‹ SainètesChapitre 31 sur 31 · DON A TECLA, I · texte numérisé non relu

DON A TECLA, I

TARARIRA, valet de don Soplado.

UN LAQUAIS du même.

JUANA, servante de doua Veronica.

UN IlIAJO.

UN PERRUQUIER

La scène représente une chambre de p;-arçon avec quelques chaise?, une toilette, une table sur laquelle il y a quelques livres, et une nuiltitude do flacons, de livres, etc.

Entrent TARARIRA et le LAQUAIS, l'un avec un habit et une brosse, l'autre avec des bretelles, un peignoir, etc., qu'ils déposent sur une autre table ou sur quelque chaise.

TARARIRA. Laissoiis Cela*, voici, je crois, le maître qui se lève.

LE LAQUAIS. Et qui vient même de ce côlé, si mon oreille ne me trompe pas.

Entre D. SOPLADO en robe de chambre, défrisé ou en bonnet de nuit, et sétirant les bras.

soPLADo. Le perruquier est-il venu?

TARARiRA. Il y B plus de deux longues heures qu il attend dans votre cabinet de toilette.

SOPLADO. Quel temps fait-il, ce matin?

TARARIRA. Une matinée d'automne, et même plus douce aujourd'hui que de coutume, car il y a par-ci par-là quelque petit nuage.

soPLADO. Et quelle heure est-il?

TARARIRA. Dix heures sonnées.

soPLADo. Eh bien! puisqu'il est encore de si bonne heure, d'ici à l'heure où je sors, le soleil sortira peut-être. Prépare mon autre habit, mon habit de moire à galons.

TARARIRA. Et s'il plcut?

soPLADo. Que veux-tu que j'y fasse? Dans cette saison indécise, veux-tu que je m'habille de drap ou de laine pour qu'on se moque de moi?

LE LAQUAIS. D'autrcs le font.

SOPLADO. De petites gens qui n'ont qu'un habit, ou des personnes vulgaires qui ne consultent pas les dogmesdu bon goût ou ne peuvent y atteindre.

LE PERRUQUIER, entrant. Vous coifferai-jo, monsicur?

SOPLADO. Je suis prêt ; mais aujourd'hui..vous auriez tort de vous plaindre, car il n'est pas tard. Tararira, les serviettes.

TARARIRA. Les voici. Quelle graisse?

SOPLADO. Aucune. Donne la pommade de jasmin.

TARARIRA. Tout y CSt.

SOPLADO. Mets seulement ce livre à la portée de ma main. Je dirai l'office pendant qu'on me coiffe. Que celui-ci reste là, et toi, tire du coffre l'habit que je t'ai dit.

TARARiRA, à part. Pendant qu'on coiffe cette dame, je puis, à mon aise, déjeuner, et entendre la messe avec le sermon, sans manquer à mon service, (ii sort.)

SOPLADO, marmottant ses prières et s'inlerrompant pour parler de

ce qui lui passe par l'esprii. Ro, ro, ro, ro, ro ; attention, on a dit qu'hier j'avais trois cheveux de plus d'un côté que de Tautre; et cette houcle plus haute de l'épaisseur d'un réal d'argent. Ro, ro, ro, ro, ro; de la grâce dans ce toupet, comme hier. Bien.

LE PERRUQUIER. Quelquc damc l'a approuvé?

soPLADO. La petite marquise m'a dit, et elle n'est pas femme à plaisanter, qu'elle n'avait vu de sa vie rien de plus accompli. Ro, ro, ro, ro, ro. Avez-vous coiffé hier dona Lisarda ?

LE PERRUQUIER. jNou, mousieur ; je n'ai fait que lui poser la grande coiffe.

SOPLADO. Était-elle malade?

LE PERRUQUIER. Jc ue sais.

soPLADo. Ro, ro, ro, ro, ro. J'avais à vous demander une chose importante, et je ne parviens pas à me la rappeler. Ro, ro, ro; ah! voici que je m'en souviens; Pourquoi dona Laura vous a-t-elle quitté?

LE PERRUQUIER. G'cst moi qui l'ai quittée, parce qu'elle ne me payait pas.

soPLADO. Comment cela?

LE PERRUQUIER. Elle m'avait fait quitter trois ou quatre pratiques, en m'offrant des millions pour ne pas manquer à la servir, et depuis un an et demi, je n'ai pu tirer d'elle un réal... Elle me redoit encore cinquante piastres.

SOPLADO. Le nœud plus haut ; que Ion voie bien que

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les agrafes de la cravate sont en émail de France,, et le revers du col en toile de Hollande.

TARARiRA, entrant. Don Monico et don Modesto attendent dans l'antichambre avec don Zoilo Maza, arrivé de Paris, il y a trois jours.

sopLADo. Il est bien aimable de venir me voir sans attendre que j'aille le complimenter.

Entrent les trois visiteurs avec TAUARIRA. SOPLADO se lève,, et on s'embrasse.

zoiLo. Seigneur don Soplado?

soFLADO. Chers amis ! Seigneur don Zoilo, mon affection pour vous ne s'explique pas pour quel motif vous avez mis mon urbanité en défaut, en me prévenant avec un tel empressement. Croyez-vous que j'ignore les lois de la bonne éducation, et venez-vous me reprocher mon ignorance, avant que je ne vous donne le droit de m'accuser?

zon-o. Au contraire. Pour vous faire voir que je vis toujours dans la confiance de notre ancienne amitié, je n'ai pas voulu que vous prissiez la peine de venir me voir, quand je pourrais être sorti.

soPLADo. Croyez bien que je n'ignore pas les usages.

MODESTO. Ce n'est pas une science bien haute que celle des visites ; je crois cependant qu'il n'en est pas de plus difficile et de plus ardue.

MONICO. Ajoutez à cela son extrême délicatesse.

sopiADo. Elle est plus sérieuse qu'elle n'en a l'air.

MOiMco. Évidemment celui qui, à Madrid, sait se tirer avec grâce de toutes les subtilités de l'éliquette, sait tout ce qu'il faut savoii*.

LE PETlT-iMAlTUE. 545

zoiLo. C'est la science la plus abslraile au jugement des humains.

MoDESTo. Et si fondée en raison que nul homme de sens ne pénètre ses derniers détours.

soPLADO. Des chaises à ces messieurs, Tararira,

zoiLo. Certes, voilà un nom rare.

MODESTO. Point. Sa famille n'est pas la plus noble de Madrid, mais c'est la plus étendue.

soPLADo. On voit que vous remarquez tout. On lui a donné ce nom chez moi, parce qu'il est toujours gai.

TARARIRA. Et parce que ce nom plaît plus à mon maître que tous ceux qui sont imprimés dans le calendrier.

LE PERRUQUIER. Pour l'auiour du ciel, messieurs, il se fait déjà tard.

ZOILO. Notre visite vous gène, d'autant que vous étiez à prier.

LES TROIS. Adieu.

SOPLADO. Non pas. Vous ne sauriez me gêner en rien, étant de mes amis. J'avais d'ailleurs fini de prier, (ii

jette le livre sur la table.)

LE PERRUQUIER. Et avGc quellc dévotion ! Elle eût édifié un saint.

soPLADo. Et quand je n'aurais pas fini, on garde cela pour le jour où l'on est seul un moment chez soi à ne rien faire. Les poudres maintenant, dis s'a^^seycnt.) Et toi, tu peux m'apporter de l'eau pour me laver.

TARARIRA. C'cSt bien. (11 sort.)

MOiMCo. Votre absence a duré bien longtemps, don Zoilo.

zoiLo. Dix ans et demi.

MONico. Dans quelle impatience vous deviez être de revenir !

zoiLo. Je ne crois pas cependant que de ma vie j'y eusse songé, si mes facultés eussent répondu au train brillant que ne saurait se dispenser de mener un noble voyageur qui veut garder son rang dans les cours étrangères.

TARARIRA, enlranl. Voici l'caU, mOUSieur.

MODESTo. La patrie avait peu de charmes pour vous, seigneur don Zoilo !

zon.o. Si peu que, dans la profonde mélancolie dont j'ai été saisi quand je me suis vu en Espagne, l'amitié seule de mes aimables camarades a pu me consoler.

MODESTO. Les autres cours vous avaient à ce point séduit ?

zoiLo. Ce qui m'étonne, c'est que vous me le demandiez aussi, vous qui en avez tant vu !

MODESTO. J'ai trouvé, je l'avoue, dans chacune beaucoup de choses qui ont éclairé mon intelligence, mais sans éteindre en moi l'amour du sol natal.

zoiLo. Quant à moi, j'avais bien résolu de ne pas même m'arrêter une semaine à Madrid. Mais pendant ces quatre jours, j'ai remarqué qu'après tout, il mérite encore qu'on l'habite. Le monde y a marché autant qu'on pouvait l'espérer. Je dinai hier dans une maison où les choses se passèrent assez bien. Il n'y eut point les extravagances de la soupe garnie, ni cette coulumed'un pigeon par tête. Il y eut un joli plat de potage aux légumes, un autre de pâte, une fricassée, une compote, une ou deux poules rôties et pour quinze que nous étions à table, c'était un dîner plus que suffisant. On voit aussi dans les meubles poindre l'aurore du bon goût. Les murs des maisons se couvrent de miroirs à bougies, au lieu de cuirasses et de lances. Les Espagnols com-

meiîcent à s'apercevoir que le papier et les indiennes valent mieux que les tableaux de Velazquez, de Cano, de Ribera qu'on appelle l'Espagnolet, et autres barbouilleurs de n:iôme étoffe. Il paraît que le progrès s'étend jusqu'au visage. Ce négligé brut aides cheveux et de la barbe qui rendait notre nation si terrible à ses ennemis, déjà s'est soumis au bienfait du savon et des pommades, et, en quelque lieu que nous allions, nos faces disent que nous sommes des gens pacifiques. Notre aspect n'effraye plus personne ; le duel se cache de peur, ainsi que cette vieille friperie de l'honneur qui voulait les jeunes filles chastes, les veuves Iréspieuses, les épouses recueilHes, les vieillards vénérables, les enfants souples comme la cire, l'homme lopl et esclave de sa parole. Parce qu'on vous dit: tu mens... parce qu'on vous souffle votre dame.,, ou autres bagatelles pareilles, faut-il se couper la gorge? Il y eut parmi nos ancêtres de gentils usages * !

MODESTO. Ils étaient peut-être gentils, mais ceux d'aujourd'hui sont-ils bien chrétiens?

soPLADo, se lavant. Quaud il n'y aurait à .Madrid autre chose que cette pâte pour se laver les mains, il faudrait louer notre siècle.

MODESTO. Ce n'est pas chez les hommes un rare mérite que d'avoir les mains douces.

SOPLADO. Je crois le contraire, car s'il vous arrive de danser une contredanse, c'est un heureux préservatif qui vous empêche d'offenser la main de votre dame.

MOMCo. Une charmante phrase !

* On saisit aisément le jeu de mots basé sur les deux sens dii thot gentil qui, comme en français, signifie en même temps joli et payen [N. du tr.).

348 LE PETH-MAITKK.

soPLADo. Mes jarretières!

tahârira. Tendez bien la palte, je les serrerai en conscience.

SOPLADO. Du moment que lu t'en charges, fais-le du moins avec jugement et avec soin, quand tu ne devrais rien faire de bien le reste de ta vie; car il ne saurait y avoir une plus grande tache chez un homme d'honneur, et il ne saurait commettre une infamie plus grande que de profaner un salon, en s'y présentant avec des bas mal tirés.

MODESTo. Votre idée m'étonne, moins cependant que la patience avec laquelle vous pouvez souffrir un tel martyre.

TARARiRA. Ce u'cst pourtaiit pas une chose si étrange que de lier quelqu'un à qui manque le sens commun.

SOPLADO. A titre de bouffon, il dit tout ce qui lui passe par la tête. L'habit!

TARARiRA Le voici.

zoiLO. Il a un air tout à fait martial, et la forme en est agréable, seigneur don Soplado.

TARARIRA. Et avcc ça qu'aujourd'hui le corset est trèspeu serré.

soPLADo. Puis, voyez quelle poitrine, quelle manche élégante !

zon>o. La culotte est un peu étroile.

TARARUiA, à pari. G'cst la couscicncc qui est largo!

MONico. Vous avez ici un léger duvel.

soPLADo. Un duvet, moi? Si ce n'était pour ces messieurs!... Moi, un duvet? Morbleu!... Un duvet!... Oh! c'est un léger défaut! Que sert à un homme d'avoir fait tout au monde pour conserver sa bonne renommée,

LE PET1T-MA1T,UE. Ôi9

s'il lui faut lomber dans les mains de celte canaille, pour être indignement vendu ?

MODKSTO, à part. Il regarde à un peu de duvet sur son habit, et en dedans il sera plein de taches !

soi'LADo. La montre !

târârira. La voici avec toutes ses breloques.

soPLADo. Les tabatières !

TAKARiKA. Dcux, trois, fjuatre, cinq ..

soPLADo. Attends, atteins-moi les flacons. Je vais parlunier d'abord mes mouchoirs; je ne veux pas me voir dans le cruel embarras de l'autre jour.

LKs TROIS AMIS. Quc VOUS arrîva-t-il?

SOPLADO. j'avais sur moi plusieurs mouchoirs arrosés des eaux les plus précieuses et les plus exquises; certaine dame eut la fantaisie de respirer l'odeur de l'œillet. Elle m'en demanda, et moi qui, par hasard, n'en avais point en ce moment, pensez un peu ce que je devins : saisi, changé en statue, confus. Voilà de ces occasions où un homme perd sa carrière. Et ce sont de ces aventures dont les historiens ne parlent jamais! Aussi maintenant, j'ai fait de moi une pharmacie ambulante.

MODESTo. Diantre! Si tu continues de la sorte, il te faudra bientôt en user sur toi-même.

MOJiico, à sopiado. En tout, VOUS êtcs la fleur des pois. Don Modeslo, vous devriez profiter de la leçon.

zoiLO. Avez -vous toujours cette passion pour les livres ?

MoDESTo. Plus constante chaque jour. Ces plaisirs-là sont sans danger.

MONico. Avec une si rare manie, vous deviendrez fou.

soPLADo. Manie sans aucun fonds ni utilité spéciale ;

550 LE l'ËTd-MAUKE.

voyez un peu la différence qu'il y a de vous à moi! et quelle idée bien différente les dames ont de nous deux ! Avec toutes vos études, vous ignorez comment on leur plaît ; moi, je n'ai qu'à me présenter, je leur plais et elles m'idolâtrent, de façon qu'elles s'arrachent les yeuv pour se disputer mes hommages.

MODESTO. Vous êtcs uu liommc heureux! Malheur à qui, né sous l'étoile la plus contraire, se sent porté vers un cœur que n'attendrissent jamais ses souffrances !

sopLADo. C'est votre faute aussi. Vous n avez de goût que pour des dévotes qui croient manquer essentiellement à la pudeur, en^ donnant la main à un homme, et qui regardent comme un péché de se montrer à une fenêtre sans jalousie. Recevoir des visites, quand maman n'est point à la maison, Jésus ! quelle légèreté ! C'est faire comme les galants du bon vieux temps. Ami, à la houzarde ! Moins d'amour et plus d'artifice, moins d'esprit et plus de bruit, moins de respect et plus de verbiage. Ou plutôt fais4oi moine, car je doute que tu rencontres une dame si sotte, si dofia Elvira, et de si peu de monde, qu'elle t'aime assez sincèrement pour compromettre sa réputation de femme de bon goût.

MODESTO. Et qu'appelles-tu le bon goût?

zoiLO. C'est moi qui vous le dirai. C'est un Esprit qui, de même que l'âme est la vie des êtres raisonnables, est le souffle invisible qui anime les petitsmaîtres, et les excite à s'élever au-dessus des rangs inférieurs de leur espèce pour en atteindre le plus subhme. Ces heureuses créatutes se distinguent, soit par l'élégance des tabatières dotit elles se servent, soi! par leurs montres, soit par le tour piquant qu'elles savent

LE PETIT-MAITUE. Ô51

donnera l'air de leur visage, soit par le capricieux éclat et les couleurs de leur habit, soit enfin par la grâce irrésistible qui leur attire la préférence des jeunes filles,

soPLADo, Yoilàla vérité; vous ne me disputerez jamais la palme. L'épée!

MODESTo. Je regrette beaucoup que mes opinions soient si différentes des vôtres. Mais, chers amis, ceci est un tourbillon de dangereuse oisiveté. Cehii qui regarde les femmes dans une intention chaste, doit demandera une raison prudente et chrétienne le moyen de se soustraire au péril d'être abusé par elles, comme au crime de les abuser.

SOPLADO, se regardant au miroir. Si quelqu'un de VOUS a de

la monnaie, qu'il lui donne un demi-réal d'argent pour son sermon.

MONico. Et où allez-vous, en sortant d'ici?

SOPLADO. Si j'entends par là sonner quelque messe, j'irai d'abord l'entendre. Autrement je ferai quelques visites jusqu'à une heure, et alors, quoique la messe soit un peu longue à Notre-Dame del Buen-Suceso, comme il y a là une assistance très-variée, un homme trouve toujours de quoi s'y divertir.

MONico. Allons tous, de conserve, présenter notre ami aux filles et à la madama de don Simphcio.

SOPLADO. C'est une idée ; l'une d'elles, mon cher, je vous en préviens, chante admirablement.

zoiLo, raillant. Admirablement! Mais quelqu'un qui revient d'Italie, et qui est accoutumé à des orchestres où, dans la moindre sérénade, il y a quatre cents violons, cent deux trompes de chasse, cent hautbois et quatrevingts basses , quel effet voulez-vous que lui fasse une femme ?

MODESTo. Cette femme est espagnole et c'est quelque chose.

TOUS. Allons-y.

soPLADO. Tararira, prends ta capa, et porte-leur surle-champ les fleurs, (ils sortent.).

TARARIRA. Il Sera fait comme vous l'ordonnez. Mais il faut auparavant que je me lave aussi le visage et que j'arrose aussi mes chiffons. (Au laquais.) Rentrons, Panarra, tu m'aideras à m'habiller.

LE LAQUAIS. Jc vais d'abord chercher le dessert au marché.

TARARIRA. Commeuçons par faire un peu de toilette. Dans la maison du tambourineur, tous dansent la pabana. (ils sortent.)

La scène change et représente un autre salon. Entre DO^'A TECLA en petite-maîtresse.

TECLA. C'est un miracle qu'on m'ait laissée seule, même un moment, pour étudier ce morceau ; je vais voir comment il fait sur le piano ; voici déjà mon père ; Dieu veuille qu'il ne m'ennuie pas avec quelqu'une de ses importunités habituelles.

Elle sort, et entre DON SIMPLICIO en robe de chambre et on bnnnol, les souliers en pantouficp, un bas noir à une jambe et l'aulre à la main, qu'il reprise.

SIMPLICIO. En voici plus long que la rue San Francisco, de mailles échappées... et le piquant, c'est que depuis trois heures que j'y suis, le point final n'arrive pas. Mais voilà que j'ai perdu mon aiguille, vertubleu !... La ■ patience m'échappe à la fin, et Dieu sait pourtant si j'en ai une bonne dose ! Juana?

Entre DÔNA VRROlSKiA. cousant un ruban à une pèlorino.

vERONicA, Que veux-tu à Juana?

siMPLicio. Qu'elle me raccommode ce bas, j'en ai assez comme cela.

vEROMCA. Elle ne peut, pas, elle est occupée à la porte avec ce jeune homme de son pays qui vient la voir de temps à autre, et, si on l'appelle, elle tempêtera.

SIMPLICIO. Eh bien, femme, donne-moi une aiguille quelconque, et je continuerai.

VERONicA. C'est par miracle que j'ai trouvé celle-ci.

SIMPLICIO. Et qu'est-ce que tu couds là?

VEROMCA. Un ruban à la pèlerine d'un ami.

SIMPLICIO, se rapprochant. Qu'elle est joHc ! Hola ! Mais elle a l'air neuf!

VERONICA. Que tu as l'esprit lourd î Voilà plus de cent fois que tu l'as vue sur lui.

SIMPLICIO. J'ai la vue courte, ne me querelle pas pour si peu. Tecla?

Entre DONA TECl^A. enfoncéo dans la loclnre d'un recueil de seguidillas.

TECLA, lisf.nt.

Des joies passées

Le souvenir quelquefois

Est un bourreau,

Et d'autres fois lui consolateur.

Et des joies futures La pensée parfois

Est une espérance,

Un doute inquiet parfois.

SIMPLICIO. Bon, à présent, voilà l'autre enfoncée dans

sa lecture ! (i':ievant la voix.) Tecla, tu n'entends donc pas que je t'appelle?

TECLA. Je n'entends pas. Qu'avez-vous à tant crier? quelque bonne niaiserie au bout du compte ?

siMPLicio. Tu es aimable pour ton père! Rattrape-moi ces mailles échappées,

TECLA. Bon ! tous ces cris, c'était pour cela ? Pour l'instant, je suis absorbée dans ces nouvelles seguidillas, et je ne puis.

SIMPLICIO. C'est un motif qui me laisse sans réplique. Donne-moi une aiguille et je le ferai.

TECLA. Avec grand plaisir, si j'en avais une, mais Je ne sais pas même où est ma pelote.

Entre DONA PLAGIDA avec une liasse de comédies à la main.

piACiDA. Mère, quelle est, de ces comédies, la meilleure?

v-^RONicA. Voyons les litres? Celle-ci qui contient une foule de situations scabreuses ; c'est d'un bout à l'autre une école de déclarations. Tu y verras tous les stratagèmes qu'on apprend pour jouer un vieux père qui s'acharne à veiller sur le cher honneur de ses filles, et malgré les grilles et les clefs, avec quelle grâce on fait tomber les parents dans le piège.

SIMPLICIO. La petite n'en perdra pas un mot, elle a l'esprit délié ! Elle est capable d'en donner à garder à deux douzaines de galants. Placida, passe-moi une aiguille pour coudre ce bas.

PLACIDA. Hélas ! mon père, vous prenez mal votre temps! moi, une aiguille? Depuis la dernière foire que j'attachai une cocarde au chapeau de don Pepito, je ne sais pas même s'il v en a chez le marchand.

LE PETÏT-MATTRE. 555

siMPLicio. En vérité, le diable s'ingénie à me faire perdre patience, mais il n'y parviendra pas, quand je devrais aujourd'hui sortir en chausses.

TECLA, à part. Écoutc, Placida, vois comme mère est acharnée à sa tâche.

PLAciDA. Après? Quoi d'étonnant? Elle met tout son talent à plisser ce ruban.

TECLA. Il en vaut bien la peine.

vERONiCA. Si je vais de votre côté, jaseuses ! . . .

PLACIDA. Senora, nous parlons de nos affaires.

SIMPLICIO. Laisse-les parler, femme. Petites, ai-je d'autres bas?

TECLA. Voyez si la servante les a par hasard raccommodés. Juana?

LA SERVAîNTE , eniiant. Qu'cst-cc qui appelle Juaiia? Allons-nous encore lambiner, quand personne dans la maison n'a encore entendu la messe?

SIMPLICIO. Quoi donc? Serait-ce aujourd'hui jour de fête?

VERONICA. Va le premier, nous aurons toujours assez de temps.

TECLA. A une heure, il y a messe à la paroisse, mais elle n'en finit pas.

LA SERVANTE. Je vais mettre ma basquine, (On frappa.) et voir qui frappe à la porte. (Elle sort.)

TARARIRA, entrant avec un houquot, ScÙOraS. je VOUS baisC

les pieds. Mon maître m'envoie vous offrir ce printemps.

VERONICA. Seigneur Tararira, est-ce l'heure de nous voir?

TARARIRA. Quand est-ce donc que Tararira n'est pas

r.aG LE PETIT-MAIÏRE.

dans cette maison, sinon en réalité, au moins in mente? TECLA. Votre maître fait grandement les choses.

EntiT'iit. les quatre cavaliers et DON SOPLADO à leur têto.

soPLADO. « Heureux celui qui arrive assez à propos pour entendre son nom dans ta bou(ihe ! )) (a pan.) Et on dira que ça ne sert à rien de lire des comédies ! Voilà une idée qui me revient à point nommé.

LES QUATRE. Seùoras, à vos pieds.

i,Es DAMES. Messieurs, à votre service.

VERONICA. C'est Tecla qui vous a nommé.

TECLA. Mais ne le prenez pas pour un compliment, nous sommes, au contraire, très-fâchées contre vous.

vERONicA. Tu es une sotte de te plaindre. Veut-on venir, la porte est là; ne vient-on pas, personne ici ne fait jamais faute.

MODESTo. Triple menteuse! elle dit la même chose à tout le monde, et ne parle ainsi que par envie contre les maisons dont les escaliers sont de vraies norias à chapelet, et où les galants sont des seaux dont les uns remontent pendant que les autres descendent.

SOPLADO. Dites, sefioras, ce qu'il vous plaira; mais, aujourd'hui, si nous venons un peu tard, notre excuse vous paraîtra peut-être suffisante. Nous avions à recevoir un ami arrivé hier de Paris.

zoiLo. Et sous une heureuse étoile, puisqu'à peine foulai-je le sable tant désiré du rivage que ma bonne fortune m'amène au palais des trois grâces.

VERONICA. Soyez le bienvenu ; vous avez déjà donné un échantillon de votre rare mérite.

LES DEUX JEUNES FILLES. Voycz si cettc maisou vous peut être bonne à quel(|ue chose.

TARARiRA. Ceci s'appelle un meuble nouveau.

MONico. Quoique cette maison ne soit pas la mienne, la faveur dont ses maîtres m'honorent me permet de vous dire que vous pourrez y commander comme chez moi.

siMPLicio. Mes offres comptent pour peu dans cette maison, monsieur, qui ne m'appartient guère que le jour où le propriétaire vient en réclamer le loyer. Mais enfin, qu'elle m'appartienne ou non, je vous l'offre, sub conditione que ma femme y consente.

soPLADo. Que faites-vous là, seigneur don Simphcio?

SIMPLICIO. Je m'amusais ù reprendre ces mailles, et j'ai perdu mon aiguille.

vERONiCA. Tenez, prenez celle-ci...

SIMPLICIO. Que Dieu te le rende.

VERONICA. Pour moi, j'ai fini cette bagatelle.

MONICO, montrant le ruban que cousait Veronica. Je COmiais

celte jolie petite parure. Où est son maître à cette heure?

VERONICA. Hors de Madrid.

MONico. Et comment en a-t-il obtenu la permission?

PLACiDA. Il reviendra cette après-midi, et il est parti ce matin à huit heures et demie.

VEROMCA. Sans quoi on l'eût laissé partir, croyez cela !

TECLA. Mère, remarquez qu'il se fait tard.

VERONICA. Pour vous iccevoir ainsi à la hâte et dans une pièce de passage, nous avions une excuse, c'est que nous n'avons pas encore entendu la messe.

soPLADo. Jésus! voilà une affaire! Nous sommes tous trois de la même couleur ; mais nous avons la messe à deux pas d'ici, à une heure.

.-5S LE PETIT-MAITKE.

PLACiDA. Nous aurons à peine le temps de mettre nos •basquines.

soPLvno. Vous allez voir comme on pare à de si grands inconvénients, (ii sort.)

PLACIDA. Venez ici, Juanenreda^; qu'allez-vous faire?

soPLADO, (loniore la scène. Je revieus à l'iustaut avec la réponse.

siMPLicio. Ce don Soplado est un garçon d'une grande vivacité.

Entre la servante en mantille, accompagnée du majo ; on entend un bruit de cloches derrière le théâtre.

LA SERVANTE. Mcssieurs, c'est le premier coup; il n'y a pas de temps à perdre.

PLACIDA. Ah! coquine, tu as joliment pelé la Pava^.

LA SERVANTE. Unc petite heure et demie. Vous vous dédommagerez une autre fois'*.

LF MAJO. Encore une harangue de deux heures ; tu vas voir si je ne te plante pas là.

LA SERVANTE. Voyous, uiou fils, pas do fureur; c'est fini.

vERONicA, au majo. Vcncz, ce soir, avcc votre guitare. I! peut se faire que quelques amies nous arrivent et que l'on danse un moment.

LE MAJO. Bien, on fera ce que vous ordonnez. Partons, Gliica ; ta maîtresse est une fameuse folle.

^ Juanenreda, un brouillon, un Taiseur d'embarras (iV. du tr.).

2 Trop de gens vont aujourd'hui en Espagne pour qu'il soit nécessaire désormais d'explicpior le sens de cette locution familière. Il serait plus difficile peut-être d'en trouver l'origine (iV. du tr.].

Il n'est pas ti-ès-rare de voir en Andalousie des fenêtres à grilles où, de bon accord, la lille de la maison et, In cuisinière ont chacune leur tour liV. du tr.].

LA sKRVANTfc:. Le diable la prend à la gorge, dès que quelqu'un nous fait fête, à ses filles ou à moi.

LE MAJo. Une drôle de femme !

LA SERVANTE. Maîs uon. Il y en a beaucoup d autres qui lui ressemblent.

Ils sortent. Entre DON SUrLADO avec trois basquines et trois mantilles.

soPLADo. Messieurs, que chacun de vous serve de femme de chambre à l'une de ces dames, et ce sera bientôt fait.

MONico. Donnez-moi les effets de madama.

VERONICA. Les voici.

zoii-o. Puisque le hasard me procure une telle bonne fortune, ce serait un crime de n'en pas profiter.

TECLA. Je n'ai pas d'objection; nous ne sommes pas nous autres de celles qui feignent de mépriser ce qu'elles désirent.

siMPLicio. Quelle est ta basquine, ma fille?

veronica. Quel besoin as-tu de la voir? Hors d'ici, il, fait trop chaud ; à cent lieues les maris !

i'LaciDa, ;i Monico. Par qucl miracle daignez-vous me faire une si grande faveur? Prenez garde, ma mère se plaindra peut-être d'une attention si mal employée, c|uand c'est à moi qu'elle s'adresse.

SOPLADO. Sefiorita, un seul homme pour suffire à tant de devoirs à la fois, c'est trop peu, et il est inévitable qu'il s'acquitte de quelques-uns avec tiédeur.

VERONICA. Un mot, don Soplado; vous savez mettre les moments à profit.

SOPLADO. Ignorez-vous qu'on doit compte à Dieu de tous ceux qu'on aura perdus?

560 LE PETiT-MAlTKE.

MODESTO. En voilà un qui s'entend à les einployei;?

vEROiNicA. Quel homme est cet abbé? De ceux que l'opinion enregisire à la douzaine?

soplâdo, Senora, vous lui faites une terrible injustice. C'est un homme qui est allé étudier les sciences dans les cours étrangères. 11 en rapporte des secrets pour cacher les rousseurs du visage, nettoyer les blondes, ôter les taches, laver les bas, et autres recettes qui touchent aux grands intérêts de la nation.

MO-Nico, sans se déranger. Madauia a laissé tomber un bracelet.

soPLADo. Pardon de mon inadvertance.

TAF.ARIRA, à part à don Modeslo. DoU ModestO, leS galauts

ne savent donc plus se précipiter pour se disputer l'honneur de ramasser un gage ?

MODESTO. La faute en est à ceux qui ont mis leur laveur à si bas prix. Le premier venu peut y prétendre, et les choses s'estiment selon ce qu'elles valent.

TEGLA. Mille grâces, seigneur abbé.

zoiLO. Commandez-moi en toute occasion; quoique je sois abbé, j'ai peu de penchant pour l'Éghse. (On entend

un bruit de cloches derrière la scène.)

siMPLicio. Le second coup, mes filles.

vERONicA. Qui me pose ma mantille?

TECLA. Qui me tire cette basquine?

PLvciDA. Qui me prête un chapelet ? Je ne sais plus où est le mien?

SOPLADO. A présent, un livre quelconque est plus de mode qu'un chapelet.

PI ACiDA. 3e n'en ai pas.

zoiLO. Dans un cas urgent, le Guide des étrangers

suffit. (Il le l'ji rr('>cnle.)

LE I»ETn-MAITl;E. 301

vEROxMCA, à don simpiicio. Toi, reste à la maison, et si la servante tarde trop, mets les épices dans le pot au feu, et s'il venait quelqu'un, qu'il allende. Tu pourras aller à la messe d'une heure et demie ou de deux heures.

siMPLicio. Je vais mettre mes bas et t'obèir.

TARARiRA, à don Mode^io. Et Celle comédie est vérité. MODESTo, à part. Je ne sais. Ce qu'il y a de certain, c'est que la critique des vices va les yeux bandés. Est-on pris, il faut se taire, et quand on échappe, il faut dire : Que la roue tourne.

Les pelits-niuîtres sortent en donnant la main aux dames; don Wodesto et Tararira se moquent d'eux par derrière, pendant que don Simpiicio s'en va de son côté, et la pièce finit.

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