‹ Sahara et Soudan:Chapitre 30 sur 111 · Voyez ci-dessus, pige · texte numérisé non relu

Voyez ci-dessus, pige

pour les éruptions cutanées. Le beurre liquéfié constitue aussi une sorte de médication universelle, autant du moins que le permet la rareté, et, partant, le haut prix de cet ingrédient. Le carbonate de soude, la coloquinte, le séné sont aussi au nombre des remèdes locaux. La chirurgie est, relativement, assez développée; on sait opérer la suture entortillée de la peau et des muscles à Taide des longs aiguillons pointus de Tacacia sajal. S'agit-il de lésions crâniennes, on explore, autant que la blessure le permet, les membranes du cerveau, et, si ces dernières ne sont pas atteintes, on fait les résections d'os voulues ; sinon, le malade est jugé perdu, et Ton s'abstient de toute opération violente. On s^entend du reste à poser des éclisses sur les fractures, et très souvent, dans le jeune âge, — c'est là une coutume que j'ai retrouvée chez toutes les peuplades nègres mahométanes que j'ai visitées, — on effectue l'ablation de la luette. N'oublions pas d'ajouter à ces moyens prophylactiques, dans les diverses maladies internes, l'emploi de versets saints, soit qu'on les porte dans des sachets de cuir en guise d'amulettes, soit qu'on se les libelle sur la peau, soit qu'on les avale délayés dans de Teau.

Au point de vue intellectuel, les Tedâs sont un peuple fort bien doué. Dans l'horizon si restreint où la nature les a enfermés, ils ont trouvé moyen de développer remarquablement leurs facultés naturelles. C'est la nécessité qui a été ici leur éducatrice, et qwi, tout en aiguisant leurs sens et en trempant leur caractère, a formé leurjugementetétendu leur imagination. Ils possèdent un instinct topographique étonnant, auquel est loin d'atteindre même l'Arabe du désert. Toujours par les chemins, en quête de moyens d existence, leur première préoccupation est de savoir comment ils viendront à bout des immenses difficultés qui les environnent de toutes parts, et, une fois vainqueurs sur ce point, ils ne songent plus qu'à marcher au but. En fait de trafic et de vol, ils sont sans rivaux dans le monde africain. Sans doute l'exiguité de leur pays ne leur permet pas de devenir de gros négociants à la manière de ceux de Tripoli et de Mourzouk; mais ceux d'entre eux qui vont s'établir au Bornou n'en supplantent pas moi ns bientôt, pour l'étendue des affaires et pour le profit, indigènes et Arabes. J'ai déjà dit quelle finesse d'argumentation, quels prodiges de subtilité ils savent mettre en jeu pour leurs intérêts personnels, comme aussi quelle acuité de jugement ils déploient dans leurs discussions d'ordre public, et j'ai montré que, sur ce chapitre, les femmes mêmes ne le cèdent guère aux hommes.

Le revers de la médaille, c'est la pauvreté de leurs seotiments moraux. La nécessité, qui les rend inventifs, leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. Il va de soi que des gens qui sont toujours aux prises avec le besoin, ne cessent d'être travaillés du désir d'attraperd'un coup plus qu'il ne leur faut. Cette âpreté égoïste au gain estle fait de tous les peuples non civilisés dont la nature a traité le pays en marâtre ; il y a toutefois à cet égard des degrés. Les Tedâs, eux, ne connaissent absolument que le profit ; c'est Tunique objectif de toutes leurs pensées et de tous leurs actes. Inutile de faire appel à leur cœur; ils restent sourds et ne vous comprennent pas. Cette chasse incessante de tous et de chacun en vue d'un gain, si mince qu'il puisse être, les rend cyniques, soupçonneux et perfides. C'est à qui fera le plus de tort au prochain. Se dépouiller l'un Tautre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. Aussi, loin de vivre en communauté, le Tedêtou cache -t-il sa hutte solitaire parmi les rochers ; sur le sentier désert, il épie avec inquiétude les traces d'un membre de sa tribu, et, s'il a quelque plan à exécuter, il profitera de préférence des ombres mystérieuses de la nuit.

Chacun vit ainsi pour soi seul, sans nul souci du bien collectif. Un péril commun venant de Textérieur, quelque complicité de brigandage, peuvent rapprocher momentanément tous ces hommes ; mais, autrement, nul lien de travail ni de vie publique. Celle-ci, à vrai dire, n'existe pas. Les Toubous ont bien quelques fêtes, quelques assemblées de jeunes gens, où Ton joue du tambourin et du fifre; mais vous y chercheriez en vain cette gaieté rayonnante des visages qu'on remarque en pareille circonsbnce, et chez leurs cousins de Kawâr, et encore plus chez les gens duBornou. Ces réunions populaires sont plutôt des espèces d'arènes d'argumentation sophistique, des plaids de chicane où Ton joue au plus fin, et qui finissent souvent par des luttes sanglantes.

Les Toubous ont bien une certaine tendance à l'ostentation, un instinct d» parade extérieure, dont mon guide Kolokomi m'a fourni, on s'en souvient, des exemples; mais, chez eux, cette sorte de vanité ne prend jamais le pas sur le sens pratique. Mes livres, ^cs instruments, mes montres même et mes armes à feu, n'excil^ient nullement leur cupidité ; leurs désirs allaient constamment ^des choses d'une utilisation immédiate. Quand le « Monsieur de la Source » me vola un fusil à deux coups*, c'était avec l'idée pré-

Page 1