‹ Sahara et Soudan:Chapitre 13 sur 111 · Voyez ci-dessus, page · texte numérisé non relu

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Le 24 mai, je signai avec lui un arrangement aux termes duquel il s'engageait à me servir de guide dans toutes les parties du Tibesti où il me plairait d'aller, et à me ramener ensuite auFezzan ; ce, moyennant la somme de 80 mahaboubs (405 francs), une moi« tié payable d'avance, et l'autre moitié à remettre aux mains d'Hadch Dchaber, pour lui être donnée après mon retour. Je lui promettais en outre, comme supplément de récompense, au cas où tout se passerait bien, un fusil à pierre, et je me réservais de reconnaître de gré à gré les services que m'aurait rendus son cousin. Enfin, sans préjudice du souverain de la contrée, Tafertemi, chacun des principaux nobles du Tibesti, — le nombre en était préalablement fixé à sept, et c'était Hadch Dchaber qui s'était chargé d'en dresser la liste nominative, — devait recevoir un burnous de drap rouge. C'étaient là des conditions onéreuses, d'autant plus que le second guide que j'avais à prendre parmi les marabouts de Gatroun ne manquerait pas vraisemblablement de se mettre à un prix encore plus élevé; toutefois, comme il était de notoriété dans la susdite ville que M. de Beurmann avait payé la même somme lors de son traité avec Tafertemi, je n'avais qu'à consommer le sacrifice.

J'eus la chance de dénicher à Mourzouk même une demi-douzaine de burnous en drap rouge et trois costumes du Soudan bleus foncés, à teinture d'indigo. On me fit les burnous de douze à vingt thalers Marie-Thérèse pièce, sans que je pusse obtenir de diminution, malgré les piqûres de mites dont plusieurs d'entre eux étaient ajourés. Moindre de plus de moitié fut le prix des vêtements soudaniens, bien que les Toubous, comme les Touaregs, y attachent tout autant de valeur qu'aux burnous. A ces objets, je joignis des bonnets de Tunis, de la mousseline pour turbans, de la poudre d'antimoine, du benjoin, du tabac et des cotonnades. Quant aux présents que je devais plus tard porter au Bornou, je les laissai naturellement chez moi, à la garde de Brahim Ben Aloua.

En dépit de toutes les assurances de Kolokomi et d'Hadch Dchaber, le brave Mohammed de Gatroun ne se départit pas un seul instant de sa réserve pleine de méfiance ; il s'en référait avec raison à l'expérience des douze années qu'il avait passées au sud du Fezzan, parmi ses demi-compatriotes, et à celle des deux voyages qu'il avait faits au Tibesti, le pays natal de son père. Le noble Kolokomi ne lui inspirait qu'une médiocre estime ; son unique espoir était le marabout que nous prendrions pour guide à Gatroun, surtout si ce devait être cet Ali de Bachi, qui déjà était

connu de moi, ou bien un certain Bou Zeïd, du même village. Moi, de mon côté, considérant Tàge avancé de Mohammed et la répugnance qu'il manifestait pour mon entreprise, je lui proposai de me chercher un serviteur au fait de la langue toubou, en l'engageant à rester lui-même en arrière ; mais Texcellent homme déclina mon offre avec une sorte d'indignation : « J'ai promis, dit-il, à tes amis de Tripoli de te conduire sain et sauf au Bornou, comme j'y ai conduit tes frères Abd el-Kerim (Barth) et Mustafa Bey (Rohlfs) ; avec l'aide de Dieu, nous atteindrons ensemble ce but; jusque-là je ne te quitterai pas, et s'il t'arrive quelque malheur chez ces perfides Toubous, j'entends partager ton sort. »

Tandis que j'achevais mes préparatifs de départ, ledit Mohammed s'en alla dans son village natal, d'où il revint, le 4 juin, avec quatre de nos chameaux, qu'on y avait mis au vert, plus sa moitié, un sien rejeton âgé de dix-huit ans, et un jeune chien Doudjâli, que nous résolûmes d'emmener. La femme de mon Gatrounois, qui était également de souche toubou, quoique née au Fezzan, était une vieille aussi noire de peau que lui, et qui avait pris, à la longue, la placidité philosophique de son époux. Elle portait un beau châle égyptien de laine foncée avec un gigantesque cylindre de corail rouge dans l'aile droite du nez. Encore qu'il n'y eût pas entre eux de bien vives démonstrations d'amour, ils semblaient toutefois très sensiblement attachés l'un à l'autre, et, dans le peu d'enthousiasme que la femme, elle aussi, montrait pour notre voyage au Tibesti, perçait l'unique souci de Mohammed.

Devant le pacha elle conseil rassemblé, Kolokomi se comporta avec une simplicité intelligente qui n'était pas dénuée de dignité. On me confia à lui solennellement, on lui déclara qu'il répondait en quelque sorte sur sa tète de mes biens et de ma vie, et qu'il devait s'obliger à me conduire, s'il était possible, jusqu'au Borkou, ou, tout au moins, à me ramener au Fezzan. 11 répondit que, pour le Tibesti, il assumait la responsabilité, mais que, pour le voyage au Borkou, cela dépendait de ses collègues, les autres nobles, dont plusieurs étaient plus influents que lui. Puis un fatika solennel (prière du Coran) fut dit, en manière de bénédiction, sur notre voyage, lequel fut fixé au surlendemain.

Quant à mon amie mademoiselle Tinne, elle devait partir le jour même. Ichnouchen était attendu au val el-Gharbi, et c'était là qu'elle devait conclure avec lui les arrangements d'un voyage chez les Touaregs. Le soir du 5 juin, je l'accompagnai jusqu'à la porte de l'ouest, où ses gens étaient campés sous les murs de la

ville. Si Tentreprise que je méditais passait pour être extrêmement périlleuse, la sienne, en revanche, garantie par un chef puissant ^jui, durant salonguevîe, — car Ichnouchen était très âgé, — s'était acquis un renom de loyauté, et ayant pour objectif un pays habité par un peuple dont la bonne foi, la religiosité et Thorreur du parjure étaient proverbiales, ne semblait offrir aucune espèce de danger sérieux. C'est dans ces sentiments que nous primes congé Tun de l'autre, congé d'autant plus cordial de ma part, que, pendant notre commun séjour à Mourzouk, j'avais conçu une très haute estime pour l'esprit et le cœur de l'intrépide Hollandaise.

Le 6, à mon tour, à 1 heure de l'après-midi, je sortis de la ville par la porte de l'est, en compagnie de Giuseppe Valpreda, de Mohammed, d'Ali et de Sa'ad, non sans qu'une dernière fois Hadch Brahim eût fait appel à la conscience de mon guide toubou. Nous nous dirigeâmes vers le sud-est, en longeant les quelques huttes de palmier dont se compose le petit village de Moureïzouk (diminutif de Mourzouk), et, au bout de quatre heures, après avoir dépassé les ruines de deux hameaux, qui attestent les progrès de la dépopulation dans le pays, et franchi une chaîne de collines peu élevées, nous débouchâmes dans la plaine qu'on nomme la Tabanija. Il s'y trouve deux fontaines : l'une, à l'ouest, sert, par une vieille habitude, de lieu de campement aux Toubous ; l'autre, à l'est, est visitée par les Touaregs, à l'époque de la cueillette des dattes. Ce fut près de la seconde, qui, à une profondeur d'un mètre et demi, contient une quantité fort médiocre d'eau à la température de vingt degrés centigrades, que nous nous décidâmes à établir notre campement de nuit. A peine y étions-nous installés, que les nuages dont le ciel n'avait cessé de se couvrir crevèrent en un orage. Il ne plut pas abondamment, mais assez toutefois pour donner à mon guide toubou et à Mohammed la ferme conviction qu'Ichnouchen se trouvait auvalGharbi, un voyage de ce chef au Fezzan étant inséparable de la pluie.

Le lendemain, au bout de quatre heures et demie de marche, nous atteignîmes le village de Bidan, assemblage minable de cabanes, avec une mosquée en argile, près d'un bois de palmiers ou nous nous retirâmes au frais avec nos chameaux. Nos noirs setalent procuré une quantité respectable de lakbi, si bien qu Ah et Sa'ad se trouvèrent bientôt dans un état déplorable. Le grave Mohammed, sans aller jusqu'à cet oubli de sa dignité, s'égaya néanmoins lui-même jusqu'à déployer une faconde que je n'avais jamais eu occasion d'admirer en lui. Cette joyeuse échappée de

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mes serviteurs, qu*eii me reportant par la pensée à Tépoque où j'étais étudiant je ne me sentis pas le courage de troubler, eut pour moi des suites funestes. Je m'étais endormi doucement à Tombre d'un dattier, si bien que le soleil en tournant yint darder ses rayons sur mes jambes, sans que pour cela je me réveillasse, et que mes compagnons, on le conçoit de reste, eussent des yeux pour le péril que je courais. 11 en résulta qu'en sortant de mon assoupissement j'éprouvai dans les deux pieds une douleur sourde et une sensation particulière de lourdeur, premiers symptômes d'une inflammation dont je devais fort souffrir.

De Bidan àGatroun, s'étend un désert partie de sable, partie de pierre, qu'interrompt seule, à peu près à mi-chemin, Yhattija * de Mestouta. En un endroit se trouvent des traînées de dunes, formant un véritable labyrinthe de hauteurs et de vallées, où je ne sais pas comment mes conducteurs pouvaient réussir à s'orienter ; dans les vallées pointait çà et là une maigre végétation de nissi {Aristidaplumosa) et de hâd; les collines étaient de pures croulières de sable mouvant, dont l'élévation maximum n'excédait pas quarante mètres. Il nous fallut deux jours de marche, par ces innombrables circuits, pour gagner l'oasis de Mestouta, située dans une plaine de deux heures de long sur une demi-heure de large, au point le plus déprimé de laquelle se trouvent trois ou quatre puisards contenant une eau légèrement saumâtre, à la température de 23 degrés centigrades. L'état douloureux de mes pieds nous obligea de rester là toute une journée, à l'ombre parcimonieuse dhurobles tamarix.

Le 10 juin, par un temps couvert qui nous gratifia d'un peu de pluie, nous achevâmes de franchir l'hattija, et après avoir passé une chaîne de collines d'un roc calcaire recouverte d'une couche épaisse de sable, qu'on nomme la Grande -Dune (GAar(f-e/-jredtr), nous fîmes halte, au bout de douze heures de marche, au milieu d'une vaste plaine ondulée. Ce ne fut que le lendemain 11, dans la soirée, que nous atteignîmes la cité de marabouts qui a nom Gatroun.

Là, déjà, j'eus un avant-goût des exigences et des importunités mendiantes de toute sorte qui devaient me rendre l'existence si amère parmi les Toubous. Kolokomi, que démangeait la manie de briller aux yeux de ses compatriotes, ne me laissa pas tranquille que je ne lui eusse prêté, pour se pavaner dans Gatroun, un

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