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CHAPITRE VII

Coup d'oeil sur le val Tâo. — Huttes et habitacles divers. — La disette estivale dans Touest du Tibesti. — Départ pour le Zouar. — Première entrevue avec lesMaïnas. — Un plaidoyer laborieux. — Nouvelle marche en avant.— Retraite précipitée. — Jours d*ennui, d'attente et de famine. — Le seigneur Arami.

Les huttes abandonûées près desquelles nous avions dressé notre tente étaient semblables à celles que j'avais déjà eu occasion de voir à Bachi et à Tedcherri. Elles se composaient de fortes branches d'acacia sajal, hautes d'un mètre et demi ou de deux mètres, iSchées dans le sol, et enfermant un espace rectangulaire de trois mètres et demi de long sur deux de large. Au dedans, parallèlement aux longs-pans, court une autre rangée de pieux destinés à soutenir le milieu de la toiture, qui va s'inclinant légèrement de chaque côté de ces tiges d*appui. Dans les extrémités supérieures des bâtons s'enchevêtrent des traverses assujetties par des cordes de lif ou de fibres dé palmier hyphène, et le tout est recouvert et garni de nattes. Il n'y a qu'une seule ouverture, au bout d'un des longs côtés, servant à la fois de porte et de fenêtre. L'ensemble fait l'effet d'une niche à chien, et le seul vestige d'art que présente la construction, ce sont les nattes, fort simples d'ailleurs, mais soigneusement tressées par les femmes, qui en forment le couvercle.

Outre ces huttes, je trouvai, en rôdant par les gorges rocheuses, d'autres espèces d'habitations, solitaires et cachées, qui pour la plupart étaient également désertes. Les plus primitives, parmi ces dernières, consistaient tout simplement en des excavations naturelles dans les rochers, et ce sont sans doute ces demeures qui ont valu dès l'antiquité aux gens du pays le nom d'Habitants des

cavernes. Grâce au nombre infini et à la variété de disposition des blocs de rocher, il arrive fréquemment que ces creux offrent un gîte très commode, parfaitement à Tabri du soleil et de la pluie; Tart n'a presque point besoin d'y rien ajouter, et ce genre de retraite cachée convient on ne peut mieux au caractère sournois et défiant d'une population toujours en garde contre les surprises.

D'autres habitacles un peu moins simples consistent en des constructions circulaires de gros cailloux du pays qu'on pose les uns sur les autres sans se donner la peine de cimenter le mur au moyen d'argile, et dans lesquels on ménage une petite ouverture. La toiture en est d'ordinaire en branches d'acacia sajal ou

\ Huttes en clayonnage au Tibesti.

en feuilles de palmier, avec un pilier de soutènement central à l'intérieur de la hutte. S'il se trouve un rocher surplombant en forme d'auvent, on y appuie l'enceinte orbiculaire de cailloux, et dans ce cas on n'a pas besoin de la munir d'un toit. Ces sortes de cabanes se rencontrent éparses, souvent à de grandes distances les unes des autres, sur les pentes et dans les gorges tibestiennes, et cette extrême dissémination n'a pas seulement, je le répète, pour cause l'éparpillement même des réservoirs d'eau aux creux des rochers, mais encore et surtout l'esprit d'isolement d'un peuple soupçonneux et perfide qui redoute toujours la venue d'un ennemi.

La dépopulation momentanée de Tâo tenait aux difficultés d'à-

limentaiion que présente en cette saison la contrée. Les versants sudouest de la chaîne centrale ne fournissent même pas de quoi sustenter tant bien que mal les habitants si clairsemés de cette partie du Tibesti; leur unique ressource est dans la pauvre végétation des gorges rocheuses et des oueds ou enneris; sans elle le pays serait inhabitable^ puisque le manque absolu d'eau terrestre ne permet pas d'y créer des jardins pour la culture des céréales, des dattes ou des légumes. Quand, en été et en automne, après la chute des pluies annuelles, les herbes fourragères poussent et verdissent, et que les arbres renouvellent leur parure de feuilles, chameaux et chèvres trouvent abondamment de quoi remplir leurs mamelles; et tant que dure cette sécrétion, le lait constitue une des bases d'alimentation des indigènes. A la même époque mûrissent les graines d'une herbe noueuse [Paniciim turgidum), dont on tire en la manipulant une sorte de farine. Mais, lorsque chameaux et chèvres ne fournissent plus de lait et qu'on a consommé les graines en question, alors commence une longue période de dénuement, pendant laquelle le fruit de l'hyphène rentre dans ses droits et usurpe, parmi les substances nutritives de l'homme, une place qu'à coup sûr il ne mérite pas. Les Toubous, qui savent endurer tant de privations, conviennent eux-mêmes qu'avec ce genre d'alimentation seul on ne peut pas se soutenir bien longtemps.

C'était dans cet état de disette que se trouvait justement le pays comme j'y arrivais. A entendre dans le silence de la nuit les frappements cadencés et mélancoliques de la pierre sur la dure écorce qu'il s agit de réduire péniblement en une pâte molle ou en poudre^ on devinait que la faim mordait aux entrailles leliatteur diligent qui se donnait tant de mal pour si peu de profit. A la semence de graminées sauvages dont j'ai fait mention, chacun s'efforce d'ajouter quelques céréales venant du Fezzan ou des districts du Tibesti où l'eau facilite la culture jardinière ; mais, en été^ cette chiche provision est depuis longtemps épuisée. Quaçt à se nourrir de la chair des animaux domestiques, c'est un extra que les Toubous ne se permettent, en tout état de cause, que dans les cas extraordinaires, et à l'occasion obligatoire d'une solennité. L'usage de la viande est tellement hors de leurs habitudes que, même au plus fort de la faim, il ne leur vient pas à l'idée d'abattre quelqu'une de leurs nombreuses chèvres. Un chameau est-il près de mourir d'épuisement ou de maladie, ils le tuent selon la prescription, en découpent la chair en rondelles et lanières, la

AU VAL TAO ET DANS LE ZOUAR. i39

mettent à sécher au soleil, et s'en sustentent quelque temps. 11 va de soi que ces débris de bétes vieilles^ exténuées ou malades, ne constituent pas précisément des morceaux tendres et savoureux ; aussi le Toubou a-t-il soin de s*armer pour cette bombance insolite d'une pierre avec laquelle il martelle sur un corps dur la chair, les nerfs et les os, jusqu'à ce qu'ils se soient transformés en un bol alimentaire absorbable. La plupart du temps la viande de chameau séchée à Tair se mange incuite, et, comme telle, je ne l'ai point trouvée trop mauvaise. Pour l'abattage d'une chèvre, il faut ou un mariage ou quelque autre fête de famille analogue.

Souvent aussi on fait quelque provision de dattes, — il en pousse un peu dans certaines vallées, principalement à l'est de la région, — mais, quand survient Télé, on a également dévoré cette réserve, et tout le monde n'a plus qu'à attendre en se serrant le ventre la venue de l'automne. Cette dernière saison est celle où se fait la récolte des dattes et des céréales, tant dans quelques parties du pays que dans les contrées voisines ; chaque Toubou alors de se mettre en chemin pour se procurer, en échange de chameaux, de brebis, de chèvres ou de peaux, la somme d'aliments qui lui est nécessaire. L'un va dans les districts favorisés du pays, l'autre au Fezzan, à Kawâr, ou bien au Borkou. Au Tibesti même, le Bardai était, au dire de mes guides, la seule vallée où l'on se livrât en grand à l'élève des dattiers et à la culture jardinière, la seule aussi où il y eût des centres de population réguliers dont les habitants ne désertassent jamais' leurs foyers.

Quoique ce ne fût pas encore la saison où les dattes sont mûres à point pour être cueillies^ beaucoup de gens déjà, des vallées du sud-ouest, étaient partis pour le Bardai, même sans y posséder de dattiers. II y a en effet, au Tibesti de même qu'au Fezzan, une coutume en vertu de laquelle, tant que les dattes ne sont pas. bonnes à couper, chacun a le droit de cueillir et de ramasser les fruits mûrs, afin de les manger surplace. D'autres encore s'apprêtaient à émigrerdans la même direction, et Galma m'avertit que le Dardai lui-même et les principaux Maïnas du Zouar devaient également, dans un temps très prochain, se rendre au Bardai pour y établir leurs quartiers d'automne. Si je voulais, en conséquence, rencontrer encore ces messieurs dans le Zouar, il était nécessaire que je me hâtasse. Aussi accueillis-je la proposition dudit Galma de dépêcher par avance son esclave pour prendre d'exactes informations. Bien que j'eusse eu d'abord l'intention d'attendre à Tâo

le retour de cet envoyé, je me décidai à le suivre le jour même, craignaût que, s'il n'y avait plus personne dans le Zouar, je ne fusse plus tard empêché de visiter cette intéressante vallée.

Ce fut dans Taprès-midi du 14 juillet que nous nous mimes en chemin. Dès la première marche, nous rencontrâmes trois habitants de l'enneri où nous allions, qui nous informèrent qu'il ne restait plus là-bas que quatre des principaux nobles, et que, quant à Tafertemi, il avait déjà quitté la vallée. Nous n'en continuâmes pas moins notre route ; mais le lendemain, comme nous débouchions d'un contrefort de la chatne centrale, dont le col d'escalade n'avait pu être franchi qu'à grand'peine par nos chameaux du littoral nord, nous vîmes venir notre messager, l'esclave de Galma, qui nous confirma le départ de Taferlemi et ne nous parla pas en termes très rassurants des dispositions des Maïnas restés au Zouar. Après mûres réflexions sur l'opportunité de poursuivre plus avant, nous décidâmes de dépêcher en négociateur un second messager plus intelligent, et d'attendre son retour dans le voisinage.

Ce fut Birsa qui se chargea de la mission, et, l'après-midi même^ il nous rapportait une réponse favorable de3 notables du Zouar, qui se disposaient à venir au-devant de nous en dehors même de leur vallée jusqu'à l'endroit oii l'oued débouche des rochers dans la plaine {Zouar-Kaï). Eflectivement, à peine étions-nous campés au lieu désigné que les nobles parurent avec leur suite, vingt personnes environ, poumons saluer. Tous s'accroupirent en cercle au-devant de ma tente, leurs lances et leurs javelots tout droits à la main, leurs larges coutelas pendant au poignet par un anneau de cuir, et se mirent à entamer la kyrielle de Killahâ" nis, à'Ihillas et de salutations qu'on connaît. Après quoi, s'adressant à mes gens, ils leur demandèrent, avec une insistance qui ne souffrait point de refus, la permission de prendre part à notre souper chaud, dont ils étaient depuis longtemps privés. J'acquiesçai de grand cœur à cette modeste prière, d'autant plus qu'à ce moment j'avais la naïveté de croire que mon couscoussou était l'unique objet de leur convoitise et que je gagnerais ainsi leurs bonnes grâces.

De quel air sombre Ali et Sa'ad regardaient ces hobereaux en guenilles engloutir dans leurs bouches affamées la précieuse victuaille 1 11 est de fait qu'une seconde attaque du même genre à nos provisions eût pu être pour nous fort calamiteuse ; car qui m'assurait que la prétendue abondance de dattes et de céréales dont on

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