LÉONIE
s;aine et sauve.
ESTELLE A LÉONIE
Gènes, l'ornai.
La marquise est venue chez moi ce matin et m’a beaucoup grondée. Pour échapper aux visites de mes adorateurs, j’avais hier donné l’ordre formel de dire que je reposais. La marquise a su par Mariette que j’avais passé toute la journée à t’écrire, et elle m’a fait un long sermon que j’ai subi avec patience parce que je le trouvais juste.
Je lui ai lu ta dépêche, et elle s’en est passionnément réjouie; mais elle avait, en me parlant de Warnier, des airs mystérieux qui m’inquiétèrent.
— Aimez -le, me répétait-elle; il aura besoin du talisman de votre amour !
J’ai eu peur de ses paroles, et je lui ai demandé le récit de ce qui s’était passé avanthier soir au château après notre départ.
Karnac , paraît-il , a débité toute sorte de phrases, pleines de vantardises, de fanfaronnades, de menaces, et le marquis a eu toutes les peines du monde à empêcher une querelle entre Warnier et le baron.
Ce récit me bouleversa tellement, et mon imagination entrevit tant d’images funèbres, que ma fièvre en devint insupportable. Je priai la marquise d’envoyer chercher son médecin, le vieux et célèbre docteur Mantini, dont elle m’avait déjà parlé. Il vint et m’ordonna du repos et du calme; mais, hélas ! ce sont maintenant les seuls remèdes que je ne puisse trouver !
Saint-Elme et le baron, depuis deux jours,
assiègent ma porte; Karnac me fait dire à tout instant qu’il a des choses très-importantes à me confier; je viens de recevoir de lui un billet extravagant.
Quoique je t’aie écrit hier toute la journée, j’ai besoin de t’écrire encore, à mesure, chacune de mes impressions. Il me semble que cette lettre ouverte sur ma table, vers laquelle je puis courir pour le confier uu chagrin, pour te jeter un appel, me deviendrait, en cas d’épreuve, une consolation et un apaisement.
Léonie, Léonie, je voudrais bien te le donner, ce frère que tu me demandes, que ton Hector aime et admire; mais suis-je assez courageuse , assez détachée de mes goûts anciens pour espérer une telle faveur du sort? La marquise et toi, vous êtes dignes de votre bonheur; vous l’avez formé de vos mains; mais, moi, jusqu’aujourd’hui, je ne l’avais pas même désiré! Je n’ai rien fait
pour mériter d’être heureuse. J’ai été la glace banale où le beau et le vilain se reflètent également, et je n’ai pas d’excuses à mon indifférence, car j’avais sous les yeux ton exemple, et lu me prêchais ! Une seule pensée me donne quelque foi en l’avenir, malgré l’état de disgrâce dans lequel je me suis maintenue si longtemps, c’est la pensée que ton affection, celle de ton mari, l’amitié de la marquise, l’amour soudain d’un homme aussi noble, aussi bon, aussi bienfaisant que Warnier, me feront participer à la somme de vos droits au bonheur. Vous m’avez adoptée en m’aimant.
Hélas! le destin ratifiera-t-il votre choix?
Non ! Je suis mécontente de moi, car, au fond, je ne me sens ni assez humble pour réclamer et suivre tes conseils, ni assez forte pour me corriger seule de mes défauts !
La marquise est revenue prendre de mes nouvelles après son dîner. Nous étions dans
une conversation intime qui éteignait peu à peu mon excitation. M“' Tampericci, chargée des tendresses discrètes de son cher ami Warnier, me berçait avec de douces paroles et apaisait ma fièvre, lorsque Karnac, forçant ma porte, entra sans être annoncé, bousculant mon cicerone, qui essayait encore, dans le salon, de le faire retourner sur ses pas.
Une agitation violente se lisait sur le visage du baron, et je me demandai, en le voyant, comment il avait pu attendre deux jours pour me parler. 11 s’inclina avec roideur, et me pria, d’un ton qui n’admettait pas de refus et qui était tout à fait injurieux pour la marquise, de lui faire l’honneur d’un entretien particulier.
Je ne pus répondre non. J’étais très-affaiblie par ma fièvre, sans force pour lutter contre l’emportement de Karnac, et je dus par mon attitude craintive encourager sa coRre.
M"’* Tarapericci me quitta, malgré l’insistance avec laquelle je lui demandai de demeurer auprès de moi.
— Cara mia, me dit-elle à l’oreille, si vous me retenez, il s’imaginera que vous avez peur de lui ! Je ne puis douter de votre vaillance, quand je sais combien Warnier serait courageux en pensant à vous !
Je reconduisis la marchesa, et elle sortit en regardant le baron avec une énergie que je lui enviai. J'étais fort inquiète; je craignais ' Karnac, je me craignais moi-même ! Malgré ma volonté d’être courageuse, et quoique ma pensée se reportât incessamment sur Abel, sur mon adorateur préféré, je me sentais faiblir sous les regards du baron, dont la fixité me magnétisait. L’idée que j’allais entendre sa grosse voix me bouleversait; il se tut, et son silence m’engourdit. Je n’avais pas fermé ' les yeux depuis deux jours, et je m’endormais
sans pouvoir lutter contre mon accablement.
Je dus faire un effort surhumain pour dire à Karnac :
— Avez-vous apporté vos pistolets, monsieur? Est-ce que vous tenez à me loger une balle dans la poitrine, que vos yeux me visent comme une cible?
Et, voyant qu’il ne répliquait rien, j’ajoutai durement :
— Seriez-vous assez aimable pour commencer la litanie des reproches que vous avez à me faire? Elle doit être longue. Or, je suis très-fatiguée, et je vais succomber au sommeil si vous ne vous pressez un peu.
Cette ironie fut triomphante.
— Estelle, prenez garde! répliqua-t-il, en frappant de son poing sur la table auprès de laquelle j’étais assise. Ne jouez pas avec une situation qui ne se dénouera pas, je vous le certifie, au gré de votre caprice I
— Des menaces! Je vous préviens, mon cher ami , que vous ne m’intimiderez pas.
On s’habitue à tout, même au tonnerre. Vous n’avez qu’une ressource, dis-je en riant, celle de me tuer parce que je suis insensible à vos tourments. Mais, j’affirme que Hersaint de Karnac, vingt et unième du nom, ne souillera pas ses armes d’une tache de sang féminin ! Par conséquent, je n’ai rien à craindre de vous que des paroles.
Parlez donc vite, et ne prenez pas inutilement des airs de Roland furibond; c’est trop peu de n’avoir que moi pour témoin !
Attendez un meilleur public pour jouer ce rôle du héros de l’Arioste, qui va si bien à votre taille et à vos manières de paladin éconduit!
Je crus qu’il allait me battre, mais je sentais que ma colère, surtout la sienne, pouvaient seules me tirer de ma torpeur* et je
préférais une scène d’injures à une scène d’atlendrisseinenl.
— Vous me défiez! madame, répliqua-t-il, en saisissant mon bras avec une telle force que je jetai un cri de douleur.
— Ne me frappez pas! lui dis-je épouvantée, ou j’appelle et je vous fais chasser par des valets d’auberge.
Je ne sais quel scrupule ou quelle pitié le retint. Il s’éloigna de moi, et reprit sa place de l’autre côté delà table, mais toujours debout et furieux.
La frayeur que j’avais eue me donna une crise nerveuse ; je frissonnai de la tête aux pieds, un froid glacial me saisit, mon cœur se contracta, mon front s’alourdit, et je me renversai sur mon fauteuil à moitié évanouie. J’étais brisée par la fatigue, et j’aurais donné plusieurs années de ma vie pour être seule ' et me reposer un instant. La pensée qu’il
me fallait délruire toutes les espérances de Karnac, la terreur que j’avais d’être vaincue par des arguments auxquels je n’aurais pas la force de répondre, anéantirent mon courage.
Tout était en grande confusion dans ma pauvre tète. Des émotions, des sentiments entièrement nouveaux s’y étaient groupés à la liâte et sans ordre. Mes esprits n’étaient pas assez d’accord avec mes sensations pour que je pusse les faire mouvoir ensemble sous les yeux clairvoyants d’un ennemi. Je n'étais pas assez sûre de raisonnements que je n’avais pas contrôlés pour les mettre à l’épreuve des raisonnements de Karnac. Je dois convenir, Léonie, que le baron résumait en sa personne et en ses paroles toutes mes opinions de huit années! Il eut remué, en discutant avec moi,
’ certaines vanités qui avaient pu se brûler à la flamme d’un amour naissant, mais dont les
cendres étaient chaudes encore. Mes désirs formaient bien un tout , un beau cercle sans soudure, mais, au dedans de moi, quelques anneaux épars de la chaîne rompue se heurtaient et tintaient lugubrement. Je me disais qu’en épousant Warnier il me faudrait abandonner la société, mes anciens amis, irrévocablement, et me décider à suivre mon mari où il me conduirait, sans regarder derrière moi ! Ma résolution n’était pas prise encore, et je reconnais qu’elle me coûtait un peu trop. J’aurais consenti à quitter mon milieu lentement, sans provoquer le scandale d’une renonciation subite. Les femmes^ après vingt-cinq ans révolus, sont admises à trouver des prétextes dans leur santé, dans les devoirs de la profession de leur mari, pour se retirer du monde, à l’époque où les trèsjeunes femmes les ont déjà remplacées. Mais le caractère de Warnier* je le comprenais
bien, n’était pas de ceux qui acceptent les accommodements et recherchent les habiletés d’une situation.
Karnac s’était assis auprès de moi, tandis que mes pensées défilaient, en se pressant, dans ma tête fatiguée. Mon silence et mon abattement avaient calmé le baron; qui s’attendait à une lutte hardie.
— Songez, chère Estelle, me dit-il gaiement, que, s’il vous prenait l’inconcevable fantaisie d’aimer Warnier, vous n’auriez personne à Raucourtpour admirer un joli déshabillé comme celui-ci, dont Je vous fais mon compliment. Si vous aviez le mauvais goût de préférer la filature à la chevalerie, je suis certain que vous perdriez toute notion d’élégance.
— Ce n’est pas la chevalerie que je préfère, répondis-je vivement! Ne haussez pas les épaules; la preuve de ce que je dis est peut-
être proche ! Je ne cédais point tout à l’heure il vos menaces, je réfléchissais, et j’essayais de donner à mes sentiments nouveaux, dont je suis certaine au fond, leur forme définitive.
— Quel charabias! Je ne vous comprends pas très-bien, Estelle, depuis que vous parlez en apprentie moraliste, mais je crois pouvoir vous répondre que rien n’existe dans le monde sans la forme. Si vous avez des émotions que vous ne puissiez définir, c’est qu’elles sont fugitives, et j’en suis fort heureux. En dehors de la forme, ma chère, il n’y a que des fonds de commerce, pas autre chose !
11 éclata de rire, se leva, enchanté de son mot, et prépara une belle sortie sur cette brillante conclusion.
— Adieu, me dit-il, je vous laisse! Vos beaux yeux se ferment malgré vous, et vous avez besoin de repos. Me voilà moins inquiet, car vous êtes meilleure pour moi que je ne
l’espérais. Je vais à la poste et au télégraphe chercher une réponse de ma tante de Lireux qui me néglige. J’ai écrit trois lettres, j’ai lancé quatre télégrammes à Raucourt, où elle est en ce moment, et je n’ai pas encore un mot de réponse.
Je l’écoulais à peine, et il me débarrassa enfin de sa présence.
LÈONIE A ESTELLE.
Séricourt, 29 avril,
Hector et moi, nous ne vivons plus ! Je l’ai envoyé, par dépêche, l’aveu de noire plus cher désir, et je te répète: «Donne-nous ce frère, Estelle, donne-lenous! » Ne gâche point
une pareille fortune, je t’en conjure, ma sœur. Nous sommes attachés à les joies plus qu’aux nôtres. Quand nous recevons une de tes lettres, notre cœur s’agite, nous n’osons l’ouvrir, ne sachant ce qu’elle va ajouter à nos craintes ou à nos espérances. Que ne puis-jê t’apprendre, d’un mot, ce que c’est qu’aimer ! Tous les obstacles que tu entasses, toutes les barrières que tu élèves, entre toi et l’homme de bien qui t’aime, disparaîtraient, se briseraient sous l’effort d’un peu de sentiment: toute cette "lace fondrait sous la i chaleur d’un rayon de ta tendresse. L’amour -j est le Sésame-ouvre-toi de toutes les portes, ^ le numéro gagnant de toutes les loteries, l’eurèka de tous les problèmes, la panacée universelle de tous les maux, la pierre philosophale de tous les chercheurs ! Aime donc, ma belle Estelle, je le jure que tu peux aimer Abel Warnier! Me voici à tes genoux, réalise
SAINE ET SAUV{E. ;333
le dernier de nos rêves, complète notre bonheur par le tien. Écris-nous que tu aimes, et nous volons vers toi pour assister aux noces de ton cœur !
Mais je suis poursuivie par des inquiétudes mystérieuses; je demeure tout le jour oppressée, nerveuse, attendant quelque nouvelle de malheur. Hector me surprend en larmes, et ne peut me consoler, car il partage mes vagues appréhensions. En raisonnant, nous nous rendons compte de nos pressentiments, et nous donnons corps à nos fantômes. M. de Karnac a été trop encouragé par tes demi-promesses pour tolérer les prétentions d’un rival. Hector a entendu M.Warnier parler dans un comice, et défendre le droit de ses ouvriers au bonheur avec un courage ei une ardeur superbes; il ne doute pas que ce même Warnier ne défende son propre droit au bonheur avec plus de
pa.ssion encore que celui de ses protégés.
Écris-nous, écris-nous ! Si tu nous airaes, ne nous laisse pas un seul jour sans nouvelles; ne nous cache aucune de tes défaillances, aucune de tes émotions. Ne résiste pas à Tinfluence d’un sentiment qui t’élèvera au-dessus de toi-même, et te rendra au centuple le peu que lu lui sacrifieras.
Je viens d’interrompre un instant cette lettre parce que je ne pouvais me tenir en place. Chose étrange, en t’écrivant, il me sembla tout à coup que je te parlais, et que tu me répondais. J’eus une sorte d’hallucination, et je crus entendre ta voix murmurer cà mon oreille : « Léonie, je te donne ce frère que lu me demandes ! »
J’ai cru voir ton visage radieux, et j’ai jeté un cri de bonheur. Mon Hector lisait dans sa chambre; il est accouru et m’a demandé ce qui m’arrivait. Je le lui ai dit, et il m’a fait.
en riant, un grand sermon pour me prouver qu’il aimait les femmes sérieuses, et ne tolé' rerait pas que je devinsse, sous ton influence, mobile et fantasque comme toi.
Je lui répondis en pleurant, ce à quoi il ne comprit rien du tout. Je n’ai qu’une faiblesse au monde, c’est celle de m’émouvoir outre mesure de tout ce qui t’émeut, ma chère petite sœur, et, par là, je me sens trop maternelle. Ton beau-frère, j’allais dire Ion beaupère, m’a souvent reproché de vouloir te recréer à mon image et à ma ressemblance.
En ce moment je triomphe, car tu es tout près d’aimer comme j’aime! Oui, lu deviendras la récompense d’une vie généreuse, dévouée au bien, au progrès matériel et moral; tu connaîtras la joie noble et tranquille, au lieu de cette gaieté bruyante et vulgaire que tu recherchais autrefois; lu trouveras le contentement de toi dans la sagesse active, supérieure
à la sagesse qui se contemple; tu jouiras.de l’expansion bienfaisante de tes meilleures fa> cultés !
Écris-moi, je t’en conjure! Ta félicité achèverait la nôtre. Je suis avide de tous les détails de tes jours, de tes heures, en ce moment plus que jamais. Des lettres, des lettres!
Mon fils estàSéricourt, en vacances, depuis *
une semaine; il -n demandé des nouvelles de sa jolie tante. Son père lui a répondu que tu allais te remarier; sa colère a été plaisante; il jure que tu lui avais promis de l’attendre, et il fait de grandes phrases sur l’inconstance des femmes ! Ce matin à déjeuner nous en avons ri aux larmes. Quand me donneras-tu un neveu aussi amusant que mon fils?
Hector est très-occupé de M. de Karnac.
D’après ce que tu nous en as dit, c’est un homme infatué de sa personne, de ses droits, et de qui tu dois redouter des exagérations de
toute sorte. Sois prudente, chère petite sœur; sois calme surtout, c’est le meilleur moyen de combattre un exalté. Veiix*tu qu’Hector aille te rejoindre? Vite une dépêche, et le surlendemain il est auprès de toi. Si tu as besoin de lui, de son aide, si tu désires quoi que ce soit de nous, use des tiens, ils t’en conjurent. Jusqu’à ce que Warnier ait le droit de te protéger, prends mon Hector, c’est le courage et la sagesse mêmes!
Ah ! que mes espérances, combattues par le souci que j’ai de l’entêtement de M, de Karnac, combattues aussi par mon expérience de tes irrésolutions, que ces espérances me font mal ! Des nouvelles, des nouvelles !
ESTELLE A LÊONIE.
Wnes, 2 mai.
Jo me sentais mieux aujourd’hui, et aussitôt après mon déjeuner je me fis conduire à la villa Tampericci. La marquise me parla longuement d’Abel et me dit qu’il soufîrait beaucoup de ne pas me voir. Elle a une intelligence du cœur si fine, si aimable, si bienveillante, et en même temps si nette, si sincère, si ferme, que près d’elle, quand on l’intéresse, on se sent à la fois attendrie et fortifiée.
Elle m’entretint aussi de Karnac, et me raconta qu’il avait failli souffleter Saint-
Elme, la veille au soir, chez le comte Andréa, parce que le pauvre garçon disait que ma fièvre pourrait bien être le commencement d’une maladie d’amour dont Warnier serait le médecin.
— Bien qne ce Rolando furieux ait quelque soupçon de vos sentiments nouveaux, ajoula la marquise, il s’acharne à croire que vous n’avez donné aucune espérance à Warnier.
Vous avez pourtant dû, hier, avant la scène qu’il a faite à Saint-Elme, ne pas lui laisser le moindre doute.
Je repartis un peu confuse :
— Certainement, marquise, mais je n’ai pas eu besoin de reprendre au baron une parole que je ne lui avais point donnée. Je l’ai (oléré comme amoureux, voilà tout! Ses fureurs se répandront en pure perte, et je n’ai pas de comptes à lui rendre.
La marquise garda le silence ; elle se contint,
ce qui lui était difficile. Je vis qu’elle n’approuvait pas ma manière de rompre avec M. de Karnac. Son courage, à elle, se fût affirmé non par un raisonnement spécieux, mais par un acte.
J’étais mal à l’aise sous son regard, et je la priai de me laisser descendre toute seule au bord de la mer , sur la terrasse de sa villa.
La matinée avait été pluvieuse ; le ciel était plein de nuages, qui lui donnaient un aspect triste et tourmenté ; la mer, plus rageuse que colère, frappait de ses vagues sifflantes IC] pied de la terrasse.
Quel spectacle différent de celui que j’y avais contemplé le soir de ma première visite à M“* Tampericci ! Aucune des images restées dans mon souvenir ne se représentèrent à mes yeux, et je me renfermai en moi-même, sans irritation, sans griefs contre le momie
extérieur qui refusait de me sourire. Je pouvais déjà, en songeant à l’amour de Warnier, évoquer assez d’espaces bleus pour permettre à la nature italienne d’être infidèle à sa sérénité. La belle phrase sonore de la marquise, prononcée dans ce lieu même : « Le bonheur habite ici! » me revenait en la mémoire, et me donnait je ne sais quelle croyance superstitieuse dans le pouvoir bienfaisant de M”* Tampericci.
Tout à coup, sans que j’eusse entendu le moindre bruit, je vis se poser sur le banc où j’étais assise un énorme bouquet de bruyères pareilles à celles que j’avais cueillies dans les Apennins, et dont Warnier avait si précieusement conservé une branche. J’aimais ces fleurs comme Abel devait les aimer lui-même, car elles nous rappelaient à tous deux notre premier regard d’amour. Mon cœur battit avec violence, je fermai les yeux, et je ne
doutai pas que Warnierne fut derrière moi...
— Estelle, murmura-t-il à mon oreille, tandis que sa bouche effleurait mes cheveu.x et mon cou, est-ce qu’à Séricourt vos promis donnent à leurs promises, comme dans mon village , un bouquet de fiançailles?
— Oui, répondis- je, me souvenant de cette jolie coutume picarde; mais don nez -moi ce bouquet sans conditions, mon ami, et ne me demandezpasderaccepfer,s’il doit m’engager irrévocablement à vous. Laissez-moi toute ma liberté pour quelques jours encore, je vous en conjure!
— Alors, madame, reprit-il avec tristesse, permettez-moi de vous offrir, sans conditions, un bouquet fait de bruyères cueillies dans les Apennins.
— A l’endroit où j’ai cueilli celles dont vous avez gardé une branche?
— Oui, madame.
— Oh ! la jolie idée, et gracieuse !
Il répliqua gaiement :
— Voyez ces fleurs, Estelle; ne semble-til pas qu’elles me sourient auprès de vous comme dans la montagne vous m’avez souri auprès d’elles?
Et sa bouche baisait les bruyères, tandis que ses yeux embrassaient mon visage.
Je lui pris le bouquet des mains, et je respirai avec délices l’enivrante odeur d’amandes que j’avais respirée pour la première fois lors de notre excursion d’Arenzanno.
11 me regardait avec une tendresse si grande, que je sentais mon cœur s’amollir et se fondre sous les doux rayons de ses yeux.
Mais un malaise indicible s’empara de moi tout à coup. J’éprouvai comme une haine de ma faiblesse; je me pris en horreur; j’étais
comme attirée vers Abel, et comme lassée de moi-même !
— Je ne vaux rien du tout, mou ami, dis-je avec désolation ; je n’ai pas l’énergie du bien ; je résiste à mes meilleurs sentiments, et je n’aurai jamais le courage de vous aimer sans réserve !
— Estelle, répondit-il avec passion, que dois-je faire pour combattre vos incertitudes? Je suis tout à vous, et j’entreprendrai pour mériter votre amour tout ce que votre fantaisie exigera. Commandez, je vous en supplie !
— Je ne sais pas vouloir, je ne sais pas aimer, malgré le désir que j’ai d’être forte et tendre, dis-je avec accablement.
Il allait me répondre, quand la marquise nous apparut au bras du docteur Mantini. Le vieux médecin étant venu. à la villa Tampericci et ayant appris que j’étais au bord de la
mer, avait blâmé mon imprudence et m’ordonnait de rentrer.
ESTKLtE A LEUME.
Gélies, 5 mai.
J’hésite à te confier toutes mes incohérences et toutes mes lâchetés. La marquise assiste aux troubles de mon âme; elle est pour moi un conseil et un soutien presque aussi précieux que toi-même.
Je fais tous les jours avec elle une piomenade en voiture; j’échappe ainsi à Saint- Elme, et surtout à Karnac que j’évite comme un pestiféré.
Aujourd’hui, la marquise est venue vers
une heure, et m’a priée de m’habiller pour l’accompagner à Pegli. On inaugurait les courses, et elle me demanda d’y assister. Je déclarai fort énergiquement que j’avais renoncé aux fêtes; mais la marchesa répondit :
— Depuis que vous fuyez vos adorateurs, je les ai sur les bras, ma chère Estelle, et je vous conjure de rompre au moins avec Saint-Elme; ce sera une charité, je vous assure. 11 souffre, et vous manqueriez une trèsbonne occasion en ne le congédiant pas cette après-midi. Vous lui direz en public, simplement, sans explication, que vous désirez qu’il parte, que vous ne \oulez pas le revoir avant six mois. Il est assez gentilhomme pour ne pas faire d’esclandre. Puisqu’il vous faut lui imposer l’humiliation d'un échec, c’est le jour ou jamais, car il est en pleine satisfaction d’amour-propre. Il y a ce soir un banquet magnifique, organisé à son intention,
OÙ la fleur de la noblesse italienne et la fleur des turfistes français se réunissent pour fêter le président des courses de Pegli !
La marquise avait raison; il était cruel à moi de ne pas songer à Saint-Elme. Je me dis . (ju’une rupture avec lui serait le premier pas d’une rupture avec le baron. Ce Karnac me ' fait trembler, et si tu l’avais vu en colère, ma Léonie, tu comprendrais mes terreurs et ma faiblesse.
Le marchese était demeuré dans sa voiture, à la porte de l’hôtel, et sa femme, impatiente lde le rejoindre, me supplia de me hâter.
Je la quittai un moment, et je revins bientôt dans un costume de laine violette fort simple, que je ne porte qu’en voyage. Il me sembla que si je rencontrais Warnier, il serait touché de ma mise modeste, et que Saint- Elme regretterait moins une dulcinée vêtue si humblement.
Nous descendîmes, la marquise et moi, auprès du marchese. Un équipage decoui’ses nous attendait. Il était riche et de grand goût. Nos quatre chevaux noirs avaient des harnais pleins d’argenture, et ils étaient conduits par deux postillons costumés de satin gros bleu et couverts de grelots d’argent sur toutes les coutures. Chose particulière, d’un effet bizarre, les armes des Tampericci étaient brodées en rouge sur les bras des postillons depuis l’épaule jusqu’à la saignée. Deux valets poudrés, vêtus de gros bleu galonné d’argent, se tenaient de chaque côté de la portière lors(jue nous montâmes en voiture. Ils s’assirent derrière nous, sur un siège qui dominait notre carrosse et les montrait de loin aux curieux.
La marquise avait une robe courte en soie grise, garnie de dentelle noire et relevée en poutï sur les côtés. Des passementeries
grises, de la couleur de la robe, retenaient l’étoffe et la dentelle, chiffonnées en tous sens avec beaucoup d’élégance. Son chapeau rond, couvert de gros raisins noirs, la coiffait en bacchante, et seyait merveilleusement à sa beauté. Ma robe de laine me choqua dans cet équipage. J’avais l’air d’une dame de compagnie, et je me. sentis prise d’une grande tristesse que la marquise aperçut et me reprocha. Elle m’était très- reconnaissante pour Warnier de ma simplicité. Moi, je souffrais dans cette vilaine robe de laine, et je crois, pardonne ma Léonie ! que j’accusais le pauvre Â.bel de m’avoir inspiré l’idée de cette sotte toilette.
Nous rencontrâmes sur la route un grand nombre de carrosses très-brillants, ce qui m’étonna beaucoup, car j’ignorais que le luxe dos équipages eût pénétré chez les Italiens. Je
lus bien plus surprise encore de voir les toi-
leltes des riches Génoises, toilettes de si boo goût et tellement à la mode, que, si j’avais été habillée par une couturière et non par Worth, toutes mes robes, où la saison du printemps n’est pas encore très-dessinée, m’eussent paru complètement rococo !
Nous causâmes chiffons, la marquise et moi; le marquis se mêla à notre conversation, et, comme tous les maris amoureux, il se montra fort au courant de la toilette de sa femme et des couleurs qui l’embellissaient.
Je parlai de Worth, mais au nom de Worth le marchese s’emporta, et me fit un crime de ce que moi, une femme intelligente, je me faisais habiller par ce tailleur. Il essaya de me prouver, avec je ne sais quelle phrase de charade, que Worth est l’ennemi des maris et qu’il développe la beauté des femmes eu sens inverse de l’amour intime, comme les confesseurs développent à contre-sens du
bonheur conjugal la beauté morale de leurs pénitentes. Il ajouta que Warnier a\ait fait tousses efforts, sans succès il est vrai, pour obtenir de M"‘* d’Estreville qu’elle changeât Worth et prit une couturière. Je répondis au marchese par des raisonnements très-justes.
— La grosse question en toilette, lui dis-je, ce n’est pas l’étolTe, c’est la forme, et je veux bien, à l’occasion, mettre des robes de laine, pourvu qu’elles sortent de chez le premier faiseur de Paris. Une femme, habillée par Worth, est réellement supérieure à toutes les autres femmes; elle est toujours assurée de produire une sensation dès qu’elle se montre; elle est certaine, ou de l'originalité, ou du style de sa toilette ; on ne la discute pas, on la remarque; elle n’a aucune responsabilité, et c’est au maître que l’etourne le compliment ou le blâme. Lorsqu’on a goûté de tels avantages, il est difficile de s’en
passer, d’autant mieux qu’une cliente de Worth n’a pas à se préoccuper de ses robes.
Celles qui n’ont que des couturières sont forcées de faire acte de goût, de rêver à des arrangements, de se mettre en frais d’imagination ou de peine, pour ne réussir qu’à demi la plupart du temps; alors, elles sont mécontentes, irritées, de mauvaise humeur, et le mari n’y perd rien! La couturière, c’est le tracas ; Worlh, c’est la sérénité î
Pour le coup la marquise s’en mêla, et je conviens, Léonie, que je fus malmenée! Si Warnier déteste les tailleurs, et que ses accusations contre le mien aient l’éloquence de ses accusations contre la société à la mode, je ne sais vraiment ce qu’il adviendra de moi! L’humilité, en fait de robes, ne m’est pourtant pas agréable. J’essayai de m’y habituer sur la route de Pegli. Tout le monde saluait la marquise avec admiration ; des cavaliers
SAINE ET SAlfVE.
venaient la féliciter sur sa jolie toilette, et je surprenais des regards dédaigneux attachés à mon costume de laine. La marquise, inquiète de ma tristesse, détourna très-heureusement mon attention de moi et de ma robe, et m’obligea d’admirer le spectacle qui nous entourait. Des matelots chantaient, en se tenant par le bras, çt ils donnaient à leurs mouvements l’ondulation d’un vaisseau bercé par les vagues. Des Génoises avec leur mezzaro de mousseline blanche, des paysannes ligures avec leurs costumes si colorés, si pittoresques, encombraient les bas-côtés de la route de Pegli. Je revoyais tous les sites, tous les horizons que j’avais vus du jardin Pallavic^ ci ni, le jour où je m’étais si méchamment appliquée à décourager Warnier. Comme il me plaisait déjà cependant, et quelle émotion j’avais eue en le rencontrant au détour d’une allée!
Le champ de courses est situé dans une petite plaine verte, coupée de rizières, ombragée d’oliviers, et qui semble au-dessous du niveau de la mer, car, à distance, les vagues me paraissaient plus hautes que notre voilure. Comme le vent soufflait du large, je crus que la mer allait inonder le vallon et nous engloutir, ce qui m’attira toutes les plaisanteries de la marquise.
Autour de nous, les grands golfes s’arrondissaient en courbes capricieuses; les Apennins, tout noirs au couchant, se détachaient en silhouettes sombres et dramatiques sur un ciel sans nuages; puis, petit à petit, en tournant du nord à l’est, les montagnes s’éclairaient, pour être tout à coup ruisselantes de lumière, sous une couronne de neige. Le contraste, la diversité des couleurs, dans ce grand panorama, étaient d’une fantaisie admirable.
Ajoute à ce tableau l’animation apportée par
une foule bigarrée, remuante, criant des mois sonores, chantant des airs de Verdi, et non ces chansons grossières de pompiers et de sapeurs qui nous poursuivent en France. La foule était comme essaimée ici, groupée là. Je ne sais quel art préside à tout ce que font les Italiens. Les paysages dans lesquels ils sont encadrés rappellent sans cesse à l’esprit quelque description de maître, une scène de roman. On retrouve, dans une fête italienne, le souvenir de cent admirations qu’on rassemble en une seule. Ainsi, lorsqu’après avoir goûté quelques morceaux d’un opéra, on l’entend plus tard en entier, qu’on replace les mélodies éparses dans leur situation, dans leur décor, on éprouve à la fois un enthousiasme plus grand pour une œuvre plus complète, mieux développée, mieux suivie, et une sorte d’apaisement. Ce que je vois dans toute sa réalité ou dans toute sa forme ne lasse jamais ma
mémoire, tandis que le détail me tourmente, m’assiège jusqu’à ce que je l’aie casé dans un ensemble. Il y a, par exemple, une certaine quantités d’opéras que, par mode, je n’ai jamais entendus en entier! Ne pouvant terminer quoi que ce soit à cause du monde et de ses exigences, ni mes lectures commencées, ni de modestes études entreprises, je n’ai, depuis huit ans, rien lu dont je me souvienne et rien appris !... Mais quelle mouche me pique, ô ma sœur? Suis-je assez raisonneuse?
Je m’ennuie moi-même avec celte mélancolie de mauvais aloi.
Je veux te dire que cet immense paysage complétait, dans mon esprit, toutes les descriptions des pays méridionaux. Ce beau site résumait pour moi l’Orient et Tîtalie. Le champ de courses lui-méme représentait, à mes yeux, certains tableaux de Salvator Rosa. Un chantier de vaisseaux à voiles donnait un
premier plan digne du maître; la mer, les chevaux, la foule, les montagnes, le ciel profond, réalisaient une merveilleuse esquisse.
Les bersaglieri, avec leur vivacité, leur souplesse, couraient ici, sautaient là, leur bouquet de plumes s’agitant sans cesse. Nous entendions deux musiques militaires : l’une à côté de nous, et l’autre à l’extrémité du champ de courses. Elles jouaient tour à tour le même air, à une grande distance, et cela faisait un très-bel effet. La musique touche cent fois pins quand on aime, parce qu’elle est la plus poétique expression du sentiment. Que d’émotions inconnues je ressentais en écoutant les vieux morceaux de Lucie^ de la Traviata, des Huguenots! Je reportais la douceur de mes impressions à Warnier, dont je n’avais pas osé m’informer auprès de la marchesa, mais qui, j’en étais certaine, pensait à moi ’
Le marquis, après avoir donné l’ordre à ses gens de sortir des caisses de la voiture du vin et des provisions, nous laissa pour aller au pesage.
Dès que nous fûmes installées près de la corde, Saint-Elme aperçut notre voiture et vint à nous. Le président brillait de tout son éclat. Habillé à la dernière mode des courses, une rose gigantesque à la boutonnière, son chapeau entouré de gaze blanche, à cause du soleil d’Italie, une carte énorme, insigne de sa dignité, placée à un bouton de sa veste collante, il avait le visage animé et l’œil plus étonné encore que de coutume; bref, il était rayonnant. Tandis qu’il nous parlait, on accourut pour lui crier de tous côtés :
— Signor présidente, faut-il faire ceci, faut-il faire cela?
— Mesdames, nous dit Saint-Elme, avec
fatuité, venez au pesage. Je vous eu prie, soyez présidente, ajouta-t-il en s’adressant à moi.
— Non, non, répondis-je. Ne voyez vous pas que je suis vêtue trop simplement? Je ne vous ferais aucun honneur.
— Pourquoi donc avez-vous mis une robe
de laine, dit-ii avec étonnement?
— Je veux m’habituer par degrés aux robes de coton, mon cher Saint-Elmc: Quand je serai la femme d’un filateur, je ferai tisser mes vêtements chez moi comme les matrones de l’antiquité.
Saint-Elme pâlit. Son regard courut de moi à la marquise, de la marquise à moi, avec un trouble inexprimable.
— C’est une plaisanterie, voyous? me ditil. Vous n’irez pas vous enterrer dans un village, vous n’épouserez pas Warnier? Vous avez fait une gageure ; il vous plait de museler un ours; vous voulez éprouver mon amour et la
patience de Karnac! J’admets que vous ayez un caprice, que vous rêviez un petit roman champêtre, que vous préferiez aujourd’hui cet Abel sans Caïn au baron et à votre humble serviteur; mais vous n’irez pas jusqu’au bout de cette folie, et vous reviendrez à Paris au milieu de nous.
— Saint-Elme, dis-je gravement, ne vous faites pas d’illusion. J’aime Warnier! Votre présence auprès de moi est inutile, elle m’irrite et me tourmente. Quittez Gênes , je vous en conjure, si vous ne voulez pas que je renonce à toute affection pour vous!
— Je ne puis croire que vous soyez déjà liée à Warnier par une promesse irrévocable; Estelle, vous me congédiez trop tôt !
— Que vous importent, mon ami, deux ou trois semaines de plus?
— Le temps peut tout obtenir de moi, vous le savezj repartit Saint-EIrne*
— Eh bien, mon ami, j’ai donc raison d’agir promptement et de vous retirer tout espoir.
Il baissa la tête, et je vis deux grosses larmes rouler sur sa moustache. Je lui tendis ma main, qu’il refusa de prendre. Comme on lui criait encore : Signor présidente î il nous tourna le dos brusquement et partit sans nous saluer.
Je demeurai Iriste de n’avoir pu me réclamer de sa vieille amitié.
— Pauvre garçon î dit la marquise*
Elle ajouta presque aussitôt :
—Voici le baron, quel ennui ! Soyez ferhie, ma chère Estelle, mais ne procédez pas avec lui comme avec Saint-Elme; il serait capable de vous faire une scène publique* Je lui ai dit hier combien son exaltation , ses fureurs d’Oreste, ses menaces contre Abel et contre vous, m’indignent. Je comptais sur sa rancune, et j’espérais que, m’évitant, il ne vous
découvrirait pas aux courses; mais il est si
grand, sur ce grand cheval, qu’il vous eût aperçue de trois lieues en mer,
Karnac arrivait lentement au milieu des voitures. Quand il fut près de notre carrosse il nous aborda gaiement, à la grande surprise de a marchesa , et me dit avec rondeur :
— Bonjour, ma chère Estelle! Je suis enchanté de vous voir aux courses. Vous voilà raisonnable, enfin! Recevez tous mes compliments.
Je m’attendais à des reproches, et je ne sus trop que répondre.
— Avez-vous vu Saint-Elme? ajouta-t-il.
Comme il est beau, comme il est fier ! A peine s’il me remercie ! Pourtant il me doit et ses honneurs et sa gloire !
— Pauvre Saint-Elme!
i — Convenez, Estelle , qu’il est un peu bêta?
— Mon cher baron, répliquai-je derai-sé- ■ rieuse, apprenez que je préfère un bêta, un homme qui sait, comme les héros de M. Scribe, « souffrir et se taire, sans murmurer », à ces adorateurs pleins d’orgueil qui grondent, résistent, menacent, et jouent les rôles de croquemitaine.
Karnac donna un coup d’éperon formidable dans le ventre de son cheval, et le fit bondir sur place avec tant de violence, que je crus ce magnifique centaure démonté ; il n’en fut rien ! Nous le revîmes en selle, tranquillement assis sur son cheval immobile, comme si ni l’un ni l’autre n’avaient bougé.
— Marquise, dit-il insolemment, j’oubliais de vous demander des nouvelles fraîches de votre protégé, de mon rival. Où donc se ca-
che-t-il? on ne l’aperçoit plus.
— Je vous remercie, répondis-je moi-même
avec colère, voire rival se porte à merveille ! J’ai passé l’après-midi, hier, avec lui, et...
Il ne me laissa point achever.
— Jusques à quand, madame, passerezvous la moitié de vos journées en tête-à-tête avec ce filateur?
— Jusqu’à ce que je décide, monsieur, de les y passer tout entières.
La marchesa me prit la main, et se pencha sur moi comme pour me protéger contre Karnac; ils échangèrent un regard haineux d’une énergie qui m’effraya. Le baron, cravachant sa monture, partit comme un trait dans la direction de la mer. Accompagné des cris de la foule, il manqua d’écraser cent personnes. J’avais peur d’être la cause d’un accident, je tremblais, j’étais dans une appréhension mortelle. Mes regards suivaient de loin la course folle de Karnac, mes mains se crispaient comme si j’avais pu retenir son
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cheval. Je ne sais combien de minutes ou de secondes je demeurai sous le coup d’une terreur que la marquise partageait avec moi.
Enfin, il sortit de la foule et disparut à travers champs ! Nous nous retournâmes l’une vers l’autre, pâles, épouvantées, craignant que la violence du baron ne lui fût fatale à luimême !
Je ne puis t’exprimer à quel point, ma Léonie, je souffris pendant ces courses interminables, que la marquise était à peu près obligée de subir jusqu’à la fin. J’avais sans cesse les yeux fixés du côté où Karnac s’était perdu... Je maudissais ma figure, mon désir de plaire, d’être aimée, et surtout ma coquetterie... M”* Tampericci et moi, durant deux longues heures, nous ne vîmes plus rien , que les craintes dont notre esprit était assiégé. Lorsque mon imagination me traçait le spectacle d’une chute du baron, elle y ajoutait
cent malheurs. Le pauvre cavalier précipité dans un torrent se broyait la tête, ou bien il était jeté à la mer et s’y noyait I
En rentrant à l’hotel, je trouvai mon cicérone sous le porche, et ce ne fut pas sans une émotion très-forte que je lui demandai s’il avait vu le baron. 11 me répondit que M. deKarnacétaitde retour depuis longtemps, maisqu’il avait tellement éperonnéel malmené son cheval, que la pauvre bêle en mourait à l’écurie.
Ma sœur, il est impossible que Karnac maîtrise sa colère et ne se livre pas aux entraînements de son indomptable violence.
Je suis, ainsi que la marquise, dans une inquiétude affreuse !
ESTELLE A LÉOME.
Gènes t 6 mai.
C’en est fait, Léonie ! J’apprends par mon cicerone que Warnier est sorti ce matin de ■ bonne heure, en voiture, avec le marquis Tampericci et le marquis Pallo; Karnac était dans une autre voiture avec Saint-Elme et le comte Andréa ! C’en est fait, ma sœur, ma Léonie; en ce moment, l’irréparable est peutêtre accompli ! Je suis torturée par les remords et la terreur ! Je voudrais être une autre que
moi-même ! Je méprise cette personne sans
vaillance, sans caractère, vaniteuse, égoïste, légère, mauvaise à force d’avoir été peu bonne ! Ces dix années d’indifférence, durant lesquelles je n’ai songé qu’à la satisfaction de
mon amour-propre, je vais les expier par la ] nouvelle d’un malheur; je les expie déjà par la pensée horrible que je puis être cause de la mort d’un homme ! Je mérite une punition! Je me suis soustraite à tous les devoirs pour ne songer qu’aux plaisirs. Je me savais la fille d’un roturier enrichi ; il m’eût fallu répandre utilement cette richesse comme toi, comme Warnier; mon père ne m’avait-il pas légué ce soin en mourant? Si je possédais, dans mon souvenir, une belle et bonne action, un vrai dévouement, j’obligerais le sort à mesurer son épreuve d’après ma bienfaisance, tandis qu’il ' ne peut la mesurer en ce moment que d’après mes fautes, et j’ai peur !
Je secoue en vain ma mémoire, je ne découvre dans mon passé rien, rien que des désirs remplis, et pas un pauvre petit sacrifice ! Je ne vois que des parures, des robes,
SAINE ET SAUVE. 36y
des dentelles, des l’êtes! Je vois, en hiver, mon carrosse fermé et chaud, attelé de deux chevaux magnifiques, éclabousser les passants! Je vois, en été, ma voiture découverte, toujours lancée au galop, fendant l’air, et me donnant de la fraîcheur, tandis qu’une foule de gens, meilleurs que moi, sont accablés par le soleil de la ville ou par le soleil des champs ! Je me vois, impatientée par cette chaleur, à laquelle j’échappe si aisément, courir au bord de la mer! Je prends mon bain, le baigneur ne me quitte pas du regard; on me soigne, on m’entoure, pendant que les pêcheurs, au large, risquent leur vie pour un morceau de pain ! Jamais cet autre côté de mes jouissances ne s’était dressé devant moi ! Jamais je ne me suis arrêtée pour plaindre et pour aider ceux qui luttent et qui souffrent! Il me fallait une épreuve pour songer à celles
des éprouvés! Léonie, deux hommes qui ne
me sont indifférents ni l’un ni l’autre, un ami de plusieurs années et celui que j’aime se battent eu ce moment ; les voilà blessés, morts peut-être, et je vais les revoir assassinés par moi! Je croyais les duels nécessaires; il me paraissait noble qu’un homme se battît pour une susceptibilité d’honneur ou pour l’amour d’une femme; à présent, il me semble que deux tigres se disputent ma personne comme une proie! J’éprouve pour Warnier et pour le baron deux sentiments contraires qui se heurtent et me déchirent ; je les plains et je les accuse; je m’attendris sur chacun d’eux et je les déteste tour à tour ! Léonie, que n’es-tu là? Mon cœur se brise et ma pauvre tête s’égare! T’écrire me fait quelque bien, mais t’embrasser me rendrait la raison et la force! C’est lapremièrefois que je mesens responsable d’un malheur! Quelle attente lugubre! Quand reviendront-ils? Puis-je désirer ce retour?
Marie est aussi abattue que ta pauvre sœur.
Elle me dit qu’elle aime mieux être fille du peuple, paysanne, que riche et femme du monde. Un duel la révolte; elle admet les coups de poing entre rivaux, mais elle déclare le reste criminel. Marie a fait son choix. Entre Warnier et Karnac, elle n’hésite pas; elle dit que le hou Dieu a oublié les croisades, mais qu’il assiste chaque jour aux résultats de tout le bien répandu par Warnier, et qu’il le protégera!
Il est midi, et je n’ai pas encore de nouvelles !
L’idée qu’Abel peut mourir en ce moment frappe à tous les coins de ma tête, et la bat bruyamment, comme fait une guêpe emprisonnée dans un vase; puis, la pensée qu’en souhaitant à Warnier la vie sauve je désire la mort de Karnac, me retient et m’épouvante!
J’en perdrai la raison. Oh! que je souffre! ’
Dix heures du soir.
Heureusement, des larmes vinrent à mes yeux ; j’éclatai en sanglots. Je ne sais vraiment ce qui se serait passé dans ma pauvre cervelle, si l’intensité de mon exaltation ne s’était abattue avec mes pleurs. Je tombai dans une sorte d’anéantissement stupide qui dura plus d’une heure.
Saint-Elme m’arracha de celte torpeur; il entra brusquement chez moi, les habits couverts de poussière, le visage effaré.
— Qu’y a-t-il ? m’écriai-je; lequel des deux est mort?
— Warnier est blessé dangereusement, répondit Saint-Elme.
Lui ! répétai-je, le cceur déchiré, Warnier, c’est Warnier !
Je crus que j’allais défaillir; mais je sentis tout à coup la résolution, le courage, la force morale, faire comme une entrée solennelle en moi. Quoique je fusse debout, il me sembla que je me levais ! Je marchais dans le salon pour m’habituer à la taille de ma nouvelle personne ; je me plaçai en face de Saint-Elme, et, d’une voix dont l’énergie et la résolution me surprirent autant que lui :
— Dites à M. de Karnac que je le hais et que je lui défends de me revoir jamais!
Adieu , Saint-Elme, ajoutai-je, adieu, partez, et ne revenez plus !
Saint-Elme se jeta comme un forcené sur mes deux mains, qu’il garda dans les siennes, en suppliant,
— Estelle, prenez garde, s’écria-t-il ! Malgré votre cruauté pour moi, je ne veux pas
qu’il vous arrive un nouveau malheur. Laissez h Karnac le temps de se calmer ! Au nom du ciel, ménagez-le; sa fureur est tellement aveugle, que je le crois capable de toutes les folies. Prenez aussi pitié de nos blessures ! Ne le chassez pas brusquement, ne nous interdisez pas votre présence !
Léonie, est-ce que la somme d’attendrissement qu’on trouve en soi pour un seul homme, se recrute de tout ce qu’on vole aux autres?
Les larmes de Saint-Elme, son air de réelle souffrance, l’annonce des fureurs de Karnac, qui me prouvaient sa passion, tout cela me laissa complètement froide!
— Saint-EIme, répliquai-je avec sécheresse, lorsqu’on aime, on n’est ému que par ses propres émotions, tourmenté que par ses propres craintes î
Il essaya de me retenir, mais je repoussai cet ami de huit ans, dont le visage exprimait
Je désespoir, pour courir chez un ami de huit jours. J’allais chez Warnier ! Je voulais le supplier de vivre, lui direque je l’aimaisà toujours!
Je rencontrai dans les couloirs le domestique d’Abel; il pleurait au point qu’il me fendit l’âme. Je n’eus pas la force de lui parler, et. je lui demandai, par signes , de me conduire auprès de son maître. J’étais en face de la porte, il me l’ouvrit. J’entrai dans une antichambre d’où j’entendis la voix de la marquise, celle du marquis et la voix du docteur Mantini.
La marchesa disait :
— 11 faut à tout prix le sauver !
— Il faut le sauver ! répétai-je en tombant au milieu d’eux.
— Vous voilà, c’est bien ! oui, c’est bien !
reprit M*"* Tampericci. Le docteur veut que notre pauvre malade ait de bonnes impressions, vous lui en donnerez, carissima! Vous
ne le quitterez plus, ajouta-t-elle ; vous ôtes forte maintenant; vous êtes résolue à lui montrer votre tendresse?
Je répondis avec passion que je me sentais toute à lui, et je demandai où il était blessé.
— A la poitrine, en pleine poitrine, répliqua le marquis. Ah ! madame, l’horrible duel ! Ils voulaient sans cesse recommencer jusqu’à la mort de l’un d’eux! Quelle haine affreuse les animait !•
Ces mots m’accablèrent comme une condamnation ; ma gorge se serra violemment, je respirai par soubresauts, et mes larmes sautèrent de mes yeux, en bouillonnant, comme l’eau d’une source qui rencontre des obstacles.
— Marquis, elle a la fièvre, taisez-vous, dit le docteur ! Nous avons besoin de sa force et de son calme.
Le marquis , très-justement , m’accusait
d’être la cause de cette catastrophe, et il m’eût fait boire jusqu’à la lie mon calice de douleur,
— Puis-je le voir? demaudai-je.
Le vieux docteur réfléchit un instant et , répondit ;
— C’est une imprudence ; mais je dois par tous les moyens le distraire jusqu’à l’arrivée du chirurgien Berton, de Paris, auquel j’ai envoyé une dépêche.
— Vous avez envoyé une dépêche à Berton ?
m’écriai-je.
Hélas ! ma Léonie, tu prévois les dangers que court le pauvre Abel, puisque l’un des plus célèbres médecins d’Italie n’ose pas le traiter et appelle Berton à son secours!
— Oui, répliqua tristement le docteur, l’état de notre blessé est grave, et si je vous permets de lui parler, c’est pour que vous le rassuriez entièrement. Il a subi une première
opération, mais la balle est demeurée dans sa poitrine. J'ai fait un tour d’escamoteur pour lui persuader qu’elle était extraite. Il faut, par de douces paroles, de bonnes espérances, que vous l’empêchiez d’avoir la fièvre ; il faut que vous le berciez, que vous l’endormiez, que vous le fassiez sourire aux anges, comme on dit à Gênes. Entretenez-Ie de choses tendres, et, s’il s’exalte, menacez de le quitter!
Le docteur ouvrit la chambre du blessé, et j’y pénétrai avec lui. Le marquis et la marquise nous suivirent. On avait placé le chevet de Warnier en sens contraire du jour. Je m’approchai tremblante, et le docteur me fît asseoir auprès de son malade qui avait les yeux fermés. L’une des mains d’Abel pendait hors du lit; le vieux médecin génois prit cette main, et la mit dans la mienne. Je vis à son émotion qu’il comprenait la gravité de cet
acte. Je soupçonnai la marchesa de m’avoir dépeinte comme une personne hésitante qu’il est nécessaire d’engager solennellement.
Au contact de ma main brûlante, Warnier tressaillit et rouvrit les yeux.
— Docteur ! s’écria-t-il, d’une voix déchirante, j’ai le délire ! empêchez cela ! Marquise, je vois Estelle, là, là, près de moi.
— Parlez lui donci me dit le vieux Génois avec impatience.
Je ne pouvais prononcer un mot, j’étouffais ! Ce ne fut qu’après un instant de silence, un siècle pour nous tous, que, faisant un effort suprême, je balbutiai :
— Abel, gardez ma main, jevous la donne !
— Docteur, mes amis, est-ce bien elle?
Prouvez-le-moi ! Ah ! si c’est elle, la marquise lui a dit que j’étais blessé mortellement, et elle est venue par pitié !
Le docteur Manlini me regardait et se frappait le front en répétant :
— Comment faire pour le calmer?
Je dus avoir un beau sourire : j’aimais! Je ne doutai pas de mon pouvoir. Je me levai, je me penchai à l’oreille du pauvre malade, et je lui dis bien bas :
— Je vous aime, Abel ! guérissez, et nous irons, comme deux jaloux, nous enfermer à Raucourt !
Il se souleva si brusquement, si traîtreusement, que sa bouche effleura la mienne. Je reçus un choc , une secousse électrique.
Qu’esl-ce donc, Léonie, qu’un baiser d’amour? Je fus jetée en arrière comme si la fou- I dre m’avait renversée, et, sans le docteur Mantini, je serais tombée à terre. J’éprouvai un frémissement qui m’agite encore lorsque je songe à ce baiser. L’amour est-il donc si puissant ! Je me sentis frappée par l’orage, et il
me parut que, dans ma pensée, dans mon cœur, dans mes sensations, tout ce qui n’était pas à l’amour se réduisait en cendres !
Abel referma les yeux. De grosses larmes, si lourdes qu'elles ne purent suivre le sillon de ses joues, tombèrent sur son oreiller.
— Oh! ma mère, dit-il, vos meilleurs vœux sont accomplis. Marquise, chère sœur, pourquoi notre mère n’est-elle plus là I
M“*Tampericci, si passionnée, si vaillante, pleurait derrière les rideaux, appuyée sur l'épaule de son mari.
— Docteur, ajouta le malade avec une \
volonté qui releva ma faiblesse, quelles que soient vos ordonnances, je les suivrai. Maintenant, je veux guérir, et guérir vite. Vous avez cru me tromper, mais je sais très^bien que la balle de Karnac est encore dans ma poitrine. Enlevez-la-moi tout de suite, et ne m’épargnez pas la souffrance.
— Mon ami, répliqua tristement le doc- j teur, si je ne suis pas mauvais médecin, je | suis, dans certains cas, un opérateur plus que médiocre. Je crains d’augmenter votre mal et de vous tourmenter inutilement. J’ai constaté que vous ne couriez aucun danger, que vous pouviez attendre Berton, et je lui ai envoyé une dépêche. Il sera ici, je vous le jure, ( après-demain, à cinq heures.
— Savez-vous à quel point je souffre, docteur?
— Je le sais, mon ami, et j’exige que vous soyez très-courageux et très-calme. Il ne faut pas que vous preniez la fièvre. Je vous défends de parler, de remuer, et je laisse à j M“* Devilleneuve le soin de faire exécuter mes ordonnances.
— Résignez-vous, Abel, lui dis-je; vous avez non-seulement votre santé, mais la santé de notre bonheur entre les mains.
— J’attendrai, je souffrirai, je me tairai, dit le pauvre malade.
Il demeura immobile, ses yeux attachés aux miens. Que de joie, que d’amour, que d’espérance j’y lus tour à tour ! Mais une félicité si grande, mêlée à la terrible inquiétude de la voir disparaître du jour au lendemain, me torturait et m’enivrait à la fois.
Toute la fin du jour se passa dans le silence. Le docteur nous quittait, puis revenait à chaque instant. J’étais assise au pied du lit d’Abel, et la marquise à son chevet. M“'Tampericci comptait les heures. Son angoisse, que je voyais, me désespérait. Je repris du calme avec elle, lorsque le docteur Mantini nous apporta vers cinq heures la réponse de Berton, lequel promettait d’arriver, par Nice et le hateau, le surlendemain matin, à sept heures. 11 avait été souvent appelé dans l’hôpital créé par Warnier à Raucourt; il le con-
naissait beaucoup, il l’aimait; il allait certainement le guéHr. La marquise me dit tout cela devant le malade et devant le docteur, qui, malgré sa confiance en la venue immédiate du grand chirurgien, n’était pas fâché de savoir qu’il était en route.
A six heures, notre blessé s’endormit sans fièvre. Le docteur Mantini, couché dans le salon, et le valet de chambre de Warnier, couché au pied du lit de son maître, veillent notre pauvre blessé. La nuit est presque tout entière écoulée; je suis seule, malheureuse, désespérée, et je t’écris, la mort dans l’âme !
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ESTELLE A LÉONIE
1 Gcnes, 7 mai.
Quelle journée affreuse! Il est onze heures du soir; Abel repose depuis un moment, mais il a eu tout le jour et il a encore une fièvre violente. J’ai cru, cette après-midi, qu’il avait le délire. Il m’a parlé, malgré sa promesse, malgré la défense du docteur. Il m’a dit qu’il devenait faible, et que lui, si tranquille autrefois à l’idée de la mort, il en prenait l’épouvante. Je l'ai obligé à se taire, mais il est dans une agitation qu’il ne peut maîtriser. Le docteur s’inquiète et ne me dissimule plus ses appréhensions. A quoi me sert d’être résolue dans mes sentiments, de voir clair dans
mon esprit et dans mon cœur? à quoi me 1 sert d’avoir découvert le vrai chemin de l’existence heureuse, si Warnier meurt? Le phare n’a montré sa lumière, et il n’a guidé un instant mon léger navire que pour le briser plus sûrement aux écueils du rivage! J’avais renoué, comme des fils rompus, les impressions de ma jeunesse avec celles d’aujourd’hui; j’avais supprimé huit années de ma vie, dont je ne voulais plus me souvenir ; mais toutes les belles et bonnes années que je me promettais vont peut-être se détruire avant que je les aie vécues. N’aurai-je donc rêvé la joie que pour connaître la souffrance? J’ai chassé une tristesse vague, intermittente, et je la remplacerai par une douleur certaine et constante !
11 est minuit.
Je vais remonter auprès de mon cher blessé, que nous veillons, Marie et moi, à la
place du docteur. Nous nous tiendrons prêtes, jusqu’au matin, à envoyer chercher le vieux Wantini au moindre signe du valet de chambre de Warnier, qui est le dévouement même, et qui soigne admirablement son maître; c’est un des enfants élevés par Abel dans ses écoles, et son attachement est sans bornes. J’emporte cette lettre pour la continuer là-haut...
Ma sœur, que je l’aime! et combien je souffre ici, tout près de lui ! Une porte nous sépare, et j’entendrais son délire s’il allait délirer!
Berton arrive ce matin. C’est aujourd’hui que le sort de Warnier, le mien, se décideront. Que les heures sont longues, si elles doivent m’apporter la sécurité; qu'elles vont être courtes, si elles m’apportent le désespoir ! Je t’enverrai une dépêche aussitôt après l’opération. Tu ne recevras ma première lettre sur ce triste événement que le lendemain du
jour où tu auras reçu ma dépêche. Si Warnier est sauvé, tu n’auras qu’à revers un chagrin qui sera cent fois moins cruel; si tout espoir est perdu, viens vite avec ton mari et ton fils; j’ai peur de moi! Ce regard qui exalte mon cœur, cette voix qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme, cette présence dont je ne peux plus me passer, tout cela va-t-il donc m’être ravi avant que j’en aie joui? Le contentement que j’éprouve à l’idée de te ressembler enfin, Léonie, en acceptant le bonheur, sans me donner d’autre peine, ah ! tant de promesses seront-elles des mensonges? S’il meurt, il s’endormira dans le délire et n’aura pas concience de sa fin, dit le docteur Mantini ; l’épreuve sera pour moi seule, qui assisterai à cette mort, sans avoir le droit de me plaindre, car le destin ne me doit que ce que je lui ai demandé jusqu’ici, pas davantage!
S’il était possible de reprendre le passé, de
le fouler aux pieds, d’en effacer la trace; s’il suffisait de meurtrir sa chair, d’humilier son esprit, de faire pénitence, pour détourner de l’avenir le malheur qui menace ; si l’on pouvait sauver un être aimé en sauvant un misérable, racheter une existence avec une autre , j’irais dans les rues, dans les champs, partout ! je me mettrais en quête d’un acte héroïque ! je me jetterais sous les roues d’une voiture pour arracher un enfant au péril l je me précipiterais dans la mer pour tirer quelqu’un de l’eau ! Hélas ! je n’ai rien fait, je ne puis rien faire qui me permette d’exiger du sort la grâce de Warnier !
J’ai dit au docteur Mantini mon désir impatient de trouver une occasion de charité; il m’a comprise, et, comme il aime les pauvres, qu’il les secourt, qu’il n’est pas riche par . conséquent, il m’a proposé, si nous sauvons
Warnier, de fonder un asile pour recueillir
des orphelins de Gênes, les enfants des matelots naufragés, qu’on fait mousses de gré ou de force. Mais ce projet ne me satisfait pas, il ressemble trop à un marché. Quand on met des conditions au bien, une bonne action devient un chétif calcul. Léonie, fais des vœux pour Abel! Si tous les ouvriers de Raucourt réclamaient la vie de leur protecteur, cela servirait-il à quelque chose? Non ; la mort est sans yeux, sans oreilles, sans cœur, sans entrailles! J’ai l’effroi de son insensibilité, plus cruelle que la méchanceté voulue !
Léonie, ma sœur, sais-tu que deux nuits et deux jours de douleurs et d’affreux tourments occupent plus de place dans une existence que des années de plaisirs ? Si tu étais là , comme ta tendresse me fortifierait ! J’ai compris enfin pourquoi je t’aimais, sans avoir rien de semblable à toi. Maintenant, je te
remercie de tes conseils, de ta confiance en moi; j’étais seulement égarée dans le labyrinthe des capricieux désirs, des vanités stupides. Ta voix m’a sans cesse rappelée au vrai et m’a empêchée de me perdre!
Si Warnier ne meurt pas, c’est à toi et à la marquise que je serai redevable de toutes mes joies !
Berton est en ce moment bien près de Gênes. Que je suis malheureuse avec mes craintes! Rien ne peut ajouter à mon angoisse; laisse-moi pleurer, laisse-moi être faible avec toi, ma Léonie ! Je ne supporterai pas sa mort. Je l’aime plus que la marquise n’aime le marquis, plus que tu n’aimes ton mari. La frayeur de perdre Abel, la vue de ses souffrances, l’aveu de son amour, du mien, le changement qui s’est fait en deux jours dans toute ma personne, celte vie morale entièrement nouvelle pour moi, mes
attendrissements, ma force, c’est trop de mouvement à la fois dans une âme! Je m’abîme sous le poids de ma passion et de mes inquiétudes !
PÉPÉCHE d'eSTELEG a LÉONIE.
Gènes, 8 mal.
L’opération a très-bien réussi. Berton est plein d’espoir. Je me consacre entièrement à mon cher malade. ■ '
DÉPÊCHE d’eSTELLE A LÉONIE.
Gènes, 1 1 mai.
La fièvre a cessé. Toute crainte est dissipée. Léonie, chère Léonie, il est sauvé !
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ESTELLE A LÉONIE
Gènes, 21 mai.
Depuis dix jours je ne t’ai pas écrit, je n’ai pas répondu à tes lettres. Pendant ce tempslà qu’as'tu pensé de moi, et d’un silence auquel je ne t’avais pas habituée? Oh ! je connais ton cœur, sa clairvoyance, et je suis sûre que tu as deviné la vérité. Eh bien, oui, je suis heureuse, et il paraît que le bonheur n’est point bavard. Je n’en savais rien. Que j’ai dû t’ennuyer depuis un mois avec des lettres qui ne finissaient pas et des confidences qui n’avaient pas le sens commun. Mais j’espère bien ne plus te causer les mêmes ennuis.
Abel est entièrement rétabli. Je l’ai trouvé
debout aujourd’hui et il sortira demain, en voiture, pour la première fois.
J’ai maintenant à te parler de Saint-Elme et deKarnac qui t’inquiètent à tort, maLéonie.
Ils ne sont pas encore partis, c’est vrai ; mais qu’importe! Ils se lasseront avant moi de rester à Gênes. Déjà le moins embarrassant des deux, Saint-EIme, se dispose à battre en retraite, donnant à son impétueux ami un exemple qu’il suivra, j’en suis certaine.
Je ne les avais revus ni l’un ni l’autre depuis le jour du duel ; mais hier, Saint-Elme m’ayant fait demander quand je consentirais à le recevoir, je l’ai reçu immédiatement. Le pauvre garçon était si triste, si abattu, que j’en ai eu pitié. Je l’ai accueilli avec de bonnes paroles, dont il a paru fort reconnaissant.
— J’ai beaucoup souffert m’a-t-il dit, je vous ai accusée, je vous ai maudite. Je n’ai pas compris d’abord que vous m’ayez porté un
coup si violent le jour même où j’étais forcé d’aller, de venir, de conserver toute ma présence d’esprit, de diriger des courses difficiles et de faire honneur en ma personne au turf et à la France. Vous me* dites que c’est dans une intention très-amicale, et je vous crois. Ma première désolation passée, je redeviendrai volontiers votre ami.
— Vous me pardonnerez en effet, Saint- Elme ! Vous êtes trop juste pour ne pas reconnaître qu’aimer n’est une obligation pour personne.
— Mais vous n’aurez pas si bon marché de Karnac que de moi, reprit il. La balle qu’il a envoyée à M. Abel Warnier ne le calme point du tout, mais du tout; il est encore terriblement monté et voudrait me voir à son point de haine; c’est pourquoi je le quitte et retourne à Paris. J’ai un très- bon cheval, Ariette, qui court à Vincennes.
Ariette est très-recherchée, à ce qu’on m’écrit de mes écuries, et j’espère que ses succès me feront oublier ma défaite auprès de vous.
— Tous mes vœux vous accompagnent, lui dis-je; croyez que je souhaite les plus consolants triomphes à votre belle Ariette.
Il s’écria tout à coup les larmes aux yeux :
— Quoi ! est-il possible que ce Warnier si grave et si triste soit le héros de notre amie? Karnac prétend que c’est un caprice, que le docteur Mantini vous a fait boire un philtre, que vous vous êtes exaltée outre mesure en voyant des souffrances dont vous êtes la Causej mais que tout cela tombera un beau jour comme un feu de paille !
— Mou cher Saiiit-Elme, dis-je en riant, parlons d’ Ariette; nous nous entendrons plus aisément à son sujet qu’au mien.
11 ne me répondit pas et me lit ses adieux.
Et d’un, ma grande sœurî
Je savais par la marquise les récriminations et les menaces de Ramac. Il feignait de ne pas prendre au sérieux mon amour pour Abel, et conservait l’espoir de m’intimider.
Après avoir donné à Saint-Elme un congé si facile, je désirai faire un acte de vaillance. J’y avais déjà réfléchi, et je résolus de brusquer ma rupture avec le baron. Je ne le craignais plus, au fond; cependant, j’aimais mieux braver ses foudres et ses injures, chez moi, que de demeurer exposée à une scène publique de la part de cet Orlando furioso, présomptueux, habitué à l’admiration des siens et stupéfait de n*avoir pas été irrésistible.
Je lui envoyai par mon cicerone le billet suivant :
Diqlij^ed by Gouglc
« Monsieur le baron,
» Je vous attends ce soir à huit heures. Il faut que je vous dise pourquoi votre séjour ici se prolonge trop et me déplaît.
» ESTELLE DEVILLENEUYE. »
Il est à présent huit heures un quart, et le baron n’est pas encore chez moi ! J’entends la
porte s’ouvrir
A son entrée, M. de Kariiac voulut me prendre la main pour la baiser. Je la lui refusai très-simplement, en le regardant avec un calme et une aisance qui parurent l’étonner.
Il était très-rouge. Nous nous tînmes debout tous les deux. Je marchais dans mon grand salon, et il demeurait immobile, les poings fermés, se contenant avec peine, et tout prêt à éclater. Après un instant de silence,
je me plaçai devant lui, et je lui dis, lentemeDl :
— Monsieur le baron Hersaint de Karnac, je vous prie, et au besoin je vous ordonne de quitter Gêues ! Je sais que vous vous y attardez dans l’espérance de me faire rompre un engagement que j’ai pris en toute liberté de cœur et de raison, et votre espérance, votre fatuité, deviennent pour moi une insulte publique que je ne veux point subir plus longtemps !
— Ah ! vous reprenez votre liberté, madame, s’écria-t-il; mais je ne reprends pas la mienne, moi! Suis-je donc libre d’aimer ou de n’aimer plus au gré de votre coquetterie et de vos caprices?... Vous êtes égoïste et cruelle! Si vous m’aviez dit, après mes aveux :
« Gardez-vous bien d’espérer, j’ai dans le cœur un idéal que ni vous, ni Saint-EIme, ni ceux qui de près ou de loin vous ressemblent.
ne peuvent réaliser I » vous seriez maîtresse aujourd’hui de vos émotions, vous auriez été loyale. Mais vous avez coqueté six mois durant avec le pauvre Saint-Elrae, dont les ambitions n’étaient pas faites pour décourager les miennes ; vous ne n’avez pas seulement laissé voir un obstacle à mes désirs ; vous avez serré ma main avec plus de tendresse qu’à l’ordinaire; vous n’avez dit non à rien, et vous m’avez autorisé à penser, à conclure que c’était oui ! Je crois à la responsabilité des femmes; elles ont un compte à rendre des sentiments qu’elles inspirent à leurs amis, et je donnerai l’exemple d’un homme qui ne veut pas avoir été impunément berné par une belle inconsistante à laquelle il a fait l’honneur de la prendre au sérieux !
— Voilà des phrases, baron I Perraettez-moi de vous dire qu’entre nous l’explication la plus courte et la plus décisive sera la meilleure.
Il m’interrompit et continua avec violence :
— Je ne céderai à personne les droits que je me suis octroyés sur vous ! Je ne me laisserai pas mettre en déroute par un filateur de coton, qui joint à une misanthropie affectée la prétention ridicule de vous rendre heureuse ! Je me battrai vingt fois avec Warnier, jusqu’à ce qu’il me tue ou que je l’aie tué!
— Mais je l’aime ! répondis-je, et que ferezvous pour tuer mon amour?
— Vous ne l’aimez pas, c’est impossible !
Vous jouez méchamment avec ma douleur.
Vous n’avez pu, ma chère Estelle, aimer cet homme et vous croire aimée de lui en trois semaines. Non, non, vous n’avez pas tissé dans votre cœur un amour pour Warnier comme ses métiers tissent une pièce d’indienne , sans savoir pourquoi!... Vous seriez fileuse de ctdon, vous, vous, Estelle! vous tomberiez en industrie comme cer-
laines gens tombent en enfance; à votre âge, à vingt-six ans, vous feriez une de ces folies qu’on pardonne à peine aux jeunes filles de seize ans! Mais vous seriez la fable de (out Paris! Par Notre-Dame de Karnac! la plaisanterie est bonne, et, si je n’en souffrais pas cruellement, j’en rirais aux larmes !...
Enfermée Thiver dans une filature, par la neige et le brouillard, vous charmeriez vos loisirs en visitant vos ateliers, en éduquant des petits filateurs! Quoi! vous vous jetteriez tête baissée dans un tombeau semblable? Vous perdriez à la fois toutes vos habitudes, toutes vos distractions, tous vos amis? Quelle imprudence!
Je comprends que l’isolement fatigue un beau jour, qu’on désire une compagne, qu’on immole sa liberté aux devoirs d’une vie commune ; mais je ne puis pas admettre qu’une femme veuille tout changer en soi et autour de soi, quand tous ses goûts sont arrêtés, quand
tous ses plaisirs sont choisis ! Comment, cette femme, belle, courtisée, brillante, aimant Paris, n’ayant jamais eu que les soucis d’une vague tristesse dont les fêtes ont toujours triomphé, sacrifierait sa vie, son cœur, des amitiés dont elle a besoin, à un rustaud qui ne lui sacrifie rien, et à qui il aurait suffi de venir, de voir et de vaincre? Ass«.>^z, assez, ma chère Estelle! ne prolongeons pas une scène invraisemblable; songez à votre dignité, à votre réputation. Si vous avez eu quelque fantaisie romanesque pour le pastoral, si le Wateau et le Florian vous ont monté à la tête, si le monde vous a ennuyée, je vous le pardonne à la condition que vous mettrez fin à un supplice qui dépasse mes forces. Vous aurez à Karnac des laiteries, des vacheries, des bergeries, et, s’il faut flatter jusqu’à des goûts industriels en vous, si vous voulez jouer avec des ouvriers comme nos
grand’mères jouaient avec des moutons, je vous bâtirai une filature sur mes rivières!
— Vous me fatiguez, monsieur le baron, et vous ne comprenez pas. Je veux à tout prix du vrai, du naturel I Tout ce qui est faux, convenu, artificiel, tout ce qui est imitation, fantaisie, pastiche, m’écœure! Et vous-même, monsieur de Karnac, vous me semblez n’être pas réel. Vous parlez tout comme si vous veniez de descendre du cadre qui renferme le portrait d’un de vos aïeux. Croyez-moi, il s’est passé quelque chose depuis la conquête de la Palestine !
— Estelle, ces moqueries sont méchantes et inutiles en ce moment.
— Vous avez raison, Hersaint, et je ne répondrai point, par une satire trop facile contre le monde, ses amusements, ses œuvres, à votre long plaidoyer. D’ailleurs, je ne me sens pas tout à fait innocente envers vous. J’ai été co-
guette et légère. L’amour ne m’avait pas éclairée, et je n’avais pas encore la notion précise de ce qui est bon et de ce qui est bien. Je ne puis oublier que vous avez été mon meilleur ami du temps que je vous ressemblais. Je m’adresse à cette vieille amitié que vous m’avez prouvée tant de fois, et je vous répète avec châgrin qu’il y a désormais un abîme infranchissable entre nos deux existences. Il faut nous séparer galamment, comme un homme d’honneur et une femme devenue sérieuse peuvent et doivent le faire! Mon bonheur , exigeait que je choisisse Warnier, et je l’ai choisi. Adieu !
Je voulus le quitter, rentrer dans ma chambre ; il me retint.
— Vous êtes si calme, vous semblez si sûre de vous-même, Estelle, me dit-il avec abattement, que vous ne refuserez pas d’entendre l’avertissement solennel d’un ami dévoué.
— J’écoute, baron.
— Estelle, vousne pouvez être heureuse que dans notre société, où vous vivez depuis huit ans, où vous régnez par votre beauté, votre grâce, votre charme incomparable, à la grande satisfaction de tous vos goûts, de toutes vos habitudes , de toutes vos vanités. Vous vous ennuyiez par fugue à Paris ; vous mourrez de tristesse dans cette filature deRaucourt. Vous avez fait contre vous-même je ne sais quel pari ; ah ! puissiez-vous le perdre, car, je le dis avec certitude, si vous vous entêtez, vous serez la plus malheureuse des créatures !
— Eh bien, vous vous trompez, baron, et vous parlez de moi comme si j’étais encore la personne futile et vaniteuse que vous avez connue. Je vais d’un mot vous faire mesurer l’étendue de la transformation qui s’est faite en moi : Warnier m’a proposé de vivre à Paris avec moi, au milieu de tous mes
anciens amis, comme je le voudrais et l’entendrais....
— Warnier !... Oui, c’est possible, je sais les folies qu’on peut faire pour être aimé de vous !
— Ce qui vous paraîtra plus extraordinaire encore que la conversion de Warnier par l’amour, c’est ma conversion à moi. J’ai refusé de retourner dans le monde ! Je veux, de mon plein gré, vivre d’une vie sérieuse, utile, où l’amour donne toutes les joies, tous les sourires, toutes les fêtes. Je me suis trompée huit ans, et je sais aujourd’hui par le contentement que j’ai de moi-même, par mou bonheur sans réserve, que j’étais née pour continuer l’existence des miens, de ceux de mon sang et de ma caste. J’aime de tout mon cœur, avec toute ma raison ; je m’approuve de mon choix, j’en calcule toutes les conséquences extrêmes sans trouble, sans regret, sans peur.
Karnac était pâle, consterné ; il avait épuisé auprès de moi la colère et l’ironie. 11 courbait la tête, et je cessai de parler, n’ayant rien à lui dire qui pût adoucir son chagrin. Nous demeurâmes longtemps silencieux.
— C’est moi peut-être qui vous l’ai fait aimer ! s’écria tout à coup le baron avec emportement. J’ai eu tort de vous conter la sotte histoire arrangée par ma tante; mais la réaHté, Estelle, je vous l’affirme, ne ressemble en rien au roman ! Attendez pour dire un oui définitif que vous ayez vu le lieu de votre exil. Je suis certain que l’aspect de cette fabrique enfumée, de ces ouvriers sales, de cet idéal cotonneux, rendra votre sacrifice impossible. L’amour de Warnier flatte outre mesure votre amour-propre; réfléchissez un peu, et vous reconnaîtrez que le mien vaut plus, à tous égards , que l’amour d’un parvenu !
Puisque les idées nouvelles sont entrées dans
votre jolie tête, ne voyez-vous pas que je fais, en vous épousant, un acte plus difficile selon les vieilles idées, plus libéral, que celui de ce fils d’ouvrier améliorant le sort des siens, des travailleurs ses frères? Je montre un désintéressement véritable, moi l Je lutte contre un préjugé qui m’est utile, qui vous est désagréable, et que je condamne pour vous plaire. Je faillis à toute ma race, comme me l’écrit ma tante ; est-ce donc si peu de chose, Estelle?
— Mon cher Karnac, voilà qui prouve, amour à part, que j’ai bien fait de choisir un mari parmi ceux qui sont mes égaux, suivant les idées anciennes dont vous avez si bien conservé la tradition. Je ne pouvais accepter un dévouement, des sacrifices pour lesquels je n’aurais pas eu de reconnaissance. En vous entendant tout à l’heure, je me suis souvenue d’avoir ouï raconter dans mon enfance, avec l’histoire du Petit Poucet et celle de la Barbe-
Bleue, qu’en effet, autrefois, nos pères étaient fort ennemis. Les vôtres, dit-on, opprimaient cruellement, les miens étaient opprimés. Je croyais que tout cela remontait à des siècles dont les haines sont effacées. Mais, puisque vous n’avez point oublié, baron, je me rappelle aussi ! C’est vraiment une chose heureuse que l’amour n’ait point commis la faute insi^e de vouloir unir ce qui doit rester séparé. Répondez à votre tante, M*"* de Lireux, et rassu rez-la! Le vieux sang des Karnac ne sera point souillé, moi aidant. Vos aïeux ne se dresseront pas indignés dans leurs vingt tombeaux, au spectacle d’une mésalliance entre nous, et les miens ne frémiront pas dans leurs oubliettes !
— Tout me semble nouveau en vous, madame, le langage, l’air et le ton, repartit Karnac au comble de la surprise; pardonnez-moi de ne plus vous reconnaître. Adieu,
je vous quitte sans colère, avec le regret de voir une existence brillante aller misérablement s’éteindre au fond d’une usine malsaine et encrassée.
— Monsieur de Karnac , lui dis-je avec hauteur, je suis certaine d’être heureuse dans la filature de Raucourt.
— Estelle, s’écria-t-il tout à coup avec un nouvel accès d’attendrissement, ayez un retour de raison ; ne concluez pas ce mariage, et revenez à moi ! Je vous aime assez pour tout oublier, et vous êtes assez belle pour que je ne me souvienne jamais!
Je souriais, et il s’enfuit honteux de sa faiblesse.
P. -S. — Je rouvre cette lettre pour t’annoncer que le mariage est fixé au 15 juin : c’est Abel lui-même qui l’a annoncé tout à l’heure aux Tampericci, dans leur villa, où je l’avais accompagné. Nos amis avanceront l’époque
de leur voyage annuel à Paris pour assister aux noces. La belle marquise veut, dit-elle, leur porter bonheur. Léonie , Hector , je rentre en France saine et sauve, et j’ai liâCe de vous embrasser !
Paris.— Imprimerie Cosset et C*, 26, rue Racine.