L'EN N EDI
tants, tant indigènes qu'émigrés, sont tous des nomades, qui se meuvent, il est vrai, dans un cercle de peu d'étendue; les Baelé en particulier ne sortent guère de leurs vallées, où ils vont errant d'un pâtis à l'autre. L'abondance de fourrage qu'ils doivent à la fréquence des pluies engendrées chez eux parle voisinage de contrées où il pleut régulièrement dans l'été, leur permet d'élever de grands troupeaux de chèvres, de brebis et de chameaux. Leur race ovine, à longs poils, est excellente ; leurs chameaux, je l'ai déjà dit, ont une réputation toute spéciale, et sont, partant, un objet de razzias, non seulement pour les tribus d'alentour, mais même pour les Touareg du sud-est, qui n'hésitent pas à faire mille kilomètres, afin de capturer ces bêles d'élite, extraordinairement lestes et robustes, habituées au terrain rocailleux, et pouvant supporter le climat du nord aussi bien que celui du Soudan.
Bien que les Baelé aient plus d'un trait de ressemblance avec les Toubou, ils se rapprochent cependant davantage des Zoghâwa, leurs voisins du sud-est. Au lieu de vivre tout à fait disséminés, comme les Tibestiens, ils se groupent par douars, et à leurs huttes, de forme ronde, atliennent toujours des parcs à bétail. Ils sont d'ailleurs plus hauts de taille, plus riches en muscles, plus corpulents que les hommes du Tou; en revanche, ils sont moins bien, proportionnés de corps, plus lourds d'allures, plus épais dévisage. Pour leur teint, il est de la nuance achdar^ comme celui des Dâza.
Au point de vue de la civilisation, ils sont restés en arrière de leurs voisins du Désert et du Soudan. L'Islam parait bien avoir rallié presque en entier leur tribu; mais le paganisme y a conservé quelques adhérents, et la masse convertie à la religion du Prophète n'est guère mahométane que de nom ; aussi les Snousis, lors de mon voyage, songeaient-ils à installer dans le pays un établissement de missionnaires.
N'entreprenant point de voyages commerciaux, les Baelé trafiquent, avec l'Ouadaï, surtout par l'intermédiaire des Mahâmid de TArâda, et, avec le Darfour, par le canal des Zoghâwa, leurs cousins. On m'a pourtant affirmé qu'à une époque antérieure, TEnnedi était relié à la région du Nil par un chemin de cara- Tanes. Les membres de l'expédition de Rohlfs dans le Désert de Libye ont cru effectivement retrouver quelques stations de cette route, et il est resté de tradition dans l'oasis de Dachel, à près de mille kilomètres de distance, que des nomades appelés Bidéjât y sont venus jadis faire des incursions*
Quant aux pays situés à Test de rEnnedi, tout ce que mes Dâza ont pu m'en apprendre, c'est qu'à sept jours de marche au delà de Billia, dans cette direction, on atteint le territoire des Arabes Hinjai, qui sont, dit-on, ennemis des Baelé. Mais sans doute que le mot Arabes ne doit pas être pris ici dans son sens littéral et usuel ; il suffit que la peuplade en question se compose de nomades, différant à quelques égards des Dàza, des Baelé et des nègres du Soudan, pour qu'on lui applique cette désignation, et il est de notoriété que sur la route de caravanes qui va du Darfour à Soujout en Egypte, la plupart des stations aquiferes sont aux mains des Zoghâwa^ lesquels souvent infestent la section sud du chemin. Il y a donc lieu de croire que les soi-disant Hinjai sont tout simplement un détachement de cette tribu; leur nom, en tout cas, ne semble pas connu sur la route de l'Ennedi au Darfour, laquelle traverse le territoire des Zoghàwa; il n'est question de ce côté que de la puissante et guerrière tribu des Billanga, qui parle, dit-on, un idiome rapproché de la langue des Baelé.
Politiquement, l'Ennedi relève de la suprématie du roi de l'Ouadaï. L'organisation, à l'intérieur, y est des plus rudimentaires; chaque vallée, je le répète, se gouverne à part, et, pour peu que les habitants de deux enneris voisins l'un de l'autre n'appartiennent pas au même groupe de tribu, non seulement il n'y a entre eux aucune cohésion, mais souvent ils vivent sur un pied d'hostilité ouverte. La dignité de chef est héréditaire, ou du moins demeure dans la même famille. Quant à la justice, elle se rend d'une façon toute patriarcale, comme chez les Tedâ et les Dâza.
En résumé, comme on l'a pu voir, ce serait une chose malais que d'établir le groupement rigoureux de peuplades plus ou moins parentes l'un de l'autre, et qui, en se pénétrant mutuellement, ont modifié d'une manière sensible leurs types et leurs caractères respectifs. Qu'on ajoute à cela l'action exercée à travers les siècles par les divers pays et par les climats, l'altération ou la disparition successive des idiomes, et Ton comprendra quelle étude complexe exigerait la classification dont je parle. »
J'ai dit, à propos du Tibesti, comment Hérodote, parlant des Garamantes, habitants du Fezzan actuel, leur oppose une peuplade d'Ethiopiens- troglodytes, dont les traits semblent tout à fait
convenir aux Têda, et j'ai montré en même temps comment, par suite de son existence retirée et de la pauvreté de son pays, cette peuplade a dû conserver depuis l'antiquité son ind ^ pendance et son type d'origine. Ni chez Hérodote, ni bien après lui, alors que la région primitive des Garamantes eût été réduite en province romaine sous le nom de Phdsania^ le Tou et ses habitants ne sont désignés par un nom spécial. Plus tard encore, après la chute du second empire des Garamantes, c'est-à-dire au milieu du douzième siècle, nous voyons l'écrivain arabe Idrisi faire la description d'un grand royaume des Zoghâwa, qu'on retrouve de nouveau mentionné par Ibn Saîd à la fin du treizième siècle, par Ibn Batouta, au milieu du quatorzième, et par Makrisi, au début du quinzième. De même, les historiens de cette période nous parlent de l'expansion d'un royaume de Kânem, devenu ensuite le Bornou, qui finit par soumettre les Zoghâwa, et ensuite se disloqua à son tour ; mais du Tou, non plus que du Borkou, ou ne rencontre pas de mention expresse, et il n'est point probable que ces deux pays aient fait partie d'aucun des grands États qui ont successivement dominé dans le Sahara oriental. Ils ont pu par moments payer le tribut ou subir des incursions périodiques, ils n'ont pas dû être incorporés d'une façon régulière et permanente. Je mets naturellement à part le Kawâr, qui, commandant en quelque sorte la route du Bornou, se trouvait constamment sur le passage des conquérants venant du nord ou du sud. Et cependant ses habitants sont toujours désignés sous le simple nom de « gens de Kawâr », sans que nulle part il soit fait allusion aux autres tribus de la famille toubou. Il est possible aussi que les historiens, qui attribuent par mégarde aux peuplades dominant dans ces contrées une véritable existence en corps d'État, aient implicitement englobé avec eux d'autres tribus plus éloignées, moins connues ou de peu d'importance* Il est certain, dans tous les cas, que Makrisi s'exagérait fort Textension territoriale des Zaghaï Zoghâwa), et que Léon l'Africain, d'autre part, commettait une erreur semblable à propos des Koran.
Toujours est-il que dans les documents historiques en question, il n'est fait aucune distinction ethnologique entre les peuplades mentionnées, sauf cependant pour les Zoghâwa qu'Ibn Chaldoun range parmi les berbères voilés du désert {MoulaMemomi) ^, et que toutes sont simplement mises en opposition, au
1. Histoire des Berbères, traduite de l'arabe par le baron de Slane, tome II, p. 64.
point de vue du caractère national, avec les habitants du Soudan. Ce n'est qu'au commencement de notre siècle, chez l'écrivain Mohammed et-Tunisi, qu'on trouve pour la première fois une peinture de ces Koran, que l'on ne connaissait encore que vaguement, par ce qu'en avait dit Léon l'Africain, à savoir que c'était un peuple foncièrement barbare, nomade de nxBurs, parlant une langue incompréhensible, et habitant la partie sud-est du Sahara*.
Le même Léon l'Africain, dénombrant la population du désert de Libye, étendu, selon lui, de l'Océan atlantique au Nil, citait comme la tribu la plus orientale celle des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Birdeva, Berdeva), qu'il rangeait avec les Targa (Touareg) parmi les peuples numides. Il disait que leur territoire touche à Touest le pays des Lemta, voisins des Touareg, au nord le Fezzan et Barka, à l'est le désert d'Oudjila, et au sud celui du Bornou : d'où il résulte qu'il identifiait entièrement leur pays avec celui des Toubou actuels. Leur siège principal était, selon lui, à 500 milles environ de l'Egypte, en un district où les découvrirent des voyageurs qui, partis de ce dernier pays, se croyaient fourvoyés du côté d'Oudjila ^. Dans les mêmes parages, Makrisi avait déjà signalé une tribu berbère du même nom, et c'est d'après ces témoignages que le monde savant prit l'habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés. Et ce qui confirma cette idée, c'est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l'histoire, assignaient à la dynastie bornouane une origine berbère. Léon l'Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la souche libyenne des Bardoa.
Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très proche parenté des Kanouris et des Tedâ, on s'empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l'Africain et de Makrisi, supposa qu'au temps de
1. Voyage au Quadây, traduit de l'arabe par le D' Perron, page 247.
2. // viaggio di Giovan Leone ^ neUa ruccolia di G. Ramusio, VeiiL«e, 1837.
ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert iibyque au pays des Toubou et s'y était fixée à demeure. Mais c'est là une hypothèse qu'il ne paraît guère possible d'admettre.
Il n'y a que trois endroits où l'on puisse placer le siège des Bardoa; à Koufarah, au Borkou ou au Tibesti. Or Koufarah est un point par trop excentrique, pour qu'une peuplade ait pu dominer de là, à travers la plus grande partie du Saraha de l'est, jusqu'au Soudan. Le Borkou et le Tou sembleraient un peu mieux placés; mais il ne s'y retrouve aucune trace de l'établissement en question. J'incline à penser, pouir ma part, que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n'était autre qu'une tribu Teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l'enneri Bardai *, et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu'à notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l'Africain et bien d'autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c'est sans doute par l'unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier.
Une chose certaine, c'est que les Toubou comme les Touareg, si semblables entre eux à tous les égards (extérieur, mœurs et coutumes), difi'èrent profondément des Bornouans. Il est vrai que le climat et le genre de vie, dans le Sahara central, ont pu imprimer aux tribus qui l'habitent une sorte d'efOgie d'uniformité ; mais, entre le désert aride et les fertiles contrées du Soudan, la transition n'en reste pas moins assez ménagée, et l'on ne passe point d'un bond d'un type ethnique à un autre. De même qu'il est impossible d'établir nettement la démarcation des Egyptiens du nord aux Berâbra et de ceux-ci aux nègres du Nil, de même, grâce au climat et aux mélanges du sang, il n'y a pas un saut brusque des Touareg du sud-est, des Dâza et des Zoghâwa aux populations soudaniennes.
Que si maintenant nous observons les idiomes, nous voyons que la langue des Toubou n'a que fort peu d'affinité avec celle des Berbères, tandis qu'elle en a au contraire beaucoup avec celle des Kanouris. Cela vient sans doute de ce qu'à une époque
1 . Ou Bardé, si bien que ses habitants, aujourdMiui encore, pourraient fort bien être dapelés Bardewa,^
reculée il s'est produit une certaine poussée des tribus du désert vers le riche et pluvieux bassin du lac Tsâd, et que le Tibesti a dû être, selon moi, le point de départ ou de ralliement des premiers immigrants connus du Kânem. La séparation des deux idiomes kanouri et têda paraît toutefois être bien antérieure à ce mouvement d'invasion, et date peut-être de l'époque où les vieux Kanembou, occupants primitifs du pays précité, mais venus eux aussi du nord, comme j'essayerai de le démontrer en son lieu, ont établi leur siège au Bornou *.
Somme toute, nous trouvons actuellement les Toubou, en leurs deux branches Tedâ et Dâza, maîtres exclusifs de l'immense te^ ritoire saharien qui s'étend, d'une part, entre le 24** et le 25* degré de latitude nord, et, de l'autre, entre le 12* et le ÎO' degré de longitude est (méridien de Greenwicli). Ils débordent même ce cadre vers les quatre points de l'horizon : au Fezzan, où ils forment la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun ; dans TEnnedi, dont ils occupent les vallées ouest; puis, au Kànem, au Bahar el-Ghazâl, dans le Bornou septentrional, et en plus d'un point de l'Ouadaï.
Voici, approximativement, comment leurs contingents se répa^ tissent : *
V Tefâ.
Dans le Tibesti ou Tou 1?,000
Dans le district fezzanais de Gatroun 3,000
A Kawâr 4,000
Dansle Dord-ouest de TEnnedi 3,000
Au Kànem, au Borkou et dans les oasis voisines de Kawir.,. 8,000
Total 28,U00
2* Dâza.
Au Borkou et dans tes districts fourragers, y compris Télé-
ment Daza des Nakazza 1 3,000
Au Kànem 15,000
Dansle Bahar el-Gliazàl 10,000,
Dans le nord-ouest de TEnnedi 3,000
Au Bornou et dans le nord de TOuadai 10,000
ToUl 51,000
Soit 80,000 âmes, comme chiffre d'ensemble. Les Baelé, eux, tant dans l'Ennedi (15,000) que dans le Wanjanga, le Court et le Woun, peuvent être au nombre d'une vingtaine de mille.
1. Voyez à la fin du tome II Vappendice relalif à ces langues et dialectes de rAfriqva.
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