‹ Sahara et Soudan:Chapitre 76 sur 111 · Eq Kanouri, Sasd\ en dâza, Jagd · texte numérisé non relu

Eq Kanouri, Sasd\ en dâza, Jagd

La façon dont les femmes s'occupaient au logis, même en pré-> sence d'un étranger, le teint foncé des gens de l'endroit, l'emploi exclusif de l'idiome kanouri, tout me transportait à Kouka. Le maître de la maison était parti lui aussi, pour l'expédition du Bahar el-Ghâzal ci-dessus mentionnée ; mais on l'attendait d'un moment à l'autre. Cette absence ne nous empêcha point d'élire domicile sous le grand abri intérieur de sa cour, et ses femmes et ses filles ne manquèrent pas non plus de nous tenir société à la mode tout à fait sans gène des dames de Kouka.

La bourgade de Jagoubberi comptait une centaine de huttes, plus avenantes que celles de Mâo, et était peuplée presque exclusivement de Dalatoa. Le soir, on nous donna pour souper le plat ordinaire de bouillie de farine, avec un extra de petits pains rôtis dans du beurre, et, comme le Fougobo n'était pas encore de retour, nous nous retirâmes devant la porte de l'habitation, tant par discrétion à l'égard des femmes, que pour veiller sur nos montures, à cause des voleurs de chevaux qui foisonnent, diton, dans le district. Pour plus de sûreté, nous attachâmes même les pieds de nos bêtes à des chaînes de fer dont l'autre extrémité était assujettie à nos propres personnes, précaution qui, on le comprend, ne laissa pas que de troubler quelque peu notre repos de la nuit.

Le lendemain, comme on ne savait pas encore si le maître du logis rentrerait, nous poussâmes une pointe jusqu'à Mondo, la bourgade des Toundjer, située à quelques heures au sud-est de Jagoubberi. Toute cette région du Kânem est couverte de champs de douchn qui font d'elle le grenier de tout le pays environnant. Nous reçûmes, dans la hutte où nous descendîmes, un traitement des plus confortables, et ce fut avec un vif intérêt que j'examinai ces Toundjer, originaires, parait-il, du Kordofan et des rives du Nil, et qui, tout en ne se servant entre eux que de l'arabe, n'en connaissaient pas moins le kanouri, et quelques-uns même l'idiome dâzaga. En revenant à Jagoubberi, nous rencontrâmes un certain Besché, qui était cousin de l'Alifa en fonctions, et qui lui-même avait tenu quelque temps le poste d'administrateur à Mâo. Cet homme nous engagea à lui rendre visite à Metalla^ et comme le Fougobo continuait de se faire attendre, nous déférâmes, dès le lendemain 4 décembre, à Tinvitation.

Metella est une bourgade dalatoa de cent feux environ, dont les habitations ressemblent à celles de Jagoubberi. Non content de nous recevoir de son mieux, notre hôte nous procura un guide

pour que nous pussions aller à Ngouri, village occupé par un fort contingent de cette tribu des Haddâd, qui, seule au Kânem, depuis plus de trente ans, a résisté avec succès aux Oulâd Sliman. La localité est d'ailleurs favorisée à cet égard par son site au milieu de fourrés vierges composés dp futaies de toute beauté. A l'approche de l'ennemi, les habitants escaladent ces hauts remparts naturels, et, de leurs casemates de branchage, font pleuvoir des flèches empoisonnées. Un fait digne de remarque, c'est que cette tribu est la seule du Kànem qui use presque uniquement de ce genre d'engin. Son nom arabe à'Haddad^ qui veut dire Forgerons^ n'est du reste que la traduction exacte de celui à'Azoa (ou Aza), sous lequel elle est connue des Dazza. Elle-même n'attache aucun sens spécial à cette dénomination singulière; non seulement elle n'exploite point particulièrement le fer, mais rien, dans ses mœurs et coutumes, ne l'assimile, aux yeux des peu-

Carquois et flèche des Uaddad.

plades voisines, à la caste méprisée des sidérurgistes. Quant au nom de Danoa (ou Danawa) qu'elle se donne à elle-même, il n'y a rien à en conclure, attendu qu'elle se sert exclusivement de la langue kanouri.

Ngouri, sa localité, se compose d'environ six cents huttes. Nous trouvâmes, en y arrivant, toute une partie de la population mâle, tant Haddad que JKanembou leurs cohabitants, rassemblée, à l'ombre d'un majestueux kourna, autour du chef Hasan, lequel porte le titre kanouri de Kachella (capitaine). Comme pour le moment, la tribu se trouvait en paix avec les Oulâd Sliman, on nous fit une réception amicale. Le sieur Hasan portait un arc avec un grand sac de cuir rempli de flèches; d'autres avaient leurs traits dans un carquois également de cuir, et de la forme que représente le dessin ci-contre. Comme type physique, rien de caractérisé chez ces gens, qui ressemblaient, soit à desDâza, soit à des Kànembou, soit à des sang-mélé d'Arabes, et étaient

yêtus, les uns du costume bornouan, les autres d'un simple tablier de cuir. Leurs arcs, de quatre pieds de long environ, étaient faits de morceaux de bois de nabak recourbés et munis de grosses cordes en boyau de bœuf. Leurs flèches, de deux pieds de longueur, étaient des hampes de roseau garnies de grandes pointes de fer, ayant ordinairement des crochets. La matière toxique employée est ou le suc laiteux de la calatropis procera, ou la sève vénéneuse d'une euphorbe qu'en bornouan on appelle gourourou. Les Arabes ont grand'peur de ces armes.

Bien que les Haddad ne fussent pas peu surpris de voir pour la première fois un de ces chrétiens, desquels, comme peuple et comme secte, ils avaient ouï dire tant de mal, ils m'accueillirent d'abord avec une politesse empressée, et le Kachella Hasan répondit d'un air placide et intelligent à mes questions touchant la peuplade et ses centres d'habitation. Il me dit, reprenant une tradition dont j'avais déjà entendu parler à Métalla, que les Danoa étaient parents des Manga, mais qu'en eux se mélangeait un autre élément, dominant d'ailleurs, qui devait être le sang des

Arc dos Uaddad.

Boulala. Bien que restée presque indépendante de TOuadaï, la tribu avait subi une première sujétion, en ce sens que son chef recevait l'investiture de l'Alifa de Mâo, représentant de l'État limitrophe. Cette amabilité communicative du Kachella disparut soudain, quand il vit que j'insistais sur cette question des rapports politiques avec l'Ouadaï, et que, tout en prenant quelques notes, je l'interrogeais sur la situation des vallées et sur le nombre des guerriers. 11 devint soupçonneux et se tut; puis, comme je continuais à le presser de questions, il se mit à échanger avec les siens des regards tellement significatifs, que Bou Alak dut intervenir pour tâcher de remettre les choses en expliquant d'une façon essentiellement fantaisiste les raisons de ma conduite. Il dépeignit au chef la puérile manie que les chrétiens ont de voyager, leur curiosité à l'égard des peuples et des pays ; mais il dit en même temps quelle était leur puissance, et comme quoi ma patrie particulièrement entretenait les meilleurs rapports avec le grand seigneur de Gonstantinople, le haut commandeur des

Croyants. Il réussit par là à tranquilliser quelque peu le Kachella; mais c'en fut fait de mes questions innocentes et des réponses ingénues du Haddad.

J'eusse désiré gagner Dibelontji, localité importante des Nguidjem, située à trois heures plus au sud-ouest, tout près de la rÎTe du lac Tsâd ; mais je ne pus réaliser mon projet. Cette ville, d'un millier de huttes environ, est séparée de Ngouri par six vallées, dont les trois plus septentrionales apppartiennent aux Dànoa, et les trois autres aux Nguidjem, restes probables des Boulala mêlés de nombreux éléments kanembou. Hasan, Bou Alak et moi, nous allâmes à cheval jusqu'à la frontière du district en question ; mais, là, mes deux compagnons refusèrent de pousser plus avant. D'un seuil assez élevé de notre route, ils prétendaient apercevoir le lac Tsàd ; pour mon compte, je ne discernai rien.

De retour à Ngouri, j'allai faire un tour au marché, qui se tenait juste en ce moment, et où il y avait bien une affluence de cinq cents visiteurs. Là, je fis la connaissance d'un chef insulaire du Tsâd, qui m'invita à venir visiter ses îles, sans me montrer pourtant moins de défiance que les Danoa présents. Ces derniers semblaient me regarder d'un air de plus en plus soupçonneux, si bien que je finis par craindre que ces façons ombrageuses ne se transformassent en hostilité. Pour détourner le cours de leurs idées et les placer, en ce qui me concernait, sur un terrain quelque peu pratique, je leur dis que j'étais médecin. Le biais fit merveille pour l'instant. Incontinent, Ton me mena chez diverses personnes malades, dont l'une, entre autres, une femme atteinte d'une inflammation suppuratoire du thymus, présentait un cas fort avantageux pour la renommée d'un docteur de passage. L'ouverture d'un abcès, qui n'est pas trop superficiel, au moyen d'une belle incision, est chose qui manque rarement son effet. J'essayai également de regagner les bonnes grâces du Kachella, en lui promettant une recette contre l'action vénéneuse des flèches, — car il parait qu'entre certaines fractions de la tribu il existe des haines à longue portée ; mais je ne parvins pas, malgré cela, à ressaisir complètement le personnage. Bon Alak lui-même finit par se sentir mal à l'aise, et il me confessa son inquiétude à l'oreille, de sorte que, le plus vite qu'il se put, sans risquer de trop attirer l'attention, nous allâmes au pâtis ou étaient nos chevaux, et, sautant en selle, nous prîmes congé en beau style et d'un air tout à fait cordial de nos problématiques amis. Une fois à Metalla, nous dîmes également adieu.

au passage, à Besché notre hôte, et galopâmes de là vers Jagoubberi, où nous trouvâmes le Fugobo Setta rentré de la veille, complètement bredouille, de son expédition contre les Kreda.

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Dès que Bou Alak eut réuni sa provision de grain, nous nous remîmes en route pour Mâo, et, après une nuit passée dans ce bourg, nous tournâmes à l'ouest, le lendemain 8 décembre, pour nous diriger vers Gala, une des principales localités de l'ancien royaume du Kânem. Chemin faisant, nous décrivîmes un crochet pour aller visiter l'endroit où le voyageur Maurice de Beurmann avait été assassiné.

La chose s'était passée près d'un petit hameau de l'enneri Djougou, longue vallée couverte de dattiers superbes. Bou Alak y connaissait la personne qui, spontanément, avait rendu les derniers devoirs à mon malheureux compatriote. C'était un Dâza, du nom de Derbé, que nous eûmes la chance de trouver dans sa hutte. Cet homme l'habitait déjà à l'époque du tragique événement, et il pouvait narrer tous les détails de l'affaire.

Non loin de là, dans la cour intérieure de l'Alifa Mousa, se dressait le beau kourna à l'ombre duquel l'explorateur avait installé sa case. Au rapport tout à fait digne de foi de Derbé, l'auteur initial du meurtre n'était point du reste Mousa, mais bien l'Akid Chommi, de TOuadaï, qui se trouvait justement au Kânem, et qui, ardemment désireux d'empêcher le Chrétien de pénétrer dans son pays, extorqua le consentement de l'Alifa à cet acte honteux. Il n'avait pas été difficile de trouver les trois exécuteurs dont j'ai déjà parlé ci-dessus. Un jour, à la tombée de la nuit, ceux-ci avaient pénétré dans la hutte de Beurmann, pour le tuer à coups de lance.

La victime avait tâché de vendre chèrement sa vie. Empêché par la soudaineté de l'attaque de faire usage de ses armes à feu, il avait du moins empoigné son épée. Les autres se jetèrent sur lui, et il y eut une lutte corps à corps où le désespoir semble avoir prêter des forces inouïes à l'assailli. Les assassins, désespérant d'avoir raison de lui à coups de lance et de coutelas, et s'imaginant que, par sa magie, il était à l'épreuve des armes blanches, lui jetèrent une corde autour du cou et consommèrent leur crime par strangulation. Aujourd'hui encore, tant le surnaturel trouve de

créance aux régions de Tlslam, surtout lorsqu'il s'agit des chrétiens, c'est une idée universellement répandue au Kânem que Maurice de Beurmann était invulnérable aux coups de poignard. Le cadavre fut incontinent traîné hors du village et abandonné en curée aux hyènes et aux vautours du pays. Mais, par un double prodige, ajoutait le Dâza Derbé, pas une bête fauve n'osa y loucher, et la décomposition ne s'y mit pas. Ce fut alors que lui, Derbé, ayant trouvé après de longs jours le corps de ce brave toujours intact au milieu du désert, avait reconnu, à n'en point douter, que c'était un signe que Dieu lui-même réprouvait l'acte ignominieux commis sur l'étranger sans défense, et voulait qu'il eût sépulture honnête. En conséquence, dans la nuit même, il lui avait donné le repos éternel au sein de la terre, et, à peine ce pieux devoir était-il accompli, qu'une pluie dès longtemps désirée était venue féconder la contrée. Derbé m'assura, lui aussi, que les meurtriers avaient tous fait une fin malheureuse, ce qui avait achevé d'éclairer sur cet événement la foule de ceux qui n'y avaient eu aucune part. La place où Beurmann avait été inhumé se trouvait à la lisière de la vallée; mais, depuis longtemps, la végétation l'avait rendu méconnaissable. Je remerciai le Dâza pour son acte d'humanité, qui, après tout, dénotait de sa part un certain courage, et ce fut pour moi une vraie confusion de ne le pouvoir récompenser à mon gré. Néanmoins, comme il comptait se rendre au Bornou, je lui promis une tobe kororobchi, l'idéal du costume pour un Dâza.

Je quittai mélancoliquement cet enneri Djougou, pour continuer mon chemin vers Gala, où j'arrivai le jour même avec Bou Alak. La ville est sise au val Sara, sur la rive gauche d'un petit lac d'eau douce encombré de roseaux. Toute la région en deçà est glabre et fort peu boisée ; on est loin ici de la flore luxuriante des districts plus à l'est. Comme nous abreuvions nos chevaux au lac, l'officier urbain, qui a conservé de l'époque bornouane son titre de Dima, vint pour nous saluer. C'était un jeune homme de bonne mine qui nous fit l'accueil le plus cordial dans sa résidence. La ville de Gala, composée de cent cinquante huttes de chaume, est habitée en majeure partie par des Magomi, tribu kanouri de souche royale. Ces gens s'attroupèrent aussitôt, et ils parurent presque aussi étonnés de me voir que l'avaient été les Danoa. ils palpaient d'un air émerveillé mes vêtements, comme si c'eussent été des produits mirifiques de l'industrie de mon propre pays, et non des articles du marché de Kouka. Us tâtaient et examinaient de toutes

parts ma peau blanche, comme s'ils n'en eussent point vu de pareille à leurs connaissances les Arabes, et ne se lassaient point d'exprimer, à leur mode loquace et ingénue de kanouris, leur admiration au sujet de mes armes et de mes instruments, dont je dus leur expliquer mille et mille fois le mécanisme.

.Ils n'avaient du reste qu'une très vague idée de Ja religion chrétienne, car ils se crurent tout de suite obligés de travailler à l'édification d'un pauvre païen tel que moi, qui s'en allait à travers le monde sans soupçonner l'existence de Dieu et de son prophète. Je me prêtai, comme toujours, à ces essais de haute moralisation, non sans chercher à prendre ma revanche, en tâchant de leur démontrer à mon tour Tinanité de toutes leurs pratiques, lesquelles étaient purement extérieures, et négligeaient l'objet essentiel, l'amélioration de l'homme. A l'occasion de la prière du Dohor, ils avaient fait tout spécialement des apprêts solennels pour imposer à ma nature de païen endurci. Leur Fakir et leur Iman apparurent, celui-ci coiffé d'un tarbousch rouge, objet rare en ce coin du Kânem, et revêtu d'une tobe rayée de jaune et de blanc, par-dessus laquelle il avait endossé un vêtement bleu foncé d'Haoussa, présent du roi de l'Ouadaï. C'était sur ce personnage que l'on comptait particulièrement pour conjurer en moi le malin. Néanmoins après m'avoir salué tout d'abord avec défiance et indécision, il ne tarda pas à s'humaniser et finit par se montrer fort aimable. Il me dit qu'il connaissait parfaitement les insulaires du Tsâd, et qu'il était allé plusieurs fois les visiter chez eux avec le Dima, tant pour y lever les taxes que pour essayer d'agir par son action spirituelle sur ces farouches malandrins.

Le soir, je me retirai dans la hutte fort propre qu'on m'avait arrangée, et où l'on nous servit un souper très convenable. Ensuite parut toute la population féminine de l'endroit, qui nous régala jusque vers minuit d'un concert de flûtes et de tambours, accompagné de chants et de danses.

Le lendemain matin, 9 décembre, nous remontâmes à cheval pour regagner les cantonnements des Arabes. Nous prîmes d'abord notre course au Nord, au travers d'une vallée quelque peu marécageuse, où j'aperçus le premier spécimen de l'arbre [kigelia pinnata) que les Kanouri appellent bolongo et les Arabes du pays omn schatoura. on bedindjân el-Fil (c'est-à-dire aubergine à éléphant). C'est une magnifique essence, aux fleurs rouges et campaniformes, avec des fruits oblongs et melon nés qui lui ont valu sa seconde appellation arabe. Infléchissant ensuite vers l'est, nous

gagnâmes Tenneri Bagalâja, puis les enneris Adjelim, Beràraet Mafal, ces deux derniers avec un lac central, et de là, continuant notre route par diverses dépressions de plus en plus profondes et de plus en plus riches en eaux, nous arrivâmes à la vallée de Ngaddegui, que nous n'avions vue, en venant, que de loin, et, pa^ sant entre les deux Alâli, nous atteignîmes enfin, après une chevauchée de onze heures, les quartiers des nôtres près de Tenneri Medeli.

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