‹ Sahara et Soudan:Chapitre 75 sur 111 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le groupe des oasis d*Alâli. — Arrivée à la bourgade de Mâo. — Particularités de ma réception chez VAlifa, — La tribu des Dalatoa. — JagoubberL — Excursion à Mondo. — Ngouri et la tribu des Haddftd (Danoa). — Départ précipité. — Détails sur l'assassinat de Maurice de Beurmann au val Djougou. — Tentative des indigènes de Gala pour me convertir. — Retour à Tenneri Medeli.

Notre voyage n'exigeait point de grands préparatifs. Bou Alak n'était rien moins qu'un raffiné, et il était sûr, en sa qualité de membre d'élite de la redoutée tribu des Oulâd Sliman, de trouver partout réception à son gré. Néanmoins, comme, au plaisir de me faire faire une promenade, il entendait joindre une visée pratique, à savoir un acquêt de grain pour les siens, il emmena deux chameaux à vide. Je me bornai, de mon côté, à n'emporter que les provisions de bouche essentielles, avec quelques couvertures de nuit, dont Hammou chargea mon unique monture.

Nous partîmes le 29 novembre, et traversant d'abord, au sudouest, les enneris Afi et Medeli, puis un autre val, voisin de l'oued Djabor, dont mon guide ne savait pas le nom, nous atteignîmes, au bout de trois heures, le groupe d'Alali^ composé de trois vallées en éventail jque séparent d'étroits reliefs de terrain. Nous campâmes dans la principale, celle qui se trouve au sud. Sur la hauteur médiane, située entre les trois dépressions, j'aperçus des murs de terre, restes d'un ancien village kanouri. Cette triple oasis, perdue au milieu des steppes d'alentour, était bien le coin le plus ravissant qu'il fût possible d'imaginer, etcequi en rendait l'aspect encore plus enchanteur, c'est que l'éden se déployait brusquement à l'œil, sans que rien en eût annoncé l'approche. Le voyageur qui chemine au désert distingue d'ordinaire de fort loin la

EXCURSION AU SUD DU KANEM. Ui

ligne récréante de Toasis, qui monte peu à peu au-dessus de l'horizon ; ici, au contraire, nulle espèce d'indice, nul avantgoût des ilôts de verdure : on ne les aperçoit qu'au moment où on les a tout entiers sous ses pieds dans leur magnificence tropicale.

Dans une autre vallée voisine, celle de Ngadeggi, je vis encore un village abandonné de Kânembou. Plus loin enfin, nous pénétrâmes dans le principal district dattifèrc du Kànem, lequel appartient à l'intéressante tribu des Koumosoalla, et se divise en deux parties, le Delfea (ou Delfeanga) au nord, et le Jigi au sud. Dans l'un commandait le chef Brahim, dans l'autre le chef Tjôwandé. A la végétation, de plus en plus belle, se joignait une faune déplus en plus abondante. Dans le fourré de dattiers pourvu d'une épaisse sous-futaie apparaissaient de place en place de superbes tamariniers à l'ample crinière, et dans les clairières s'ébattaient d'innombrables cercopithèques au corps roux et gris. De la hauteur terminale au sud, nous aperçûmes devant nous un groupe de trois villages ; le plus considérable, où nous allâmes coucher, était la résidence du chef de tribu, dont le titre est KoumOy mais que les Arabes, dans leur manie d'estropier tous les noms, appellent Katgamma. 11 se composait d'environ quatre-vingts huttes de chaume sans haie de clôture, comme en habitent les Bornouans peu aisés. Au centre de la localité, se dressait un vaste toit- abri sous lequel les gens de l'endroit ont coutume de se rassembler et aussi de loger les étrangers.

A peine y étions-nous installés pour la nuit, que le Kouuio parut, avec un grand nombre d'indigènes du sexe mâle, tant pour nous saluer que pour satisfaire leur curiosité. Ces hommes avaient en général le teint foncé et tirant au rouge des Toubou du sud, couleur assez fréquente d'ailleurs chez les Kânembou ; mais leurs physionomies comme leurs personnes présentaient une très grande variété. 11 va sans dire que nous fûmes accueillis avec toute la déférence due par le chef d'une petite peuplade au représentant d'une puissante tribu. Dans l'espoir d'obtenir de ces gens un souper un peu plus confortable, car nous étions en temps de carême, je tâchai de me faire bien venir d'eux en leur exhibant patiemment et les merveilles mystérieuses de mon revolver, et celles de ma carabine qui se chargeait parla culasse, et celle de ma montre et de mon compas ; mais j'en fus pour mes essais de captation, car, au coucher du soleil, c'est-à-dire à l'heure où le musulman civilisé et le riverain de la Méditerranée ingurgitent leur café ou leur limonade en mangeant un morceau, à l'heure où le nègre

islamisé s'ôctroie la jouissance d'une bouillie quelconque, on se contenta de nous apporter de Feau, et encore, vu la distance où se trouvait la fontaine, n'en eûmes-nous pas notre suffisance. Un peu plus tard, au moment de Yascha, on ne songea nullement à réparer cet oubli, car Tunique mets que Ton nous servit fut une pâtée de douchn grossière, qui n'avait pour sauce que du lait outrageusement additionné d'eau. Les indigènes s'excusèrent en alléguant leur pauvreté et une péripneumonie qui leur avait enlevé les trois quarts de leurs bêtes à corne.

Le matin suivant, 30 novembre, nous nous remimes en route, et, après avoir franchi le val Firi, enneri très boisé, mais où il n'y avait ni habitants ni dattiers, puis une autre dépression riche en céréales, dont j'ignore le nom, et enfin une plaine de deux heures de long, nous arrivâmes au groupe d'oasis de Lougguera. Là encore se trouvait un hameau environné de quelques cultures ; mais la végétation y était bien moins belle que plus haut. Une demi-heure plus loin, nous apparurent deux autres villages, habités par des Oulad Salim, branche sédentaire de la tribu des Daza. De là, continuant au sud, nous dépassâmes une troisième agglomération de huttes, et atteignîmes les enneris Watchami et Youno, dont le premier, très riche en dattes, appartient à la peuplade des Moallemin^ et dont le second est habité par des Dâza purs.

Mâo, la bourgade maîtresse du Kànem, n'était plus qu'à une heure de chevauchée à peu près (soit six kilomètres) ; nous y arrivâmes par une vaste plaine, contrastant avec le district essentiellement mamelonné que nous venions de traverser, plaine dont, à perte de vue, rien ne semblait interrompre la monotonie. La localité, vue de l'extérieur, ne répondait guère à l'idée qu'on était porté à se faire d'une ancienne capitale des rois du Kânem. La ville, dépourvue d'enceinte, renfermait cent cinquante habitations environ, la plupart de simples cabanes de chaume. Nous allâmes camper au cœur de la place, devant la demeure du chef local ou Alifa, lequel s'appelait Mohammedou. Celui-ci, un homme de quelques cinquante-cinq ans, était assis par terre devant sa porte, entouré des siens, à la façon de ces Kokenawa de la cour bor-

1. Mélange de divers élémenls Dâza, dans lequel dominent les Ndreâ.

nouane, fantômes mélancoliques d'un passé plus brillant. Il nous salua avec d'aytanUplus d'empressement que, quoique représentant du haut suzerain de TOuadaî, le plus gros de son pouvoir re* posait sur Tamitié des Oulâd Sliman.

En ce même lieu où, quelques années auparavant, et malgré les plus chaudes recommandations du sultan du Bornou, mon compatriote Maurice de Beurmann avait été indignement égorgé, je pouvais, sous l'escorte de Bou Alak, me présenter en toute sécurité, encore que je n'eusse nul cadeau à faire au maître de céajis, et qu'avec mon accoutrement misérable, mon cheval efflanqué, n'ayant pas même de tente avec moi, je fusse bien loin de faire belle figure. Aussi, à l'offre que nous fit TAlifa de vouloir bien prendre gîte en son propre logis, ne me génai-je pas pour lui répondre, devant toute la troupe de ses courtisans, que j'aimais mieux coucher sous le plafond du ciel que chez des gens qui, tout récemment, n'avaient pas rougi de tuer en traîtrise un étranger isolé et n'ayant d'autre égide que Dieu et la sainte loi de l'hospitalité. Par cette vivacité de répartie, je n'avais pas, bien entendu, pour objet de me brouiller avec le gouverneur et de me priver, par là, de toute information sur le pays et ses habitants ; je voulais tout bonnement montrer que nous étions parfaitement informés en Europe des détails de ce lamentable événement, et que les Arabes, en cette circonstance, prenaient complètement fait et cause pour nous. L'Alifa me répliqua sans s'émouvoir qu'il ne pouvait être personnellement rendu responsable d'un acte commis à une époque où il ne se trouvait pas en fonctions ; après quoi ses Kokenawa me jurèrent par ce qu'il y a de plus sacré que pas un d'eux avait trempé en aucune manière dans le crime en question ; de sorte que, sans plus résister, je me laissai aller à pénétrer avec les autres dans la modeste résidence du gouverneur.

Ve logis consistait en une clôture moitié de terre, moitié de siggcdi, entourant une construction d'argile et quelques cases de chaume. Le maître de la maison portait une tobe crasseuse, teinte en bleu foncé, avec un bonnet de Kanembou (djoka) de même qualité. Ses officiers, tous tête nue, comme c'est l'usage de cour à Kouka, étaient habillés de la façon la plus misérable. Il est vrai que pour le moment la plupart des dignitaires locaux étaient partis , faire une razzia contre les Krêda du Bahar el-Ghâzal.

Ces messieurs remirent spontanément l'entretien sur la fin malheureuse de Beurm'ann; ils m'affirmèrent et me réaffirmèrent que tous les gens bien pensants avaient sévèrement réprouvé cet acte,

et, du reste, ajoutèrent-ils, le Tout-Puissant s'était chargé luimême de le punir, car les trois meurtriers avaient, à très peu de temps de là, péri d'une mort qui n'était pas naturelle.

Les habitants de Mâo appartiennent à la tribu des Dalatôa, issue d'un gouverneur bornouan du Kânem. Quand le siège du pouvoir royal fut transféré du Kânem au Bornou, les sultans confièrent d'abord aux Toundjer l'administration et la garde de cette province frontière ; mais, ceux-ci ayant laissé voir des velléités d'indépendance, le prince éleva à ce poste d'honneur un esclave d'Haoussa, du nom de Dala, auquel il remit des pouvoirs suffisants pour qu'il pût tenir les Toundjer en respect. Dès lors, l'administration locale resta aux mains des descendants de ce Dala, et les rois de l'Ouadaï eux-mêmes, quand ils se furent emparés du pays, confirmèrent ces droits historiques, en se contentant de substituer au titre bornouan à'Alifa l'appellation ouadaïenne à'Akid; ce qui n'empêche point que les gouverneurs du Kânem continuent aujourd'hui encore d'être connus principalement sous leur titre initial, et que, après comme devant, les Dalatoa soient de cœur avec le royaume du Bornou. La subordination à l'Ouadaï n'est guère, du reste, que nominale ; chacun, ici, vit dans le passé, et c'est une chose presque touchante de voir les dignitaires quasi en guenilles de l'entourage de Mohammedou se décerner mutuellement ces titres pompeux de Kaigamma^ de Djerma, de Dougma^ de Jérima et autres, qui leur rappellent une époque de grandeur éteinte.

De Mâo, le 1" décembre, nous reprîmes. Bon Alak et moi, notre chemin dans la direction du sud-est, pour gagner l'enneri Jagoubberi, où mon guide avait l'intention de se munir d'une provision de grain. Cette vallée, où nous arrivâmes par une chevauchée de cinq ou six heures, avait le fond très richement boisé, et j'y remarquai, entre autres essences, l'arbre appelé en arabe koulkoul^, dont le bois sert à bâtir des huttes, et l'acacia kiitir, que les Bornouans nomment kouloul et les Dâza tâai. Nous descendîmes là, chez un chef, hôte et ami de la famille de Bou Alak, qui, de son nom, s'appelait Setta, et portait le titre kanembou de Fougobo, lequel correspond à celui de Kachella chez les Kanouris et à celui de Kedela chez les Dâza. Je retrouvai dans cette maison le train entier de la vie bornouane, dont j'étais déshabitué depuis près de

neuf mois, et qui me fit quasi l'impression d'une rentrée au pays.

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