‹ Saine et sauveChapitre 6 sur 7 · DE · texte numérisé non relu

DE

tii les pratiques aussi brillamment que je pratique mon cor de chasse.

— Tu m’ennuies.

— Nous nous ennuyons.

— Vous êtes aimable pour madame et pour nous, monsieur de Saint-Elme, dit gaiement le marquis Pallo.

— J’ai mal conjugué, répondit Saint-Elme, et mon \ erbe s’appliquait à Karnac tout seul; il m’ennuya, m’ennuie et m’ennuiera.

— Tu sais que j’ai mon fusil ! repartit le baron avec mauvaise humeur.

— Halte-là ! ne va pas tirer, s’écria Saint- Elme. On t’en donnera, de jolis coqs en pâte comme moi pour faire pendant à ton maigre coq de bruyères!

Le marquis et le comte rirent de cette réponse moitié naïve et moitié spirituelle, et je ris avec eux de l’air grognon de Karnac.

La marchesa et son mari, entendant les

éclats de notre gaieté, vinrent en prendre leur part.

Warnier marchait derrière notre tpupe, courbé sur le col de son cheval, et rêvant sans doute à moi. Je mêlai mon rêve au sien, et je me peignis à moi-même telle qu’il me désirait. Mais je ressentis une fatigue extrême, rien qu’en m’efforçant d’échanger, en pensée et pour un instant, les défauts que j’ai contre les qualités que Warnier me souhaite. Mon intelligence se mouvait lourdement et blessait les parois de mon cerveau ; je m’acharnai pourtant à la faire agir, et je voulus avec entêtement me représenter la figure de la bienveillance, celle de la simplicité, celle de la bonté ! Je ne vis que des soleils sanglants qui tournoyaient devant mes yeux comme les pièces d’un .feu d’artitice, et m’aveuglaient.

La marquise me parla, et je ne pus lui ré-

pondre. Je marchai lentement, n’ayant pas la force de conduire Aria, et bientôt Warnier me rejoignit pour la seconde fois. Dès qu’il fut à mon côté, il me sembla que mon caractère, modifié, modelé par lui, était dans sa main, et qu’il allait m’obliger à ouvrir ma tête pour l’y faire entrer. Cela devint une obsession, et je me crus l’héroïne possédée d’un conte d’Hoffmann. Le sentier faisait un grand détour, et j’eus peur d’avoir perdu la marquise, mes amis et les siens.

Mes cheveux brûlaient mon cerveau ; je devais être pourpre, cramoisie, violette.

— Qu’avez-vous, madame ? me dit Warnier avec inquiétude.

Je lui montrai mon front; ma langue paralysée refusait de prononcer un mot. Il saisit la bride de mon cheval, me conduisit sous l’ombre d’un chêne, et, là, sans me consulter, il me prit dans ses bras, me déposa à terre.

et m’enleva mon chapeau avec tant de brusquerie, que mes cheveux se répandirent sur mes épaules.

Respirez, respirez vite, me dit-il en me tendant un flacon d’alcali ; vous avez une insolation !

Je respirai l’odeur âcre de l’ammoniaque, et ma tête se dégagea entièrement comme celle d’un homme ivre. .

Warnier m’avait sauvée d’un évanouissement, et je le remerciai du bien qu’il venait de me faire.

— Je vous soignerai, répondit-il, chère madame, aussi bien et mieux peut-être qu’un ami de vieille date. Le hasard, décidément, m’a choisi pour votre médecin. Quand vous avez ôté votre chapeau, pour l’orner si élégamment de bruyères, j’ai eu la crainte que, par ce grand soleil, vous ne commissiez une imprudence ; mais je n’ai pas osé vous préve-

nir. Dès que nous serons arrivés à la source où nous allons, j’inonderai d’eau fraîche votre front qui brûle encore. Vous devriez quitter l’Italie; ce climat vous est très-mauvais, madame la Picarde! C’est la Picardie qu’il vous faut. Qu’elle est belle en ce moment avec sa verdure et ses fleurs, avec ses pommiers en bouquets. Le printemps y est si doux!

Je renouai mes cheveux avec beaucoup de peine, parce que le corsage de mon amazone, très-serré, arrêtait le mouvement de mes bras. Warnier, un genou à terre, devant moi, tenait mon chapeau comme on tient une relique.

— Que vous êtes belle de la beauté que j’aime ! dit-il en se penchant vers moi si près, si près, que ses paroles me brûlèrent la joue comme le soleil avait brûlé mon front.

— Taisez vous *, je n’ai pas la force de vous répondre, balbutiai-je.

— Non, non, je ne me tairai plus, Estelle, reprit-il avec passion; je vous aime, et je veux pour confidents tous les arbres de la forêt!

Je ne réalise pas le dernier vœu de ma mère, je n’ai pas attendu cet amour depuis que j’existe, pour l’enfermer en moi, le diminuer, le cacher ! Ah ! laissez-moi croire que vous m’aimerez. Votre petite main peut contenir le bonheur, et répandre en s’ouvrant des félicités inépuisables. Heureux le mari de votre choix ! heureux celui qui vivra auprès de vous ! Savez-vous, madame, qu’aimer est la plus grande joie du monde? Je vous remercie de me l’avoir donnée, dussiez-vous, hélas! ne pas me la rendre.

J’étais recoiffée ; je repris mon chapeau, et j’appuyai ma main sur l’épaule de mon adorateur pour me relever.

— Que ces bruyères sont belles ! dit Warnier; il me semble qu’elles fêtent mon émo-

lion ! Toutes ces fleurs, qui sèment leurs parfums et répandent la poudre d’or de leurs amours, encouragent mes espérances !

Ce langage enivrait mon cœur, il berçait mon esprit, endormait ma raison. Je remontai (à cheval, et il me parut que les bruyères, courbées sous le poids de leurs fleurs, s’inclinaient devant nous. Les chênes-lièges, avec leurs troncs écorchés et sanglants, murmuraient: «Voilà l’image de ceux dont l’écorce est trop légère ! » Mais les chênes verts, en secouant sous la brise leurs glands nombreux, disaient tout haut: «Les femmes et les arbres sont faits pour donner des fruits, et rendre au centuple à la nature la vie et la forme! »

L’arbousier, dont la fleur est laide, préparait déjà de belles fraises pour l’hiver.

— Sitôt que l’on aime, reprit Warnier comme s’il répondait à ma pensée, qu’est-ce qu’un petit nombre de gens, un cercle, une

coterie? Tout vous est un monde, le monde!

Depuis le brin d’herbe jusqu’à l’étoile, tout s’anime, tout regarde et comprend ! Lorsqu’on aime, toutes les chaînes rompues et mal attachées, de la nature à l’être, se renouent!

Je ne résistai à rien de ce qu’il affirmait.

J’étais charmée par ses paroles, et je croyais marcher dans un beau songe féerique, accompagnée d’un génie à la voix duquel tout s’animait et marchait!

— Que cela, en effet, doit être bon d’aimer ! dis-je, entraînée par mes impressions; c’est dans l’amour, sans doute, que se cache la mélancolie, le rêve doux et vague qui vous mêle à la grande existence de l’univers?

— Peut-être l'amour apporte-t-il dans l’àme, à ses débuts, une sorte de mélancolie, répondit Abel; mais, lorsqu’il est dans sa gloire entière, partagé, heureux, je suis certain qu’il fleurit comme les fleurs, qu’il brille

SAINE BT SAUVE.

comme le soleil, et participe à la gaieté de la nature, dont la loi est une loi d’amour!

J’allais m’avouer que mes résolutions passées étaient vaincues, quand j’entendis une voix retentissante m’appeler : c’était la voix

de Karnac, qui accourait au galop vers nous.

— Eh ! les retardataires , que devenezvous? s’écria-t-il. On vous attend I

Il fit tourner son cheval à ma gauche, et me reprocha d’un ton boudeur de l’avoir quitté deux fois.

— Monsieur de Karnac, lui dit Warnier insolemment, je suis plus aimable que vous ! J’ai suivi vos conseils, et je faisais la cour à l’une des femmes les plus distinguées de votre monde. Ne manquez pas, je vous en prie, d’écrire à madame votre tante que me voilà fort amoureux !

— Point de plaisanteries, mon cher Warnier, répliqua le baron, qui n’était pas unmo-

dèle de patience, je n’en tolérerais de personne sur ce sujet.

— Messieurs, jevous adjure de ne pas vous quereller à mon propos, dis-je avec hauteur; je ne vous le permets pas!

— Par Notre-Dame de Karnac ! repartit le baron avec colère, une femme ne peut refuser à un galant homme le droit de la faire respecter !

— Ni refuser le droit, à un autre galant homme, de l’admirer et de la disputer, ajouta Warnier avec violence.

Ah ! je ne puis te dépeindre, Léonie, ma désolation de n’avoir pas su empêcher cette querelle. Je l’avais amenée, autorisée par mes hésitations, mes caprices, mes demi-promesses, le mensonge de mes regards, et cette mobilité coupable dont je ne me déferai jamais!

Quand je rejoignis le gros de notre troupe, au but de notre excursion, j’étais si pâle, que

la marquise demanda vivement à Warnier si je souffrais.

— M”® Devilleneuve, répondit-il, a été un moment très-mal, après une insolation ; je lui ai fait respirer de l’ammoniaque, et elle est mieux.

— Vite, vite, votre flacon, Abel, dit la marquise ; nous allons lui mettre des compresses d’eau et d'alcali sur le front tout de suite! ajouta-t-elle avec un empressement qui me fit réfléchir aux dangers que j’avais courus.

Nous nous assîmes à la lisière d’un bois de chênes verts, très-vieuxet très-touffus, dont les branches, mariées de longue date, s’entrelaçaient avec autant de grâce que de puissance. Le sol était couvert d’une mousse fine, formant un tapis si uni et si propre, que je soupçonnais la marquise de l’avoir fait balayer. Je lui parlai de ce soupçon, auquel elle répondit

victorieusement en me montrant derrière moi, sous les branches, tout le bois tapissé de même. Nous apercevions au loin le port de Gênes, l’immeusilé de la mer, la belle presqu’île de laSpezzia, avec sa couronne de sommets neigeux, qui appartiennent aussi à la chaîne des Apennins.

Warnier, assis auprès de moi, rafraîchissait sans cesse, avec l’eau très-froide de la source voisine^ le bandeau, dont la marquise m’avait entouré le front. Simple, naturel, heureux, il déployait ses coquetteries, causait, racontait, charmait tout le monde, excepté le baron, qui avait changé de rôle avec lui, et qui était devenu le paysan du Danube, le bourru, le rustre de la réuniou.

Je me sentais dè plus en plus séduite par l’esprit de mon compatriote, esprit dont l’originalité, l’imprévu, la verdeur, quoique trèsatténués par l’apparente bonhomie de la fi-

nesse gauloise, ne manquaient pas de mor- | dant. I

J’étais tout à coup, par une expression de Warnier, par un tour de phrase, reportée à i Séricourt, dans nos bois, dans nos champs, i dans nos plaines. Je recevais au milieu des Apennins, dont le soleil brûlait mon cerveau i et ma poitrine, comme des bouffées de fraîcheur picarde I Mais la voix haute de Karnac, qui semait ses critiques aigres à travers les récits les plus aimables de Warnier, me rappelait le présent, et m’avertissait des dangers de l’avenir. i

Les regards de ces deux entêtés, en se croisant, montraient une telle impatience de la lutte, qu’ils me firent peur. Je m’étais si légèrement laissé entraîner par mes impressions et par mes caprices, que tous deux se croyaient des droits à ma préférence, et qu’ils en avaient.

• Jerésolus de prendre conseil de la marquise, !

et, lorsque nous remontâmes à cheval, je la priai de demeurer un instant auprès de moi, ce qu'elle fit avec un visible plaisir. Je lui racontai mon entretien avec son protégé, celui qu’elle appelait son frère; je lui avouai l’émotion irrésistible que ses paroles et ses regards me causaient, et je lui répétai ce que le baron et Warnier s’étaient dit en ma présence.

— J’ai prévu ce qui arrive, me répondit-elle. Comment ne se disputerait-on pas une femme de votre beauté? Ce qui vous paraît en vous un grand défaut, ce qui en est un dangereux, ajoute à vos charmes et à votre puissance.

Votre nature ondoyante a pour tous les hommes, à ce qu’il paraît, un attrait irrésistible. Le* baron a fait, pour se décider au mariage, un effort tel, qu’à la pensée d’un échec, il devient furieux. Nous savons qu’il est violent, et nous devons nous attendre à des

résislances de la part d’un homme vaniteux, éconduit après avoir été presque agréé.

— Marquise, ne vaudrait-il pas mieux suivre mon idée de ce malin ?

— Ahl ne dites pas cela, je vous en conjure ! s’écria-t-elle. Repousser Warnier, maintenant qu’il espère, serait un crime!

Quoi ! le plus noble, le meilleur, le plus intelligent des hommes, qui, après tant de souffrances, de bienfaits, voit enfin la récompense apparaître à ses yeux, quoi ! vous le sacrifieriez à M. de Karnac? Non, non, chère madame, vous ne m’obligerez pas à partager une telle désolation.

— Marquise, dis-je accablée, je n’ai ni énergie ni courage; je suis incapable d’affronter les reproches du baron; je n’oserai jamais rompre avec lui ! Le seul moyen d’échapper à des luttes qui me font peur, c’est d’éconduire à la fois M. de Karnac et votre

ami. Je les fuirai tous les deux; je partirai demain pour quelque ville inconnue d’Ilalie, où je m’enfermerai six mois, un an, jusqu’à ce qu’ils m’aient oubliée?

— Si vous ne choisissez ni l’un ni l’autre, vous ne les découragerez pas. D’ailleurs, le sort en est jeté ! Vous pouvez faire un heureux; le bonheur a des droits imprescriptibles; il impose des devoirs qu’il faut remplir. Ne vous retournez pas pour vous apitoyer sur des blessures que vous ne pouvez guérir.

Interrogez-vous; sachez qui vous aimez. Fasse le ciel que mon pauvre Abel soit celui que vous choisirez !

— Mais ne l’ai-je donc pas choisi tout à l’heure? m’écriai-je involontairement.

— Estelle, chère Estelle, dit la marquise

en pâlissant, vous l’aimez! Alors, surmontez

vos craintes; n’imposez pas de .conditions au

bonheur; mesurez-vous bravement avec les

obstacles 1 L’amour n’est pas toujours un attendrissement, un raccommodage d’impressions diverses; c’est quelquefois une lutte vigoureuse contre les individus et contre les choses !

— Je ne suis pas forte comme vous, lui répondis-je, effrayée de sa passion et brisée par mon malaise. Je viens ici chercher le repos, la tranquilité, et je fuirai lâchement toute épreuve et tout danger. Dites à Warnier qu’il m’enlève, et nous échapperons ainsi à la colère et aux menaces du baron >

— Je ne demande pas mieux, répliqua la marquise en riant.

— Ne riez pas, madame; j’ai mal aux nerfs, je souffre beaucoup !

— Pauvre enfant! dit-elle avec une expression de tendresse si profonde que j’en fus trèsémue. Votre visage exprime une véritable torture. Je me tais, le silence vous calmera.

— Je suis malade, repris-je, et je désire par-dessus toutes choses rentrer chez moi.

U me semble impossible, et d’entendre parler Karnac avec sa grosse voix bruyante, et de dîner aux lumières. Si je retournais à Gênes? si vous me conduisiez à la gare?

Elle consulta sa montre et répondit:

— En nous hâtant, nous trouverons un train express. Mais pourquoi ne pas revenir au château? pourquoi ne pas accepter l’hospitalité dans un appartement qui sera, je vous le promets, beaucoup plus paisible que ceux de votre hôtel? J’enverrai un courrier à votre femme de chambre, à votre demoiselle de compagnie, et elles seront auprès de vous ce soir, à neuf heures.

— Marquise, je refuse ! Si vous saviez quel désir impatient j’ai d’être chez moi!

Elle pressa son cheval, alla dire quelques mots à l’oreille du marquis, puis revint près

de moi. Au moment où la troupe des hommes tournait à droite pour regagner le château, nous prîmes à gauche. Après une demi-heure de galop sur la grande route, nous arrivâmes à la gare. Legrand air, la fraîcheur, m’avaient fait quelque bien. Je remerciai la marquise, je lui dis adieu, mais elle refusa de me quitter. Elle remit nos chevaux à des employés du chemin de fer, ravis d’obliger la belle châtelaine en les reconduisant au château. Le train ne se fit pas attendre; on nous enferma seules dans un wagon, et nous partîmes.

Aussitôt mon arrivée chez moi, la marquise et Mariette me couchèrent; on m’inonda la tête d’eau glacée. J’avais une fièvre violente. Je f us dorlotée, soignée comme par toi, Léonie; vrai, tu n’aurais pas fait mieux.

La marquise dîna dans le grand salon bleu avec Mariette. Elles causèrent longuement

ensemble. Je les entendis plus d’une fois prononcer ton nom. Lorsqu’elles me crurent endormie, elles me quittèrent; mais je ne reposai pas un seul instant, et ce matin j’étais plus fiévreuse encore qu’hier au soir. J’ai cru calmer mon agitation en t’écrivant celte longue lettre, qui a augmenté ma fatigue et ma souffrance, et que je suis ravie d’avoir terminée.

On me remet une dépêche de loi, Léonie; elle est là, je n’ose l’ouvrir. Pourquoi cette dépêche? M’apporte-t-elle l’annonce d’un malheur?

LËONIE A ESTELLE.

Séricourt, 29 avril.

Hector le connaît, l’aime et l’admire. Tu nous dois ce frère, donne-le-nous !

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