C'est-à-dire des Toubous du nord
LE FEZZAN. i01>
règlement de mœurs qui se décèlent dans leur extérieur. Cette diversité de natures apparaît nettement dans les danses nationales^ qui, loin d'offrir, chez les Fezzanaises, la gracieuseté et la décence de mouvements qu'on remarque chez les femmes toubous, rappellent au contraire la façon de danser aussi peu avenante que triviale des femmes arabes.
La vie religieuse a perdu au Fezzan toute originalité et toute force. On y comptait jadis beaucoup d'adhérents aux sectes qui. au fond de l'Orient, avaient pris naissance dans l'Islam, et qui n'avaient pas tardé à se répandre parmi les tribus berbères du nord de l'Afrique, les Kaouridjas et les Ibadijas ; mais actuellement tous les habitants y sont de paisibles Sunnites suivant le rite des Malekijas, et les hommes cultivés eux-mêmes n'y connaissent plus seulement de nom ces formes de particularisme religieux qui, dans les premiers siècles de l'hégire, ont rendu si difficiles aux vrais croyants la conquête de la partie nord-ouest de l'Afrique et la réduction des Berbères. Dans les temps modernes, il est vrai, une secte fondée par Sidi Senousi, et originaire, dit-on, du pays de TIemcen, — celle des Senousis, comme on l'appelle du nom de son promoteur, — s'est implantée peu à peu au Fezzan, mais sans réussir à inoculer le virus du fanatisme à ce petit peuple insouciant.. Du centre de propagande établi à Djaherboub, sur la frontière assez vague qui sépare la Tripolitaine de l'Egypte, cette société de missions finit par étendre son influence sur toute la moitié nord-ouest du continent, créant des Instituts {zâwias) à Sokna, à Zawilâ, à Mourzouk, semant des stations religieuses sur le chemiû de Djâlo à l'Ouadaï, colonisant au nord du Tibesti l'oasis de Wau, et, de la grande oasis toubou de Kawâr, sur la route du-Bornou, où elle avait installé son siège, s'avançant au sudversle Wanjangaet l'Ouadaï même, dontle roi Ali passait pour son séide le plus chaud. J'eus occasion, étant à Mourzouk, de juger de l'adresse opiniâtre au moyen de laquelle ces fanatiques, véritables jésuites de l'Islam, réussissent à prendre dans leurs filets une partie du territoire africain. Sans chercher à faire tout d'abord des prosélytes dans les masses, ils s'appliquent à s'acquérir des amis dans les localités les plus civilisées du Désert. L'Egypte proprement dite, avec ses fameux Oulémas, est laissée par eux de côté ; Tripoli n'est point non plus un théâtre d'activité qui leur convienne; le Fezzan n'est pour eux qu'un point de départ, et au Bornou même, dont les savants, et à leur tête le cheik Omar, jouissent d'une grande renommée dans le monde souda-
ilO LE FEZZAN.
nien, ils ne s'avancent qu'avec précaution. Les points que visent surtout leurs efforts, ce sont les pays toubous où ce genre de propagande n'a pas encore pénétré (Tibesti,Borkou, Bahar el-Ghazâl, Kânem), puis la région des Bidêjats(Wanjanga et Ennedi), les tribus sauvages de rOuadaï,et les oasis égytiennes. Et partout où ils gagnent des adhérents, ils recueillent abondante moisson de biens terrestres pour la gloire du Très-Haut ; en chaque lieu du Désert où ils établissent leurs pieuses stations, ils commencent par signer avec les indigènes un traité qui leur livre les plantations de dattiers avec des droits de toute nature.
Jusqu'à présent, c'était surtout l'ouest de l'Afrique qui avait eu le monopole de ces associations religieuses et de ces sortes de maîtrises spirituelles souvent doublées d'une puissance politique et temporelle assurant à leurs détenteurs un pouvoir supérieur à celui •des princes. C'est ainsi que Rohlfs parle d'un prêtre du Maroc ayant, ou peu s'en faut, l'autorité d'un pape ; de même, à Timbouctou, règne la famille des cheiks el-Bakaï, laquelle tire son origine du célèbre conquérant de l'Afrique du Nord, Sidi Okba el- Fahri, et exerce une influence incontestée sur les Touaregs de l'ouest jusqu'à Touât; de même encore, au siècle passé, des frontières du Maroc jusqu'à Tripoli, dominait un autre souverain spirituel, Sidi Ahmed el-Tedjani, devant lequel s'inclinaient les peuples et leurs régents. Quant à la partie orientale du Désert, elle n'avait jamais connu ce genre de suprématie religieuse, jusqu'au moment où le fanatique Senousi y introduisit son âpre doctrine, laissant dès l'abord bien loin derrière lui, en fait de haine contre la civilisation et ses représentants, tous ses devanciers et collègues de l'ouest. Le pape marocain, en effet, lors même qu'il sut que Rohlfs était chrétien, n'en resta pas moins son fidèle protecteur; Ahmed el-Bakaï en agit de même avec Henri Barth, et Sidi Ahmed, le chef de la secte des Tedjanas, que j'avais eu occasion de voir en 1860 quand il vint à Tunis, me parut être un homme bienveillant qui ne croyait pas se souiller en causant amicalement avec un chrétien. Les Senousis, au contraire, ont pour les chrétiens une haine forcenée qui devait, par la suite de mes voyages, me causer plus d'un désagrément et plus d'un péril.
Mais, pour en revenir à la douce et indolente population fezzanaise, ce n'était certes pas un milieu où ce fanatisme ascétique pût revêtir un caractère agressif. Sauf en quelques points isolés, tels que la ville de Zawila, où M. Duveyrier fit l'expérience du zèle des sectaires, les rapports des chrétiens avec les habitants et même
avec les marabouts sont partout plus agréables qu'ils ne le sont dans la plupart des pays mahométans.
L'instruction, au Fezzan, ne peut manquer de se ressentir de cette nonchalance religieuse. Mourzouk ne possède pas un seul de ces savants renommés, qui attirent de loin les curieux, et qu'on rencontre même en Nigritie ; les exigences de la civilisation locale et des relations extérieures y sont toutefois assez puissantes pour que chacun se croie obligé d'aller à l'école apprendre les notions élémentaires de la lecture et de l'écriture. En dehors de l'arabe, qui est naturellement la langue enseignée, il n'existe point de parler populaire particulier aux Fezzanais et susceptible de fournir un critérium sûr à l'ethnologie. La population flottante, qui appartient aux éléments tcubou et touareg, se sert de ses idiomes d'origine ; dans les colonies berbères de Sokna, Waddan, Temissa, on trouve, ayant droit de cité à côté de l'arabe, des dialectes berbères qui se rapprochent de celui de Rhadâmès; mais . ce sont des ilôts linguistiques strictement délimités. Quoique la partie la plus méridionale du Fezzan compte un fort appoint de Toubous et que tout le commerce de la province avec le Tibesti se fasse exclusivement par cette zone sud, quoique les marabouts de Gatroun et de Bachi se marient de préférence à des femmes toubous, la langue du Tibesti n'a jamais pu franchir ce district extrême. Un idiome qu'on parle plus communément, c'est celui du Bornou ; il a même la primauté sur celui d'Haoussa (qui est également d'un usage fréquent), et on peut dire qu'il est répandu plus ou moins par tout le Fezzan. Mais, bien que ces deux dernières langues soient apprises des enfants avant qu'ils n'aient connaissance de l'arabe, et que, dahs beaucoup de maisons, l'une d'elles demeure le parler dominant, on n'en peut rien inférer de décisif; le grand nombre d'esclaves femelles venues depuis des siècles par cette route du Soudan et les importants voyages commerciaux entrepris jadis par les habitants suffisent à expliquer ce phénomène. A côté des femmes légitimes prises dans le nord ou dans le pays même, la religion autorise la coexistence de concubines, qu'on tire de la Nigritie. Il est rare de trouver une famille où il n'y ait point des enfants représentant toutes les nuances diverses de teint. De quelque mère qu'ils sortent, tous ces enfants, dans leurpremierâge,sontprincipalement aux mains des esclaves; mais comme, lorsqu'ils grandissent, la langue arabe reprend de plus en plus le pas auprès d'eux, il en résulte que, somme toute, c'est celle-ci qui est sans conteste l'idiome le plus généralement répandu.
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De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que le Fezzanais constitue un type de transition entre Thabitant de la côte septentrionale et les tribus du Désert d'une part, et ce même habitant et les gens du Soudan, d'autre part. C'est du nord que lui est yenue, par le double élément berbère et arabe, l'altération première de son caractère distinctif ; c'est du nord aussi que lui sont venus et ce qu'il a reçu de civilisation et l'influence politique et maîtresse qui a opéré sa transformation. Le sud, d'un autre côté, a agi sar lui d'une manière périodique, et, jusqu'à ces derniers temps, les hommes du Soudan n'ont cessé de transfuser leur sstng dans le sien. Avec ses voisins de l'ouest, les Touaregs, il n'a pas eu beaucoup de rapports ni de mélanges ; avec les gens du Tibesti, il en a eu davantage, et, une chose qu'il importe ici de remarquer, c'est que, malgré cela et malgré l'analogie des climats où vivent les deux peuples, il y a une différence bien tranchée entre le Fezzanis et le Toubou. Cette circonstance serait de nature à militer contre l'hypothèse que la population du Fezzan et celle du Tibesti ont une origine identique, quelles que soient même les métamorphoses subies par la première dans le courant des siècles et la stabilité relative que la seconde a pu conserver derrière ses inaccessibles rochers; elle prouve en tous cas que, dans cette question de mélange ethnique, ce sont d'autres éléments qui prévalent.