CHAPITRE V
Préparatirs militaires du sultao de l'Ouadaï. — Inquiétude à Kouka. — Premières hostilités entre TOuadaï et le Baguirmi. — Mort de Lâmino. — Arrivée d'une caravane d'Arabes Mghàrba et Oulad Sliman. — Mes apprêts de départ pour le Borkou. — Notice historique sur la tribu des Oulad Sliman ; sa situation au Kànem.
Au commencement de 1871, comme déjà je me disposais activement à réaliser mon plan d'excursion aux îles du Tsâd, il survint à Kouka une nouvelle qui ruina complètement mon dessein, en excitant le plus \if émoi par tout le Bornou.
C'était le 6 janvier. Je me trouvais chez Lâmino, à causer avec lui de mes préparatifs, quand parurent deux Arabes choas de la tribu des Salamat, établie dans le district de Sokoto. Ces gens racontaient d'inquiétantes choses de l'Ouadaï, où ils étaient allés acheter des chameaux. A Abeché, capitale de ce pays, ils avaient remarqué dans les sphères officielles un mouvement inaccoutumé, indice certain de projets belliqueux. Chaque jour, les rues étaient sillonnés de troupes à pied et à cheval, qui ne tardaient pas à quitter la ville par petits détachements. Comme c'est l'usage làbas en pareil cas, ces apprêts étaient conduits avec le plus grand mystère, et Tunique information que nos Arabes avaient recueilli de la bouche de leur hôte et d'autres personnes de leur connaissance, c'était qu'il s'agissait probablement d'une de ces expéditions si fréquentes contre les Dâza du Bahar el Ghazâl ; toutefois, eu égard à la quantité de soldats qui successivement s'étaient mis en campagne, nos deux hommes ne pouvaient se
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payer de celte explication; aussi, pris d'appréhension, résolurentils de rentrer chez eux au plus vite. Et ce qui augmenta encore leur inquiétude, c'est qu'ils se virent refuser la permission de s'en aller : on leur fit dire par l'Ouadaïen chez lequel ils logeaient, qu'ayant assisté au branle-bas de guerre, ils devaient en attendre le plein achèvement, afin que rien ne transpirât au loin des plans du souverain.
Ce ne fut que lorsque le prince Ali en personne se fut éloigne de sa capitale avec ses officiers et sa garde, qu'on les autorisa à partir. Quelques jours durant, ils avaient cheminé à la suite de l'armée ; puis, celle-ci ayant infléchi à l'ouest le long du Batha, ils avaient pris un chemin plus au nord, pour regagner à marches forcées leur pays. Dans leur hâte d'apporter ces graves nouvelles au Bornou, ils n'avaient mis que dix-neuf jours à fournir un trajet qui demande d'ordinaire un mois aux caravanes : c'est qu'ils étaient persuadés qu'on n'avait répandu le bruit d'une marche contre les Dâza que pour voiler des desseins plus sérieux, et ils inclinaient à penser que l'entreprise du monarque ouadaïen visait le Baguirmi. Tel fut aussi l'avis de Lâmino, qui était parfaitement instruit de toutes les questions concernant l'Ouadaï. « Mohammedou, le roi de Baguirmi, me dit-il à cette occasion, ne supporte que fort à contre-cœur l'étal de dépendance où son pays se trouve à l'égard de TOuadaï, et depuis longtemps il ne laisse échapper aucune occasion de provoquer et d'insulter son suzerain. Ce dernier, le roi Ali, est un homme très intelligent, préoccupé par-dessus tout du bien-être matériel de son peuple, mais avec cela, d'humeur guerrière, et il se peut que, lassé à la fin de l'altitude rebelle et des forfanteries de son vassal et voisin, il ait conçu le dessein de le châtier. » *
Bien que Lâmino m'eût recommandé de tenir provisoirement secrètes ces nouvelles, elles ne s'en répandirent pas moins comme une traînée de poudre à travers la ville, où, de ce moment, les projets d'Ali furent l'unique préoccupation et l'unique sujet d'entretien de chacun. Les gens raisonnables ne craignaient nullement que ce prince menaçât le Bornou ; on prisait trop sa sagesse pour s'imaginer que sans nécessité il voulût interrompre ses travaux de réforme intérieure pour se lancer au dehors dans une guerre dont l'issue, après tout, demeurait douteuse ; néanmoins, on ne pouvait se défendre d'une certaine inquiétude. Cinquante années auparavant, le père et prédécesseur d'Ali, Mohammed Chérif, sans autre raison que les menées d'une certaine faction
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de la cour à Kouka, qui rêvait de rétablir avec Taide des armes étrangères la dynastie détrônée, n'avait-il pas attaqué et vaincu complètement le Bornou? Depuis lors, la froideur traditionnelle de relations, qui datait des anciennes compétitions au sujet des Râncm, noyau primitif du royaume bornouan, avait pris entre les deux États un caractère presque hostile. Les Bornouans, islamisés cinq cents ans plus tôt que leurs voisins, professaient pour ceux-ci le dédain d'un peuple civilisé à Tégard de barbares, et les Ouadaïens, de leur côté, à qui un pouvoir énergique avait insufflé la conscience de leur force toute juvénile et qui se sentaient pleins d'ardeur guerrière, méprisaient Tétat d'énervement et le gouvernement de camarilla de la nation limitrophe.
Des vassaux mécontents et hautains du Cheik Ali avaient mis tout leur zèle à élargir l'abîme entre les deux peuples, travaillant à nouer d'un côté et de l'autre des intrigues, inventant ou colportant des propos hostiles des princes et des grands. De là, l'espèce d'anxiété secrète que les informations venues de là-bas avaient causée aux habitants de Kouka. Le Cheik, un jour, ayant commandé d'abattre tous les chiens de la ville, fous prétexte qu'ils allaient dans les cimetières de la banlieue déterrer et dévorer les cadavres, les initiés tirent tout de suite accroire que la véritable raison de la mesure n'était pas celle qu'on mettait officiellement en avant ; c'était, disait- on, parce que le superstitieux et inquiet Omar avait cru remarquer chez ces animaux un redoublement étrange de hurlements nocturnes et que celte par ticularité lui avait semblé un présage sinistre, se rattachant d'une façon mystérieuse aux plans de guerre de l'Ouadaï. Comme aux plus mauvais temps de l'épidémie ci-dessus mentionnée les Foukahas se réunissaient pour conjurer l'ennemi en relisant mille et mille fois le Coran ; et chaque jour l'appréhension pubUque inventait les rumeurs les plus menaçantes. Vainement s'efforçait- on de les démentir, afin de rendre au peuple sa tranquillité ; vainement aussi les courtisans faisaient-ils leur possible pour que ces bruits alarmants ne parvinssent pas ou ne parvinssent qu'atténués aux oreilles du Cheik, dont on ne voulait pas troubler l'humeur foncièrement insouciante, il était bien difficile, cela va sans dire, de cacher au prince des choses dont tout le monde s'occupait.
Les nouvelles étaient d'abord si rares, que tout ce qu'on put savoir de certain, au bout de quinze jours, c'était que le roi de Baguirmi s'était retiré avec ses forces et de gros approvision-
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nemenis dans les murs de sa capitale Masségna, où il se préparait à soutenir un siège, tandis qu'un oncle d'Ali, le Djerma Abou Djebrin, commandant en chef des troupes ouadaïennes, occupait la partie nord du pays. Dès lors on cessa de croire à 1 éventualité d'une attaque contre le Bahar el Ghazàl ou le Kànem ; puis, vers le milieu de février, on apprit que Mohammedou tenait ferme derrière ses remparts, que déjà même les assiégés avaient exécuté un certain nombre de sorties heureuses, et qu'en présence de cette résistance énergique, le souverain de rOuadaï s'était décide à paraître en personne devant Masségna. Mais cette cité, d'un pourtour trop vaste pour qu'on pût efficacement l'investir, était, je le répète, bien ravitaillée; et devant sa haute enceinte de terre, les Ouadaïens, qui ne possèdent point chez eux de villes murées, se trouvaient, disait-on, assez empêchés, si bien que Mohammedou et les siens étaient pleins de confiance dans l'issue prochaine de la lutte.
Tels furent les événements qui mirent en question ma tournée lacustre, le Cheik Omar refusant de s'y prêter, comme à une entreprise trop dangereuse, tant que la paix ne serait pas rétablie. Je comptais cependant encore sur l'énergique intervention de Lâmino, quand un déplorable malheur vint enlever au roi son serviteur le plus honnête, au pays son administrateur le plus sérieux, et à moi mon conseiller le plus sûr.
Les pluies de décembre et de janvier avaient amené une telle crue du lac, que même les habitants de Kouka, bien que cette ville soit à quelques heures du Tsâd, avaient été pris d'une sérieuse inquiétude en voyant les eaux s'avancer de leur côté. Le 26 janvier, à la suite d'un violent vent d'est qui avait produit un reflux énorme sur la rive plate sise à l'opposite, le Cheik sortit à cheval pour se rendre compte de ce progrès de l'onde lacustre. Ce jour-là, par exception, Lâmino se joignit au cortège officiel. 11 rentra chez lui indisposé; le 29, il fut saisi de frissons, et, le 1^' février, quand je lui fis visite, je le trouvai avec une grosse fièvre, atteint d'une bronchite caractérisée et pouvant à peine respirer. Vainement j'employai les remèdes les plus énergiques; cette nature vaillante alla déclinant et s'affaiblissant avec une rapidité alarmante. Au
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bout de quelques jours, je désespérai de son rétablissement, et je prévins le Cheik de la catastrophe qui allait arriver.
Cet homme si plein d'énergie et de courage montra une crainte de la mort peu en harmonie avec sa religion fataliste; il se cramponnait à moi et à mon art avec une faiblesse qui faisait vraiment peine; dès le 4 février, toutefois, il franchit le pas. Je l'avais vu dans la matinée, et j'avais essayé de le réconforter au moyen de quelques paroles rassurantes ; quand je revins un peu plus tard, je trouvai la porte de sa chambre close ; un silence sinistre régnait par toute la maison, où l'on ne rencontrait que figures affligées. Personne ne me renseignait, et je craignais déjà que mon mode de traitement n'eût donné lieu à des critiques malveillantes, quand tout à coup, du fond de la pièce qu'occupait le malade, s'éleva un concert de lamentations qui se répandit par tout le logis en y éveillant des échos sonores. J'étais arrivé juste au moment où Lâmino agonisait.
La mort de cet homme si utile à tous fut ressentie comme une sorte de calamité publique ; dans la ville, les afTaires s'arrêtèrent; la population, d'humeur si joyeuse, parut un instant comme anéantie ; il n'était plus question d'autre chose que de la perte de celui qui avait été l'effroi des méchants et des malfaiteurs aussi bien que la consolation des malheureux et des opprimés, le soulien journalier des meurt-de-faim qu'on voyait maintenant, par centaines, rassemblés, stupides de douleur, devant sa maison. Quant aux Rokenâwa que le défunt surveillait sévèrement et dont il contre-carrait les intrigues, la plupart ne firent étalage de chagrin que pour cacher leur contentement secret. Pour presque tous, la disparition de Lâmino était une sorte de soulagement, et ils s'efforçaient à l'envi de reconforter, avec force flatteries, l'excellent Cheik que sa faiblesse leur livrait en proie. Ce prince lui-même, tout bon homme qu'il était, trouvait, j'en ai peur, une consolation secrète dans la perspective du riche héritage dont l'usage du pays voulait que la plus grosse part lui échût, et aussi dans ridée qu'il ne serait plus comme devant tenu en tutelle.
L'eunuque trésorier du palais vint immédiatement au logis mortuaire apposer les cadenas sur toutes les pièces aux provisions et les magasins, ne laissant ouvert que l'appartement que les femmes habitaient et où les principaux esclaves du défunt recevaient les visites de condoléance. Lâmino possédait, disait-on, des milliers d'esclaves, un millier d'étalons, de nombreuses juments poulinières, plusieurs milliers de têtes de bétail, vingt-sept cham-