vaudra mieux que le cabaret.
C’est une brave et bonne nature que le lieutenant N. ..; un esprit bien fait, clair, exact, rigide, peu sentimental, et au fond trèssensible, quoi qu’il en dise; assujetti volontairement, plus encore que discipliné, et près duquel il est aussi agréable de pailei quand il vous écoute, que de se taire quand il veut bien parler.
Ce soir-là, il avait repris une longue histoire interrompue dix fois, dix fois recommencée depuis un mois, et qui, tôt ou tard, finira, je l’espère, par une confidence.
UN ETE DANS LE SAIIAllA.
Tout à coup, il me toucha le bras et me dit :
— Ne bougez pas, je vois là quelque chose de louche.
Il se leva, me laissa sa veste, prit son bâton, et fit rapidement quelques pas en avant.
A ce moment, je vis apparaître la forme d’un homme habillé de blanc, portant sur la tête un objet semblable à un gros pavé.
Le lieutenant s’était arrêté, et presque aussitôt je l’entendis crier d’une voix tranquille :
— Ache-koun? — Qui est là?
— C’est moi, lieutenant, répondit de même en arabe une voix que je reconnus.
Après quelques minutes de conférence , le lieutenant revint près de moi.
— C’est Tahar , me dit-il; le pauvre diable s’imagine avoir trouvé son fils, parce qu avec des débris humains méconnaissables, il a ramassé des loques et un ceinturon qu il prétend avoir reconnu. Il a enterré le tout ensemble dans le sable, et de temps en temps il revient ici, à ce qu’il paraît, pour voir si les chiens n ont pas dérangé le trou. Laissons-le faire et allons plus loin, car nous le gênerions.
— Tiens, reprit-il tout à coup, le borgue aura aidé à cacher son neveu : il est encore plus sournois que je ne croyais.
Le lendemain matin, je retrouvai le gardien des eaux à sa place accoutumée, son sablier sur les genoux, sa corde à nœuds passée dans les doigts.
Juillet 1853.
On s’étonne peut-être de ne plus me voir ni dans les rues, ni à la fontaine, car j’ai tout à fait changé mes habitudes. Aussitôt le jour venu, je me glisse dans les jardins, soit au nord, soit au sud, suivant la direction du vent, quand il en fait, ce qui est de plus en plus rare. J’y suis à l’ombre, à l’abri des mouches; et de midi
à trois heures, j’y puis dormir sous les figuiers, étendu sur une terre poudreuse et molle, à défaut d’herbes.
Malheureusement, l’oasis ressemble à la ville; elle est resserrée, compacte, sans clairières, et subdivisée à l’infini. Chaque enclos est entouré de murs, et de murs trop élevés pour que la vue s’étende de l’un dans l’autre. Il en résulte qu’une fois entériné dans un de ces jardins, on est enfoui dans de la verdure, avec quatre murs gris pour horizon. Tous ces petits vergers contigus, au-dessus desquels on voit se déployer, comme une multitude de bouquets verts, quinze ou dix-huit mille dattiers, sont traversés par un système bizarre de ruelles, formant comme un jeu de patience, avec une ou deux issues pour ce vaste labyrinthe, et dont il faut posséder la clef sous peine de ne pouvoir en sortir autrement qu’en retrouvant l’entrée. Souvent, dans la partie arrosée par 1 Oued, le ruisseau coule au fond des rues; on doit alors suivre le lit de la rivière dans l’eau jusqu’à mi-jambes ou se promener à dos d’homme, comme je l’ai fait sur le dos d’Ahmet un jour qu’il m’y avait égaré. Ces ruelles inondées servent à certains endroits de lavoir; ailleurs, on rencontre des touffes de lauriers-roses presque aussi hautes que les murs et qui ont poussé dans le joint des pierres , pareilles à d’énormes gerbes de fleurs qu’on aurait mises tremper dans l’eau. Chaque enclos s’ouvre, soit sur la rue, soit sur le jardin voisin, par une porte de deux ou trois pieds de haut, barricadée de djérid ou seulement barrée au moyen de deux traverses, et sous laquelle on passe à genoux.
On n y voit ni oliviers, ni cyprès, ni citronniers, ni orangers; mais on est surpris d’y trouver beaucoup des essences d’Europe, pêchers, poiriers, pommiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, puis des vignes, et dans de petits carrés cultivés, la plus grande partie des légumes de France, surtout des oignons.
Si tu te souviens des jardins de l’est, dont je t’ai parlé, si tu revois encore, comme moi, les vastes perspectives de Bisk’ra, la lisière du bois allant expirer dans les sables, sans murs d’enceinte, et faute de terre et d’eau; les derniers palmiers engloutis
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
jusqu a moitié du tronc; puis les clairières avec les moissons, les pelouses vertes; les étangs de T’olga dormants et profonds avec la silhouette renversée des arbres dans une eau bleue; puis au loin, presque partout, et pour enfermer cette Normandie saharienne, le désert se montrant entre les dattiers; peut-être trouveras-tu, comme moi, qu’il manque quelque chose à ce pays pour résumer toutes les poésies de l’Orient.
Aussi, faute de mieux, je prends ces petits jardins comme autant de îetiaites, et tous ces arbres comme des parasols mouvants.
Juillet 1853.
Ce soir, en rentrant pour préparer mon bagage (car c’est décidément demain que je me mets en course), je n’entendis rien 1 ésonner au fond de la cantine où j avais déposé mon argent; et 1 axant xidée, je reconnus qu on m avait volé; mais, si bien volé, qu il n y restait que cinq francs cachés entre deux tablettes de chocolat. Nous nous regardâmes, le lieutenant et moi; il me dit :
— C’est bien, ne perdons pas de temps et venez sur la place, où vous m’attendrez.
Au même instant, mon domestique Ahmet arrivait, montant 1 escalier quatre à quatre; il put voir la cantine vide et mon linge étalé par terre. Nous sortîmes tous trois.
Dans la rue, le lieutenant me dit :
Maintenez-le près de vous pendant trois minutes, et s’il veut fuir, saisissez-le ou appelez.
Ahmet mâchonnait une cigarette, tout en fredonnant un petit air; il avait le bras passé dans l’ouverture de son burnouss; il me regardait du coin de l’œil, et je faisais de même. Il n’y avait que peu de monde sur la place, car la nuit tombait. J’hésitais à m emparer de lui sur un simple soupçon.
Trois minutes après, le lieutenant revint et me cria :
— Qu’en avez-vous fait?
Je me retournai : Ahmet n était plus là.
J’étais bien sûr que c’était lui, me dit le lieutenant.
Nous reprîmes la ruelle en courant. A deux pas de ma porte, il y a un détour, puis un second, puis un troisième; arrives au bout du zigzag, nous avions, — à droite, la rue qui conduit au Dar-Sfah, et, devant nous, un couloir profond, plein d’eau, menant directement vers le sud entre les jardins; un Arabe tout nu y lavait son linge.
— As-tu vu quelqu’un passer en courant, avec une veste rouge
et son burnouss autour du bras?
Oui, dit l’Arabe en montrant le fond du canal, il s en va par
là ; il est entré dans l’eau et il court.
— Laissez-le faire, me dit le lieutenant; il va se cacher pour la nuit dans les jardins ; demain, au jour, on le tromseia.
Mais s’il n’attend pas le jour pour aller plus loin?
— Où diable voulez-vous qu’il aille? A moins qu’il ne prenne par El-Assafia, et il ne s’v risquera pas; il a à choisir entre deux, ou quatre, ou six jours de marche, pour trouver une datte à manger. Vous savez bien qu’on ne sort pas d ici comme on ’veut, et que, quand on voyage, il faut emporter de quoi vivre.
Cependant, on prit quelques mesures; on lança deux cavaliers sur le contour de l’oasis; on commanda une patrouille de nuit. Pendant ce temps nous allâmes, à tout hasard, faire une perquisition dans quelques maisons de la basse ville, où nous pensions qu’ Ahmet avait des intelligences.
j’ai interrogé le cafetier, me dit le lieutenant; Ahmet a
passé la nuit dernière au café ; il avait sa djebira pleine d argent; il a régalé tous ses amis, en disant que cette fortune venait des moutons de son père.
Très-bien, dis-je, je connais l’histoire, et j’aurais du en
prévoir la fin.
Nos démarches dans la basse ville causèrent beaucoup d’effroi, mais n’aboutirent a rien. Les hommes étaient absents, les
UN ETE DANS LE SAHARA
jeunes femmes effrayées s’enfuyaient, sans vouloir répondre; les vieilles demandaient grâce, comme si nous les eussions menacées du supplice.
— L’enquête est nulle, dis-je au lieutenant ; attendons à demain .
Deux heures après, vers dix heures, nous passions devant ma
porte, lorsque nous vîmes une forme blanche se détacher du mur et, précipitamment, se retirer sous la voûte.
— Qui est là? criâmes-nous ensemble, et nous fîmes deux pas en avant, les bras étendus. Personne ne répondit. Il faisait si noir sous le porche, qu'on ne voyait pas même l’issue donnant sur la cour. Tout à coup le lieutenant me dit :
— Je le tiens. Il venait, en tâtonnant dans l’ombre, de saisir un burnouss. Il y eut une seconde de silence, pendant laquelle mon ami poussa une sorte de cri très-aigu qui fit résonner la voûte et alla retentir jusque sur la place. L’inconnu ne soufflait mot et s’était collé contre la muraille.
— Veux-tu bien parler? Qui es-tu? reprit le lieutenant, dont la main remontant le long du corps avait pris l’homme à la gorge.
— Je suis Ahmet, répondit enfin une voix étranglée; et presque aussitôt :
— Lâche-moi, mon lieutenant, ou je te tue.
A peine eut-il achevé, que je vis quelque chose passer devant moi; et Ahmet alla rouler dans la rue, lancé par un coup de poing prodigieux. Le lieutenant ne fit qu un bond, et, lui appuyant son bâton sur la poitrine, lui dit tranquillement :
— Tu as eu tort de menacer, tu gâtes ton affaire.
Presque au même instant, quelqu’un arrivait, courant à perdre haleine; c’était le robuste Moloud qui avait entendu l’appel de son maître.
— Pauvre Ahmet, soupira Moloud en considérant la funeste folie de son ami, allons, viens. Et il 1 entraîna. Sur la place, cependant, il y eut une petite scène de résistance, dans laquelle Moloud, à son grand regret, fut obligé de se montrer sévère. Il
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n’en continua pas moins de répéter : « Pauvre Ahmet! » de sa voix de mulâtre, une singulière voix qui s’adoucit jusqu’à devenir des plus tendres quand ce mauvais musulman cède à sa passion pour la liqueur. En un moment, la nouvelle avait fait le tour des cafés, et quand notre prisonnier arriva chez Djeridi, une certaine foule arrivait sur nos pas. L’interrogatoire eut lieu séance tenante et dans la rue. Ahmet nia d’abord qu’il eut volé, puis il avoua seulement une partie de la somme.
— Où as-tu mis l’argent? lui demandai-je.
— Viens, me dit-il, on va te le remettre.
Et il nous conduisit chez Karra, ce qui me surprit médiocrement d’après les soupçons que j’avais sur lui.
L’œil du M’zabite s’anima d’une singulière expression quand il nous vit paraître devant sa petite échoppe, et qu’ Ahmet luimême lui dit :
— Donne l’argent.
Il l'egarda d’abord la force assez imposante qui entourait son futur associé ; puis, après quelques minutes d’hésitation, pendant lesquelles je reconnus son vilain sourire et j’entrevis des rancunes d’amant sous la cupidité du recéleur, il allongea la main vers le fond de sa boutique, y prit une vieille darbouka pleine de chiffons, en tira comme avec effort une chaussette en laine, et enfin vida la bourse sur la banquette. C’était à peu près la moitié de l’argent volé; le reste avait payé magnifiquement deux ou trois joyeuses nuits de Rhamadan.
Quant à Ahmet, il était fort pâle, et son regard assez doux d’habitude se fixa sur moi d’une façon haineuse. Moloud, qui ne l’avait pas lâché, lui dit amicalement :
— Qu’avais-tu besoin de voler?
— L’argent était devant moi, je l’ai pris, répondit Ahmet; c’était écrit.
Et il se laissa emmener.
— Combien croyez-vous qu’on lui fasse donner de coups de bâton? demandai-je au lieutenant.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
Oh! pas beaucoup, mais il faut qu'ils soient bons; je dirai qu’on en charge Moloud.
Ce petit incident, qui me sépare d’un domestique que j’aimais, m a fait réfléchir. Avec des valets fatalistes, les négligences sont dangereuses ; et je me suis promis, à 1 avenir, de ne plus tenter personne.