CHAPITRE IV
Vie et mœurs du Bornou. — Le marche de Kouka. — Le magasin aux esclaves. — Conslilution politique du pays. — Forces militaires. — La fin de Tannée 1870. — Comment les Bornouanes se marient. — Nouveaux projets de voyage.
Dans mes relations avec le inonde extérieur, je lâchais de m'accommoder de mon mieux aux us el coutumes du pays. Mon premier soin fut de renoncer à mes habits européens, qui commençaient d'ailleurs à faire assez triste figure, pour adopter le cos-
Sandalcs de Knno.
tume local, où je me trouvais beaucoup plus à Taise. Au gilet et à la chemise de flanelle qui me causaient des chalein*s et des démangeaisons à la peau, je substituai dès Tabord, pour rester chez moi, une chemise Shirting, ample et blanche^ avec un pantalon de même sorte. Pour sortir, je mettais par lài-dessus une ou deux des pièces d'habillement dont le Gheik m'avait gratifié. Si je ne pus me résoudre, par méfiance des rasoirs bornouans, à me faire tondre entièrement le chef à la façon des gens du pajs, je me coupai du moins avec des ciseaux les cheveux aussi court que possible, et me mis à aller chez moi tcte nue, et dans les rues coiffé d'un tarbousch, afin de me garantir du soleil. De plus,
comme j'étais assez mal monté en bas, je pris Thabitude de n'en mettre que pour rendre visite au roi ou à quelque personnage loulà fait de qualité, me contentant, en dehors de cela, des com-
modes chaussures de peau de chèvre, teintes en jaune, qu'on importe au Bornou de Rano (états d'Haoussa). Je me fis sans peine à cet accoutrement ; j'appris bien vite à rejeter prestement par dessus mon épaule les longues manches de mon large vêtement, et me
trouvai on ne peut mieux de la ventilation à laquelle se prèle ce genre de vêtement, qu'il faut, il est vrai, soigneusement retrousser quand on se livre à quelque travail corporel.
J'ai dit que le costume bornouan par excellence était la tobe. Ce vêtement, quand il se fabrique dans le pays, au lieu de venir tout fait des Etats d'Haoussa ou de la Nigrilie, consiste en un assemblage de larges bandes de coton blanches ou teintes àTindigo, avec une grande poche sur la poitrine, et diverses broderies de soie ou de coton fin. Plus diversifiés de qualité et de façon sont les tobes, fort en vogue, qui viennent des pays à l'ouest du Bornou. Les noms du costume varient du reste à l'infini, d'après l'cloffe, la coupe, la couleur et les enjolivements. Il y a, par exemple, <( la chemise des pauvres » [(jomâdchi talagabê), vêtement grossier avec des manches courtes et étroites ; la « chemise de la classe moyenne » [g. tâschilâ/id) ; puis la « chemise d'éléphant», ainsi nommée de son ampleur et du développement de ses manches énormes : celle-ci est le costume des dandys et des gros personnages. On ne la confectionne pas dans le pays, et elle coûte parfois jusqu'à 20 et 40 thalers Marie-Thérèse. Quant aux cotonnades écrues et à trame lâche qui arrivent d'Europe ou d'Amérique, elles ne servent qu'à l'habillement du menu peuple et sont bien moins estimées que les articles fabriqués dans le pays. Souvent, eu revanche, les gens aisés portent une chemise et un pantalon de fine cotonnade importés des régions civilisées.
Bien que les Bornouans aillent la plupart du temps nu-tête, il n'en existe pas moins une coiffure nationale, dans le genre de la takija arabe, et qu'on nomme Djôka, Les chaussures, je l'ai dit, sont faites de peau de chèvre, et teintes en rouge ou en jaune ; la semelle en est de préférence en peau de buffle. Les pauvres toutefois marchent pieds nus ou chaussés seulement de larges sandales, dont les plus élégantes, principalement à l'usage des femmes, proviennent des Etats d'Haoussa, et sont ornées d'une rosette en plumes d'autruche noires, avec de larges bandes de cuir au-dessus du coup-de-pied. On se sert aussi, pour monter à cheval, d'une espèce de chaussure légère et sans semelle, qui est, soit en forme de soulier, soit en forme de demi-botte.
Pour les femmes, on sait déjà qu'elles se revêtent du châle tourkedi en mettant parfois en dessous une courte chemisette brodée, de diverses couleurs. Chez les Kanouri, la chevelure est tressée aux tempes et sur l'occiput en petites nattes courtes et pressées. Le front et les tempes sont toujours rasés assez haut.
Moins du reste que les Arabes et les Fezzanaises, elles abusent des parfums et du beurre. Les Kânembou, elles, se rasent non seulennent la région du front, innis encore les parties latérales et postérieures de la tête, et arrangent le reste de leur chevelure en deux ou trois groupes de tresses, les unes par devant, les autres par derrière, qui ne vont pas se débouclant à Textrémité comme celles des Kanouris. Tels sont, à quelques différences près, les genres de coiffure en usage chez toutes les femmes du Bornou. N'oublions pas de mentionner en passant le luxe obligatoire de bracelets à Tavanl-bras, à Tarticulation huméro- '
Chemisetto bornouane.
cubitale, à la cheville du pied, non plus que les appendices de corail à l'aile droite du nez, les colliers de perle, de verroterie, d'ivoire et d'agate.
Comme je m'étais fait au costume bornouan, je me fis au régime alimentaire du pays : bouillie de farine de sorgho, riz sauvage, volailles, poissons du Tsâd, haricots, tomates, sauces à décoctions végétales avec mélange de viande fraîche ou sèche. Les bœufs, au Bornou*, étant surtout utilisés comme bêtes de somme, c'est la vache qui fournit la principale chair de bouche-
1. Entre autres le bœuf zé6{^, taureau à bosse, dont une de nos gravures représente un échantillon.
rie, celle que consomment de préférence, à raison de son prix modique, les classes inférieures. On mange aussi du mouton, de la chèvre, du chameau, et beaucoup de pigeon rôti. En fait de venaison, j'ai goûté non seulement du buffle, mais encore de la girafe, et je dois convenir que ce dernier gibier, jeune bien entendu, est singulièrement exquis; puis du lion rôti, du léopard, de la chair de hyène, du surmulot, de Thippopotame, du crocodile, du lézard waran. Les sauterelles se prêtent également à toutes sortes d'accommodements culinaires ; on leur enlève les ailes et les pattes et on les fait rôtir dans le beurre ou à des sauces spéciales. Il en est de même des grenouilles, qui sont de trois espèces. Tune de grande taille et jaunâtre [berte-
Bœuf zcbu du Bornou.
tegué), l'autre plus petite et de couleur verte {ardjadchà), une troisième, grise, à front tacheté, que Ton nomme koko.
Parmi les principaux fruits d'alimentation, je citerai celui de Vhedjilidjy un peu plus gros qu'une datte ordinaire, avec une coque gris-jaunâtre peu résistante , qui se relie par une matière mucilagineuse et filandreuse, à un fort noyau dont le contenu, dégagé à l'eau de son principe amer, et séché au soleil, se mange indifféremment cuit ou cru ; le fruit de l'arbre kourna, à peu près de la grosseur d'une cerise, dont le noyau est entouré d'une pulpe visqueuse et aigre-douce, dont on fait une pâte, très courue du peuple, ayant un peu le goût de pain d'épice *.Pour les dattes,
1. M. Nachtigal cile également les fruits du Kouka [Adansonia digitata), du tamarîD, du figuier sauvage, du sycomore, du Spondias Birrea, du CaiHca papaya, du palmier Oelèb {Borrassas flaàeltiformis), de l'arbre au beurre {Butyrospermum\ etc.
peu abondantes, on les tire du Kânem ou de Kawâr, et leur prix élevé les range dans la catégorie des friandises. Enfin les produits jardiniers les plus en usage sont les fèves, les noisettes de terre (arachides), la sésame, la courge, le concombre, le melon, la pastèque, la patate et la dioscorée.
Les femmes et les enfants mangent à part; ce n'est que lorsque ces derniers sont grands et qu'il n'y a point d'hôtes au logis, eu dehors des personnes tout à fait intimes, que le père parfois daigne leur accorder la faveur insigne de diner avec lui. Quant aux femmes , elles évitent soigneusement de paraître devant leurs maris pendant que ceux-ci sont en train de manger, et aussi de se faire votr à eux quand elles mangent elles-mêmes. Si, à I heure du diner, il se trouve céans des visiteurs, ils peuvent, sans
Mouton bornouan.
qu'on les invite, prendre leur part du menu. Même chez les gens du commun, une certaine étiquette préside aux repas. Chacun, préalablement, se passe de l'eau sur les mains, puis s'accroupit à une certaine distance des plats en disant le Bism Illâhi (au nom de Dieu). On tiendrait poux essentiellement incivil quiconque aurait l'air, en mangeant trop vite, de vouloir devancer les autres convives. Du bout des doigts de la main droite (la gauche est mal vue), on appréhende une certaine quantité de bouillie, on plonge dans la sauce, puis on pétrit le tout dans le creux de la main en un bol alimentaire qu'il s'agit ensuite d'avaler prestement, de manière à ne pas perdre une seule goutte de sauce. Comme il m'arrivait souvent, avec mes doigts insufflsammenl aguerris, de ne pouvoir pêcher dans la masse de bouillie demeurée
trop chaude^ mes voisins de plat ne manquaient jamais de pousser l'obligeance jusqu'à me pétrir ma bouchée et la déposer devant moi. L'écuelle une fois vide, on se lèche les doigts; puis, pour témoigner qu'on en a tout son soûl, on lâche un renvoi aussi accentué que possible ; après quoi, on se lave derechef les mains.
L'eau est à peu près l'unique boisson au moyen de laquelle on se désaltère ; une addilion de grains de sorgho concassés en fait un breuvage très rafraîchissant et .très agréable. Dans les bonnes maisons, on use en outre volontiers, comme je l'ai dit à propos de Lamino, d'une boisson extra, composée d'eau de riz, de lait, de miel, de poivre et autres substances aromatiques. Quant au café et au thé, c'est à peine si l'on en fait usage au Bornou, où ils sont supplantés presque complètement par la noix de Gouro. On appelle ainsi le noyau d'une Sterciilia^ à peu près de la grosseur et de l'aspect d'une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d'écorce séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune à l'extérieur, varie au dedans du jaunc'^blanc au rose. On le trouve dans l'Afrique occidentale, du Sénégal au Niger, et par toute la région équaloriale. La seule espèce prisée au Bornou vient de la Nigritie. Le noyau, dans les bonnes variétés, se divise en deux moitiés, si intimement agrégées ensemble, qu'il est souvent difficile de les séparer sans avoir recours à un instrument. A l'intérieur se trouve un principe excitant, qui a' fait donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de café du Soudan {Kahoua), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine.
Je m'habituai si bien à ce stimulant, dont ni mes nerfs, ni mon estomac n'eurent jamais à se plaindre, qu'il finit par m'étre plus indispensable que le café, le thé, ou le tabac. Il est d'usage à Kouka d'offrir à tout visiteur une noix ou au moins la moitié d'une noix de Gouro, comme dans les pays arabes on sert à ses hôtes une tasse de café. Relativement toutefois, et malgré l'immense quantité qu'en produisent certaines contrées ouest de l'Afrique, ces fruits constituent au Bornou une denrée encore assez chère, attendu les difflcultés du transport, qui ne demande pas moins de plusieurs mois. 11 n'est pas donné au premier venu de l'aller chercher au pays d'origine ; c'est là une entreprise qui exige beaucoup de soin et d'expérience. Ladite noix est fort délicate ; il lui faut un certain degré de fraîcheur et d'humidité.
Le marchand l'empaquette dans de grandes corbeilles en paille d'hyphène, préalablement capitonnées d'une couche de feuillage humecté, et ficelle soigneusement le colis avec des cordes bien enlrecroisées. Plus il y a de noix ensemble, moins elle courent le risque de s'avarier. S'il y en a des milliers dans la même corbeille, il suffit, à la saison des pluies, d'ouvrir tous les quinze jours le paquet, d'étaler les noix à l'air et d'humecter de nouveau leur enveloppe; s'il n'y en a, au contraire, que quelques centaines et qu'on soit à Tépoque de la sécheresse, il faut répéter cette opération plusieurs fois par semaine, et bien regarder, en ouvrant la 'corbeille, s'il n'y a point quelque noix gâtée, susceptible par conséquent d'infecter les autres. Il suffit an reste de mettre le fruit fané quelque temps dans l'eau pour qu'il reprenne toute sa consistance. Bref, la manipulation en est si difficile, que c'est une croyance générale au Bornou que les gens qui ont le mauvais œil, et qui sont dissolus ou menteurs, sont incapables de la réussir, et c'est une denrée tellement indis pensable aux habitants du pays, aussi bien qu'à ceux des États d'Haoussa, que si, par suite d'une mauvaise récolte ou d'une guerre, l'imporlation sur les marchés s'en trouve entravée, ce genre de disette constitue une sorte de calamité publique. Il n'y a point de sacrifices qu'on ne fasse afin de se procurer le fruit tant prisé, pour peu qu'on en ait été sevré quelque temps ; le Kanouri vendrait au besoin son cheval ou son esclave favorite, les deux biens les plus chers qu'il ait au monde. Aussi un cadeau de noix de Gouro est-il invariablement un témoignage tout spécial d'amitié, et il n'en faut pas bien des douzaines pour gagner les faveurs d'une demoiselle aux mœurs légères.
Pour me faire une idée sommaire des ressources agricoles et industrielles du pays, je ne manquais pas, dans les premiers temps de mon séjour à Kouka, de visiter le plus souvent possible le grand marché du lundi, lequel se tenait devant la porte ouest, et m'offrait un des spectacles les plus curieux que puisse présenter cette cité nègre. Dès avant le lever du soleil affluaient avec leurs produits sur la place tous les habitants des villages situés à l'est de la ville, au bord du lac Tsâd. Depuis le menu trafiquant dénué de tout capital et l'esclave demi-libre, qui se bornaient 5 venir
vendre au marché du fourrage, du bois, ou des pièces de clayonnage et de bâtisse, jusqu'aux fabricants de nattes, aux marchands de chevaux *, d'ânes, de bœufs, de volailles, tout le négoce local était représenté. Les détaillantes de fruits et de légumes avaient là leur étal à part, comme aussi les marchandes de coupes et de vases de toute forme. Les vanniers, les ouvriers en cuir venaient h la suite, par catégories. Un peu plus loin étaient les cordiers; puis, ensemble, s'étalaient les cotonnades ma- Écueiiebornouanc. nufacturécs daus' le pays, les articles d'Haoussa, ceux d'Europe, et mille produits d'industries variées : flacons d'essence, verroterie, tasses, étriers, anneaux de parure, couteaux, ciseaux, miroirs, aiguilles, etc.
Ouvrages de vannerie bornouans.
C'était en cet endroit que la foule était le plus pressée, car c'était là que venaient se munir tous les gens prêts à partir en voyage ;
I. Les chevaux du Bornou (Ft>, pluriel FtVu;a) ont été, s'il faut eo croire LéoorAfricain, importés de la côte nord dans le pays il y a près de 800 ans. Ils sont géoérale- MTient de la taille des chevaux arabes, et remarquables par la finesse de leurs membres et leur extrême vivacité. La race est si bien acclimatée, que les régions voisines (Baguizmi, Ouadai) ne se fournissent pas autre parL Suivant ses qualités et son allure, le cheval bornouan porte diverses dénominations. Le bon coureur s'appelle Fir dôo; le bon marcheur, F. kelisa ; l'amblcur, kamandara. Le galop et Tamble sont du reste les façons ordinaires d'aller de cet niiimal, qui ne connaît pas le troL Pour la couleur du poil, elle varie du brun à l'isabelle. au gris-fer, au blanc, au rouan; il y a aussi la nuance grisou et tigrée.
c'était là aussi le promenoir de prédilection des barbiers à la flûte criarde, et le lieu où se trouvait la légère baraque de l'inspecteur chargé de la police du marché. Plus loin encore s'alignaient les travailleurs du bois et du fer, menuisiers, forgerons, ces derniers ayant installé, à côté de fourneaux improvisés, des petites enclumes sur lesquelles ils besognaient, tandis que leurs apprentis agitaient à deux mains un soufflet primitif, de peau de chèvre ou de mouton.
A la suite venaient les bouchers qui, non contents de tuer sur place moutons, vaches, chèvres et chameaux, entretenaient des feux de rôtisserie pour Talimentation des étrangers obligés de rester au marché depuis la première aube du matin
Bœuf Kouri.
jusqu'à la nuit tombante, il y avait aussi la foire au bétail : chameaux du nord^ chameaux du sud , grands bœufs Kouri aux cornes gigantesques, brebis bornouanes. Enfln, à la partie sudest de Timmense aire de traflc, étaient installés les maquignons de chair humaine, dont on voyait la marchandise entassée dans de grandes boutiques, à Tabri du soleil et de la pluie. Il y avait là des esclaves des deux sexes [Kindjï), de fout âge, de tout prix et de toute provenance. La variété la plus recherchée en est l'individu mâle {Sedâsi) mesurant, de la cheville du pied à la pointe de l'oreille six empans de hauteur (1",26 cent.), et ayant de 12 à 15 années d'âge, et dont le prix fixe le cours de toute la marchandise. Quand un trafiquant étranger veut s'en-
quérir du coût des esclaves dans un pays, il se contente de demander : « Combien se vend le Sedâsi? >i et de la réponse qui lui est faite il déduit Téchelle complète des tarifs. Une autre catégorie qui est également d*un bon débit, c^est la classe suivante, celle des Chomâsi^ comprenant les mâles ou femelles de cinq empans de taille et âgés de 10 à 13 ans, lesquels offrent déjà une certaine capacité de résistance contre les changements de climat et de genre de vie, tout en conservant une extrême plasticité physique et morale. Les Sebaï (sujets de 15 à 20 ans, mesurant sept empans) se vendent aussi assez bien; mais déjà ils sont moins éducables, et plus enclins à s'enfuir, si leur servitude ne date pas de longues années. Aussi ne court-on pas beaucoup après les mâles adultes [Gourzem), à moins qu'ils n'aient fait leurs
Vase de cuir bornouan: Coussin dHaoussa.
preuves, ni, à plus forte raison, après les sujets déjà vieux. Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent le plus cher sont les jeunes fiUes en âge de puberté propres à servir de concubines {Sourrija, pluriel Serrâri).
De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ordinairement ont le meilleur lot; pour peu qu'elles sachent s'y prendre, elles acquièrent le rangde maîtresses de maison, l'autorité et l'influence d^épouses légitimes, principalement si elles ont des enfants ^ Quant aux ennuques [Adim)^ ils ont une valeur exceptionnelle; mais il est rare qu'on en voie sur le marché ; c'est une marchandise tellement recherchée des marchands étrangers qui les raccolent pour les gros bonnets du monde mahométan d'Europe, d'Asie etd'Afrique>
1. Prix d'un escl&ye Sedâsi: de 30 à 35 tbalers Marie-Thérèse; d*un Chômait, de 16 à 20; d'une Sourrija^ de 60 à 100; d'un Gourzem, de 15 à 18; d'un ennuque {Adim) Jeune, de 50 à 80.
que l'offre est toujours au-dessous de la demande, et que ce qu'il y a de sujets disponibles s'enlève en un tour de main. La plupart des ennuques qu'on vend au Bornou proviennent du Baguirmi ; mais on ne se gêne nullement pour en accroître le nombre sur place, soit en vue d'un profit immédiat, soit afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain. Lamino lui-même m'avait tout l'air d'être de ces fabricateurs de castrats. Ce sont les barbiers qui se chargent de l'opération, dont ils se tirent le
Dessus de coussin.
plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les enfants. Ajoutons que les sourdes-mUettes, bien que cotées moins haut que les ennuques, sont néanmoins très recherchées aussi par les grands seigneurs des régions civilisées de l'Islam, à titre de servantes de leurs femmes. 11 en est de même des nains {Wdda), qu'on élève autant que possible pour tenir l'emploi de bouffons de cour.
Durant mon premier mois de séjour à Kouka J'eus plus d'une fois l'occasion d'assister au Conseil {Nâkeîia)^ qui se tient chaque jour avant midi dans le Palais, et se compose des membres de la Famille royale et des conseillers {Kôkenâwa, au singulier A'^Aewa), ceux-ci de deux catégories: les représentants nés Vibres {Kambé) des divers éléments de la population *, et les capitaines, d'origine esclave [Kachellawa, au sing. Kachella). Chacun a, dans la salle que j'ai ci-dessus décrite, sa place déterminée, plus ou moins
1. A savoir de 4 tribus : les KanourI, lesKànembou, les Toubou elles Arabes.