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CHAPITRE XIV

Variétés d'aspect, de flore et de faune. — Activité agricole et productÎTe des habitants. — Charme harmonieux que présente l'ensemble de la contrée.

— Complexité de physionomie de la population. — Les annales kânemobornouanes. — Translation du siège du gouvernement au Rornou actuel.

— Invasion des Fellata. ^Comment le fakir Mohammed el-Âmin-el-Kànemi devint le fondateur d'une nouvelle dynastie. — Le Bornou sous le cheik Omar ; symptômes de décadence.

Le fiornou actuel a pour frontières : à Test, le Tsâd el le Châri ; au nord, les steppes sahariens qui appartiennent aux Touareg du sud-est ; à Touest, le territoire d'Haoussa et les régions plus ou moins indépendantes des Beddé, des Nguizzem, des Kerrikerri ; au sud enfin, une ligne allant, d*ouest en est, des districts occupés par les tribus Bâbir etMargui aux petits États tributaires de Mandara et de Logon, et coupant, dans Fintervalle, le pays des Mousgo.

Ces limites, là où la nature ne les a point nettement fixées, sont assez vagues et ondoyantes, comme par exemple du côté du désert, ou essentiellement arbitraires et variables, comme vers les régions mal soumises qu'habitent des peuplades païennes ou demipaiennes. Ces réserves faites, on peut dire que la ligne frontière va au nord de la pointe supérieure du Tsâd (soit, par 14''30' de latitude nord, et 13*20' de longitude est, Greenwich), à la marge septentrionale des pays vassaux de Mounio et de Zinder (soit au 14* parallèle, et par 8*30' de longitude est) ; à Touest, la limite longe les pays susnommés, en courant plus ou moins au sud-est jusque vers le point d'intersection du onzième parallèle et du onzième degré de longitude ; au sud enfin, le tracé, encore plus indécis, passe au travers d'une région habitée par des Fellata (Foulbé) et diverses tribus

païennes, en laissant en dehors FËtat de Mandara : soit, pour le fiornou tout entier, une étendue, en chiffre rond, de 150,000 kilomètres carrés.

Le pays est absolument plat, sauf en quelques points de sa frontière; à l'ouest par exemple, où se trouvent les quelques montagnes du Mounio (altitude maximum, 1,000 mètres), les petits reliefs du Zinder, et les menues inégalités de terrrain des Kerrikerri ; puis au sud, où la région des Margui et le Mandara dressent également des intumescences qui peuvent atteindre à mille mètres de hauteur. De ces districts limitrophes, le territoire bornouan tout entier s'incline imperceptiblement vers le Tsâd, qui luimême, je Tai déjà dit, est à 270 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. La pente générale est si faible, que c'est à peine, on s'en souvient, si la direction de certaines rivières se peut observer : delà, après la saison des pluies, ces flaques d'eau persistantes {kouloiigou), dont les rayons intenses du soleil ne déterminent que lentement l'évaporation, et, pendant la période pluvieuse {ningueli), la difficulté que l'on éprouve à traverser nombre de districts, par suite du manque d'écoulement. Certaines régions telles que par exemple les abords du Tsâd et les rives du Yoobê, où le sable est assez heureusement mélangé pour pouvoir absorber l'eau du ciel, développent, dans les années favorables, une fécondité qui n'exige qu'un faible effort de culture ; en revanche, quand les pluies périodiques viennent à y manquer, adieu le plus souvent toute récolte.

Dans d'autres parties du pays, spécialement au centre et au sud, où l'argile est à la surface du sol, la bénédiction céleste risque aisément de devenir excessive et de nuire au développement des fruits jardiniers, des pois de terre et aussi du coton. Les régions riches en bois du sud et du sud-est contiennent nombre de bas-fonds qui demeurent submergés pendant une moitié de l'année, et qui, une fois desséchés, n'offrent plus qu'un sol marécageux et noir, de toutes parts fendillé; cette dernière sorte de terrain porte dans le pays le nom defirki. Ailleurs enfin, tout à fait au nord, à distance du moins du Tsâd et des bords du komodougou Yoobè, c'est le steppe qui domine, et vainement, dans la saison sèche, l'étranger arrivant du nord y chercherait-il ces splendides déploiements de nature tropicale dont son regard a soif. Là le bois d'acacias, d'hedjilids, de kournas, alterné avec des espaces dénudés dont quelques bouquets de siwaks, des broussailles d'hyphènes atténuent parfois la monotonie, mais où d'ordinaire domine

Toschar, avec son feuillage blafard et mortellement déplaisant à Toeil. Les pluies de la saison prêtent, il est vrai, une grâce passagère à ces paysages foncièrement ennuyeux; elles donnent une teinte printanière aux arbres et aux buissons, étalent sur le sol un tapis de fraîche verdure, et raniment la vie animale à un point qu'on n'aurait pas soupçonné ; mais cette diffusion d'attraits ne dure pas assez de temps pour ôter au site local son empreinte générale d'uniformité.

En quelques endroits favorisés de la zone bornouane qui confine au Désert, dans les provinces de Mounio et de Zinder, le dattier [debhio) prospère, et le sol est, par places, assez riche en natron. L'hyphène {Kirzim) et le tamarinier (temsoukou) y viennent également, dans les fonceaux bien arrosés. Enfin, les districts voisins du Tsâd, ainsi que les bords du Yoobê où se trouvent des arrière-cours d'eau marécageux, ont une végétation forestière très épaisse ; l'hyphène y forme des bois entiers, et le palmiste y couvre le sol. Le tamarinier, le sycomore (djêdja) et autres flcoïdées, l'acacia sajal, le karad {acacia nilotica), l'harâza {acacia albida)y le savonnier ou hedjilid, le baobab à feuilles digitées {Adanso7iia digitata)^ y dressent leurs fûts majestueux.

Sur cette marge septentrionale, exposée volontiers et à la sécheresse et aux incursions des hordes touareg, l'homme dispute peu l'espace aux bêtes du Désert; la rapide autruche {ktrgek6)y la svelte girafe {kindjer), y courent à leur gré ; le karagan ou renard des steppes {kelelegou) y bâtit ses villages souterrains; le chacal {delà) et le chien hyénoïde s'y hvrent à leurs expéditions nocturnes ; gazelles, antilopes-mohor et bubales y paissent par bandes et à leur aise les pelouses de gazon ; çà et là même on fait partir un petit lièvre {tai^gona) ou lever une perdrix {kotigouk), et aux alentours des lieux habités rôdent des vautours {kôgo) et des corbeaux {ngâgué) en quête de pâture. Puis, dans le voisinage du laCy l'éléphant {kemâoun) creuse ses larges seûtes et le buffle {ngaran) accomplit ses ravages, tandis que dans les épais fourrés de la rivière de Yoô, le lion [kourgouli) a ses cantonnements, et le sanglier {gadou) fouille le marécage. La forêt regorge de pigeons {katabora)^ de poules perlées {kâdji}, et de toutes parts y retentit le ramage des oiseaux ; dans la ramée gambade le mignon cercopithèque {dâgel) ; dans les clairières, rôdent les boucs d'eau {kelara)^ puis, la nuit, à l'affût de leur proie, le caracal {soumoli)y le léopard {djazirma)^ et surtout l'hyène {boultou).

Au cœur du Bornou, c'est-à-dire entre 13"* et il"* SO' de latitude

LK BOHNOU ET SON HISTOIRE. 50i)

nord, apparaissent, entre autres essences nouvelles, la mourraya au riche feuillage [kaguem), et Tespèce de kigelia longipétiolée que dans le pays on nomme holongo. Le fier palmier delêb {bo-

Gazelles du steppe.

rassns œthiopum)^ — komiloiidou^ — a îcî sa station extrême du côté du nord. Dans les cours d'eau vivaces grouillent des légions d'hippopotames {ngourouton), et la région tout entière est le pa-

radis des oiseaux aquatiques (hérons, canards, cigognes noires et grives couronnées). Grâce à la fréquence des habitations et à l'activité agricole de Thomme, les grands carnassiers sont, dans cette zone, moins nombreux que plus au nord ; néanmoins le lion, le léopard, le lynx et Thyène s'y rencontrent encore. Les insectes surtout y pullulent. A chaque instant, dans les forêts, on découvre de gigantesques constructions de termites et de fourmis, bestioles qui sont la plaie de l'étranger. Le miel aussi, dans les districts sud, est eh abondance. Puis, dès que commence la saison des pluies, les arbres se couvrent de chenilles innombrables, le sol de vers de toute sorte, et le voyageur a une lutte sans trêve à soutenir contre les mouches et les moucherons, ennemis plus redoutables pour lui que les bêtes fauves et les reptiles ; sans compter les armées de sauterelles qui, après avoir dévoré le fruit des labeurs de Thomme, prétendent, par surcroit, goûter de sa personne.

Enfin, à la lisière méridionale du payg, surgissent Tarbre à beurre {butyrospermtim, — tôsa), le cotonnier [eriodeiidron, — rimt)^ et le parkia biglobosa {rounno)^ auxquels se mêlent quelques palmistes épineux. Le figuier des Indes [carica papaya^ — gotinda) devient aussi plus fréquent, et le magnifique palmier flabelliforme commande souvent la futaie. Aux acacias de formes rigides et maigres en feuillage que nous avons vus plus au nord, succèdent insensiblement de superbes essences à Tample couronne qui se groupent en épais bosquets séparés par des espaces gazonnés. Dans ces districts intermédiaires entre les régions de rislam et les contrées demeurées païennes, la faune sauvage recommence à gagner le terrain que perd Thomme. Les villages, derechef plus espacés, laissent arène ouverte aux girafes, aux éléphants, aux antilopes, aux autruches, et aux grands félins ; en outre apparaissent des hôtes nouveaux: le rhinocéros [bimi ou kerkedan)^ le crocodile {karam), la marmotte des rochers [hyrax], le babouin {cynocepha/us), et çà et là Je maqui. En même temps se multiplient la mangouste (herpestes fasciatas^ — tchiroma) et richneumon [herpestes ichneumon^ — donrba?i); parfois aussi, dans les haltes de nuit, on rencontre le putois (putorius zorilla, — en arabe abou afeti)^ sans préjudice de Toryctérope, mangeur de fourmis.

Pris d'ensemble, le Bornou est, dans la bonne saison de Tannée, un pays d'une extrême beauté, et qui, au point de vue de la flore et de la faune, surpasse tous ses voisins de l'est. L'activité H"

ses habitants a couvert une grande partie de sa surface de champs de rapport et de jardins qu'anime et embellit une surabondance d'animaux domestiques. Il y a certes beaucoup de régions tropicales à qui la majesté de leurs fleuves, leur variété accidentée de sites, leur végétation plus luxuriante, prêtent un caractère plus grandiose ; il n'en est peut-être pas, dans l'Afrique centrale, qui offre une pareille harmonie entre le développement des richesses naturelles et l'effort du travail humain. Ce n'est plus ce contraste décevant entre la vigueur spontanée d'un sol vierge d'où jaillissent des trésors mirifiques et la lamentable et féroce sauvagerie à laquelle hommes et bêtes condamnent cet éden ; c'est une région de vie facile, d'institutions relativement stables, où une population d'humeur inoffensive et aimable parvient, sans se donner trop de mal, à pourvoir aux- besoins de son existence. Aussi, en dépit des symptômes d'affaissement que présente politiquement le Bornou, l'Européen qui y a voyagé en conserve-til un souvenir agréable.

L'agriculture occupe l'habitant une grande partie de l'année. Au commencement de la saison des pluies, on arrache et on brûle les herbes et broussailles desséchées qui encombrent les champs destinés à la culture, et, dès que le sol est quelque peu ameubli par l'humidité, on vaque aux semailles. Bien que la terre n'exige pas un labour compliqué, et que dans quelques districts même on se contente d'en béquiller la surface, l'insuffisance des instruments aratoires et la variété multiple des objets cultivés ne laissent pas que de nécessiter un certain labeur. En première ligne, naturellement, se placent les céréales : le douchn {penicillaria^ — argotimmôro)^ le sorgho {ngâberi), le maïs {massarmt), celui-ci plus long à mûrir ; puis viennent successivement le coton [kalkotUton), l'indigo [alim ou nila)^ le sésame, les fèves {ngâlo)^ les pois de terre [avachis^ — koîtschi)^ le sorghum cemimm {masakotia)y les melons {bambous)^ et les pastèques (/âli). Vers la fin de la saison des pluies, on coupe les épis du maïs et du douchn, les panicules de la dourra, du sabadou {sorghum saccharattim) et de la masakoua, on les empile en tas à l'air et au soleil, après quoi on en opère le battage, à la main ou à l'aide de bœufs. Dans le voisinage des centres, et là où la nature s'y prête, on sème en outre le grain d'hiver (blé et orge), qu'on a soin d'arroser artificiellement.

Le temps de la moisson écoulé {bigela), et la période fraîche venue {binem)^ on entame la série des travaux domestiques: pré-

paration par les femmes de 1 huile d'arac/iis et de sésame, trituration des noyaux de Thedjilid, du kourna et de Thyphène, lavage et filage du coton ; quant au tissage et à la couture, ils sont du ressort exclusif des hommes. Aux femmes encore revient le soin de tresser la paille en corbeilles ; mais la fabrication des cordes, des brides, des bats, de la plupart des ustensiles agricoles (sauf les spécialités des forgerons), des plats, coupes, vases d'argile, de même que la préparation du charbon de terre et du sel, rentrent dans le domaine de Thomme. Au sexe faible, en revanche, le soin de moudre la farine, de faire la cuisine, de traire les vaches, de battre le beurre. On voit, que dans les ménages éloignés de tout marché, le temps est bien rempli, et que les gens même peu aisés ont absolument besoin de quelques esclaves. Parmi ceux-ci, les mâles sont spécialement chargés de soigner les bêtes domestiques, de les mener paître^ de les affourager, tandis que les femelles assistent dans sa besogne la maîtresse du logis.

L'hiver enfin, quand la campagne est suffisamment asséchée, c'est l'époque des voyages; marchojids gros et petits parcourent le pays en tous sens. On apporte aux marchés de Kouka et des localités importantes les produits variés du sol et de l'industrie, et de ces centres de négoce se répandent, par contre, dans toute la contrée, des articles de fabrication européenne ou locale. De grosses caravanes de taureaux, d'ànes et de chevaux de bât transportent dans les Nigrities le natron des rives du Tsad et de la province de Mounio, et rapportent, en échange, des cotonnades, des cuirs et des noix de gouro. C'est aussi le moment des razzias contre les païens du sud. Bref, durant presque toute Tannée, il règne dans le pays une activité qui ne s'interrompt que pendant la période comprise entre les derniers mois de l'été et le commencement de la saison des pluies.

La sociabilité des mœurs bornouanes est duc certainement à l'Islam, qui, implanté de bonne heure sur les bords du Tsàd, y a trouvé, dans un mélange de peuples divers, le germe d'un État centralisé, qui a pris un moment d'énormes développements, et qui, grâce à la religion nouvelle, a pu faire œuvre d'assimilation entre ses éléments si multiples. Mais, pour bien comprendre cette complexité de physionomies, que présente aujourdl^ui encore la

population bornouane, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le développement historique du pays.

Ce que nous en savons se borne jusqu'ici à ce que Barth nous en a appris, d'après deux fragments de chroniques, Tune écrite par le secrétaire d'Etat du roi Idris Amsami, qui régnait au milieu du dix-septième siècle; l'autre retrouvée par le voyageur luimême et qui lui a servi de contrôle. J'ai mentionné ci-dessus mes vains efforts pour me procurer un autre document ancien, la chronique dite de Masfarma ; tout ce qu'il m'a été donné de recueillir, c'est une liste fort incomplète des rois bornouans qui va jusqu'en 1810 et que le lecteur trouvera ci-après, transcrite en regard de celle de Barth *.

On voit par les deux nomenclatures que l'auteur de la dynastie actuelle est un certain Sêf, réputé fils du roi arabe Dou- Yasan, le dernier des Himyarites de la Mecque. Bien que la chronique d'Ahmed, sur laquelle se fonde l'autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi au Kânem, et qu'il y fonda un royaume, l'assertion ne paraît acceptable que sous toutes réserves. Il se peut qu'aux temps du Prophète, alors que les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des restes de la monarchie himyaritiqne (de la Mecque) aient été poussés en Afrique, qu'ils soient venus au pays des Bardoa (l'oasis de Koufara ou le Tou), que là, ils aient grandi en puissance et en considération, et se soient peu à peu avancés jusqu'au sud du Désert ; mais cela a dû demander plusieurs siècles, et le cycle entier de l'exode n'a pu être fourni par Sêf luimême.

Barth croit pouvoir placer à la fin du dixième siècle de notre ère l'établissement d'un empire régulier au Kànem ; cependant, déjà auparavant, d'après la susdite chronique d'Ahmed, nous trouvons Ibrahim, fils de Sêf, mentionné avec le titre de « père du Sultan » ; c'est son fils Dounama (ou Dougou) Ben Ibrahim qui est regardé comme le véritable fondateur de la dynastie; c'est lui le premier qui, sur ma liste, figure avec le titre de maina (prince), non décerné à ses devanciers. On remarquera aussi qu'Ayoma, que Barfh considère comme le premier prince authentique du Kânem, n'est point enregistré dans ma liste, tandis que son successeur, d'après la chronique de Barth, Boulon, dit Ayomâmi (cette dernière forme est de la langue ka-

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