‹ Sahara et Soudan:Chapitre 14 sur 111 · Voyes ce qu'il est dit ci-dessus, note de la page · texte numérisé non relu

Voyes ce qu'il est dit ci-dessus, note de la page

des burnous rouge-feu destinés à ses collègues du Tibesti. Hadch Dchaber, ou le Marabout, comme on l'appelait tout court, nous traita de la façon la plus hospitalière : il nous envoya à notre campement de la purée d'orge, du pain de froment et plusieurs poules; puis, le lendemain matin, ce vénérable vieillard, de quatre-vingts et quelques années, nous vint voir en personne avec son frère et les plus notables de ses collègues en religion. La chaleur, ce jour-là, fut extrême (49 degrés centigrades à Tombre) ; les chiens grattaient le sable avec frénésie, sans pouvoir atteindre jusqu'à la couche de terrain humide, et les poules qu'on nous avait apportées gisaient à terre demi-mortes, ouvrant leurs becs grands comme des fours. Quant à Kolokomi, en dépit de la température, il se prélassait par les rues de la ville, affublé du rouge surtout de drap, ni plus ni moins que si l'on eût été en hiver et que ce beau vêtement eût été sien. Les autres Toubous de mon escorte se montraient, eux aussi, plus soigneux de leur extérieur, depuis que le nombre de leurs compatriotes allait se multipliant autour d'eux : ils ne sortaient qu'armés jusqu'aux dents, la tête enveloppée d'un châle qui leur encadrait également le visage, faisant parade d'emblèmes pieux, des rosaires en main, des talismans, des sachets de cuir renfermant des versets du Coran au cou et bras.

Le lendemain Hadch Dchaber revint me dire que, conformément à la lettre qu'il avait reçue de Ben Aloua, il avait décidé de me donner pour guide précisément ce Bou Zeïd, de Bachi, qui était, avec Ali, l'auxiliaire préféré de mon vieux Mohammed. Ali, qui devait de toute façon se rendre au Tibesti, ne voulait pas s'engager avec moi, encore que ses affaires de négoce l'appelassent au Borkou. Le même Hadch Dchaber repoussa très nettement une demande de Kolokomi pour entrer tout de suite en possession de la seconde moitié de la somme convenue. Mon Toubou craignait que Tafertemi et les autres Maïnas influents ne s'opposassent à mon projet de visiter le Tibesti, et que par suite il ne s'élevât des difficultés pour le reste du payement. Son plan du reste, qui fut approuvé d'IIddch Dchaber, était de me conduire tout d'abord audit prince et aux nobles Toubous qui habitaient l'oued Zouar ; après quoi, selon les dispositions que ceux-ci montreraient, il me ferait faire la tournée projetée ou bien me ramènerait au Fezzan ; l'essentiel était, parait-il, d'obtenir la faveur de ces personnages du Zouar, dont la prépondérance s'étendait à tout le Tibesti ; quant aux nobles du Bardai, il y avait moins à s'en mettre en peine.

Mes jambes allant mieux, j'en profitai, malgré la chaleur et

un désagréable vent du sud-est qui soulevait d'énormes tourbillons de poussière, pour visiter la ville de Gatroun. Elle est située au milieu d'un grand bois de palmiers, avec un entourage immédiat de jardins qui s'adossent à une enceinte de murs ruineux. Les maisons, tout en terre, ont moins d'apparence que celles de Hourzouk, mais elles sont soigneusement construites et avec plus de solidité. Beaucoup sont badigeonnées, et la propreté des entrées, comme le bon agencement des portes en bois de palmier ràcheux, leur donnent un aspect assez confortable. Je m'acheminai par les rues, — de simples sentiers, — jusqu'à la demeure du Marabout, que je trouvai assis dans son vestibule, sur un banc d'argile recouvert d'un tapis, avec ses amis et clients accroupis par terre devant lui. J'eus l'honneur de recevoir une place à ses côtés, et j'essayai de le faire parler sur le passé de sa ville et de sa confrérie religieuse; mais, contrairement à la passion de généalogie qui est habituelle aux vrais Arabes, ceux-ci n'avaient point de traditions bien déterminées : tout ce qu'ils savaient, c'était que leurs ancêtres étaient originaires du Maroc et avaient émigré au Fezzan il y avait trois ou quatre cents ans. Ces marabouts étaient des commerçants dans l'âme, et leur caractère religieux leur facilitait le négoce. Les Touaregs les respectaient, les Toubous leur étaient apparentés, de sorte que seuls, parmi les habitants de la Tripolitaine, ils pouvaient aller sans escorte jusqu'au Bornou et au delà, sans avoir rien à redouter de ces deux tribus ni courir le risque d'être détroussés en chemin. La seule rencontre qu'ils craignissent de ce côté, c'était celle des Oulâd Sliman, qui étaient venus brigander à plusieurs reprises à Kawar; encore ces routiers sans foi ni loi comptaient-ils parmi eux beaucoup d'hôtes et se contentaient-ils, le cas échéant, de les rançonner quelque peu. Ces marabouts accomplissaient fort consciencieusement leurs devoirs de piété, savaient tous lire et écrire, et jouissaient d'un grand renom de loyauté : d'esprit très étroit d'ailleurs, et connus pour leur avarice; malgré cela, et en dépit de leur activité, ils n'avaient pour la plupart qu'une aisance modeste ; seul, Hadch Dchaber était relativement riche.

Tout autour de Gatroun s'élèvent des collines de sable irrégulières, sur lesquelles une colonie volante de Toubous avait installé ses habitations, de simples cabanes en feuillage de dattier, mais d'une propreté extrême et d'un aménagement intérieur qui décèle beaucoup d'élégance et de goût. Dans les jardins de la ville commençaient à lever diverses plantes : sorgho, luzerne, con-

comhres, melons et tomates ; il y avait aussi des ceps de vigne, des figuiers, des grenadiers, et de nombreux exemplaires de Vacacia nilotica [Karad)^ arbre dont le fruit sert au tannage et constitue un remède populaire. L'eau se trouve partout à une profondeur de trois à cinq mètres, au-dessous de la couche calcaire qui fait suite au sable. La culture du dattier est, comme dans le

Karad {^acacia nilotica).

reste du Fezzan, Toccupation principale des habitants, au nombre de 1,500 environ.

Le lendemain, je vis Bon Zeïd, dont j'avais dû attendre le retour, car il se trouvait à Bachi, son village natal. Il se déclara prêt à me servir de guide, pourvu que le voyage ne durât pas plus de quelques mois. C'était un homme encore jeune, maigre, au visage ovale, paraissant sérieux et intelligent, mais d'une ténacité excèsj»ive dans ses exigences personnelles et dans ses prétentions de toute sorte. Mon offre de 60 mahaboubs fut rejetée par lui avec dédain ; il allégua, comme je l'avais prévu, qu'un marabout devait se payer plus cher que le Toubou auquel je donnais déjà plus que cette somme; bref, nous tombâmes d'accord pour 100 .mahaboubs, dont la moitié toujours payable d'avance. Mais à

peine yenais-je de me rendre, à contre-cœur, sur ce point, que Bou Zeîd se mit à fonnuler, pour ses cousins les notables du Tibesti, des demandes de burnous et de vêtements soudaniens si exagérées, que force me fut de refuser, sous peine de me ruiner d'un seul coup. Il m'engagea alors, dan§ mon intérêt, et le plus sérieusement du monde, à renoncer à mon projet de voyage. C'était chez lui une conviction que chaque habitant du Tibesti avait le droit de me demander quelque chose ; oui certes, il en parlait à bon escient : quiconque visitait le pays sans y avoir des liens particuliers de famille, en devait, de toute nécessité, revenir les mains vides; et ce n'était pas à sept Maïnas que j'étais tenu de faire des présents, mais à treize au moins, disait-il; si bien que moi, après tant de sacrifices consentis, ne pouvant me résoudre à •changer de dessein, j'en dus passer par ce qu'il voulut, et augmenter sensiblement mon stock d'objets de prix. Il va sans dire que je payai bon ces nouveaux achats. Encore, la veille même du départ, tout mon plan menaça-t-il d'échouer par suite d'un changement de front de Bou Zeïd. La crainte que mon voyage ne se prolongeât au delà de mes prévisions et l'espérance d'obtenir de moi, comme l'avait essayé Kolokomi, le versementjmmédiat de la seconde moitié de la somme, étaient la cause de ce refus soudain. 11 fallut qu'Hadch Dchaber, usant de son autorité, lui rappelât la sainteté de la parole donnée.

Enfin, toutes mes dispositions étant prises, je me mis en route le 17 juin, dans la direction de Bachi, où j'arrivai le surlendemain. A part une demi-douzaine de maisons en terre, habitées par des marabouts, la localité ne compte que des huttes, de cinq pieds de hauteur environ, formées d'un échafaudage de perches avec un clayonnage de feuilles de palmier hyphène. Ces cabanes de type toubou sont au nombre d'une centaine, ce qui, à six têtes par habitation, permet d'évaluer à 600 au plus la population totale de la bourgade. Ses jardins ressemblent à ceux de Gatroun ; quant à l'eau de ses fontaines, elle passe pour la boisson la meilleure et la plus saine de tout le Fezzan, et l'on attribue à ses vertus thérapeutiques l'excellent état sanitaire qui distingue les habitants de Bachi.

Soit qu'il n'eût pas achevé ses préparatifs, soit qu'en sa qualité

de mahométan il lui répugnât de voyager un vendredi, Bou Zeîd me pressa de prolonger d'un jour mon arrêt en ce village ; aussi, me vis-je, plus encore qu'à Gatroun, importuné de visiteurs toubous, qui, sous prétexte que j'avais l'intention d'explorer leur pays, se croyaient fondés à réclamer de moi quelque chose. Il ne manqua pas non plus de gens, parmi ceux de la classe plus civilisée, pour tenter encore de me dissuader, par toutes sortes de peintures et de raisons, de l'entreprise à laquelle j'étais résolu. La majorité des habitants avait le teint d'un noir plus ou moins olivâtre, ou couleur bronze-foncé, de nuance cuivrée; fort peu de nègres, dans la pleine acception du mot. Tous étaient maigres, presque entièrement dépourvus de mollets , d'une membrure excessivement grêle, le visage ovale, le prognathisme peu accentué, le nez généralement bien conformé, les cheveux moins courts et moins filasseux que chez la plupart des nègres, la barbe moins rare aussi, les yeux vifs, intelligents, et la démarche comme les mouvements d'une élégance remplie de souplesse. L'objet de luxe par excellence, c'est, pour les hommes, le turban, soit de mousseline, soit d'une cotonnade épaisse, teinte en bleu foncé. J'ai dit que le vêtement soudanien était chez eux le comble de la coquetterie. Pour chaussures, ils n'ont guère que des sandales. Une de leurs armes caractéristiques, c'est un bouclier ovale , fait d'une peau d'antilope, de cinq pieds de haut environ, et d'une forme légèrement convexe. N'omettons pas le luxe obligatoire d'amulettes.

Les femmes portent leurs cheveux arrangés sur les côtés et par derrière en une infinité de minces tresses, qui leur pendent, bien graissées, jusque sur le cou. Les jeunes filles se font au milieu de la tête une tresse plus épaisse qui, du front, haut rasé, reiombe sur la nuque ; les femmes mariées en ont deux de ce genre. Outre des anneaux, descoUiersmultiples, demignonscylindres de corailà l'aile droite du nez, les personnes du sexe se chargent le poignet d'une douzaine de bracelets de corne ou d'ivoire qui leur couvrent la moitié de l'avant-bras ; puis, au-dessus du coude, se trouve d'ordinaire un autre bracelet mince, de pierres d'agate ou de coris, sans préjudice d'un anneau semblable au-dessus de la cheville. Notez que le pied, par sa finesse comme par sa cambrure, exciterait l'envie de plus d'une Européenne élégante, et que les fillettes, qui vont la tête et le haut du corps découverts, — il n'y a que les femmes faites qui portent d'ordinaire le châle et le foulard, — vous exhibent des formes qui, dans leur rondeur, sont tout ce qu'il y a de plus harmonieux. Jusqu'à leur puberté, les enfants de l'un et l'autre sexe sont

entièrement nus ; tout au plus les petites filles portent-elles une ceinture, avec de pudiques franges de cuir retombant par devant. Les garçons, eux, ont la tête rasée, sauf une touffe de cheveux au sommet, ou une large houppe d'avant en arrière, assez semblable à une crête de coq, qui leur donne un air excessivement drôle.

Le t9, au matin, nous nous remimes en route dans la direction du village de Medrousa, que nous atteignîmes en deux heures et demie; de là, nous gagnâmes la fontaine des Sept Palmiers (^ir soufra totiddousma), puis celle de Toàl, taries Tune et l'autre depuis longtemps, et enfin les ruines du village de Kasraouwa (le château bien arrosé), près duquel était un bois de palmiers où nous pûmes établir notre gite. Pendant des années, le digne Mohammed avait demeuré en cet endroit, s'y adonnant à la culture des dattiers; mais, pour le moment, toute la plantation était revenue à Tétat sauvage; les feuilles desséchées pendaient le long des troncs, comme autant de guenilles couleur gris-brunâtre; les pousses, que nulle main ne s'était occupée de transplanter, buissonnaient de toutes parts en un fouillis lamentable ; la fructification était laissée à l'abandon. Personne n'habitait plus l'oasis, et c'était aux gens de Tedcherri qu'allait la récolte.

A partir de Kasraouwa, la route ordinaire du Tibesti quitte la vallée d'Ekema, pour infléchir vers l'est au plus court ; nous ne pouvions prendre ce raccourci, d'abord, parce que l'eau y fait presque défaut, et ensuite, parce que nous tenions autant que possible à ce que Ton ne nous remarquât pas trop. Nous filâmes donc directement devant nous, dans la direction de la chaîne de collines où commence la longue vallée de Tedcherri. Cette dernière localité, que nous atteignîmes le 21 juin, est la bourgade la plus méridionale du Fezzan. Une Kasba, imposante par sa masse, mais toute en ruines, y commande un groupe de deux cents habitations, enceintes de murs également délabrés, et disposées en ruelles si étroites, que deux personnes ne s'y peuvent croiser sans décrire une inflexion de l'échiné. Beaucoup de ces maisons étaient vides, et dans les autres le dénuement était visible. De toutes les villes fezzanaises que j'avais traversées, Tedcherri était certainement la plus déchue. Nous n'y trouvâmes pas même à nous procurer la provision de dattes qui était nécessaire pour nos chameaux ; il nous fallut nous contenter de la moisson d'herbe {sebat) que nous récoltâmes dans les environs. Là encore, les collines d'alentour étaient occupées par des huttes de Toubous. Le reste des habitants se composait de quelques marabouts de la tribu des Zejadin et

d'une population mêlée qu'il serait difficile de classer. Tous réunis, ils pouvaient monter au chiffre de huit cents.

Parmi les inévitables quémandeurs qui ne manquèrent pas de m'assaillir de nouveau, j'eus lieu de distinguer un certain Birsa, neveu d'Arami, ce noble Toubou dont le voyageur Beurmann avait déjà eu à éprouver l'arrogance, et qui exerçait une suprématie presque supérieure à celle du souverain [Dardai). Comme ce Birsa s'apprêtait justement à retourner au Tibesti, je lui promis de lui donner, s'il consentait à faire route avec nous, un costume d'Haoussa avec un tarbouch et un turban : l'avance paraissait d'au-

Vue de Tedcherri.

tant plus prudente, que Mohammed, sans en avoir l'air, avait recueilli un certain nombre d'informations et remarqué différents indices qui lui donnaient la conviction, qu'en dépit des bons traitements dont ils étaient l'objet de ma part, les Toubous présents ruminaient contre nous des pensées de trahison. Kolokomi, de son côté, avait sondé ses compatriotes, et appris qu'ils méditaient de nous attaquer un peu plus loin, au delà de la fontaine de Meschrou, et de nous dépouiller si bien, que je fusse contraint de rentrer au Fezzan. Nous résolûmes en conséquence, pour déjouer leurs plans, de modifier notre itinéraire, en suivant la route du Bomou jusqu'aux monts Tummo *, et en obliquant de là au sud-est, de manière à contourner les vallées septentrionales du

1. Ces monts, qui portent aussi le nom d*El-Vàr (la plus difficile), courent du sudest au oord-ouesl, de la partie nord du TibesU au plateau de Tasaili, près de GhaL

Tibesti et à pénétrer, sans être trop yus, au cœur même du pays.

Le 23 juin donc nous reprîmes notre course : c'était le jour du

milad, autrement dit Tanniversaire de la naissance du Prophète ;

aussi, avant de partir, avions-nous fait un repas d'extra, en man-

BirsB.

géant un chevreau gras abattu de la veille. Une inflammation qui m'avait attaqué les deux yeux ne laissa pas que de me rendre d'abord le chemin très pénible. La fontaine de Meschrou {Bîr Meschrou), que nous atteignîmes le lendemain soir, est la seule station aquifère qui se trouve entre la frontière sud du Fezzan et les monts Tummo ; elle est située dans une longue vallée d'érosion, ouverte au nord et au nord-est, qu'entoure un cercle de collines

128 SUR LE CHEMIN DU TIBESTl.

de sable. Le sol, à côté d'elle, était jonché d'ossements humains et de squelettes de chameaux. Je remarquai aussi, non sans frisonner, à demi enfouis dans le sable, les cadavres momifiés de plusieursenfants,auxquelsadhéraient encore des lambeaux d'indienne bleue, restes de leurs vêtements. C'étaient sans doute de petits nègres, faisant partie d'une caravane d'esclaves, qui avaient succombé là aux souffrances de leur longue odyssée dans le Désert; car il est d'usage, quand ces négrillons exténués par les coups, la fatigue, la faim et la soif, sont hors d'état de continuer leur route, de les abandonner sur la place et de les y laisser agoniser misérablement sous les ardeurs torrides du soleil. Nulle tombe n'abrite ces jeunes victimes de la barbarie humaine ; c'est l'air du Désert qui se charge de les momifier peu à peu et de les réduire à l'état de squelettes. Parfois, ces pauvres traînards, en ramassant leurs dernières forces, parviennent à gagner la fontaine la plus proche ; mais parfois aussi cette fontaine n'a plus d'eau *, et ils retombent alors désespérés aux bras de la mort.

Le lendemain, comme nous avions fait du reste la veille, nous profitâmes du clair de lune pour nous mettre en route avant le lever du soleil, de manière à éviter la chaleur vraiment intolérable du jour et l'espèce de bain de sable dans lequel alors on ne cessait de nager. Grâce au calme de l'atmosphère et au rayonnement, très intense, ces trajets de nuit nous offraient l'avantage d'une fraîcheur extrêmement agréable. Ce n'était du reste qu'à l'approche du soir, quand tombait le vent d'est qui se levait régulièrement à l'aurore, et que, les rayons de l'astre arrivant obliquement, la diffusion de lumière diminuait, que nous commencions à jouir d'une libre perspective des objets. L'air ambiant s'éclaircissait, nous livrant jusqu'au coucher du soleil une vue de plus en plus vaste du paysage. Une chose que je ne comprends pas, c'est que des voyageurs nous parlent du ciel du Désert comme offrant un azur éternellement clair. Cet azur-là, je ne l'ai trouvé pour ma part ni entre Tripoli et Mourzouk, ni au sud du Fezzan. Alors même que la poussière et le sable n'enveloppent pas tout d'un voile épais, l'intensité aveuglante des rayons solaires s'oppose à ce phénomène d'azur, et la couleur de la voûte céleste présente plutôt une teinte blanc bleuâtre.

A sept heures de Meschrou, nous atteignîmes l'avant-ligne de

1. Le Bir Meschrou, lui aussi, en dépit des efforts faits par divers gouverneurs du Fezzan, entre autres Hassan-Pacha, s'ensabte de plus en plus d*année en année, au grand dam des voyageurs qui fréquentent cette route importante.

rochers qui bornent au nord la série de terrasses de grès qu'on désigne sous le nom de Grande- Vallée {Lagsba Bouia), L'âpre passage d'un point à l'autre, le Grand chemin [Tenija el Kebira), comme on l'appelle, est réputé la pierre de touche des chameaux qui Yont au Bornou ou qui en \iennent. Les difficultés du pas sont toutefois plus grandes pour les bêtes qui arrivent du sud, puisqu'elles ont déjà fourni quatorze ou quinze jours de marche au moins, au moment de gravir cette rampe escarpée. A cette Grande- Vallée, large de près de quatre heures au point où nous la traversâmes, en attient une autre, séparée d'elle par une haute vague de terrain rocheux, et nommée la Petite- Vallée [Lagoba Kono) ; puis, ces deux dépressions franchies, on gagne par le Petit-Chemin [Tenija el'Srhîrà) le plateau d'Alaôta Kiou, une vraie hamada à 700 mètres d'altitude au-dessus de la mer, et qui va s'élevant peu à peu vers le sud, durant une journée de marche environ, jusqu'aux monts Tummo susnommés. A l'est se trouve le groupe des collines rocheuses de Lebrek ; du côté opposé se détache au loin un échevau considérable de hauteurs, par lesquelles passait autrefois la route du Bornou, et qu'on nomme la montagne des Sources (DjerAîn).

Le 27, avant l'aurore, nous touchions aux premiers contreforts du relief tibestiei\, et après une marche de six heures au travers d'un chaos de cônes tronqués, de pyramides sans pointe et de sommités tabulaires, nous arrivions à la fontaine, située sur le versant nord du mont Tummo proprement dit, relief abrupte et de forme trapézoïde qui surgit du plateau d'érosion comme une sorte de gigantesque témoin de l'altitude primitive du sol. Vu de près, le massif est moins compact qu'il ne le parait à distance; il se découpe en vallées profondes, présentant de sauvages déchirures, et dont la traversée, très pénible, justifie bien le nom d'El-Vâr (La Difficile) que porte cette montagne. Les innombrables lits de cours d'eau, grands et petits, qui y prennent naissance, s'inclinent dans le sens du sud-ouest. Le Tummo lui-même, très allongé, court, du nord-est, dans cette direction. Vers l'orient, à une demi-journée de marche environ, on aperçoit deux groupes de hauteurs plus petits et de même figure, qu'on appelle les Filles du Tummo [Tummo Doba).

Le fond de l'intumescence est une roche calcaire sur laquelle s'élèvent de gigantesques blocs de grès sombre, recouverts parfois d'une couche d'argile de plusieurs pieds d'épaisseur et incrustée de petit» cailloux. Comme altitude, elle ne domine point de

beaucoup le plateau d'approche (Alaôta Kiou) ; mais la plaine qui se trouve à ses pieds aussi bien que ses vallées intérieures présentent une infériorité de niveau qui s'accorde bien avec la formation de ces reliefs tabulaires que nous avions remarqués, chemin faisant, tout le long de cette contrée d'érosion. L'eau de la fontaine a un goût agréable et une délicieuse fraîcheur; aussi les caravanes arrivant du sud ont-elles coutume de faire là une halte prolongée ; les âpres parois de grès d'alentour portent toutes sortes de noms, d'inscriptions et d'emblèmes de tribus, et dans les endroits sableux se trouve emmagasiné un amas inépuisable d'excréments de chameau, qui constituent l'unique combustible dont se servent pour cuire leur repas les voyageurs de passage en ce lieu.

AU DISTRICT D'AFAFI

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