‹ Sahara et Soudan:Chapitre 8 sur 111 · Du verbe zalvhat, qui veut dire séduire, allécher · texte numérisé non relu

Du verbe zalvhat, qui veut dire séduire, allécher

gcp, de voir de chez moi deux fêtes de ce genre, une fois chez mon Toisin Ahmed Bey, à qui il Tenait de naître un fils, une autre fois chez mon yoisin du côté opposé, lors du mariage d'une certaine Fatima. Dans cette dernière circonstance, les rues de la yille avaient retenti dès l'après-midi de coups de feu, tandis que Fatima se prélassait fièrement à la mode arabe, dans un dais à tentures rouges, sur le dos d'un chameau magnifiquement harnaché et paré de rubans de soie versicolores. J'avais cru d'abord aux noces d'une dame de qualité, et ce ne fut qu'en voyant le cortège s'arrêter devant la maison mitoyenne, que je reconnus qu'il s'agissait d'une des nombreuses belles, sujettes à caution, qui y demeuraient. Cette Fatima était une bonne fille, point jolie, et déjà vieillotte, qui depuis de longues années honorait spécialement de ses faveurs ces messieurs de la garnison : en dépit de ce passé orageux, elle avait nonobstant trouvé un époux, et les citoyens les plos honorables de la ville n'en avaient pas moins brûlé en son honneur autant de poudre que si c'eût été la fille du bourgmestre. Comme je contemplais ce spectacle, en réfléchissant à l'indulgence de l'opinion publique à Mourzouk, Ali le Fezzanais m'expliqua comme quoi, en ce qui le concernait, il entendait bien ne se marierjamais; son espoir était dé pouvoir, dans son voyage avec moi, mettre de côté assez d'argent pour s'acheter une esclave : car, disait-il en me déduisant sagement ses raisons, si je me marie je suis certain que ma femme me trompera ; si, au contraire, je me procure une esclave, elle pourra être, elle aussi, de mœurs légères ; mais il me restera la ressource de la revendre, aussitôt que je m'apercevrai de ses infidélités.

Mes journées, en somme, s'écoulaient d'une manière assez monotone. Je consacrais les matinées à me préparer à la suite de mon voyage, à étudier la langue du Bornou, à enregistrer mes observations météorologiques; souvent aussi, j'avais à traiter quelques malades intéressants, puis je recevais des visites. En cette saison de l'année, correspondante à notre printemps, ce qui gênait le plus, pour travailler chez soi, c'était le fléau des mouches, qui avait atteint son maximum d'intensité. Au cœur de l'hiver, il est moindre, et, l'été, il disparait complètement; mais, pour l'instant, ces insectes, surtout au plus fort du jour, se montraient d'une obstination à vous mettre en rage, et, alourdis par la chaleur, ne voulaient pas même se laisser chasser. Il fallait avoir soin de tenir l'encrier fermé, et ne l'ouvrir qu'avec précaution quand il s'agissait d'y tremper la plume. Si l'on buvait une tasse de café, un

verre de lakbi, il fallait, de la main restée libre, s'escrimer sans interruption contre les innombrables essaims de ces agressives bestioles, et maintes fois, pour peu qu'en parlant on n'y prit pas garde, plus d'une vous entrait jusqu'au nœud de la gorge.

Du moins la nuit dormait-on tranquille, les localités du désert jouissant d'une immunité absolue au point de vue d'un autre fléau, qui, aussi bien sur la côte nord qu'au Soudan, trouble afiVeusement le repos des humains, je veux dire les puces. Passé Bou Nedcheim, en allant vers le sud, il n'y en a plus. En revanche, les poux se multiplient, et font corps indissolublement avec l'homme. Plus d'un Arabe m'a demandé s'il était vrai que les chrétiens fussent exempts de cette vermine ; et j'ai remarqué, non sans étonnement, que ce genre d'exemption supposée, loin de passer à leurs yeux pour un privilège, leur semblait plutôt être un signe de délaissement intentionnel de la part du Très-Haut. Les punaises ne manquent pas non plus, et quant aux teignes, elles développent des capacités dévorantes que nulle part ailleurs je ne leur al retrouvées.

L'après-midi, souvent, j'allais au marché ; je visitais les malades que j'avais à traiter à domicile, puis, au coucher du soleil, je me rendais chez mademoiselle Tiane, et, assis sur la haute terrasse de sa demeure, je goûtais avec elle la douceur des soirées qui contrastait d'une façon si agréable avec le vent, la poussière et l'intolérable chaleur du jour. Les clairs de lune surtout étaient magnifiques ; les formes des dattiers d'alentour se dessinaient avec une grâce inimitable dans l'atmosphère purifiée, laissant voir jusqu'à chaque plumule de leurs feuilles. Tout semblait se rapprocher et grandir, et, au plus loin de l'horizon, hommes et chameaux en marche prenaient des proportions fantastiques. Même par les jours clairs et sans vent, l'air n'avait jamais cette transparence absolue qu'il revêtait le soir.

Ma profession de médecin, que j'exerçais avec ardeur, m'offrait mainte occasion de faire des observations climatologiques d'une grande importance. La malaria ou fièvre paludéenne, qui est le fléau des étrangers, se déclara de plus en plus à mesure que la chaleur s'accrut; le changement de régime avait aussi amené chez nous, au début, d'opiniâtres troubles de digestion. Au mois de mai, je fus pris moi-même de la fièvre, et d'une façon grave. Le malheur voulut qu'à la même époque mademoiselle Tinne fût forcée de s'aliter. Déjà, peu de temps après mon arrivée, elle avait eu quelques légers accès, puis une inflammation d'intestins qui

n'avait duré que quelques jours ; mais, depuis lors, en dépit de son énergie, cette femme, délicate en somme, avait sans cesse été mal en point, et à plusieurs reprises j'avais vainement insisté auprès d'elle pour qu'elle se fortifiât autant que possible par une alimentation bien choisie. Après une semaine d'interruption dans mes visites, par suite de mon propre état maladif, je la retrouvai presque à l'état de squelette, avec des contractions douloureuses des extrémités, des névralgies atroces, compliquées d'une insomnie absolue et de l'incapacité radicale de prendre aucune nourriture. En la voyant ainsi, je doutai à bon droit que nous pussions faire ensemble le voyage du Bornou. J'osais à peine la quitter. Ce ne fut qu'au bout de plusieurs semaines, grâce à l'usage des narcotiques, à l'absorption soigneusement, graduée d'aliments faciles à digérer, et à des stimulants, qu'elle put renaître à une vie nouvelle.

Quand elle fut rétablie^ nous commençâmes à songer sérieusement à la réalisation de nos projets d'excursions préliminaires : Un certain Mourabid Ali, du village de Bachi, près de Gatroun, que ses affaires avaient amené à Mourzouk, vint chez moi avec Hadch Brahim pour parler de mon intention de visiter le Tibesti. C'était un petit homme de couleur foncée, chez qui le sang toubou dominait, très probe du reste, fort intelligent, et que son expérience personnelle mettait à même de discuter en juge compétent la possibilité de mes plans. Il me fit une peinture peu engageante de ses demi-congénères les Toubous, et à l'exemple de mes amis de Mourzouk, il chercha à me dissuader de mon dessein. Il n'affirmait pas toutefois qu'avec l'assistance du chef des marabouts de Gatroun, il fût absolument impossible d'aller sans dangerjusqu'au Tibesti ; mais quant à pousser de là jusqu'au Bornou, c'était, selon lui, une entreprise complètement irréalisable. Sa mère était du Tibesti, il avait de proches parents au Borkou, lui-même était allé du Tibesti oriental au Wanjanga; ce qui n'empêchait point qu'au cas où je ferais le voyage il se défendait par avance de vouloir me servir de compagnon de route.

Ce voyage, j'étais bien décidé à le faire, les périls en eussentils été encore plus menaçants que mes conseillers nç me les dépeignaient. Outre qu'à Mourzouk je n'avais d'autre perspective que la fièvre, la chaleur, la poussière et une existence mortellement ennuyeuse, c'était pour moi une question d'honneur de ne point rester six mois, un an peut-être, dans l'inaction. Employer à des pérégrinations dans le Fezzan même, déjà exploré par plus d'un savant, quelques centaines de thalers qui formaient mon avoir

personnel, ce n'était vraiment pas la peine, au point de vue des résultats présumables, tandis qu'une excursion dansleTibesti, n'eûtelle aucun caractère scientifique, me promettait un ample butin. Depuis que des voyageurs européens étaient allés de Tripoli au Bornou, on connaissait de nom cette contrée rocheuse, située au sud-est du Fezzan, et remarquable, disait-on, par ses hautes montagnes et ses merveilleuses sources chaudes ; mais, si actives que fussent les relations que le Fezzan du sud entretenait, surtout par Gatroun, avec cette région, peu de Fezzanaisse donnaient la peine d'y aller en personne, de sorte que, pour les Arabes euxmêmes, c'était une sorte de terre inconnue.

Presque tous mes devanciers sur cette route avaient éprouvé le désir de faire le jour sur un coin de l'Afrique à la fois si proche et si ignoré, mais tous avaient reculé devant le mauvais renom des Toubous et leur réputation de perfidie. Maurice de Beurmann avait été, il est vrai, jusqu'à signer par l'intermédiaire des marabouts de Gatroun un contrat avec le chef de tribu et le personnage le plus marquant du pays, deux hommes que, par la suite, je ne devais avoir que trop de loisir de connaître ; mais leur manque de parole l'avait empêché de mettre à exécution son projet.

Bref, résolu que j'étais, j'envoyai immédiatement une missive officielle à Hadch Dchàber, à Gatroun, lequel, de l'avis de tous, tenait les clefs des monts tibestiens. Celui-ci exprima un peu plus de confiance que ne l'avait fait Mourabid-Ali, au sujet de la réalisation possible du plan, et il ne parut pas éloigné de prendre sur lui, jusqu'à un certain point, la responsabilité de la rçiissite. Précisément, écrivait-il, il y avait pour l'instant à Gatroun un personnage du Tibesti qui paraissait avoir assez de fond et de crédit pour pouvoir me servir de protecteur et d'escorte, et qui ensuite me donnerait pour guide un autre homme de sa propre tribu, jouissant d'encore plus de considération.

Pour surcroit de sûreté on demanda à ce noble Toubou de vouloir bien venir à Mourzouk se présenter aux autorités et signer une convention avec elles. En attendant qu'il arrivât, — Gatroun est à quatre jours du Fezzan, — je fis tous les préparatifs qu'il fallait, tout en m'efTorçant de faciliter à mademoiselle Tinne, dont la santé était revenue, la réalisation de son projet. Le chef des Touaregs-Hoggar, le vieil Ichnouchen, lui avait écrit une lettre fort amicale, où il lui disait, qu'appelé par des affaires dans la partie ouest de l'oued Ladchal, il se chargeait devenir la prendre. Je m'entremis de mon côté en sa faveur auprès des fonctionnaires

A MODRZODK. 8i

de Mourzouk, Hadch Brabim et les autres, mais je ne retrouvai pas chez eux en cette occasion l'obligeance chaleureuse dont ils étaient si prodigues envers moi. Il semblait qu'une dame qui disposait de tant de ressources, qui avait des recommandations si précieuses, qui enfin n'était connue de tout le monde que sous le nom de Bentel-Rê (fille de roi), eût dû être l'objet de prévenances toutes spéciales : nullement. J'eus de la peine à m'expliquer d'où venait cette différence de traitement ; puis je finis par découvrir la raison futile de la chose : c'était que mon amie n'était point mariée. Aux yeux des Mourzoukois, pour qui la femme n'est qu'un instrument de procréation ou de plaisir, si mademoiselle Tinne était restée fille, cela ne pouvait tenir qu'à des causes peu naturelles. Les bruits les plus absurdes circulaient à ce sujet de bouche en bouche, et le plus accrédité était celui qui prétendait que le grand chien favori de la Hollandaise était tout bonnement un homme enchanté qui ne reprenait la forme humaine que dans les ténèbres de la nuit. Lorsque, au courant du mois de mai, ce brave animal s'éteignit de décrépitude et de vieillesse, et qu'on vit sa maîtresse afficher à propos de cette mort une douleur incompréhensible à Mourzouk, il n'y eut plus qu'un très petit nombre de sceptiques pour douter du bien fondé de la susdite hypothèse. Un homme même, du moment qu'il reste célibataire, encourt dans ces pays une certaine mésestime, et son état provoque des jugements qui n'ont rien de flatteur pour sa personne; mais, la chose prend une bien autre importance, lorsqu'il s'agit d'une femme, et surtout d'une femme qui, comme mademoiselle Tinne, par ses aspirations et ses visées, demeurait toujours sous l'œil du public.

Bientôt nous eûmes terminé, elle et moi, nos apprêts respectifs de départ; mais, avant de jeter le premier regard dans un monde jusqu'alors fermé à l'Europe, peut-être est-il opportun de prendre une idée d'ensemble et complémentaire du Fezzan.

A TRAVERS

LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN

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