CHAPITRE PREMIER
Séjour à Tunis. — La Jévolulion de 1864. — Départ pour Tripoli. — La ville et ses habitants. —Comment je résolus d'aller au Bornou. — A laMeschija. Mohammed de Gatroun. — Apprêts de voyage. — Visites d'adieu ; types de fonctionnaires tripolitains. — Coup d'œil historique. — Mes chameaux. — La dernière nuit.
Vers la fin de Tannée 1862, obligé par une affection de poumon d'aller sur la côte septentrionale de rAfrique, je résidai d'abord en Algérie, principalement dans la province de Constantine; puis, Tannée suivante, la curiosité me conduisit à Tunis, où j'achevai de me 'rétablir.
Comparé au monde algérien, sur lequel la conquête française a mis Tempreinte européenne, Tunis, cette reine des cités barbaresques, a une originalité qui m'avait séduit tout d'abord. Les richesses naturelles de ce petit pays, son heureux climat, les vicissitudes de son histoire, qui fut jadis si brillante, et dont le temps n'a pu effacer les traces, m'en avaient rendu le séjour aimable et intéressant. Un sentiment de gratitude pour ma santé recouvrée,
les amis que je m'y étais faits, et la position notable que j'y avais acquise comme médecin, achevèrent de m'y attacher.
Je suis resté, à celle époque-là, bien des mois sur les ruines de Carthage, à évoquer en mon esprit, non sans une certaine impression de tristesse, en comparant ce qui est et ce qui a été, les images d'un passé grandiose : c'était lorsque, chaque année, j'allais passer l'été dans la maison de Sidi Moustapha Chasnadâr, en ce temps premier ministre du bey. Cette maison est située près de l'emplacement du vieux port punique. Aujourd'hui la chapelle de Saint-Louis se dresse au haut de la colline que couronnait autrefois la fière Byrsa. Les murailles puissantes, les
Vue de Tunis.
orgueilleuses constructions de l'antique ville qui osa disputer à Rome la prééminence, tout s'est écroulé, et à peine en restet-il des débris. La domination romaine a couvert par la suite ce coin de terre fertile de cités et de châteaux dont les ruines font partout ressortir d'une façon saisissante le contraste de cette période et de l'âge présent. Les restes gigantesques du palais Gordien, ceux du superbe amphithéâtre de Tysdrus, qui, à El- Dchemm, semblent regarder en pitié les pauvres huttes bâties à leurs pieds, n'expriment-ils pas au plus haut degré l'opposition humiliante qui existe entre ces temps de puissance et de gloire et la décadence actuelle? Qu'est devenue aussi la prospérité de Tunis El'Chadrâ * au moyen âge? Quels souvenirs visibles en reste-t-il?
1 . El-Chadrd signifie la verte, et non la bien gardée, comme on le prétend quelquefois ; répitbète 8*explique moins par la nature, du pays environnant, qui est passablement nu et terne, que par opposition à la région entièrement dévastée de Tancienne Carthage.
Tout n'est plus, aujourd'hui, que dénuement et misère, ce qui n'empêche pas que, pour le monde de Tlslam, Tunis la Verte n'ait gardé le prestige de son ancienne magnificence, et qu'au centre de l'Afrique maint pieux Mahométan instruit par les livres ne regarde d'un air d'envie quiconque a vu de ses yeux ce résumé des splendeurs terrestres.
Ce fut après mon arrivée sur le sol classique de la Tunisie que se consomma avec une rapidité déplorable la ruine de cette pe^ tite contrée si richement dotée de la nature. L'administration de dignitaires fourbes, sous un prince débonnaire, les exactions de spéculateurs et d'usuriers européens, et par surcroît une disette de plusieurs années mirent le pays au bord de l'abîme. Jusqu'au commencement de 1860, il n'avait pas un sou de dette; ce fut quelques mois plus tard qu'il entra dans la voie scabreuse des emprunts européens, et, en peu d'années, grâce à un gouvernement san€ scrupule, il eut contracté des obligations écrasantes. Les habitants se virent pressurés de la manière la plus révoltante ; le renidement agricole diminua presque des neuf dixièmes. Les Nomades se retirèrent sur les territoires déserts de l'Algérie, pour se piller et se battre entre eux, puis ils finirent par s'allier contre le gouvernement.
En 1864 éclata au centre de la Régence une révolution qui mit la dynastie entière à deux doigts de sa perte. J'en ai suivi toutes les phases, depuis le début jusqu'à la fin, au cœur même du pays, où j'accompagnais la colonne expéditionnaire envoyée contre les rebelles, sous les ordres de SIdl Rustam, alors ministre de l'intérieur, et qui, venu tout enfant à Tunis en qualité de mamelouk tcherkesse, v avait monté l'échelle des honneurs. Lui et deux autres fonctionnaires également Circassiens d'origine, — à savoir Sldî Keireddin *, qui fut plus tard à la tête du gouvernement, et SIdl Huseîn, qui par la suite fut aussi ministre, — formaient, avec Stdl Mohammed Chasnadàr, un ex-mamelouk grec, alors au département de la marine, un petit groupe d'hommes honnêtes qui voyaient d'un cœur navré, et sans pouvoir y porter remède, le rapide affaissement de leur patrie adoptive. A la tête de l'insurrection, qui englobait presque toutes les tribus du centre de la Tunisie, s'était mis un chef arabe, de la tribu des Mftdcher, nommé Ali Ben Ghadfthum. Il n'y avait que les quelques villes de l'intérieur, Kaïrouwan, Badscha, El-Keff, et les localités plus
1. Personnage bien connu en France : on sait qu*à la suile de la dernière guerre d'Orient, il a été un instant au pouvoir à Constantinople. (Note du traducteur.)
GoogI(
peuplées de la côte orientale, Susa, Mehedija, Monastir, Srâkès, K&bès, qui tenaient effectivement ou en apparence pour le gouvernement. Le désert tunisien, le Beled el-Djerid ou Pays des Dattes, était trop éloigné de la région moyenne de la Régence, pour pouvoir participer au mouvement; quant aux populations montagnardes du nord-ouest et de la frontière tripolitaine, bien qu'elles eussent peu de relations avec les Arabes insurgés, elles n'en avaient pas moins montré en tous temps de l'hostilité contre le pouvoir.
Ce fut donc sous les auspices les plus déplorables que l'on entama l'expédition, avec environ 5,000 hommes, soit un bataillon d'infanterie formé de deux milliers de zouaves, ou Berbères des monts algériens, qui depuis longtemps servaient en qualité de troupes irrégulières les princes de Tunis, et un noyau également irrégulier de cavaliers arabes. Encore que la tâche, à la fois politique et militaire, de Sîdî Rustam parût à peu près désespérée, il sut néanmoins, tant par son esprit de conciliation, sa patience, sa ténacité prudente, que grâce à l'incapacité politique des rebelles, la mener à bonne fin. Quand la ruse et les intrigues du gouvernement tunisien eurent semé la désunion parmi les tribus révoltées, notre colonne défit leur chef et ses bandes, d'abord près de la fontaine Bâbouch, au sud d'El-Keff, puis près des ruines d'Haidra, non loin de la frontière algérienne, à cinq lieues environ de Tebessa. A la suite de ce dernier combat, Ali Ben Ghadâhum ayant franchi la susdite frontière, l'insurrection se trouva terminée, et, juste un an après notre départ du chef-lieu, nous y rentrâmes en vainqueurs.
Malgré ce succès, le gouvernement ne laissait pas que de sortir affaibli de la révolution, et il ne s'en précipita que plus vite à sa ruine. Son malheur voulut que la victoire relevât momentanément son crédit en Europe ; de nouveaux millions lui affluèrent de l'étranger, et pour faire face aux obligations qui en résultaient, il acheva d'épuiser sans ménagement les dernières ressources des provinces. De plus, des années sans pluies amenèrent de mauvaises récoltes, et, pour comble de malchance, en 1866, une épidémie cholérique ravagea le pays, et découragea la population pauvre. La misère, dans l'hiver qui suivit, fut épouvantable ; le fléau de la famine succéda à celui de la sécheresse, et emporta tout ce que les troubles civils et le choléra avaient épargné. Chaque matin on ramassait les morts dans les mosquées et les hôtelleries et on les chargeait sur des tombereaux pour les porter à la fosse commune ; sur les chemins on ne rencontrait que cadavres tumé-
fiés et difformes qui étaient demeurés sans sépulture, et, en certains lieux éloignés du chef-lieu, on alla jusqu'à tuer des enfants et à les manger. Le typhus de la faim sévit durant Thiver de 1867- 68 ; on eût dit que le ciel ne voulait point refermer Técluse du malheur sur ce pauvre pays aux abois; les habitants furent décimés, tout bien-être périt, le crédit national sombra et le poids de la dette devint effroyable. Les hommes qui, par leur intelligence et leur probité, eussent été capables de sauver l'État, se retirèrent à l'écart^ abandonnant la scène aux personnalités malfaisantes qui se remirent dès lors à travailler avec leur ancienne ardeur à la ruine générale.
Rebuté par la malhonnêteté et Fimpéritie dont j'étais témoin, et désespérant de voir renaître ce magnifique coin de terre je me disposais à retourner en Allemagne, quand Gerhard Rohlfs toucha à Tunis, au cours de son voyage vers la Tripolitaine. Il était porteur des présents que Sa Majesté le roi Guillaume, non encore empereur d'Allemagne, avait décidé d'envoyer au cheik Omar, sultan du Bornou, comme témoignage de reconnaissance pour le fidèle appui et l'aide matérielle que ce prince n'avait cessé de prêter si généreusement aux voyageurs allemands Barth, Vogel, Beurmnan et Rohlfs lui-même. Au cas où il ne se trouverait aucun de nos nationaux en mesure de se charger de cette mission, c'était au vieux serviteur éprouvé de Barth et de Rohlfs, Mohammed de Gatroun (au Fezzan), que l'on devait confier les présents pour qu'il les portât au Bornou.
Plus d'une fois je m'étais senti pris d'un vif désir de pénétrer un peu plus avant dans ce mystérieux continent, sur la côte nord duquel ma destinée m'avait conduit, et qui, en dépit du rôle marquant qu'il a joué dans l'histoire et de sa proximité de l'Europe, n'en est pas moins demeuré pour nous une sorte de sphinx; mais la conscience de mon peu d'aptitude pour ce rôle d'explorateur scientifique m'avait toujours fait chasser cette idée. Il me manquait Texpérience des voyages, et, de plus, je ne possédais à fond aucune branche spéciale des sciences naturelles, défaut qui n'a que trop enlevé de leur valeur aux résultats de ma longue et pénible pérégrination ultérieure. Néanmoins, malgré le sentiment de mon insuffisance à cet égard, je résolus de saisir l'occasion qui s'offrait à moi de faire, en mettant les choses au pis, une excursion au moins riche en souvenirs, d'autant plus que mon intention était de quitter quand même la Tunisie. Je crus conséquemment de mon devoir, si quelque personne plus apte que moi
iO A TUNIS.
ne se présentait point, de tirer profit de la circonstance, ma qualité de médecin, la connaissance que j'avais de Tarabe parlé et des mœurs mahométanes, promettant de me faciliter la mission.
Je me décidai donc à faire le voyage, et, peu de semaines après le passage de Gerhard Roblfs, presque au lendemain de Noël
Une rae de Tunis.
1868, je courus après lui. Cédant aux instances de mon vieux ser* viteur israélite appelé David, que, suivant Tusage de tous les médecins de Tunis, j'avais attaché à ma personne sous le titre ronflant d'interprète, je lui accordai la permission de m'accompagner ; puis, comme je m'embarquais pour Malte à Halk el-Wadi, — c'est le nom du port de Tunis, que les Italiens appellent la Goletta^
A TRIPOLI. li
— un autre homme Tint me solliciter de le prendre avec moi : c'était un Piémontais du nom de Giuseppe Valpreda, un' ancien boulanger, que j'avais connu comme cuisinier et domestique dans une maison amie. Cet homme, que je savais fort adroit de ses mains, habile à toutes sortes de travaux mécaniques, me plaisait mieux que mon David, qui était tout jeune, et qui, en sa qualité de Juif, ne me paraissait pas très bien à sa place dans les contrées mabométanes, d'un fanatisme tout primitif, que j'étais appelé à parcourir. Je fis néanmoins tout ce que je pus pour dissuader Giuseppe de son projet ; mais, à peine fus-je arrivé à Malle que des dépêches de mes amis m'informèrent que le Piémontais demeurait ferme dans son idée de me suivre, de sorte que je me décidai à renvoyer le juif pour le prendre à sa place.
De Malte je me rendis en toute hâte à Tripoli, où Rohlfs m'attendait ; je causai avec lui de mon modeste équipement et du plan entier de mon voyage, puis je retournai à Malte par le même paquebot pour compléter le dit équipement. Giuseppe, entre temps, était arrivé. J'eus vite fait d'acheter quelques armes à feu, des munitions, des montres, une petite tente, des pièces d'habillement appropriées à la circonstance, du savon, des fournitures de bureau, de l'extrait de viande, du chocolat, du thé, du café, etc., puis je me procurai des thalers d'Autriche à l'effigie de Marie-Thérèse, la principale monnaie de cours dans beaucoup de contrées de TAfrique nord, et le bateau suivant me ramena à Tripoli. Il y avait malheureusement beaucoup de choses que je n'avais pu trouver à Malte ; par exemple, bien que sir Clarence Paget, qui commandait là-bas la station navale, eût bien voulu se mettre en quatre pour moi, je n'étais parvenu à dénicher qu'un très petit nombre d'instruments météorologiques, et force me fut de m'adresser aux fabricants de l'Europe.
Je dois avouer que je n'eus pas même un regard pour ce merveilleux rocher maltais, si remarquable par ses souvenirs historiques, par son port animé et grandiose, par sa population intéressante et active qui fournit un si important élément de colonisation à la côte septentrionale de l'Afrique; Tripoli même n'eut pas l'heur de m'attacher: toutes mes pensées étaient dirigées vers le Bornou et vers le monde mystérieux de l'intérieur. Et pourtant
ii A TRIPOLI.
quel tableau attrayant que celui qui, à notre arrivée sur la rade tripolitâine (Tarâbulus)^ se déroula progressivement à nos yeux. La masse pittoresque du château-fort, que les reflets scintillants du soleil levant nous avaient d'abord empêchés d'apercevoir, se dessina peu à peu sur la gauche ; puis, au-dessus de la ville, comme autant de colonnes ou de mâts élancés, se dressèrent les minarets des mosquées. Les coupoles aériennes des édifices religieux, les murailles proprettes et blanches de la cité, avec leurs tourelles, puis, dominant tout cela, les charmants bouquets de sveltes dattiers, apparurent insensiblement plus distincts. Â main droite se dessina en éperon dans les flots une langue de rocher qui portait des fortifications, et Ton finit par discerner Tune après Tautre les coquettes habitations, avec leurs toits en terrasse, d'où, par dessus les murs d'en bas, les notables Européens ont la vue de la mer. Il faut cependant que le voyageur, quand il visite des cités orientales, s'accoutume aux désillusions. De loin, tout est propreté et splendeur ; entrez-y : tout n'est plus que saleté, misère et ruine. Tripoli, pas plus qu'une autre, ne tient ce qu'elle promet, bien que le cachet du dépérissement ne s'y montre pas au même degré que chez bon nombre de ses sœurs du littoral méditerranéen.
A droite, à la naissance de l'éperon rocheux, se trouve le Bdbel-Bahar (porte marine), par où l'on pénètre dans l'intérieur de la ville, et le bâtiment de la Marine. A côté du débarcadère est un grand café arabe ; à gauche, près de la porte, l'entrepôt des marchands, tumultueux et grouillant. C*est tout autour de la dite porte que se concentre le principal mouvement de la cité ; là sont les cafés avec leur société variée, les boutiques de barbiers avec leurs débiteurs de nouvelles, les bazars bruyants des Maltais, et l'activité relativement grande du trafic maritime.
Du Bâb-el-Bahar, partent deux larges rues {Schâra) : l'une, longeant la mer, entre les murs d'en bas, à mi-hauteur desquels on peut se promener, et les demeures de belle apparence des négociants européens et des consuls, se dirige vers l'est ; l'autre s'enfonce au cœur de la ville. Les chaussées sont propres, exemptes de gravois, de décombres et d'ordures ; on n'y trouve pas non plus de ces cadavres de chats nouveau-nés qui sont l'ornement inévitable de tant de voies commerçantes à Tunis ; elles sont de plus nivelées et bien empierrées. Si nous suivons la rue bâtie à l'européenne qui s'étend parallèlement au rivage sur toute la longueur de la ville, et dont les habitants ont le double
avantage de jouir d'une vue magnifique sur la mer et de respirer une fraîche brise, nous arrivons à une petite place où se dresse le monument le plus moderne de Tripoli, la Tour de FHorloge ; à son rez-de-chaussée se trouvent des boutiques devant lesquelles les dignitaires, les notables de Fendroit, viennent passer leurs heures de loisir en regardant le mouvement de la rue. En haut, un cadran indique la division des heures à la turque. C'est Ali Riza Pacha, gouverneur de la ville à l'époque où je m'y trouvais, qui a doté de ce monument la capitale de la province confiée à ses soins. De cette place, deux artères aboutissent aux portes sud-est, le Bâb el-Ghandak et le Bâb el-Meschija, et plusieurs autres à l'intérieur de la ville. Entre la première de ces portes et la mer s'élève le Palais du Gouvernement, construction massive et un peu informe, dont les puissantes murailles ont dû constituer dans le temps une sorte de forteresse imprenable. L'édifice ressemble moins à un palais qu'à un château-fort isolé du reste de la ville. Tous les siècles ont laissé leurs traces architectoniques sur cette masse étrange : ici, on dirait d'une tour sans fenêtres, là, sur une terrasse aérienne, se trouve un harem aux croisées bardées de fer; puis, revoici une façade avec des fenêtres de toute dimension, pratiquées aux niveaux les plus divers, et du fouillis desquelles se dégage l'immense baie vitrée où le gouverneur susnommé aimait à s'asseoir. L'intérieur du castel renferme, outre les appartements du Pacha et de son entourage, toutes les chancelleries et les ministères, et il ne doit pas être facile de s'orienter dans ce dédale de cours grandes et petites, de corridors et de recoins, d'escaliers et de voûtes. L'ensemble n'est qu'anomalie et disproportion ; l'aspect en est disgracieux, et, en dépit de son énormité,' l'édifice est mesquin.
La rue qui mène au Bâb el-Meschija est affectée à la vente des légume» et au négoce des menus artisans; à côté d'elle est le Souk el-Arbâ, passage voûté où se débitent étoffes et costumes ; c'est là que s'achètent ces couvertures de laine, ces burnous, ces haîks, qui proviennent du Beled el-Djerid tunisien, ou plus fréquemment de l'ile Djerba, dont les industrieux habitants sont établis en grand nombre à Tripoli. Une autre voie conduit de la place de la Tour dans la rue principale des Bazars, laquelle ici, comme dans toutes les cités mahométanes de la côte de la Méditerranée, est la mieux tenue, la plus riche et la plus curieuse. C'est le Souk el-Turk, avec ses gros commerçants osmanlis et arabes, qui se tiennent assis, graves et dignes, dans leurs
petites boutiques, sans jamais faire Farticle ni changer leurs prix. Désintéressés en apparence de toute question de vente ou d'achat, ils passent la journée soit à causer avec les voisins et les visiteurs, soit à lire, soit renfermés dans un mutisme indifférent ou absorbés par une de ces contemplations désœuvrées, auxquelles les Orientaux se plaisent tant. Sans se soucier de la concurrence européenne, qui inonde le marché de marchandises similaires, manquant il est vrai de solidité, mais se rattrapant sur leurs prix modestes, ils vivent dans le monde du souvenir et du rêve. A côté d'eux il y a aussi les Juifs, qui vendent des laines, des soieries, des cotonnades turques et arabes, en même temps que les imitations européennes, et qui, ici, comme partout, ne s'entendent que trop à se surfaire, eux et leur marchandise. Dans cette même rue se trouvent également des magasins où Ton débite du tabac, des tchibouks, des narguilés, des vases de forme gracieuse, des plats, des coupes de cuivre ou de laiton, puis des essences et parfums de Gonstantinople, et des tapisseries de tous les pays. Çà et là se mêlent à ces boutiques les simples cafés, avec leurs petits foyerscuisines, leurs petits pots, leurs petites tasses, leurs murailles nues et leurs bancs de bois ; puis les entrées des caravansérails de voyageurs. Ces pied-à-terre qui, ici de même qu'à Tunis, portent le nom de Fondouks, consistent en des cours (juadrangulaires et entourées d'arcades, sur lesquelles s'ouvrent des pièces basses, étroites et sans fenêtres, où les voyageurs serrent leurs bagages et leurs marchandises. On les loue comme lieux de dépôt aux trafiquants qui ne sont pas domiciliés dans la ville, et parfois même, à l'étage supérieur, il y a des chambres à coucher pour les propriétaires des objets.
Le Souk el-Turk se continue par le Bazar des Tailla rs {Souk el'Touarzî)^ occupé presque exclusivement par des Juifs, et d'où se détache latéralement le Bazar des Tisserands en soie [Souk el- Harrâra) : c'est des ateliers de ces derniers que sortent ces grandes couvertures carrées, généralement demi-soie, qui remplacent ici les burnous, peu en usage dans la Tripolitaine, et qui sont connues sous le nom de harams.
C'est vers ces bazars que converge, ainsi qu'en tout pays mahométan, le mouvemement principal de la vie publique, et si ceux de Tripoli ne sont pas excessivement animés, du moins se distinguent-ils par la variété de leur physionomie. Tripoli est le grand entrepôt commercial des habitants de Ghadamès, qui commandent par leur trafic le désert de l'ouest, sont les correspondants
A TRIPOLI. il
d'affaires des Touaregs, possèdent des comptoirs dans les États d'Haoussa et vont par Touat jusqu'à Timbouclu. Les négociants locaux eux-mêmes ainsi que ceux de la Cyrénaïque et les habitants de Ghârian et des oasis du Feazzn partagent leur activité commerciale entre les Etats d'Haoussa et le Bornou; ils se sont aussi mis dans ces derniers temps à aller jusqu'à TOuadaï; réciproque-
Une rue de Tripoli.
ment, on trouve, à côté de ces négociants, leurs correspondants de toutes les régions de l'Afrique centrale, depuis le riche Ghadâmèsi porteur de burnous et d'escarpins jusqu'au Touareg à la face voilée, depuis le Fezzanais jusqu'au nègre du Bornou et d'Haoussa et au Toubou à la taille élancée.
C'est autour de ces principaux bazars que sont les demeures des gens aisés de la ville, demeures qui, au point de vue de la magni-
18 A TRIPOLÏ.
(icence artistique, n^approchent point des habitations des notables tunisiens, bien qu'elles soient bâties sur le même plan. Elles se composent d'un rez-de-chaussée et d'un étage dont les pièces donnent sur une cour carrée, découverte, dallée ou carrelée, qu'entourent deux étages d'arcades, dont l'inférieur est ordinairement de marbre ou de grès, et le supérieur tout bonnement en bois.
De ce quartier on arrive par celui de Ghârian à la porte-sud ; c'est la seule qui regarde l'intérieur du pays, et elle doit à sa construction toute récente le nom de Bâb el-Dchedid, A l'ouest de cette porte s'étend le Hâra ou quartier juif, avec son écheveau de ruelles, son tapage, sa saleté, ses mauvaises odeurs et sa misère qui s'étale sans vergogne ; enfin entre la Juiverie et le rempart méridional se trouve la misérable région où la Venus vulgivaga exerce son triste et peu lucratif métier.
Au Hâra confine la partie de la ville musulmane où les Maltais ont élu domicile et où l'on retrouve partout leur empreinte caractéristique. Dans toutes les cités côtières de la Tripolitaine, de la Tunisie et de l'Algérie, cet élément méditerranéen est abondamment représenté ; il a des relations très étroites avec la population mahométane ; il est d'une activité infatigable, merveilleusement entendu en afiTaires, extraordinairement économe, doué d'une énergie vitale et d'une élasticité par lesquelles il influe beaucoup sur le développement de la prospérité collective. A Tripoli, presque tous les Maltais sont négociants, et une chose vraiment incroyable, c'est la diversité des objets dont ils trafiquent, et l'exiguité de l'espace où ils savent les loger : bière anglaise, vin, tabac turc, cigares exécrables, mouchoirs de poche, tasses, tchibouks, pantalons de confection, café, thé, cierges, allumettes, chemises, couteaux, oranges, tout se trouve chez ces prodigieux représentants, sortes d'intermédiaires entre l'Africain et l'homme de l'Europe. Les Musulmans, tout en ayant du mépris pour eux, ne laissent pas que de les tolérer ; c'est une croyance populaire dans toute la région nord de l'Afrique, que les Maltais sont des Arabes mâtinés de sang chrétien.
A l'ouest de cette partie de la ville se trouve le misérable quartier moresque qui s'étend jusqu'à un amas de ruines, reste d'un très beau fort détruit il y à un peu plus de dix ans par une formidable explosion de poudre. Là, nous avons achevé le tour de la petite cité, dont les constructions, très ramassées, ne renferment pas de grands espaces vagues, comme c'est par exemple le cas de
Tunis, quoique cette dernière ville compte aussi un nombre infini de ruelles étroites. En beaucoup d'endroits, les rues sont surmontées d'arcs qui relient les maisons d'un côté de la chaussée à Tautre. Les voies étroites, comme à Tunis, portent le nom de Zankas, les larges s'appellent SchâraSy et les artères marchandes, on Ta vu, sont désignées sous l'appellation de Souks, ou
Intérieur d*une maison à Tripoli.
de Bazars. La population totale de Tripoli est de 20,000 âmes environ. Les habitants proprement dits (Arabes, Berbères, Mores) y disparaissent presque devant l'élément étranger : l'afflux toujours croissant de ce dernier les a fait se retirer de préférence dans les jardins de la ville, qui forment une localité à part tout près de celle-ci. Ces indigènes n'offrent pas du reste la noblesse et l'énergie d'allures des Tunisiens ; ils en diffèrent aussi par la ma-
nière de s'habiller, et, à ce qu'il m'en a paru à la suite de mon long séjour à Tunis, la différence n'est point à leur avantage. Leur culotte peu ample, et qui va ensuite se rétrécissant jusqu'à la cheville, sur laquelle elle tombe, — on appelle ce pantalon el-Fâresi^ — fut loin de me faire à l'œil autant d'effet que la belle culotte large, régulièrement plissée, et finissant juste au-dessous du genou, que porte le Tunisien. Je fus encore moins flatté de cette coutume de laisser passer le bas de la chemise par dessus le pantalon. La camisole {Sedrija), le gilet (Beddja) et la veste {Rhelila) ont bien la même coupe qu'à Tunis ; mais ces étoffes de perse légère, versicolore, et à gros ramages, trahissent chez le Tripolitain beaucoup moins de goût que la simple garniture et la sobre broderie qui ornent ces pièces de costume chez son voisin de l'ouest. La Dchoubba *, ce vêtement si bien habillant, que les gens des classes aisées à Tunis mettent non seulement chez eux, mais encore au dehors, est beaucoup moins portée à Tripoli ; il y est, ainsi que les burnous des Algériens et des Tunisiens, remplacé par le châle, déjà mentionné, dont on aime à s'envelopper la tète et les membres. En revanche, l'élégant foulard de laine fine à raies de soie blanche ou broché de fils de soie qu'on porte à Tunis sous le burnous, et qui se fabrique à File Djerba ou dans le Beled el-Djerid, plait également aux Tripolitains qui tiennent à l'éclat de l'accoutrement. La vogue de cette pièce d'habillement s'étend bien au delà du nord de l'Afrique ; je l'ai retrouvée en grande faveur au Bornou sous le nom de Djeridi, qu'il emprunte à son lieu d'origine. Les femmes portent aussi un châle analogue, dont elles s'enveloppent soigneusement tout le corps, et qui remplace pour elles le voile en usage chez les habitantes des villes de la côte occidentale.
Un élément de population plus important que celui-ci, ce sont les KourougliSy comme on appelle les descendants des Turcs qui sont établis depuis des siècles dans le pays, et qui y ont épousé des femmes arabes. Extérieurement et pour le costume, ils se rapprochent aujourd'hui des indigènes précités ; ils ont perdu comme eux toute considération et toute influence, et vivent pour la plupart également confinés dans la.Meschija, Toasis déjà nommée qui fait partie des jardins de la ville, n'ayant avec le gouverne-
1. Ce nom de Dchoubba 8*appHque, suivant les pays, à des pièces de vêtement fort diverses : à Tunis, la Dcboubtm est un habillement assez ample, on forme de sac» et qui descend à peu près jusqu'au genou; il est fait d'éloifes très variées, avec des mancbes larges et courtes, complètement fermé par devant, sauf une ouverture, taillée jusqu'au bas de la poitrine, pour passer la tète.
A TRIPOLI. 2i
ment d'autre rapport que ce service de cayalerie irrégulière, moyennant lecjuel ils sont exempts d'impôts. A partir du moment où les Turcs eurent fondé leur domination sur la côte nord de l'Afrique, le nombre de ces Kourouglis s'accrut naturellement de jour en jour; au siècle dernier encore, sous la dynastie des Karamunlis, ils formaient le noyau de population le plus considérable et le plus influent. Ils ne laissaient que bien rarement les indigènes proprement dits acquérir crédit et pouvoir, et même aujourd'hui que l'administration à Tripoli est devenue essentiellement turque, et qu'ils sont relégués à l'arrière-plan, ils ont gardé le sentiment orgueilleux de leur supériorité sur le groupe autochtone.
Toutel'autoritéappartientactuellementauxfonctionnaires turcs,
soumis à un Vâli ou gouverneur-général, qui a ordinairement le titre
àeMouschir, grade supérieur à celui de général de division. En dépit
de leur nombre toujours restreint, ce sont eux qui tiennent déso-
bligeamment le haut du pavé avec leur redingote de drap noir
à col droit, leurs inévitables chaussures luisantes à bouffettes,
et leur tarbousch, dont la teinte terne, mordorée ou noire, ainsi
que les mesquins agréments, m'ont toujours paru abominables
comparés aux belles couleurs et à la riche garniture bleue des
bonnets tunisiens. Plus avenants d'aspect sont les émigrés de l'île
tunisienne de Djerba, lesquels forment à Tripoli une colonie
assez importante. Ce sont des gens actifs et intelligents, comme
les Berbères, à la race desquels ils appartiennent, bien faits de
corps, sachant s'habiller,, et propriétaires d'une grande partie des
principaux magasins des bazars. Quant aux Juifs, à Tripoli de
même qu'à Tunis, ils représentent un bon quart de la population ;
mais, autant qu'une comparaison superficielle m'a permis d'en
juger, l'avantage, sur ce point encore, demeure à Tunis : rien de
supérieur, notamment, à la beauté des jeunes femmes juives de
celte dernière ville.
Où Tripoli l'emporte de beaucoup sur sa voisine, c'est par sa population nègre, de sang plus ou moins pur : cela tient à l'importation incessante qui s'y est faite jusqu'à ces derniers temps du pays des Esclaves ou Barr-el-Abid. A Tunis, au contraire, ce genre de trafic a cessé d'une manière si complète, que, dans l'audience de congé que j'obtins du bey et de son premier ministre, ceux-ci me prièrent en plaisantant de vouloir bien leur ramener, si je pouvais, quelques petits Usfân^. Quand les grands personnages de 1. Pluriel d'Ousif, nègre.
âa A TRIPOLI.
Tunis veulent augmenter leur personnel de domestiques noirs, d'eunuques ou de femmes de service, ils font venir leurs recrues de Tripoli, où ils les achètent un prix très élevé. La traite, à vrai dire, est également interdite d'un façon sévère dans cette dernière ville, et elle y a certainement beaucoup diminué ; mais cela n'empêche pas qu'il ne s'y fasse encore un commerce clandestin de denrée noire. Aujourd'hui comme autrefois il y arrive chaque année un certain nombre de caravanes d'esclaves; seulement l'importance en va sans cesse décroissant, et, au lieu de les diriger sur la localité même, on les conduit aux jardins de la Meschija, où l'on s'en défait insensiblement en détail. Dès lors les pauvres expatriés se trouvent délivrés de tout souci ; traités fort humainement, pourvus d'une lettre de franchise [Ataka)^ ils sont quasi dans la situation des affranchis romains à l'égard de leurs maîtres. Leur prend-il envie de se marier, ce qui n'arrive toujours cpie trop tôt aux nègres, et la maison où ils servent ne leur offre-t-elle pas la facilité de se créer un ménage à eux, ils vont se domicilier au dehors, sans que toutefois les liens qui les attachent à leurs anciens maîtres soient jamais complètement rompus.
Quand vous entendez dire à Tripoli que tel noir vient du Soudan, il ne faut pas prendre ce mot Soudan au sens le plus large, et croire qu'il désigne l'ensemble de la région qui s'étend du Nil au Niger ; non ; sur la côte, comme dans tout le désert, ce mot s'applique, d'une manière plus restreinte, aux États d'Haoussa, situés à l'est du Bornou, et d'où proviennent effectivement la plupart et les plus prisés des esclaves qu'on amène ^ Tripoli. Au reste, même ici, sous ce magnifique climat, les nègres sont loin de prospérer. Beaucoup y meurent lentement de consomption, et leur postérité n'y est ni abondante ni robuste.
Venons enfin aux Européens, dont le noyau essentiel se compose prescpie exclusivement de Maltais, les adhérents et les chauds zélateurs de la mission catholique établie à Tripoli sous la direction d'un Padreprefetto, Gomme dans toutes les contrées du nord de l'Afrique, les Maltais débarquent ici sans un sou, et, par leur esprit admirable d'économie et de frugalité, par leur finesse, leur activité sans pareille, ils arrivent souvent à faire en dix ans une jolie fortune. Le commerce est leur élément principal ; mais ils s'adonnent non moins heureusement à l'agriculture, au métier de marin, à l'élève du bétail. Leur fécondité et leur puissance prolifique sont quelque chose d'extraordinaire.
La classe supérieure des Européens est formée par les consuls et
leurs employés et par les riches négociants installés dans la ville . C'est avec eux et avec le gouverneur-général Ali-Riza Pacha que j'eus tout de suite affaire. J'allai immédiatement chez le consul d'Autriche, Luigi Rossi, personnage bien connu des indigènes sous le nom de Dchidchi^ et qui était également le représentant de TAUemagne. Il habitait une des plus belles maisons de la rue de ia Mer. C'était un homme dans la fleur des ans, fortement constitué, au visage plein et coloré, bien que gris avant l'âge. Il m'accueillit avec cette urbanité aimable qui est si volontiers de mise à l'étranger et où excellent surtout les Italiens et les demi-Italiens. Le consulat n'était pas sa carrière ; c'était un marchand originaire de Trieste dont presque toute l'existence s'était passée à Tripoli et qui connaissait, mieux c[ue personne, le pays et les gens. Entouré de toute une troupe de marmots florissants, ce riche notable vivait alors dans un bonheur et un contentement qui me firent envie. Hélas ! lorsque, après des années, ayant eu la chance d'échapper à mille dangers, je revis les rivages méditerranéens, un destin cruel l'avait cloué sur son lit de douleur, dont il ne devait plus se relever, et il ne me fut pas donné de pouvoir lui renouveler ma visite.
En attendant mon retour de Malte et le moment de son propre départ, Gerhard Rohlfs s'était retiré dans une maison de campagne de M. Rossi, à la Meschija. Ce fut là que nous nous mimes tout de suite en devoir de le rejoindre. Devant la porte de la ville se trouvait, toute parée, une troupe d'ânes servant à entretetenir les relations, fort animées, avec la populeuse oasis des Jardins. Les chevaux à Tripoli ne sont pas très nombreux; les voitures abondent encore moins. Le seul véhicule public qui y existât à cette époque devait son existence au génie entreprenant d'un Maltais : c'était un léger fiacre à deux roues, avec des sièges placés de côté, selon la mode usitée à Malte. Ces ânes tripolitains, qui, au lieu de s'appeler au singulier Behim, ainsi qu'à Tunis, portent la dénomination purement arabe de Himar^ et sur lesquels tout le moiide chevauche sans vergogne, étaient représentés par des individus qui me parurent assez misérables, en comparaison de leurs frères d'Egypte ou seulement de Malte. Convenablement excités par leurs conducteurs, ils n'en filèrent pas moins vers la Mes-
chija avec une célérité digne d'éloges. Nous traversâmes d'abord la vaste place déserte qui sert tout ensemble et de marché et de lieu de promenade aux Européens ; puis, obliquant vers le littoral sablonneux de la mer, nous atteignîmes bientôt la villa du consul, située à la lisière de Toasis péniblement conquise sur les flots.
Qu'on ne se figure pas une superbe bastide, comme il s'en trouve dans la banlieue immédiate d'Alger ou dans les jardins de la Manouba, aux portes de Tunis; non, c'était une simple maisonnette entourée d'un peu de verdure créée à grand mal, mais que Gerhard Rohlfs n'avait pas moins aménagée très confortablement pour quelques semaines. Un sommelier allemand rempli d'enthousiasme s'y était implanté auprès de lui en qualité de domestique, tandis qu'un jeune photographe de Berlin, qui devait accompagner, pour prendre des vues, l'expédition de la Cyré-naïque, s'occupait des autres soins du logis.
Ces deux compatriotes n'attirèrent pas beaucoup mon attention; je n'eus d'yeux que pour le digne Mohammed de Gatroun, qui avait été le compagnon de voyage de Barth et de Gerhard Rohlfs, et pour le blanc chameau touareg que ledit Mohammed avait ramené de sa dernière excursion au Bornou. Cet homme, originaire du village de Doudchal, près de Mourzouk, était venu tout exprès de son Mohammed de Gatroun. P^ys pour me Servir également de
guide. Je le trouvai dans l'écurie, en train de confectionner des selles chamelières en vue de l'expédition projetée, et je considérai avec une horreur mêlée de respect sa face noire et ronde, sillonnée de rides innombrables, son petit nez camus, aux narines épatées, sa bouche édentée, ses quelques poils de barbe poivre et sel, ses grandes oreilles, et ses bons yeux de chien. Mohammed n'était rien moins que bavard, comme j'eus, plusieurs années durant, occasion de m'en convaincre ; c'était un bonhomme paisible et aimable, ne détestant pas les joies de la vie, mais ne se départant que rarement de l'égalité d'âme qu'il devait à la nature et à l'expérience. Il répondit d'une façon fort convenable à mon salut et à l'assurance que je lui donnai que j'étais enchanté de faire sa connaissance, et il profita
de cette interruption de sa besogne pour puiser dans une petite blague de cuir liée par un cordon une pincée de feuilles d'un tabac yert et grossièrement pilé, qu'il se fourra dans la bouche, et qu'il se mit à chiquer avec son reste de dents, en y mêlant, sans doute à titre de correctif, un morceau de nsitTon [Trâfia), Il portait par dessus la chemise blanche de ses congénères et, toujours à la mode du Fezzan, une solide et chaude couverture de laine qui retombait en arrière de sa tête rase, afin de ne point gêner son travail, et il était assis, les jambes croisées, au milieu de la paille dont il rembourrait les selles.
La selle chamelière usitée là-bas {Bawia) consiste en un boyau de deux mètres de long fait de poil de chèvre, et qui, à l'état plat, lorsque la bourre n'y est pas encore, a un demi-mètre à peu près de largeur. On le partage en deux moitiés qu'on remplit de petits chaumes de paille ou d'une autre matière analogue, et qu'on re-
Selle chamelière.
coud ensuite l'une à l'autre. Cette forme de double andouillette a pour but d'embrasser la gibbosité de la bête ; la suture se fait par derrière et facilite la flexion ; les extrémités antérieures restées libres sont maintenues ensemble par une large et forte agrafe de bois qui forme elle-même une petite selle. C'est de l'excellence du rembourrement, et, plus encore, de la solidité de l'agrafe et de l'angle que forment les deux moitiés de celle-ci, que dépend la valeur usagère de tout l'attirail. Le crampon de bois a directement le poids à porter, attendu que c'est sur lui que reposent les cordes destinées à relier les deux moitiés de la charge ; il faut donc cpie les parties en soient solidement assujetties. Si l'écartement de l'angle est trop grand, le poids de la charge, joint au tassement progressif de la bourre, produit sur le dos de l'animal un tel affaissement de la hawia, que l'agrafe de bois elle-même lui étreint le corps ou que les cordes lui entrent dans la peau. Aussi ne peUt-on
mettre trop de soin à la confection de ces sortes de selles ; un bon arrimage du fardeau épargne la bête d'une façon incroyable et ne lui est pas moins indispensable qu'une abondante nourriture. De plus, il n'est point agréable pour les voyageurs de se Toir obligés dans les marches, après le poids et la fatigue d'une journée, de perdre les heures de repos à des travaux de couture, de raccommodage, de rajustement, et autres réparations du même genre.
Pendant que j'étais à Malte, on avait acheté six chameaux, au prix moyen pour chacun de 50 thalers Marie-Thérèse, ou de 250 francs. Mohammed, qui était dans l'espèce un grand connaisseur, avait, sans pourtant faire montre de trop d'enthousiasme, déclaré le train suffisant, selon l'évaluation humaine. Les selles allaient être bientôt finies. Au prochain marché, le nègre devait se procurer la provision de cordes nécessaires, les sacs destinés à recevoir la charge, — les meilleurs sont tissés en poil de chèvre, et, dans ce cas, on les nomme ghourara^ — puis les outres de peau de bouc poilue, corroyée en dedans, qu'on appelle kirba (au pluriel kîreb) et dont les plus prisées de beaucoup sont celles qu'on tire des États d'Haoussa. Il fallait en outre des ustensiles de cuisine et de table pour les gens de la caravane, plusieurs marmites de cuivre, un trépied, un vase de cuivre large, plat, étamé, qui servît à la fois d'abreuvoir aux chameaux, de cuvier à lessive, et, à l'occasion, de plat ; il fallait aussi un seau de cuir pour puiser de l'eau, des brides et autres engins nécessaires dont l'absence cause souvent de grands embarras en voyage et que l'explorateur expérimenté n'a garde d'oublier. Quant aux provisions de bouche, c'était à nous autres Européens que revenait le soin de se les procurer; aussi résolûmes-nous, la liste des objets dûment dressée, d'en conférer dès le soir suivant, à tête reposée, avec M. Rossi.
Tout d'abord nous allâmes voir les chameaux, qui paissaient dans le voisinage sous la surveillance d'un jeune homme du Fezzan, nommé Ali Bou Bekr, mais que nous appelâmes AU le Fezzanais. Celui-ci avait été pris à louage sur les conseils du vieux Mohammed. C'était un vagabond, déguenillé au possible, et atteint de cette éruption blanchâtre de la peau que l'air salin de la mer détermine chez tous les noirs, à leur arrivée sur la côte. 11 n'avait demandé d'abord qu'à être tiré de sa misère et reconduit dans son pays ; mais, soit que Mohammed eût découvert en lui des aptitudes pour les courses au désert, soit qu'il lui voulût du bien en qualité de compatriote, ou qu'il connût sa famille, tou-
jours est-il qu'il se fit sa caution et s'entremit pour son engagement. On avait loué en outre deux autres nègres, Sa'ad, un affranchi marié d'un citoyen notable de la yille, et Ali, natif de Mandara, au sud du Bornou. Ceux-là ne nous avaient pas encore ralliés.
Ali le Fezzanais était aussi noir de peau que Mohammed, de petite taille, avec un nez épaté, une bouche énorme et des dents blanches. 11 était complètement imberbe et portait un de ces confortables costumes d'épaisse laine à raies sombres dont Gerhard Rohlfs avait pourvu ses gens en vue de la saison d'hiver. C'était un vêtement de largeur moyenne, clos par devant, tombant jusqu'au genou, avec une ample échancrure pour le cou, et muni d'un capuchon, avantage inappréciable dans ces pays, où Ton se préoccupe avant tout de ne point attraper froid à la tête.
Le lendemain, nous donnâmes un coup d'œil aux présents royaux, qui, autant c[ue cela fut possible, san^^trop gêner les chameaux, furent laissés dans leurs caisses d'emballage, et nous arrêtâmes, de concert avec M. Rossi, notre approvisionnement de vivres, lequel devait consister en biscuit de mer [Bougsmât), en riz (Bouzz), et en kouskoussou à gros grain * {Mohammes) ; après quoi, nous fîmes notre visite aux Européens les plus notables ^ et aux principales autorités de la ville.
Ali Riza Pacha, le gouverneur général, était un Arabe algérien élevé en France. Bien qu'ayant, à un plus haut degré que la plupart de ses prédécesseurs, le sens du progrès et de la civilisation, ce vâli n'avait pu éviter un écueil où se heurtent presque tous les fonctionnaires du même ordre. Le vice-roi d'Egypte lui-même nous atteste, par un exemple remarquable, comment, dans ces contrées, les plans de réforme et de civilisation, en dépit d'une pleine conception du but à atteindre comme des avantages qui en doivent résulter, et malgré l'appoint de ressources considérables, ont souvent avorté misérablement. Ce ne sont qu'édifices bâtis en l'air, sans fondements suffisants, à l'aide de mauvais matériaux, et sans le concours de collaborateurs entendus : aussi s'écroulent-ils d'un côté, au fur et à mesure qu'on les construit de l'autre, et la masse
1. Le Kouskoussou est le met favori des habitants de la Tunisie, de TAlgérie et da- Maroc. Il consiste en des boules de farine qu*on fait cuire autant que possible avec du bouiUon.
2. Entre autres, à la famille Dickson^ établie depuis de longues années à Tripoli, et apparentée à la famille de l'ancien consul général anglais, le colonel Warrington (dont le flis était chef de la mission catholique, ou p(tdre prefetto\ et à M. GaglIuCQ, ex-agent consulaire anglais dans le Fexzan, qui entretenait d'étroites relations d'af- Ciires avec divers marchands de l'intérieur, et dont les conseils et les recommandatkMis me furent très précieux.
entière finit par rester à terre, faute de moyens et d'ouvriers. Encore ne se rencontre-t-il que rarement des hommes ayant Tin telligence du Khédive, ses ressources et sa haute anfbition : chez la plupart, l'idée civilisatrise se borne à une connaissance telle quelle de la langue française, à un désir d'imiter les modes de Paris, d'obtenir, coûte que coûte, des décorations européennes. La création d'un aqueduc, l'installation de l'éclairage au gaz, rétablissement d'une ligne télégraphique ou d'un chemin de fer, voilà, au mieux, toutes les visées de ces novateurs; par là, ils jettent de la poudre aux yeux des touristes ou des Européens vivant dans le pays, et, pour peu qu'ils lisent leur éloge, obtenu souvent à prix d'argent, dans les gazettes transméditerranéennes, ils se prennent eux-mêmes pour de grands réformateurs, tandis qu'ils ne sont en réalité que d'ineptes plagiaires.
A Tunis, par exemple, on avait une frégate, des avisos, quelques transports : on acheta des canons par centaines ; puis l'on établit des tribunaux avec des degrés d'instance sur le modèle de ceux qui existent en Europe. Qu'arriva-t-il ? Les achats de canons ruinèrent le pays, et ne servirent qu'à quelques hauts fonctionnaires qui profitèrent de cette occasion de s'enrichir. Les cours de justice eurent des juges vénaux, et engendrèrent, conformément à la routine accoutumée, des procès qui ne finissaient jamais.
Tant que l'éducation du peuple restera terre à terre et qu'on n'aura pas réussi à créer une administration bien ordonnée et honnête, toutes les réformes seront sans effet. Or, le relèvement de cette éducation populaire parait une chose incompatible avec l'Islam, qui, de sa nature, est stationnaire. Les seuls gens soidisant instruits de ces pays sont les Oulémas, qui connaissent à fond le Coran, ce résumé de toute science, mais qui professent le mépris le plus absolu pour toute notion terrestre en dehors du livre sacré. Us sont les interprètes du droit, les conseillers des puissants, les précepteurs du peuple, les éducateurs de la jeunesse, et les ennemis de toute culture occidentale. Dans les écoles, on apprend le susdit Coran d'une manière mécanicjue et par cœur, et c'est avec ce fond qu'on entre dans le monde. Qu'y a-t-il là qui prédispose à comprendre les réformes civiUsatrices? S'il existe dans la nation quelques esprits honnêtes, il est rare qu'on les rencontre dans les rangs des employés d'administration et même dans le corps religieux de la magistrature. L'incorruptibilité est une vertu peu commune. L'armée des fonctionnaires n'est trop souvent, dans les contrées mahométanes, qu'une bande de brigands
qui a de si castes ramifications, que le peuple lui est liTré sans recours.
Tel était également Fétat des choses dans la Tripolitaine, et la nation criait bien haut contre le vàli, ses sous-gouTerneurs et ses autres complices, malgré les innovations bienfaisantes dont il dotait le pays : forage de puits artésiens, fondation d'une école, éclairage au gaz des rues de Tripoli, plantations d'arbres dans la banlieue désolée de layille. Riza Pacha se disposait même, à Tépoque de mon séjour, à créer dans la partie est de la province, c'està-dire dans l'ancienne Marmarica, sur les baies de Bomba et de Tobrouk, des colonies dont l'ouverture du canal de Suez lui faisait croire le développement assuré. Hélas! les puits isont depuis longtemps comblés, l'école n'a rien produit, les plantations n'ont jamais pu arriver à- vivre ; il n'y a que les quelques becs de gaz qui ont survécu à leur fondateur. Quant à ces colonies si pompeusement annoncées et qui devaient éterniser la gloire d'Âli Rtza, elles ne sont jamais sorties de l'état embryonnaire et ont péri dans leur germe.
Parmi les favoris du vâli figurait le bourgmestre de Tripoli [Chéik el'Beled) Ali el-Kerkeni, natif de l'île^ tunisienne de Kerkena. Je lui rendis aussi ma visite. Ses longues rapines avaient fait de lui l'homme le plus puissant et le plus riche du pays ; tous les fonctionnaires rampaient devant lui ; tous les habitants le redoutaient autant qu'ils le haïssaient. La cour de justice était remplie de ses créatures; toutes les autorités administratives de la ville et des provinces étaient à sa solde, et tous les impôts passaient par ses mains, qui ne manquaient pas d'en retenir i^ne grosse part.
Ces visites purement officielles n'eurent pas beaucoup d'intérêt pour moi. On offrit et l'on fuma les cigarettes, substituées depuis longtemps aux tchibouks ; le Kahouâdchi ou domestique chargé de servir le café apporta, la serviette au bras, sur le plateau de cuivre, les minuscules tasses (FmrfcAd/) avec leurs soucoupes {Zarf)^ et la conversation prit son cours, en français chez le gouverneur, en langue arabe chez le bourgmestre. Le vâli, un petit homme carré des épaules, avec une barbe grise et un visage couperosé, me parut approcher de la soixantaine. Il était en uniforme. Tout en Aimant sa cigarette dans un majestueux tuyau de tchibouk muni d'un superbe bout d'ambre, il m'exposa avec volubilité ses plans grandioses de réforme et de civilisation, non sans manifester en revanche le peu de confiance que lui inspiraient mes projets de voyage. Le bourgmestre, lui, avait une figure ronde
et blanche, avec une sorte de teint de cire, une barbe noire qu'il portait tout entière, des traits réguliers, des yeux bruns d'un éclat étrange, et une belle stature de moyenne grandeur. L'entretien ayec lui fut contraint, borné à des banalités d'étiquette relatives à Malte, à la traversée, au temps et à la politique européenne. 11 était visible que le redouté fonctionnaire se méfiait de M. Rossi et de moi. Bref, ces deux dignitaires m'intéressèrent peu; leur type était de ceux que ne m'avait que trop rendu familiers mon expérience acquise en Tunisie. A Tunis, le système de brigandage est grandiose; mais aussi la contrée est'riche; dansla Tripolitaine, il est en proportion des ressources du pays, ce qui ne veut pas dire qu'il soit moins éhonté.
Une chose étonne, c'est qu'avec de tels organes de gouvernement, — et de la moralité des hauts fonctionnaires on peut induire naturellement le niveau de probité des petits, — et étant donnés, d'une part, les difficultés que crée à une direction d'ensemble la superficie immense de la Tripolitaine, et, de l'autre, le chiffre relativement énorme de nomades, réfractaires à toute administration régulière, que présente l'ensemble de la population, — une chose, dis-je, étonne : c'est la tranquillité dont jouit le pays. Depuis l'époque où le chef de tribu Rhouma (c'était pendant la guerre de Crimée) souleva les Arabes ses compatriotes contre la domination étrangère des Turcs, et, au moment d'atteindre le but, paya de sa vie son patriotisme, non seulement il n'y a pas eu le moindre essai de rébellion, mais la paix la plus profonde, la sécurité la plus complète régnent sur tous les points du territoire. Les tribus turbulentes du sud de l'Algérie ne manquent jamais, aujourd'hui encore, de saisir toutes les occasions de révolte contre l'autorité haïe des Français, malgré l'immense puissance militaire de ceux-ci; les Arabes tunisiens, eux aussi, las de se voir sans cesse dépouillés, ont eu, comme je l'ai dit plus haut, recours à une sanglante insurrection : seuls, ceux de la Tripolitaine, en dépit du peu de forces matérielles avec lesquelles les Turcs les tiennent en respect, semblent se résigner le plus docilement du monde à leur condition.
La Régence de Tripoli ne dispose pas d'un noyau de plus de cinq milliers d'hommes, et ne possède point de cavalerie régulière, élément qui paraîtrait pourtant si indispensable vu l'écartement des centres de population. Les gouverneurs provinciaux, qui portent au civil le titre de Moutasarrif^ et au militaire celui de Kaîmakan, administrent leurs districts presque sans l'appui d'au-
cune force armée. Notez que la domination turque pure ne date pas d'un demi-siècle. La dynastie des Karamanlis n*est pas encore oubliée, et il reste passablement de contemporains et d'alliés de cette fameuse tribu des Oulad Sliman, par les bras de laquelle on opposa une si héroïque résistance à la conquête ottomane ; mais il semble que le courage de ces nomades guerriers se soit éteint avec leur gloire : il a suffi pour Tanéantir d'une génération de fonctionnaires turcs goui^ernant sous leur bon plaisir. Toujours est-il que, à ne croire même qu'une minime partie de ce que disent les habitants, quand, avec un luxe d'imagination tout orientale, et en vertu de cette prédilection pour le temps passé qui est naturelle aux vieillards, ils décrivent la prospérité universelle du pays à l'époque de Yousef Pacha, le dernier des Karamanlis, la décadence actuelle de la Tripolitaine serait à tous égards lamentable.
C'étaient les Karamanlis qui, au commencement du siècle dernier, avaient mis fin au gouvernement à trois têtes qui antérieurement régissait Tripoli, aussi bien qu'Alger et Tunis. Cette trioité souveraine des trois Etats se composait d'un Dey, pris dans les rangs des Janissaires, d'un Bey héréditaire, et d'un Pacha nommé par le chef spirituel à Constantinople. Or, pendant qu'à Alger, le Dey avait concentré dans ses mains la puissance suprême, et qu'à Tunis le Bey était parvenu à se rendre seul maître, le pacha Ahmed-el-Karamanli ne tardait pas, de son côté, au prix d'un sanglant coup d'État, à s'emparer de la régence absolue de Tripoli.
A cet Ahmed, dont le règne long et bienfaisant dura jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, succéda son fils Mohammed Pacha, un excellent prince qui, par malheur, n'occupa le trône que neuf ans. Après lui vint son fils Ali Karamanlis qu'on dépeint comme un souverain plein de bonté et de justice, dont les Chrétiens surtout, à ce qu'on assure, eurent fort à se louer. Cependant, en dépit de ses qualités personnelles, ce fut lui, dit-on, qui prépara, par une déplorable faiblesse à l'égard de ses fils, la ruine totale du pays et la chute de sa dynastie. L'aîné de ses enfants, Hasan, excita par ses brillantes aptitudes autant que par son humeur ambitieuse la jalousie et la haine de ses frères Ahmed et Yousef. Ahmed, qui était naturellement doux et paisible, finit par se résigner à sa mise à l'écart ; mais Yousef médita la vengeance et la trahison. Non content d'avoir tué (en janvier 1790) ce frère qu'il détestait tant et qui était l'héritier présomptif du trône, il ne tarda
pas à menacer son père et son autre frère. Après plusieurs tentatives ayortées pour s'emparer du pouvoir, il semblait près d'aïteindre son but (été de 1793), quand parut devant Tripoli une escadre turque, apportant de Gônstantinople la déposition du vassal que son fils tenait assiégé et la nomination d'un autre régent. Malgré le peu de forces dont ce dernier disposait et Tétat d'indépendance efifective où le pays se trouvait à l'égard de la Porte, les Tripolitains, las de la guerre civile, laissèrent le nouveau venu s'installer dans la ville, et Ali Karamanli s'enfuit à Tunis. Le malheur réconcilia ses deux fils; l'usurpateur, auquel le Sultan ne prêtait qu'un appui moral, fut assiégé dans Tripoli par Ahmed et Yousef réunis, et la dynastie des Karamanlis revint sur Teau pour un bout de temps.
Yousef Pacha, qui eut un règne long et brillant, fut le dernier souverain de sa lignée. Ce fut sous lui que se produisit l'inextricable confusion où la tribu arabe des Oulad Sliman joua un rôle si prépondérant (1830-1831). L'abdication de Yousef fut suivie d'une série de compétitions qui amena la fin définitive de la dynastie. Les Tripolitains s'étant adressés à la Sublime-Porte pour la prier de rétablir l'ordre dans le pays, le Sultan saisit cette occasion de réduire le territoire en province turque. L'un des prétendants avait pris la fuite, et l'on n'en entendit plus parler; l'autre fut conduit à Gônstantinople où il termina ses jours, si bien que, sans qu'on eût besoin du moindre déploiement de force, le commissaire du Grand-Seigneur s'installa dans la ville, en qualité de Vâli ou Gouverneur général. Depuis lors, les destinées de la Régence avaient été conduites par une longue série d'administrateurs semblables, et Ali-Riza n'était ni le plus inintelligent ni le plus mauvais.
Moins attrayantes encore furent les visites que nous fîmes aux étoiles de seconde ou de troisième grandeur, tels que le Mouain ou adjoint du pacha (autrement dit le vice-gouverneur), le Défierdâr ou Trésorier, deux fonctionnaires qui, hiérarchiquement, sont au-dessus du Bourgmestre, puis des sous-gouverneurs de provinces qui se trouvaient d'aventure dans la capitale, et enfin le commandant des quelques milliers d'hommes dont se compose l'armée tripolitaine.
Notre connaissance la plus intéressante était, à coup sûr, mademoiselle Alexandrine Tinne, née à la Haye le 17 octobre 1834, et qui avait déjà fait du bruit par ses voyages dans la région du haut Nil. Des possessions algériennes, elle avait essayé vainement de pé-
A TaiPOLi. 3:1
nétrer au sud chez les Touaregs, et, peu de temps avant mon arriTée, elle était venue à Tripoli avec une suite nombreuse, à dessein de pousser vers le Fezzan et au delà. Je ressentis tout de suite, je l'avoue, une sorte de respect craintif pour une femme qui avait donné tant de preuves d'énergie et de volonté, amassé déjà un tel trésor d'expérience, et qui, en dépit des pertes douloureuses qu'elle avait éprouvées dans ses dernières excursions *, montrait une opiniâtreté si tenace et s'apprêtait résolument à poursuivre l'accomplissement de ses visées. L'entrevue que j'eus avec elle à Tripoli ne fut pas de nature à modifier en moi ce sentiment. Sa physionomie noble, et froide d'apparence, ses manières pleines de distinction et de réserve étaient faites pour détromper agréablement quiconque, ne jugeant cette personne que sur une carrière ' d'aventures qui est d'ordinaire le lot exclusif des hommes, eût été porté à se la représenter sous l'aspect d'une virago bien émancipée. J'ajouterai que, d'un autre côté, l'extérieur de la dame, tel que je le dépeins, n'était point fait, à première vue du moins, pour vx)iis trop échaufifer.
Sa suite se composait de deux marins hollandais, Kes Oostmans et Ary Jacobse, de quelques nègres du haut Nil qui lui appartenaient, de femmes algériennes, d'Arabes de Tunis et d'Alger, de plusieurs esclaves nègres affranchis, qui espéraient pouvoir sous sa protection regagner leur patrie, et d'Adolphe Krause, un jeune Allemand qui, par enthousiasme pour les explorations africaines, avait quitté le gymnase de sa ville natale et commencé par Tripoli sa visite au mystérieux continent. La ville était remplie de la gloire de la voyageuse, et déjà on ne la désignait plus que sous ce nom de Bent-el-Rê (fille de roi), qu'elle devait conserver jusqu'à son trépas si tragique. Cependant, l'étendue des ressources de mademoiselle Tinne et l'importance de son escorte ne me rendant pas absolument désirable une pérégrination en commun avec elle jusqu'à Mourzouk, but de notre première étape, je lui laissai prendre les devants, et d'autant plus volontiers que la sécurité complète qui régnait dans toute la Tripolitaine me permettait de voyager seul.
Pour en revenir à mes apprêts de départ, j'accompagnai jusqu'au marché mon Gatrounois Mohammed, lorsqu'il alla y acheter les divers ustensiles qui nous manquaient. La monnaie circur
1. 8a mère et sa tante, nées Van CapelleD, avaient succombé toutes deux au climat 8«r les IwrdB de la rivUre des Gazelles.
lante est la piastre turque [Ghirsch) ^, qui représente.deujL pièces de 20 paras, et qui, vingtuplée, fait un Mahaboub; ensuite vient le thaler de 5 francs, qui vaut en moyenne 23 piastres turques, puis le thaler autrichien de Marie-Thérèse {Abou Tetr^ ou le Père à r Oiseau, ainsi nommé de Taigle double qu'il ofifre à sa face). Cette dernière pièce a aussi, au cours, une \aleur de 23 à 25 piastres turques. Une autre monnaie qui lui fait avec succès concurrence, c'est le thaler espagnol, dit le Père aux colonnes, à cause des colonnes d'Hercule qu'elle porte à l'avers. Pour les Arabes, qui avaient cru y voir des canons, c'est ÏAbou Medfa, ou le Père aux canons. Deux piastres turques et demie, c'est-à-dire cinq AbouAschrin^^ forment la piastre arabe ou Ghirsch eUArabi; trois piastres turques, ou 6 pièces de 20 paras, s'appellent Sebiti.
Le soir venu, nos affaires et nos visites faites, nous retournions à la petite villa de M. Rossi, où nous restâmes attablés fort tard à boire du vin allemand ou de la bière, pendant que Gerhard Rohlfs nous racontait mille scènes de sa vie de voyages, et m'initiait aux personnes et aux choses du monde nouveau où j'allais désorms^is exclusivement vivre. Je puis dire que ces soirées solitaires et champêtres comptent parmi les plus agréables de mon existence.
Enfin, tout se trouva prêt pour le départ. Ali Riza m'avait remis une lettre de recommandation {Firman) ouverte, et fort tiède d'ailleurs, pour les autorités locales, et donné comme escorte officielle un gendarme {Dabdti) nommé Milâd Abêja. Le matin du 17 février, on chargea mes chameaux, au nombre de huit, car, jusqu'à la première station principale. Béni Oulid, j'en avais loué deux en sus, dont les conducteurs devaient en même temps nous servir de guides. Je me serais volontiers procuré un cheval; mais le supplément de dépense que le transport d'eau et d'orge m'eût occasionné m'obUgea de renoncer à ce luxe, et je résolus de me contenter de mes organes de locomotion naturels et de mon « vaisseau du Désert » .
Le plus robuste des chameaux portait, d'un côté, l'énorme coffre contenant le trône en velours cramoisi, au dossier et aux pieds richement dorés, qui était destiné au souverain du Bornou, et, de l'autre, les portraits de grandeur naturelle du roi Guillaume, de la reine Augusta et du prince héritier. Ce qui gênait le plus l'animal, c'était moins le poids du faix que le défaut d'équi-
1. Le mot Ghirsch est, dit-on, une corruption de rallemaDd Grotchen, dont TiolroducUon en Afrique remonte aux Croisades. 3. Nom de la pièce de vingt paras (le pèroiles vingt).
libre entre ses deux parties. Le chameau ne s'accommode pas volontiers d'une charge qui retombe à droite ou à gauche, qui lui touche les jambes de devant ou de derrière; il aime mieux porter un quintal de plus, et que les pièces du bagage s'équilibrent de chaque côté de sa bosse. Une seconde bête avait sur son dos les fusils à aiguiUe, avec leur quantité voulue de munitions, puis, pacifiquement adjoint à ces armes, un stock d'écrits saints en arabe qu'un Anglais, M. Robert Arthington, de Leeds, nous avait priés de prendre avec nous. Une troisième reçut le reste des présents, savoir : une pendule de bronze, une montre en or avec sa chaîne, une longue-vue binoculaire, une demi-douzaine de montres en argent ordinaires, un double service à thé argenté, quelques pièces de soie et de velours, une livre d'huile de rose pure, un poids égal d'essence de géranium commune, des rosaires, des bracelets, des colliers de corail, douze burnous de velours, du drap, des étoffes en fine laine de Tunis, des tarbouchs tunisiens, et un harmonium qui avait déjà servi à charmer nos soirées solitaires de la Meschija. Deux autres animaux portaient nos propres bagages en livres, instruments, habits et médicaments, charge à laquelle devait, en cas de besoin, s'ajouter celle de ma propre personne ; deux autres encore, des provisions de bouche, la vaisselle, la tente et divers ustensiles ; le dernier enfin avait pour mission de véhiculer l'eau.
Pour les longs voyages, le poids imposé aux chameaux du pays ne doit point dépasser trois ou quatre quintaux. Peut-être en général est-il préférable, quand on va de Tripoli au Fezzan, de louer des bétes en chemin, celles qui proviennent de la région plate du littoral n'étant pas très prisées, et ne valant pas, à beaucoup près, pour la vigueur et l'énergie, les chameaux originaires des hauts territoires quelque peu herbus de Sokna, du Djebel Haroudch, des districts habités par les OurfiUas, les Abou-Sef et autres tribus. Quoique les miens et leurs semblables à Tripoli payassent fort de mine, on doutait avec raison dès Sokna qu'ils pussent aller jusqu'au Bornou. Ajoutez à cela que ces animaux sont excessivement sensibles au changement de climat. Le chameau méridional de Mohammed par exemple, qui, bien que vieux^ était un superbe échantillon de son espèce, avait déjà beaucoup souffert du mois d'hiver qu'il avait passé à Tripoli, et on n'avait pu qu'à grand'peine le soutenir en le nourrissant quotidiennement d'orge. Ce vénérable fils du désert avait beau s'avancer fièrement sans bagages, dominant de haut la |dèbe de ses camarades, on voyait que ses membres étaient engour-
dis, et Ton eut de bonne heure Vapprébension qu'il ne pûtacbeyer la première étape et qu'il fût condamné à finir ses jours au milieu de la route, loin de sa patrie.
Sortis de Tripoli par la porte sud, nous allâmes camper à une demi-lieue de là sous un cbarmant bouquet de mûriers, d'oliviers et d'orangers, où Frédéric Warrington, ce guide devenu historique de tous les voyageurs européens qui s'enfoncent par ce côté en Afrique (il avait consenti àm'escorter, moi aussi, durant quelques journées de marche), avait déjà dressé sa tente, et où devait se faire solennellement le branle-bas de départ. Ce fut là que vinrent prendre congé de nous, qui à cheval, qui à âne, les principaux membres de la colonie européenne, la fleur des deux sexes de la société. On banqueta, on causa, on dansa sur l'herbe. Le photographe berlinois fixa l'image de ce joyeux rassemblement international ; puis, au soleil couchant, je me retrouvai seul, avec mes pensées, mes impressions, mes souvenirs et mes espérances, au milieu d'un monde étranger.
En proie à ce bouillonnement intérieur, je me promenai longtemps en silence devant ma tente, tout en regardant au loin le groupe étrange des chameaux qui, attachés par les articulations des genout et des pieds, se livraient avec un grincement régulier de mâchoires au travail de la remastication. Une chienne de garde arabe, du nom de Feida, achetée seulement de la veille, s'acquittait déjà de son office de custode, bien quelle ne se fût encore liée d'amitié avec aucun de nous. Ali et Sa'ad ne tardèrent pas à s'endormir l'un et l'autre, du sommeil de la jeunesse insouciante et pleine de santé ; Mohammed, lui, s'administra encore mainte chique de tabac additionnée de grains de natron qu'il mâchait avec ses reliefs de dents, puis, après avoir à plusieurs reprises jeté un regard expérimenté et scrutateur sur les chameaux et la tente, il releva par dessus sa tête le capuchon de son riche et épais burnous à raies, et s'abandonna au sommeil du juste.
Morne fut la nuit qui succéda à cette journée de gaité et de bruit, et que devaient suivre des journées encore plus mornes et plus solitaires. Le sommeil ne voulait pas venir. Me trouvant trop à l'étroit dans ma tente, je m'enroulai au dehors dans mes chaudes couvertures de Tunis, et j'employai cette belle nuit à rêver. Les images du passé se confondaient en moi avec celles du présent, et les sites de l'Allemagne du Nord avec ceux de la côte africaine. La puissante Carthage, l'Afrique romaine, la riche Cyrénaïque, chrétiens et Turcs, nègres et Vandales, Garamantes et Arabes,
Berbères et antiques Égyptiens, dansaient dans ma cenrelle une sorte de sarabande fantastique. Les destinées de ces pays se déroulaient devant moi avec toutes leurs péripéties, et je songeais au temps où, sur les bancs pédantesques de Técole, j'avais tant de fois regretté de ne pouvoir substituer au fatras de dates que j'essayais de fourrer dans ma mémoire réfractaire, une expérience personnelle et vivante de ce drame historique. Peu à peu cependant, les tableaux devinrent plus confus ; ils se brouillèrent de plus en plus, et finirent par sombrer au matin dans les ténèbres d'un profond sommeil. p
A Faurore, Gerhard Rohlfs et M. Rossi vinrent me faire leurs adieux définitifs ; les chameaux furent chargés, la tente fut pliée, et l'on échangea sans mot dire la dernière poignée de main. Je montai sur mon «vaisseau du désert », et je m'engageai, silencieux et grave, par la plaine de sable, avec une pensée mélancolique pour ce que je quittais, pour les êtres aimés et vénérés qui étaient là-bas dans ma patrie, et que j'allais être si longtemps sans revoir, à supposer même que je les revisse jamais, mais aussi avec la douce espérance d'un heureux retour et le ferme propos de consacrer à mon entreprise, autant qu'il était en moi, toutes mes énergies physiques, intellectuelles et morales.
Si j'avais su alors que mon destin devait me retenir si longtemps dans les régions inconnues du mystérieux continent, aurais-je eu vraiment le courage de me mettre en route ? Cinq années et plus d'un complet isolement moral, au milieu des plus dures privations, dans le renoncement le plus pénible, sous le coup de maux et de dangers effroyables, c'est plus que n'en aime à risquer même l'enthousiasme le plus exalté. Plus tard, il est vrai, loin du train fiévreux de la vie européenne et de ses jouissances de toutes sortes, on apprend à juger autrement du temps et de l'espace, on devient plus modeste dans ses visées, plus tenace dans l'exécution de ses plans, et l'on acquiert le secret de soufiTrir et de persévérer. L'élasticité du corps, la force de résister aux fatigues et aux maladies, le don de savoir se mettre en rapports avec des gens de toutes sortes au milieu d'un monde qui vous est étranger, telles sont les conditions indispensables à quiconque entreprend un voyage de découverte ; la patience surtout, voilà en quoi gtt le secret de la réussite ; malheureusement, c'est une vertu qu'il n'est pas toujours facile d'exercer, et, pour mon compte, ce ne devait être qu'au prix de bien des luttes pénibles que je devais apprendre à me débrouiller au milieu de l'imbécillité ou de l'incertitude de mon entourage.
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(suite)