‹ Sahara et Soudan:Chapitre 7 sur 111 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Arrivée à Mourzouk. — Mon logement. — Visites diverses. — ChezlT*» TInne. ~ A travers la ville. — Dans la banlieue ; le jardin d*Hadch Brahim. — Scènes du marché. — Types, costumes et mœurs. — Ma vie de médecin. — Apprêts de départ pour le Tibesti.

Peu d'heures nous suffirent, le 27 mars, pour atteindre la capitale du Fezzan. De la zone déserte et pierreuse qui environne la grande oasis de Mourzouk, nous ne tardâmes pas à apercevoir la spacieuse vallée où la ville s'étale avec sa ceinture de jardins. Bientôt, un jeune frère d'Hadch Brahim arriva à cheval au-devant de moi pour me saluer au nom du bourgmestre et me servir d'introducteur. A la porte principale du chef-lieu je trouvai Hadch Brahim lui-même, qui m'attendait. C'était un petit homme assez robuste, de vingt-cinq à trente ans, avec peu de barbe, un teint gris roussâtre, et un air de bonté et d'intelligence. Ses grands yeux clairs au regard sereinement scrutateur compensaient amplement en lui le nez largement épaté et les fortes lèvres qu'il avait hérités de sa mère. 11 était élégamment vêtu, à la façon des citoyens notables de Tripoli, très posé, plein de politesse, avec une sûreté réfléchie qui n'était pas dénuée de chaleur. Cet homme me plut extraordinairement ; depuis mon départ de Tunis, je n'avais rencontré, ni à Tripoli, ni dans mon voyage, aucun indigène qui m'eût fait une pareille impression.

Au passage de la porte, près de laquelle la douane est située,

nos chameaux, qui airaient perdu depuis longtemps Thabitude des TÎUes, ne laissèrent pas que de nous donner quelque fil à retordre. La rue principale que nous enfilâmes tout d'abord, est dirigée du sud-est au nord-ouest, et aboutit, de ce dernier côté, à la Kasba ou citadelle, dans laquelle loge la garnison. Les maisons de cette voie, qui, par sa largeur extraordinaire, prête à Fensemble de la ville un caractère un peu différent de celui des cités situées plus au nord, sont exclusivement bâties en terre, et plus exposées encore que celles de Semnou à se voir délayées par la pluie, attendu que le sol de la région est très riche en sel. Elles n'en présentent pas moins.

Vae de Mourzouk.

grâce à leur développement plus ample et à l'art un peu moins grossier qui a présidé à leur construction, un aspect beaucoup plus imposant. Bon nombre d'entre elles sont à un étage, avec des baies de fenêtre massives, dépourvues, il est vrai, de carreaux, mais qu'on peut clore à l'aide de volets. Quelques-uns de ceux-ci, de même que les portes, sont des pièces de menuiserie faites en bois de construction d'Europe; mais la plupart sont tout bonnement en bois de palmier.

Parvenus à la moitié environ de la chaussée, nous obliquâmes au sud-ouest, dans une rue adjacente, à l'entrée de laquelle se

trouvait la petite maison qu'Hadch Brahim m'aTait louée, au prix mensuel de 8 marks (10'',80). J'avais la triste perspective d'un assez long séjour à y faire, car il n'y avait que quelques mois qu'une caravane était partie pour le Bornou, et l'état général des affaires dans ce dernier pays n'exerçait pas assez d'attraction sur les trafiquants du nord pour que j'eusse l'espoir de retrouver bientôt des compagnons de route.

Ma maisonnette était, elle aussi, pourvue d'un étage, ou du moins d'une pièce avec antichambre sur la terrasse. Le rez-dechaussée n'avait d'autre ouverture que la porte ; en revanche, l'étage supérieur était percé de plusieurs fenêtres avec des fermetures de volets. En bas, il y avait, à droite du vestibule, une chambre close et réservée : c'était celle du propriétaire de l'immeuble ; àgauche,un réduit sombre pour le portier; au bout, une pièce haute et carrée, au milieu de laquelle se trouvait, pour le soutènement du plafond, un pilier fait d'un tronc de palmier. Si cet espace eût été découvert par en haut, il eût parfaitement figuré, par sa position et son arrangement, la cour intérieure des maisons arabes ou du sud de l'Europe. A son angle sud-est était l'escalier par lequel on montait à l'étage supérieur; aux coins nord et sud s'ouvraient deux portes de communication avec d'autres chambres où le jour ne pénétrait que tout juste par de petites ouvertures en forme de meurtrières ; enfin, au côté ouest, une porte donnait sur un corridor d'où Ton débouchait, d'abord dans une cour où il y avait place pour des selles chamelières et autres ustensiles de même sorte, puis, plus loin, dans un jardin qui contenait, pour tout ornement, un jeune dattier.

L'escalier de montée à l'étage supérieur ne laissait pas que d'être assez primitif. Il partait du milieu même de la pièce, par '^quatre marches basses, qu'une porte séparait des autres. Malheureusement, les degrés étaient si délabrés et si raboteux que l'escalade en exigeait beaucoup d'attention, et qu'en outre on se heurtait bien souvent la tête contre la traverse de la porte, élevée seulement de trois pieds et demi. L'escalier aboutissait à une sorte d'antichambre avec deux portes, l'une donnant sur la terrasse [Satah) que forme la toiture plate des habitations, lorsqu'il n'y a pas d'étage supérieur, l'autre, dans une chambre éclairée par trois fenêtres. Ce fut cette dernière que je choisis pour ma résidence permanente et cela d'autant plus volontiers, qu'elle était complètement isolée du reste de la maison.

Hadch Brahim, qui s'était douté qu'elle aurait en effet ma préférence, avait pris soin d'avance qu'on la garnit de nattes de paille.

J'y fis immédiatement dresser mon lit, puis, au moyen de deux grandes caisses placées à la distance voulue et surmontées d'une troisième plus basse, ie m'installai un bureau ; une quatrième caisse me servit de siège ; un tapis sur la banquette de terre qui étaitdansuncoin de la pièce me tint lieu de canapé : bref, je m'arrangeai aussitôt pour rendre l'endroit aussi logeable que possible.

Giuseppe Valpreda avait, de son côté, jeté son dévolu sur la chambre d'en bas, tandis que dans l'autre on mit les présents destinés au cheik Omar. Quant à mes gens, à qui l'isolement souriait peu, — les nègres et les demi-nègres sont des êtres éminemment sociables, — ils restèrent ensemble dans la grande pièce du milieu, où la chienne Feida fut attachée au pilier de palmier. La cuisine enfin fut établie dans le couloir d'où l'on accédait à la cour et au jardin.

Hadch Brahim s'était provisoirement éclipsé par discrétion, pour me laisser vaquer à mon installation ; mais bientôt je vis arriver son vieux père, Hadch Mohammed-Ben-Aloua, bonhomme de soixante-quatorze ans, efflanqué, à la barbe blanche, qui remplissait les fonctions de Reis-el-Medchelis ou de président du Grand Conseil, et qui semblait d'une nature plus vive et plus énergique que son fils Brahim. Il était de souche berbère, el gendre de ce Bou Kaloum qui avait, dans sa jeunesse, suivi Denham et Clapperton dans leur voyage au Bornou. Comme beaucoup de vieilles gens, il aimait fort à raconter, et il me promit de m'apprendre maintes choses précieuses.

Le moutasarrif m'envoya ensuite son interprète et un officier chargés de me saluer de sa part et de m'offrir ses services. Puis parut un des domestiques hollandais de M"" Tinne, qui, avec les salutations amicales de sa maîtresse, m'apportait, selon l'usage des pays où il n'y a point d'hôtels à la disposition des voyageurs, tout un stock de présents de bienvenue consistant en un agneau gras, des ceufs, du pain, du beurre et autres objets analogues. L'excellent déjeuner qu'Hadch Brahim me fit tenir bientôt après dans des vases d'étain propres et luisants me donna une haute fdée de l'intelligence culinaire de ce bourgmestre, aussi bien que de l'adresse de ses femmes, et me fit envisager avec une certaine quiétude la suite immédiate des choses. Il y avait dans le menu une poule au riz, des côtelettes d'agneau cuites dans un beurre excellent, différents légumes, tels que haricots et aubergines, nageant dans le beurre ou la graisse, avec une garniture de brindilles et de boulettes de viande, puis de ces pâtisseries et de ces friandises d'un art consommé qu'on prise fort dans les bonnes maisons arabes;

bref une foule de mets qui, après les privations de ces derniers jours, me parurent tout ce qu'il y avait de plus exquis.

Oh ! la délicieuse journée I La première partie de mon voyage s'était accomplie sans accident; bien que je n'eusse guère cheminé qu'à pied, mon corps avait parfaitement supporté la fatigue, et après ce modeste labeur, parvenu dans une région qui, pour n'être pas inconnue, n'en était pas moins passablement excentrique, je goûtais un repos plein de charme et de douceur. Je n'avais encore ni éprouvé de misère, ni enduré les tortures de la soif, ni eu à faire des efforts excédant la mesure de mes forces, ni goûté non ])!us, il est vrai, la satisfaction grande d'avoir atteint un but difficile, et déjà pourtant je trouvais, dans cet apaisement de mes besoins physiques et dans ce farniente^ succédant à la peine, une douceur de délectation dont je ne me fusse jamais fait l'idée.

Le lendemain, jour de Pâques, le temps fut clair et magnifique,. sans aucune de ces rafales de vent et de sable si fréquentes en ces climats, mais aussi, hélas I sans ce souffle de renouveau qui, sous nos rudes latitudes du nord, fait l'attrait principal de cette époque de l'année. La fraîcheur matinale et la sérénité de l'atmosphère semblaient m'inviter à donner un coup d'oeil à la ville et à ses jardins ; cependant il n'était pas séant de m'en aller courir les rues et le pays sans attendre la venue du gouverneur, et, d'un autre côté, le soin de ma dignité ne me permettait pas de faire la première visite. Le gouverneur m'envoya annoncer la sienne pour l'après-midi seulement, ce qui n'empêcha pas que pendant la première moitié de la journée je ne manquai point d'hôtes.

En premier lieu, vers sept heures du matin, le moment le plus convenable ici pour voir les gens, parut Hamed Bei, le ministre des finances {Katib-el-Mâl) de la province. C'était un homme en lunettes, propret et soigneux, portant la redingote noire à coLraide des fonctionnaires turcs, et faisant sonner toutes les voyelles de la langue arabe, qu'il savait surtout par les livres. Avec ses yeux enfoncés dans la tête et son parler doucereux et poli, il ne m'inspira qu'une confiance limitée. Vinrent ensuite les membres de la famille Ben Aloua, entre autres le fils aîné, Hadch Abdallah, que je ne connaissais pas encore, et qui avait fait, quoique sans succès, plusieurs voyages d'affaires dans les pays du sud. 11 y en avait un troisième, appelé Sâlim, que je ne vis pas : celui-là menait une vie retirée, indépendante, en dehors de toute relation et à l'écart des cercles officiels ; un autre enfin, le cinquième, n'avait qu'une douzaine d'ûnnées et était encore sur les bancs de l'école. D'eux

A MOUHZOUK, 63

tous, il n'y ayait que Brahim et Abdallah, qui eussent du sang noir dans les veines ; les autres avaient le teint parfaitement clair. Un peu plus tard, je reçus la visite du vieux Mohammed Baserki Chérif, le dernier rejeton de ces Ouled Mohammed qui, des siècles durant, avaient gouverné le Fezzan. Il s'était lié d'une amitié étroite avec Gerhard Rohlfs ; c'était un excellent homme, mais superstitieux, et à moitié abruti par l'opium.

Le commandant de la garnison, un vieux Turc à barbe blanche, également hébété par l'abus de Fopium ; le chirurgien militaire, un jeune qui se faisait remarquer par son ignorance absolue de la médecine ; le secrétaire de la garnison, qui parlait fort bien l'arabe, et avait un air de vivacité et d'intelligence qui me fit une très agréable impression ; enfin un beau-frère du cheik Omar du Bornou, un nègre des plus foncés, qui était aussi un féal de l'opium : tels furent les personnages qui se crurent obligés de prendre l'initiative d'une visite de civilité auprès de moi.

L'après-midi, survint le pacha, un Turc de famille honorable mais déchue, qu'on avait envoyé dans ce désert pour y refaire son patrimoine délabré ; son délabrement physique et moral était à Fayenant; il ne savait rien du pays ni des gens et n'entendait pas un mot d'arabe. Son truchement lui-même ne parlait qu'imparfaitement le turc. Arrivé depuis quelques mois seulement de Stamboul, il vivait dans une sorte d'isolement triste, et tâchait de se consoler de son exil en s'intoxiquant d'une manière suivie à l'aide des alcools.

L'événement de la journée, ce fut l'irruption dans mon domicile d'un quidam, qui voulait, en cherchant asile auprès de moi, m'obliger à intervenir en sa faveur. Cet homme avait tout simplement administré une volée à sa chère et tendre, qu'il soupçonnait, non sans raison, d'infidélité. Comme après tout il avait franchi le seuil sacré de ma maison, je dus m'entremettre pour lui ; mais j'eus soin de recommander à mes gens de m'éviter dorénavant toute invasion de ce genre.

J'employai le lundi de Pâques à rendre les visites que j'avais reçues, en ayant soin de me faire précéder des présents que j'avais à distribuer. Je trouvai Hadch Brahim en train de déguster sa boisson favorite, un thé excessivement fort et très sucré, qui se prend dans de tout petits verres. De chez lui, je me rendis chez le gouverneur, lequel occupait, à l'extrémité nord-ouest de la Grande Rue, l'étage supérieur d'une maison de belle apparence. Il avait auprès de lui deux esclaves nègres, encore enfants, qu'il avait afiTublés de tuniques de drap écarlate, et qui, dans cet accoutrement bizarre, appelés à

siager sans doute les laquais de TEurope, bien qu'ils ne sussent pas même servir le café, étaient bien les apparitions les plus grotesques du monde. Lui-même était enveloppé d'un caftan fauve, et se tenait assis, inerte, hébété, dans un état de prostration intellectuelle et physique qui faisait de la peine à voir ; il est vrai qu'on était au matin, et qu'il n'avait pas encore eu le temps de réveiller à coups de petits verres ce qui lui restait d'énergie vitale.

Mademoiselle Tinne habitait, à la partie centrale de la même rue, et à peu de maisons de moi, une grande construction qui avait été, un demi-siècle auparavant, la résidence des Moukni. Je la trouvai en compagnie d'un énorme chien, superbe quoique déjà vieux, qui était, j'imagine, l'ami le plus sûr qu'elle eût dans le pays. Elle me parut calme, sérieuse, distinguée, comme toujours, mais plus expansive et plus chaleureuse qu'elle n'avait été à Tripoli. Elle voulait aussi se rendre au Bornou ; néanmoins elle était bien aise pour l'instant qu'il n'y eût point de caravane en perspective, ayant l'intention de faire acheter, au cours de l'été, sur le marché abondamment pourvu de Tripoli, les chameaux qui lui étaient nécessaires ; elle venait justement d'écrire en Europe afin qu'on lui expédiât des présents pour le Gheik et une provision suffisante de thalers Marie-Thérèse. Vers la fin de la saison seulement elle devait être prête à partir ; c'est pourquoi nous convînmes que, si, dans cet intervalle de temps, il ne se formait aucune société de marchands voyageurs, nous entreprendrions seuls le trajet en louant une escorte d'hommes armés. Chacun de nous songeait à faire^ en attendant, une petite excursion au désert, et il se trouva que cette personne résolue nourrissait précisément la même idée que moi, celle de visiter la contrée rocheuse du Tibesti.

J'avais déjà fait part à Hadch Brahim de mon désir de voir cette région mal famée de Tintérieur, et je m'étais aperçu que l'annonce de ce projet lui avait causé une vive inquiétude. 11 allait de soi qu'une telle entreprise de la part de mademoiselle Tinne, qui était fort riche, lui paraîtrait encore plus hasardeuse ; aussi crus-je devoir dire à cette dernière que je doutais que les autorités, en ce qui la concernait, voulussent se prêter à un tel voyage. Nous nous rappelâmes à ce propos une remarque que nous avait faite à Tripoli le gouverneur général : c'était qu^en dehors des limites de son territoire, il ne pouvait disposer en notre faveur ni de la moindre puissance, ni du moindre crédit, sauf le cas où l'un de nous aurait envie d'aller à Ghât visiter le Touareg Ichnouchen. Qui nous eût dit alors, quand nous nous remémorions ces paroles

d'Ali Riza, que^ quelques mois, plus tard, ma noble amie serait assassinée justement par les gens de cet Ichnouchen ?

Au cours de mes autres visites, j'acquis peu à peu une première idée de Tordonnance de la ville; le lendemain j'en étudiai la topographie plus en détail. Les murailles, qui n'ont ni beaucoup de hauteur ni une grande solidité, sont cependant en bon état, et pourvues de bastions. Si, de la porte de l'Est [Bâb el-Kebir), on prend la Grande Rue, on aperçoit tout d'abord le corps de garde principal avec son portique à colonnade de bois, et, de chaque côté de la chaussée, une file de boutiques marchandes en avant desquelles courent des galeries également soutenues par des piliers, où acheteurs et vendeurs peuvent rester à l'ombre. C'est là que se tient le marché quotidien, dont l'animation est surtout grande dans l'après-midi. Au delà de ces bazars, la rue se termine à gauche par la demeure du pacha, à droite par celle du secrétaire de la garnison, et aboutit à une grande place où se trouve la citadelle, gros édifice presque carré dont les faces correspondent aux points cardinaux. En suivant son côté nord, on tombe sur la porte du nord-ouest, Bâb el-Bahari^ et, en longeant son côté sud, sur la porte de l'ouest, Bâb el-Gharbi.

Dans son enceinte massive et munie de bastions, la Kasba renferme, d'abord une caserne mal entretenue, quoique d'un aspect relativement assez imposant, au milieu de laquelle est une cour; vis-à-vis se trouve une petite mosquée ; à l'ouest de celle-ci, la boulangerie de la garnison, puis, de l'autre côté, attenant à la caserne, un jardin. C'est sur l'espace intermédiaire entre ce jardin et le bâtiment de la boulangerie que se dresse le castel proprement dit {Kasr), Bien qu'il ne soit construit qu'en terre, il produit cependant un certain effet, grâce à ses épais murs et à sa position bien centrale. A l'intérieur, sont de vastes appartements pour le pacha et les employés et une salle de séances pour le Grand Conseil. De la plate-forme du toit, près du mât qui porte le pavillon, on embrasse d'un coup d'oeil et le groupement des habitations, et tous les alentours assez peu pittoresques de la ville.

Une chose que je ne pouvais m'expliquer, c'était que les gouverneurs n'eussent point préféré le séjour de cette haute résidence bien aérée à l'intérieur maussade de la cité ; cependant, depuis

Hassan Pacha, aucun d'eux n'a habité la Kasba. Une demidouzaine de petits canons passablement détériorés formaient la défense de ce château fort, qui, pour des Arabes, des Toubous et des Touaregs, pouvait figurer une place imprenable. La garnison, évaluée à cinq cents hommes, était momentanément réduite au chiffre de deux cents. De plus, les soldats turcs avaient fini par céder peu à peu la place à des Fezzanais, la plupart mariés, qui vivaient dans la ville, s'occupant de leur industrie ou du jardinage.

La Grande Rue divise Mourzouk en deux moitiés à peu près égales, coupées chacune d'une façon très irrégulière par d'autres voies généralement étroites et tortueuses. J'ai dit que toutes les maisons étaient bâties en terre salifère et en argile ; leur nombre s'élève à six cents environ, ce qui, à six personnes en moyenne pour chacune, donnerait une population totale de 3,600 âmes. Jadis la ville était d'un quart plus étendue vers le sud ; on pouvait voir encore, lors de mon passage, les restes de l'enceinte qui enfermait auparavant ce quartier disparu, la Téte^ comme on l'appelait {Râs).

Au dire de toutes les personnes capables d'en bien juger, les jardins de Mourzouk renferment à peu près autant d'habitants que la ville elle-même ; il est vrai que l'extrême dissémination des habitations extérieures rend bien difficile un contrôle exact sur ce point. J'essayai en tout cas le jour suivant de prendre une connaissance telle quelle de cette banlieue, et je me rendis, dans cette vue, au jardin d'Hadch Brahim, situé à une demi-heure vers le nord.

Presque toute la bande de terrain qui environne la ville de ce côté, et aussi vers le sud, n'est que mares et marécages d'eau salée, du milieu desquels, chose étonnante, jaillissent quelques sources d'eau douce. On se demande par quelle aberration, quand le désert est en général si salubre, on a été choisir ce site empesté pour y établir un centre de population. C'est au delà de cette zone sablonneuse que sont les jardins, entourés pour la plupart de haies en feuilles de palmier. Celui d'Hadch Brahim, d'une étendue considérable, était subdivisé à l'intérieur en plusieurs enclos jardin fruitier, jardin légumier, plants des céréales, etc.. Toutes les bêtes que mon hôte possédait s'y trouvaient pour le moment réunies, et elles y avaient même une belle et spacieuse étable. Des moutons touaregs attirèrent particulièrement mon attention par leurs hautes jambes, leur queue longue et mince, leur cou allongé, et la fine et ample crinière qui leur sert de toison. Les autres jar-

A MOURZOUK. "iî

dins que j'eus occasion de voir en passant ressemblaient tous plus ou moins à celui-ci : c'étaient en somme des coins de verdure où Fœil pouvait se dédommager de la monotone uniformité que présentait Tensemble de la ville.

De la fenêtre de mon logis, j'avais vue sur un vieux palmier à la tige élancée qui se trouvait dans la cour de la mosquée ; c'était un des rares arbres qui ornassent l'intérieur de Mourzouk. A part ce palmier, tout n'était autour de moi que grisaille, toits plats et teinte poussiéreuse ; même par les belles journées, on n'apercevait pas l'azur du ciel. Dès que le soleil commençait à monter, il s'élevait un vent qui, alors même qu'il n'était pas accompagné de trombes de sable, suffisait presque toujours à produire des tourbillons de poussière dont l'atmosphère restait saturée, et qui rendaient la Grande Rue beaucoup plus triste à voir encore que les petites artères, où du moins les rangées des maisons, si peu attrayantes qu'elles fussent, formaient un objectif pour les yeux. Il va sans dire que la vie et le mouvement ne peuvent avoir rien de bien varié dans une localité que le désert cerne de toutes parts et qui a perdu depuis longtemps son importance commerciale. Les principaux négociants de l'endroit étaient des étrangers, des Berbères d'Oudchila et de Sokna, des Arabes de Tripoli ou de Houn, qui, comme tels, — on le voyait à leur mine, — souffraient fort du climat. Avec la poussière prenait la chaleur, qui croissait sensiblement d'heure en heure, quoiqu'on ne fût qu'aux premiers jours d'avril. Chacun alors s'enfermait chez soi, à l'exception des menus débitants qui passaient la plus grande partie de la journée dans leurs magasins du Bazar. Quant à l'unique café qui se trouvait à l'entrée du Bazar, il n'était guère fréquenté que par les soldats de la garnison et d'autres clients analogues. Nulle part ailleurs, il n'y avait une place à l'ombre où l'on pût s'asseoir et causer.

Sans le marché où se donnaient rendez-vous la population indigène des jardins et les nombreux étrangers domiciliés à Mourzouk, cette capitale du Fezzan m'eût paru sans doute encore plus triste et plus ennuyeuse. C'était l'après-midi surtout qu'affluaient dans la ville, avec les produits de leur culture, les gens de la banlieue; de petits détaillants venaient également s'y installer avec toutes sortes d'articles de provenance européenne ou de la côte nord de TAfrique, allumettes, papier à cigarette, tabac turc, friandises de Tripoli ou même de Gonstantinople, batterie de cuisine et vaisselle, fromage de Hollande, fourneaux de pipe, ra-

72 A MOUHZOUK.

soirs, aiguilles, miroirs, couteaux, ciseaux, foulards, peries fausses, corail ; puis, des étofTes de laine, de soie et de drap, des couvertures, des tapis, des chaussures, des selles, des outres de chameaux, que des courtiers mettaient bruyamment à Tenchëre, en élevant la marchandise dans leurs mains, et en arpentant le marché d'un bout à l'autre, sans préjudice d'ofiTres à domicile qu'ils allaient faire aux amateurs. S'il y avait en perspective quelques caravanes de commerce, on amenait sur la place des chameaux des pays d'alentour. De grand matin, des Touaregs arrivaient parla porte de l'ouest avec des provisions de charbon de bois, — c'est là leur spécialité d'industrie ; — et les citadins, pour être sûrs de ne point manquer cette denrée si précieuse dans un pays où il n'y a point d'arbres, s'en allaient parfois au-devant d'eux jusque sur la grande route. En fait de fruit, ce qui dominait, c'étaient, on le pense bien, les dattes, mais souvent aussi il y avait des melons. Quant au lait et au beurre, qui se vendaient fort cher, vu le peu de gros bétail de la région, il valait la peine que des voyageurs en apportassent des contrées du nord, et c'est pourquoi le marché en était fréquemment pourvu. Plus d'une paysanne venait sans vergogne avec du lakbi, sous le fallacieux prétexte, bien entendu, de ne le débiter qu'à l'état frais; il se trouvait aussi des musulmans assez impies pour vendre publiquement de l'eau-de-vie. A Mourzouk même, il y avait un chrétien qui, pour ne point laisser péricliter une branche d'industrie aussi européenne que civilisatrice, distillait, de moitié avec un Turc qui ne valait pas mieux que lui, un abominable breuvage de jus de dattes. Tous deux étaient des criminels déportés, que la Porte avait internés dans le Fezzan.

Au plus fort du marché, la Grande Rue avait donc une certaine animation, et souvent à cette heure, si peu distingué qu'y fût le public, j'allais m'installer au café dont j'ai parlé ci-dessus, et d'où l'on voyait tout le mouvement de la rue. Parfois j'y rencontrais quelque personne d'un meilleur monde, ou bien j'y amenais avec moi mon adjudant Mohammed Ben Aloua, qui m'apprenait alors à disséquer tant bien que mal cette société foraine, composée d'éléments si divers et si hétérogènes.

Toutes les couleurs de peau, depuis la blancheur des Turcs du nord jusqu'à la teinte noir d'ébène qu'on trouve dans les Nigrities, étaient représentées céans. C'était une gradation sans fin, de l'Arabe ou du Berbère rougeâtre de la côte septentrionale au Berbère bronzé du désert, puis, par une transition plus profonde, du Tou-

bou au Nègre proprement dit, ayec toutes ses nuances et ses yariétés. Si les Arabes purs m'étaient un type familier, si les Berbères du Nord, qui ont les mêmes conditions d'existence que ceux-ci et se sont fort mélangés avec eux, en diffèrent à peine d'extérieur, si, d'autre part, les habitants du désert central, avec leurs traits réguliers, leur nez d'ordinaire bien conformé, leurs lèvres modérément développées et leur prognathisme insignifiant, se distinguent facilement des peuples du Soudan, en revanche, je ne parvenais pas à opérer d'emblée le classement de* ces derniers et à les ramener à leur groupe respectif; je ne pouvais découvrir de différence caractéristique entre les gens du Bornou, ceux du Baguirmi, ceux de Mandara et del'Haoussa; seuls, les quelques échantillons de cette peuplade étrange de l'intérieur qui, sous le nom de Fellàtas, a déjà donné du fil à retordre à tant d'ethnologues, venaient, en raison de leur extérieur sémitique, se placer d'eux-mêmes hors du tas.

Ici, on parlait arabe, là on s'exprimait en toubou; ailleurs résonnait l'idiome d'Haoussa et surtout celui des gens du Bornou, la langue Mana Kanouri. Les fils du désert par excellence. Touaregs et Tedâs, se reconnaissaient de loin à leur démarche mesurée ainsi qu'à leur costume sombre. Le Touareg s'avançait gravement sans l'ombre d'un sourire sur les lèvres; le Toubou, avant d'émettre un propos, crachait à distance, d'un air compassé, par les interstices de sa dentition, un mince flux de jus de tabac vert; l'Arabe pur et le Berbère du nord toisaient autour d'eux toutes choses avec l'orgueil réfléchi qu'ils puisaient dans le sentiment de leur civilisation relativement avancée, et, quant au nègre, il riait et bavardait sans souci.

L'un, par son habillement, — burnous, jaquette, pantalon, — se rapprochait du riverain de la Méditerranée; l'autre avait échangé la chemise si commode du Soudan contre le costume septentrional ; un autre l'avait combinée avec le châle tripolitaîn ; un autre encore portail la primitive peau de mouton de son pays natal. Ceux-ci étaient de gros négociants qui se proposaient d'aller au Soudan occidental et de gagner par Ghât les États d'Haoussa ; ceux-là au contraire en arrivaient et comptaient se rendre à Tripoli, àBenghâsi ou au Caire ; d'autres enfin habitaient le Fezzan. Les Touaregs et les Toubous ne venaient jamais de bien loin et leur séjour ne durait que le temps du marché. Les nègres étaient des esclaves ou des affranchis qui retournaient dans leur pays ou bien qui s'en éloignaient pour chercher ailleurs une autre patrie ;

il y ayait aussi de pieux pèlerins, tels que, chaque année, il en part en si grand nombre du Soudan ouest pour gagner par le Fezzan le nord de FÉgypte.

Sur le marché aux légumes et aux fruits, c'étaient les femmes qui dominaient : accroupies derrière leurs corbeilles en feuilles de palmier, elles étaient surtout originales par leur coiffure et leurs atours. Elles offraient peu de variétés de teint, car les femmes des Arabes non plus que celles des Berbères du nord, à cause de leur position sociale plus élevée, ne fréquentent guère le marché; celles des Touaregs également n'y paraissent presque pas. Plus nombreuses y étaient les femmes toubous à la .taille élancée, avec leur châle bleu aux épaules et aux hanches, leurs superbes extrémités, leur peau demi-foncée, le cylindre de corail coquettement passé à Taile droite de leur nez d'une conformation d'ordinaire avenante, et leurs innombrables et minces tresses leur retombant de côté sur les tempes et encadrant le fin ovale de leur figure. Entre elles et les Fezzanaises, au visage rond, épais et sans caractère, il semblait qu'il y eût un abîme. Chez celles-ci, les variations de teint allaient depuis le rouge des Arabes jusqu'au noir grisâtre de beaucoup de négresses. Comme les Toubous, elles avaient aux bras une quantité de bracelets en métal, en corne, en ivoire, et les jambes surchargées d'anneaux d'argent, de cuivre ou de laiton. Pour la saleté, elles rivalisaient avec les Bédouines, contrastant par là d'une manière tranchée avec les Toubous, qui sont la plupart très propres.

La coquetterie de ces dames semblait concentrée sur leur coiffure, qui offrait tous les types et tous les calibres de tresses imaginables ; les plus curieuses me parurent être celles des Fezzanaises, qui, à leurs extrémités retombantes, étaient maintenues par une natte circulaire embrassant la partie inférieure du front, les tempes et l'occiput, de telle sorte que la tête entière était symétriquement ceinte comme d'une chape. Parfois, cette coifTe épaisse était partagée en deux moitiés sur le front et sur la partie antérieure du chef. Par malheur, ce réseau laborieux était tout dégouttant de graisse, ou d'huile, ou de beurre fluide, dont le mélange avec la poussière et la terre produisait une incrustation d'une nature indéterminée.

C'étaient les négresses qui, numériquement, dominaient ; tant esclaves qu'affranchies, il y en avait de toutes les tribus et de toutes les peuplades, et dès qu'elles devenaient les concubines de leurs maîtres, elles s'efforçaient de singer la mise et les atours des fem-

mes légitimes. Sinon, elles se contentaient généralement du châle bleu, se rattrapant sur la verroterie, dont elles s'ornaient le cou, lescheyeux et les oreilles. Rarement, elles allaient jusqu'à porter les chapeaux rouges ou jaunes, brochés de soie, qu'on fabrique

Types fcminins du marché de Mourzouk.

à Mourzouk; la plupart du temps elles n'avaient que des sandales, ou marchaient pieds nus.

Tout cela formait un spectacle varié, qui durait jusqu'au coucher du soleil, moment où les habitantes des jardins sont obligées de regagner en hâte leurs cabanes de palmier, pour le repas du soir {aschâ)\ mais, à la même heure, la ville recouvre l'indispensable ornement de ses rues : ce sont les chameaux qui reviennent des palis d'alentour, et qui, tous sans exception, étrangers comme indigènes, s'en vont, d'un commun accord, se masser sur la place de la Kasba, afin d'y passer la nuit. Alors, pour quelques heures, la chaussée redevient déserte ; puis, plus tard, — le vent tombant d'ordinaire le soir, — tout ce qui est jeune et ami du plaisir se rassemble dans les rues, sur les places, dans les maisons^ pour y causer sans contrainte, faire de la musique et danser

jusqu'à minuit. Tantôt, c*est un citoyen aisé qui, à la suite d'un heureux événement de famille, commande un orchestre et des danseuses, et invite voisins et amis à venir dans sa cour participer à la réjouissance ; tantôt ce sont les artistes qui prennent l'initiative et rassemblent en quelque endroit par les accords de leurs instruments une troupe de danseuses de profession, jeunes ou vieilles.

D'ordinaire, il y en a un qui secoue un tambour de basque {târ), un second qui frappe sur un tambourin en forme de pain de sucre (debdeba)j et un troisième qui s'époumonne à souffler dans une cornemuse {soukera). Le cercle de femmes et de jeunes filles, qui se forme vite autour des exécutants, accompagne cette musique, presque toujours monotone et mélancolique, d'improvisations semi-poétiques dont le sujet est tantôt la glorification du mattre de la maison, d'un voisin de marque ou de quelque personne de l'assistance, tantôt au contraire la satire humoristique de ses travers et de ses défauts. Puis, sous l'influence excitante de la mélodie, quelques femmes et jeunes filles se détachent du cercle, se font vis-à-vis, et se drapant coquettement dans des poses variées au moyen de leurs châles qu'elles étendent en avant, ébauchent quelques mouvements de corps, qui ne méritent pas à vrai dire le nom de danse. Elles se dandinent lentement sans même lever les pieds^ avec des déhanchements lascifs, accompagnés d'attouchements réciproques, image de la plus grossière sensualité. Quand elles sont fatiguées, d'autres les remplacent, et, sans varier le moins du monde celte pantomime répugnante, se bornent à tâcher de rivaliser avec les premières par le raffinement d'obscénité des postures. De temps à autre seulement cette série fastidieuse d'exercices est interrompue par des actes de munificence des spectateurs, qui ofl'rent de menues pièces de monnaie, auquel cas un des musiciens s'écrie : « Aleikoum, jd oulâdy aleîkoum, jâ benat^ men and... » c'est-à-dire : « Pour

vous, jeunes gens; pour vous, jeunes filles, de la part de » Ici

le nom du donateur, avec la kyrielle obligée d'épithètes flatteuses : le riche, le sage^ le généreux, etc. La musique se met de la partie, et les femmes font entendre ce claquement de langue inimitable qui, de l'océan Atlantique à la Perse et de la Méditerranée à l'Equateur, sert de renfort à toute mélopée soutenue, et qu'on nomme zalrhouta^.

Peu de temps après mon arrivée, j'eus occasion, sans me déran-

Page 1