CLIMATOLOGIE DU BORNOU
Pour les habitants de celte partie du Soudan, il y a, conséquemment, trois saisons : la saison des pluies, NingueK^ qui comprend juin, juillet, août et septembre; la saison froide, Bmem, qui s'ouTre en octobre et finit avec janyier, et la saison sèche et chaude, Bê, qui embrasse le reste de Tannée. Ces saisons, à la Térité, ne sont pas très nettement tranchées. Dès le commencement de Tété, il tombe d'ordinaire quelques pluies ; ensuite viennent six semaines ou deux mois de sécheresse, auxquels succède à partir de la mi-juin, la période des pluies proprement dite. De même la période hivernale est plus ou moins précoce ou tardive, et se raccorde à la saison sèche sans la moindre transition printanière. Le véritable printemps de ces pays, c'est l'époque des pluies, qui amène le rajeunissement de la nature, et donne à la flore tropicale cet épanouissement, suivi d'une maturation si hâtive, qu'on admire en elle.
Par malheur, je l'ai déjà dit, la saison la plus luxuriante de l'année, en est aussi la plus malsaine, tant pour l'étranger que pour l'indigène. C'est le moment où sévit la fièvre paludéenne {Kangué), toujours existante, mais bien assoupie dans les mois de sécheresse. Cette malaria, à laquelle moi et mes compagnons venus du nord, nous avons payé des tributs divers, ne diminue dMntensité qu'à l'approche de la saison froide. On a vu que, pour mon compte, je me traitais au moyen de quinine. Les indigènes et les Arabes se contentent d'user de miel, de beurre, de coloquinte et d'autres remèdes vulgaires, qui ne laissent pas que de leur réussir quelquefois.
Une autre maladie locale, qui ne frappe que des gens du pays, et qui me parait avoir aussi le miasnie pour cause, c'est une fièvre, non pas intermittente, mais continue, qui règne dans la seconde moitié de la saison des pluies, le plus souvent accompagnée d'éjections de sang ou de bile, et quelquefois de phénomènes de jaunisse.
Parmi les affections aiguës des voies digestives, la plus fréquente est le catarrhe. Les maladies de l'estomac dégénèrent très rarement en ulcérations ou en cancers; en revanche, la dyssenterie, quand eUe se déclare, est assez tenace et parfois dangereuse, et, dans la saison froide, la fluxion de poitrine et la pleurésie {sohiî-tima, de scAitii, côté) sont bien connues et très redoutées. Je n'ai trouvé qu'un seul cas de phthisie pulmonaire due à l'hérédité, quoique le fait de transmission ne soit pas rare au Bornou non plus qu'au Désert. J'ai constaté quelques cas seulement d'hyper-
trophie du cœur, énormément de rhumatismes chroniques des articulations ou des muscles, mais sans le caractère d'acuité typique, quelques angines, dont certaines suivies inopinément de mort, ce qui me laisse supposer que chez ces patients, que je n'avais pas revus, le mal avait tourné à la diphtérie. En fait d'affections de rein et de vessie, je n'ai vu que deux cas d'albuminurie chronique, un cas de calcul néphrétique, six ou huit cas de blennurie, un cas de pierre chez un enfant, et une infinité de cas d'hématurie.
Des maladies du système nerveux, je n'ai que peu de chose à dire. L'aliénation mentale est à peine connue, à part quelques cas de monomanie religieuse, ou une demi-idiotie résultant d'accès épileptiques qu'on attribue généralement à l'influence du démon» aussi bien que les atteintes d'hystérie, peu fréquentes d'ailleurs chez les femmes. Quant au tétanos, mal assez répandu parmi les Arabes du littoral nord, je n'en ai pas trouvé un seul exemple au Soudan.
Les maladies des femmes sont rares également, sauf des troubles de menstruation, des fausses couches et des chutes de matrice, ces dernières si nombreuses qu'on a pour les désigner dans le pays un mot populaire et injurieux, domboullam. A la fécondité extrême des mariages correspond une mortalité considérable des jeunes enfants, surtout au moment du sevrage et de la dentition. Pour les garantir des maladies ultérieures de leur âge, on pratique sur eux l'ablation de la luette. Je n'ai pas appris que, malgré le grand nombre de pèlerins qui chaque année traversent la contrée pour se rendre à la Mecque ou en revenir, il y ait eu dans cette zone médiane du Soudan aucune épidémie de choléra ; dé même, je n'ai pu y constater d'une manière précise l'existence du typhus. Par contre, la syphilis [dount)^ les affections de la peau, des os, et du tissu cellulaire sous-cutané, sont loin de faire défaut ; les maladies des yeux surtout sont en abondance ; un quart des gens que je soignais à Kouka en étaient atteints (conjonctivite, mal de la cornée, procidence de l'iris, etc.). J'ai déjà signalé la multitude incroyable d'aveugles qu'il y a au Bornou.
Parmi les ulcères cutanés, j'en citerai un qui offre une entière analogie avec ce qu'où appelle clou de Biskra, bouton d'Alep, etc., et que je connais par expérience, pour en avoir eu la jambe horriblement démangée. 11 en est d'autres^ que j'ai constatés chez les gens du pays, à un tel degré de multiplicité, que j'ai dû les ranger tous dans la catégorie de la lèpre. Le genre de lèpre que
j'avais pu observer à Tunis, dans le temps que j'y pratiquais, se bornait à l'affection de la peau que les Arabes nomment Barass' ; c'est un mal qui se caractérise par de grandes taches blanches ou brunes, ou des deux couleurs à la fois, et qui passe pour être si contagieux, que c'est, là-bas, une cause de dispense du service militaire. La coloration brune paraît être la période initiale de cette affection, qui attaque non pas seulement le pigment, mais la peau elle-même, laquelle finit par s'atrophier complètement et tomber. Au Bornou, j'ai retrouvé ces taches effrayantes en bien plus grand nombre, mais comme symptôme relativement favorable de la phase terminale de la lèpre, à moins, ce qui arrive souvent, que le mal n'en reste pas là. Ici encore, il débute quelquefois par un métachromatisme ; il se forme des marbrures rouge-cuivre qui, à mesure qu'augmente l'atrophie de la peau, s'en vont s'étiolant pour faire place à cette couleur blanc de porcelaine, qui épouvante les femmes. Souvent aussi, la maladie commence par une éruption squameuse de l'épiderme, à laquelle succèdent soit une coloration noire foncée, soit des ulcères qui laissent voir à leur pourtour une formation de pigment, puis reprennent en partie, en se cicatrisant, la teinte livide susnommée. Les indigènes confondent ces deux formes de lèpre, qu'ils appellent, l'une kou kimé (le kou rouge), l'autre kou tsilim (le kou noir), tandis que la phase de l'ulcération superficielle, qu'ils ne séparent pas des autres phénomènes, est pour eux le kouli (le ver). Dans l'Ouadaï, les trois périodes du mal sont comprises sous le nom général de goub^ mais distinguées en goiib ahmar (goub rouge), en goub assouad (goub noir) et en goub mig (goub de cochon *). Il y a cependant, dans l'un et l'autre pays, un second type de la maladie, qu'on désigne par le mot arabe dschidam (en langue kanouri, douli), et qui se traduit d'abord par des tumeurs, ganglioformes dans le tissu cutané sous-cellulaire. Ces tumeurs, d'ordinaire de la grosseur d'une noisette, se présentent souvent en si grand nombre que, lorsque le visage est le siège du mal, il en résulte des difformités effroyables. Si, au lieu de se cicatriser suivant la coutume, ces extumescences viennent à s'ouvrir, il s'ensuit des ulcérations profondes qui aboutissent à la mise à nu et à la nécrose des os.
Ajoutons à ces affections locales les animaux parasites de l'homme, qui, comme les insectes, se développent outre mesure
1. Cette dernière est ainsi appelée, parce qu*on traite rulcérallon au moyen de deots de cochon calcinées et réduites en poudre.
dans certaines régions voisines du lac Tsàd. Tels sont, par exemple, les ténias, les^;veps de Guinée ou de Hédine [FiUxria medinensis, — Ngouddi),] qui abondent surtout pendant et après les pluies, et que rtiomme ingurgite le plus souvent en buvant de Teau stagnante. J'ai vu des gens qui en avaient plus d'une douzaine dans diverses parties du corps, ce qui avait déterminé chez eut des abcès suppurants et mis même leur vie en danger. Le remède parfois employé en ce cas (usage externe et interne), est Vnssa fœtida; mais Texcellence en est fort contestée. La plupart du temps, on se contente, dès que le ver, souvent long d'un mètre, apparaît à la surface du corps par Tabcès qu'il y a produit, de le saisir et de l'extraire peu à peu ; il importe toutefois d'y aller tout doucement, sinon l'animal peut se briser et le morceau resté au dedans risque d'amener de graves inflammations.
APPENDICE