UNE MODISTE
UN PERRUQUIER
Une rue.
Entrent d'un côté DON LUIS, et de l'autre DON PATRIGIO en grande toilette.
LUCAS, avec froideur. Bonjour, seigncup doH PatHcio.
PATiiicio, joyeux. Seigiieup doii Lucas, je me réjouis fort de vous rencontrer.
LUCAS. Moi, non. Je ne voudrais pas avoir querelle avec vous, et il faut cependant bien que je nie plaigne
vous, puisque VOUS voilà.
PAïuicio Doucement, si votre ressentiment provient de ce que je ne vous ai pas mis, dès les premiers pas, au courant de mon mariage, je suppose que pour être justifié à vos yeuxjil me suffira de vous dire que j'en ai
524 LE RETOUIl DE NOCES A JEUN.
agi de même avec mes parents. Mon ami, je ne suis pas..., mais...
LUCAS. Je ne m'offense pas non plus, et ce que je regrette, ce n'est pas l'invitation, mais que vous ayez fait peu de cas des conseils que je vous donnai, et que vous ayez épousé la fille de don Telmo, surtout en l'absence du père.
pATRicio. Et pour quelle raison?
LUCAS. Je crois vous avoir dit alors ce qu'étaient la mère et les jeunes filles, leur qualité, leur éducation et même leur caractère ; mais si vous l'avez oublié, ce n'est plus le moment de vous le répéter.
PATRICIO. Oui, vous m'avez dit tout cela, et vos avertissements m'ont servi de règle en tout. Mais voulezvous le savoir? si je me suis marié en secret, toute la faute en est à vous. C'est à cause de vous que j'ai pris à tâche de couper court aux extravagances de ma bellemère, de tenir ma femme en bride dès le premier jour, que tout enfin a été d'une allure si grave et s'est fait avec tant d'économie, qu'hier soir que je me mariai, je ne donnai ni souper, ni rafraîchissements, et qu'aujourd'hui même, je n'ai d'extra qu'une couple de perdrix que nous mangerons elle et moi, l'un en face de l'autre.
LUCAS. Mon atni, je n'approuve pas davantage cette avarice sordide.
PATRICIO. Ce n'est pas avarice, mais calcul. Je ne connais pas de plus grands fous que ceux qui commencent par habituer leur femme aux fêtes, aux promenades, au luxe, à la liberté, et qui, une fois avalée la dernière bouchée de pain de la noce, la trouvent à redire, et ne regardent pas aux moyens pour la faire durer jus((u'au bout.
LUCAS. Vos idées sont justes; mais je crains beaucoup, mon ami, qu'elles ne tournent contre vous. Que dit la mère à tout cela?
pAïnicio. D'abord elle résistait; mais à présent, mon cher, je l'ai rendue aussi souple qu'un gant.
LUCAS. Le diable m'emporte si je le crois! Bonne chance et adieu.
PATRicio. Quand il vous plaira de venir nous voir, vous connaissez la maison.
LUCAS. Nous nous reverrons.
PATRICIO. Je vais lui acheter quelques friandises; je veux qu'elle voie que pour être un mari, je n'ai pas cessé d'être galant, (ii sort.)
LUCAS. Adieu. C'est un bon numéro qui est tombé la à Palricio avec la mariée, la belle-mère et la parenté ! Mais ne vois-je pas la belle-mère et les deux sœurs? En effet; je veux m'amuserun moment.
Enlrenl D05i ANA> DO^'A JUANA, DONA JOSEFA, DO>i LUIS et DOiN TADEO en petits-maîtres, cl le PAGE.
ANA. Ne faites pas cas de mon gendre, c'est un homme sens cérémonie; et comme il y a peu de temps qu'il habite Madrid, il ne sait rien du monde et des belles manières.
JOSEFA. Qui aurait jamais dit à ma sœur qu'elle se marierait sans donner un verre d'eau?
JUANA. Comment le deviner? il a fallu tous les moye::s dont il a usé pour lui obtenir un pareil bonheur.
LUIS. C'est un peu fort cependant que parce qu'un mari de deux jours a mauvais cnracîère, un homme qui depuis dix ans gagnait des chevrons au service d'une femme, perde le droit de la courtiser. Aussi,
SOUS le prétexte de vous accompagner, je vais vous dire . ce que j'en pens-e.
TADEO. Moi je n'y vais pas. Je ne connais rien qui m'effraye davantage qu'un mari acharné à pénétrer les intentions de ceux qui fréquentent sa maison.
JUAKA. Si tout le monde faisait comme vous, les femmes seraient toujours seules.
TADEO. Voilà une drôle d'idée! que sont les maris? des fantômes.
juANA. Comme vous dites.
Aïs A. Dieu merci, voilà trois ans que le mien est dehors. Je ne vis que depuis qu'il est parti.
JUANA. Et à dater d'aujourd'hui, nous vivrons beaucoup mieux, sans ma sœur qui avec son ouvrage, ses prières et sa l)éguelerie nous privait de mille distractions.
josEFA. Sans doute.
LUCAS, entrant. A VOS picds, sefiora !
ANA. Seigneur don Lucas, quelle aimable rencontre! et comment n'avez-vous pas assisté don Patricio dans les embarras de son mariage?
LUCAS. D'après ce qu'il m'a dit, personne Je crois, ne lui a rendu ce service.
TADEO. C'est assurément le premier marié à qui pareille chose arrive.
ANA. Il est si poli et si attentif qu'il ne vous aura pas même invité!
LUCAS C'est la vérité; mais je n'ai pas lieu de m'en
plaindre, puisque le mariage s'est célébré secrètement.
ANA. Je vais le rendre public, maintenant que la chose
est sans remède. Allons voir ma fille, pour mettre un
peu à l'aise son pauvre cœur opprimé et lui apprendre
coiiiiiient elle doit mener sa maison et son mari. Je ne veux pas qu'elle se laisse intimider et qu'elle vive comme une esclave, aune époque où nous autres femmes nous régnons sur l'univers.
LUIS. Et nous sera-t-il permis de vous suivre?
JUANA. Et pourquoi pas?
LUCAS. Je ne veux pas non plus perdre ma part de la fête qui sera complète, pour peu que l'anii survienne.
TADEo. Moi, je ne veux pas de noise avec les maris.
ANA. Avec moi, vous n'avez rien à craindre.
JUANA. Vous direz que vous êtes tous trois nos galants.
ANA. Juanita parle d'or.
LUCAS. Justement nous arrivons pour trouver Patricio sorti.
ANA. Quelle chance! allons vite, et mettons cette enfant au pas.
LUCAS, à paît. Je nc changerais pas les plaisirs de celte noce pour ceux de la plus magnifique.
LES DAMES. Hâtous-nous, messieurs.
LES HOMMES. Nous sommcs tous à vos ordres, (ils soi^
lent.)
La scène change et représente un petit salon. Entrent PERICO el PEPA.
PERICO. La nouvelle maîtresse est déjà levée? PEPA. Elle s'habille.
PERICO. Et que t'en semble?
PEPA. Jusqu'à présent bien, elle paraît avoir un ainiable caractère et je la crois femme de jugement. PERICO. Vraiment?
t»EPA. Oui.
328 LE 11 ET 0 un DE NOCES A JEUN.
l'KRico. Je n'en crois rien.
PEPA. Et pourquoi?
PERico. Parce qu'il n'est guère possible qu'elle te palaisse bien, quand elle vient l'ôter le pouvoir despotique que tu exerçais sur la maison, sur les domestiques, sur le maître lui-même, qui avait plutôt l'air de ton domestique que d'autre chose.
PEPA. Que penserait-onde moi, si on t'entendait parler ainsi? Ses parents m'ont élevée et les miens sont morts dans sa maison : qu'a d'étonnant sa familiarité avec moi?
PERICO. Mais en servir une autre...
PEPA. Patience! Au commencement ça pourra me paraître un peu singulier, mais c'est aussi un grand soulagement pour moi que de me sentir délivrée du poids de la maison et du soin de la conduire.
PERICO. La vérité, Pepa. Quelque nuit en révani, ou quelque jour entre chien et loup, n'as-tu jamais eu la pensée d'épouser le maître ?
PEPA. Je l'ai eue si peu que s'il s'est marié sitôt, c'est peut-être ma faute, parce que, à un certain âge, il n'est pas bon que les hommes riches restent garçons, et les filles de mon âge ne sont pas non plus à leur place auprès d'eux.
PERICO. D'accord. J'ai vu un peu de tout à l'âge que j'ai. •
INÈS, cuirunt. Pardou, mcs enfants, si les moyens dont je dispose ne sont pas d'accord avec les vœux de mon cœur; prenez toujours, toi, cet éventail avec ces pendants d'oreille, et toi, ce peu de toile pour te faire une couple de chemisettes que nous te coudrons ici à nos
LE RRTolIll DR NOCES A .lEUN. 529
moments perdus, et ce doublon pour t'acheter des souliers neufs.
LES DEUX. Que Dieu vous donne une longue \ie !
PEPA. Vous serez un peu étonnée de la tranquillité de cette maison.
INÈS. Je t'assure que le tapage de la mienne n'était nullement de mon goût.
PEPA. Voulez-Yous que je vous coiffe?
iNPis. Je ne suis pas pressée. Mets la table de toilette au milieu.
PEPA. Veuillez m'excuser si, au commencement, je ne réussis pas à vous coiffer à votre gré, tant que je n'aurai pas pris l'air de votre visage.
INÈS. Nous n'aurons pas de dispute ensemble pour si peu ; moi aussi, je sais coiffer. Tu verras tout à l'heure ; quand je serai prête, je te coifferai à ton tour.
PEPA. Senora!
INÈS. Je sais que tu le mérites, et mieux que cela? et sois persuadée, ma chèi'e Pepa, que le mariage de ton maître n'ajoutera rien à ton travail, car je veux aussi travailler pour lui, et ce qu'il y aura à faire, nous le partagerons.
PEP.ico. A présent, je puis dire que mon maître est heureux, et qu'il a fait noîre bonheur à tous.
im';s. Pas d'enfantillages, et parlons d'autre chose .. Mais on a frappé?
PERico. Oui, senora.
INÈS, b^coute, à moins que ce ne soit quelqu'un de l'intimité de ton maître, je ne veux recevoir personne.
PEPjco. Vous serez prévenue; je vais voir, (ii sort.)
INÈS. Au bruit qui se fait, on dirait que tout un régiment vient nous féliciter.
jrm LE RETOUR DE NOCES A JEUN.
PEPA. Alors qu'il rengaine son compliment, car mon maître n'est pas colonel et n'a pas envie de l'être.
PERico. Madame votre mère avec vos sœurs et deux ou trois messieurs.
INÈS. Fais entrer.
PERICO. Est-ce moi, par hasard, qui les retiens?
miis. Les singulières idées qu'a ma mère !
Entrent DONA ANA, DONA JUANA. DONA JOSEFA, DON LUIS TADEO, DON LUCAS et le PAGE.
ANA. Chère fille ! Mais qu'est-ce ({u'il y a donc? On dirait que tu as pleuré !
iNt:s. Moi, senora? non, assurément.
LES HOMMES. A VOS picds, madama !
JosEFA. Comhien il y a de temps que je ne t'ai vue, chère sœur !
JUANA , remljrassant avec des (li'inonslralions oulrros. Ah ! ma
sœur, nous n'avons pu fermer l'œil de toute la nuit, tant nous avons pensé à toi.
PERICO, à part. Moi, je parle que ma maîtresse ne s'est pas un moment souvenue d'elles.
ANA. Gomme je te trouve changée depuis hier ! Pas de cachotteries ! Que s'est-il passé ? Ton mari t'anrait-il déjà manqué de respect?
PERICO. Oui, senora, et il a porté les choses au point de la tutoyer.
INÈS. Seîïora, prenez un siège, et ne faites pas une pareille injustice à celui qui, plein d'attentions et de déférence pour moi, ne cherche qu'à m'être agréahle.
ANA. Voilà bien une autre alfaire. Serais-tu de ces femmes qui sont sensibles aux cajoleries de leurs gros maris? Mauvais!
joANA. Ca serait démentir l'éducation que notre mère nous a donnée.
LUCAS. Nous trouverons bien, yous e' moi, remède à tout cela.
ANA. Oui, monsieur.
LUCAS. Et le plus tôt sera le mieux, (a part.) Je meurs d'envie que Patricio voie combien j'avais raison dans mes pronostics.
ANA. Que faisais-tu ?
INÈS. J'arrangeais un peu mes cheveux.
ANA. Toi-même?
PEPA. Je la coiffais.
JUANA. Il n'y a donc pas de perruquier dans Madrid?
ANA. Pauvre de moi ! Quelle victime on fait de toi, ma colombe! (Au page.) Cours sur-le-champ dire au nôtre de venir.
INÈS. Veuillez m'excuser, mais sans le consentement de mon mari...
AN\. Qu'il vienne. (Le page sort.) Et si ton rnari no veut pas, j'ai de quoi payer.
josEFi. Qui prend celte mantille? (Elle sei'ôio.)
JUANA. Qu'est-ce ceci? Où sont les servantes de cette maison ?
INÈS. Vous êtes ici tout à fait chez vous, ma mère. Mais aujourd'hui rien n'était encore prêt.
ANA. Il n'y a rien à manger?
PERico. Il y a bien quelque chose, s'il n'y a pas tout ce qu'on pourrait désirer, un jour où vous nous faites l'honneur de venir avec ces demoiselles.
ANA. Et pour ces messieurs, et les autres personnes qui pourraient encore se présenter, il est de toute nécessité que l'on dresse ici, sur-le-champ, une table de
vingt ou trente couverts, et que tu préviennes tes amies de venir cette après-midi en cérémonie.
INÈS. Quant à moi, je n'ose prendre sur moi de le faire.
ANA. Si fait bien moi, et je vais à l'instant donner Tordre qu'on appelle un chef d'office pour disposer le tout à mon gré. Puis, un orchestre d'aveugles... Ça, une question? Quels présents, ma fdle, nous as-tu préparés pour ton retour de noce, puisque, avant ton mariage, ton ladre de mari ne Ta point fait?
l'EPA. Que mon maître est un ladre, voilà, senora, ce que personne n'a jamais dit.
ANA. Je le dis, moi. Qu'avez- vous à répondre?
PEPA. Qu'il n'y a aucune raison pour le dire.
JUANA. Comprend-on une audace pareille? Contredire ma mère !
ANA. Petit, prends ta capa, et cours dire à l'hôtel qu'on envoie un des chefs prendre mes ordres. * 'PERico. Moi, tant que je serai au service de mon maître, je n'obéirai à personne.
ANA. Comment? tu n'obéiras...?
josEFA. La première chose qu'il te faut faire, c'est de prendre d'autres gens.
PERICO. Je dis mieux, c'est nous qui nous en irons.
ANA. Fais ce que je dis.
PERICO. Je répète que je n'obéis à personne qu'à mon maître.
TADEo. Ne vous impatientez pas pour cela, je me charge de tout, si vous le trouvez bon. FA je vous promets que vous aurez le dîner que vous demandez, le bal, les rafraîchissements, le souper, et tout, le reste.
ANA. Je vous en saurai un gré infini. Sous la lourde
main des domestiques, ces choses-là courent toujouis grand risque.
TAD,EO. J'y cours à l'inslant, et je reviens avec la réponse.
ANA. Et, chemin faisant, faites en sorte qu'il nous vienne sur-le-champ une modiste, avec tout ce qu'elle aura de plus riche et do plus nouveau en étoffes dans son magasin.
josEFA. Surtout des étoffes étrancjères.
Ai\A. Gela va sans dire.
TADEo. Vous faut-il autre chose?
JUANA. Moi, je ne veux pas de chemises, mère.
ANA. Que veux-tu?
JUANA. Une montre et un étui à cure-dents.
ANA. C'est hien. Qu'on apporte de tout.
LUCAS. Le seigneur n'a pas l air endormi ! Je parie qu'il s'en lire à merveille.
TADEO. L'avenir vous le dira mieux, encore. Pour ces sortes de choses, je ne sache personne de plus adroit et qui ait plus de goût, (ii sort.)
jNÈs. Et qui payera tout cela?
ANA. Toi.
INÈS. Mais je n'ai pas d'argent, mère.
ANA. Ton mari en a?
INÈS. Oui, senora.
ANA. C'est tout un. Une fois mariée avec lui, la moitié de tout ce qu'il possède et possédera est à toi, aux termes de la loi.
LUCAS, à part. En sait-ellc long sur la loi, la helle-mère î Pauvre gendre I
LNÈs. Mais, senora...
ANA. Toi, commence par te taire.
LE PAGE, entrant. Voici déjà le pemiquiei'.
LE PERRUQUIER, entrant. Uii peu vite, s'il VOUS plaît. C'est jour de grande occupation.
INÈS. Je ne me coiffe pas, senora.
ANA. Tu seras coiffée. Mets-toi sur ce siège.
INÈS. Et que dira mon mari?
ANA. Rien certainement. Taisons-nous, et ne mettons pas la maison aux champs.
LE PERRUQUIER. Les épingles !
PEPA. Les voilà toutes prêtes.
LUIS. Il y a longtemps que dans la maison cette charge n'appartient qu'à moi.
LUCAS. Vous êtes le porte-aiguilles des quatre?
INÈS. Remarquez, don Luis, que les temps sont changés.
LUIS. Toutefois...
PEPA. Toutefois, moi, je suis là pour cela ; ma maîtresse n'a pas d'autre servante, ni d'autre galant que moi.
ANA. Voilà comme tu réponds à une personne qui a toute mon estime? Va écumer ton pot, et que le diable t'emporte !
JUANA. Mère, chasse-la donc.
PEPA. S'il le faut, je me chasserai moi-même. Pauvre
maître! Je le regrette pour vous. (Elle rentre en pleurant.)
INÈS. Mère, pour l'amour de Dieu, vous venez faire mon malheur. *
ANA. Je viens te dire de ne pas être si sotte, et de commencer par montrer les dents à ton mari. S'il est grossier et qu'il te dise un mot, réponds-lui-en cent. Qu'il sache que tes sœurs et moi nous sommes dans la maison autant que lui et loi. Va à la promenade, au
LE r.ETOUll DE NOCES A JEUN. 555
Ihéâtre, en visite, sans chercher des prétextes et sans jamais hii demander la permission de sortir ; c'est le moyen qu'il te laisse satisfaire tes goûts. Tout cela est naturel chez des personnes comme nous. Être jaloux, c'est vouloir tout gâter. Enfin tout se réduit à un point que voici : mets-toi tout d'abord dans l'esprit que tu t'es mariée pour dépenser l'argent de ton mari, te divertir, faire bonne chère, nous venir en aide, et, enfin pour le faire enrager, s'il a un mauvais caractère.
LUCAS, à part. Le pire n'est pas qu'elle le dise; ce sont tous les cas que nous connaissons de cette maladie, et le petit nombre des guérisons.
LE PERRUQUIER. C'cst ce quc fout presquc toutes les dames que je coiffe.
JUANA. Que tu serais sotte, ma sœur, de ne pas suivre les conseils de mère!
LUIS. Voici une demoiselle qui a beaucoup d'entendement, et qui saura se conduire.
INÈS. Je le ferais bien, mais j'ai peur. En s'y prenant l)ien, on mènerait mon mari où l'on voudrait avec un cheveu, mais en s'y prenant mal, je ne sais si...
Ai\A. Veux-tu le savoir? Fais-en l'épreuve, dès qu'il rentrera.
LE PAGE, revenant. La modistC.
ANA. Qu'elle entre sur-le-champ, et sans perdre un instant.
LA MODISTE, entrant. Scnoras, je VOUS baise respectueusement les mains.
JUANA. Soyez la bienvenue.
ANA. Montrez-nous ce que vous apportez.
JUANA. Apportez -vous des joncs de pierreries ?
LA MODISTE. J'en ai de cinq cents réaux.
jtiANA. Voilà ce qu'il me faut.
LUCAS. Avez-vQus aussi quelques belles manchettes à dix réaux , pour en faire cadeau à la dame de mes pensées ?
LA MODISTE. Je nc vends rien à d'aussi bas prix.
LUCAS. Alors nous ne ferons pas affaire ensemble.
âka, au page. Pendant que les ninas font leur choix, mets-toi ici, toi, et écris des invitations pour toutes mes amies. Je suppose que tu sais comment on fait cela?
LE PAGE. Je le sais.
LUCAS. Superbe tableau!
PERico. Une voiture s'arrête à la porte,
ANA. Qui cela peut-il être.
TOUTES. Nous verrons bien.
PEPA, entrant. Quaud je reviendrai chercher ma malle, je ferai le compte de ce que je redois à mon maître, ou de ce que Son Honneur me redoit.
INÈS. Est-ce possible?
PEPA. Il n'y a pas de remède.
INÈS. Attends un peu.
PERICO. Le maitre ! le maître !
LUCAS. Il arrive au meilleur moment.
PATRicio, entrant. Reccvcz iTics complimouts. Quclle bonne visite, et sans prévenir?
INÈS, très froidement. Elles t'apprenucnt CG quc tu aurais dû faire, si tu étais bien élevé.
PATRICIO, à Luis. Quc Dîeu VOUS garde, monsieur ! Le npm du saint que vous adorez?
LUIS. Je n'adore pas, mais je révère cette déité que je vous envie.
PATRICIO. Allez donc en enfer, si vous êtes un envieux.
(Il !e jette par terre.),
LE RETOUn DE NOCES A JEUN. Gr»7
LUIS. Vous savez?...
PATRicio. Je ne sais pas, mais j'entends. Tenez, perruquier, voici pour voire peine, et allez-vous-en.
i,E PERRUQUIER. Cc u'est pas fini.
PATRICIO. Peu importe. Je me charge de finir votre ouvrage, quand il en sera temps. (Le perruquier sort.)
LA MODISTE. H y a ici de plus jolies choses.
PATRiGio. Ramassez-moi tout cela.
INÈS. Doucement, laisse tout cela. Ne vois-tu pas qu'elles font leur choix ?
juANA. Le mien est déjà fait.
PATRICIO. Et qu'ont-elles à choisir?
INÈS. Des chemises que je veux leur offrir, à l'occasion de mon mariage, et parce que je le veux.
PATRICIO. Holà! comme tu parles haut!
liNÈs. Je parlerai plus haut encore, si tu m'excites.
LUCAS. Tout à l'heure, quand nous aurons bu le Pedro Jinienez et le frontignan, c'est alors que nous parlerons ; puis le soir..,
PATRICIO. Don Lucas, que me dites-vous là?
LUCAS. Que nous avons un dîner en règle : sorbet, ambigu, bal, rafraîchissements; tout le monde enfin sera de noce,
PATRICIO. Et qui a ordonné tout cela?
INÈS. Moi. Croyais-lu donc que tu allais me traiter comme la fille d'un nègre? Eh bien! non, mon cher, change de pensée ; ma mère m'a ouvert les yeux.
PATRICIO. Tu as parfaitement raison, J'avais si bien résolu de te traiter mal que je venais d'acheter pour toi cette charmante parure de diamants, qui vaut tout juste deux mille piastres, lesquelles se fussent inutilement dépensées en frais de noces. Tu as, à la porte, une voiture
pour te conduire à la messe ; voici une loge pour aller au Ihéâtre, cette après-midi, avec ton monde, et des rafraîchissements commandés; mais puisque j'ai pris, mon bien, le mauvais chemin pour te plaire, nous prendrons l'autre.
ANA. Prends par où tu voudras.
PATRicio. Ramassez tout cela, si vous ne voulez pas que je le fasse moi-même.
TADEO, entrant. Tous les ordrcs sout dounés dans les formes. Tout viendra d'ici à une heure, et je vous préviens qu'entre l'hôtel et le chef d'office, ils ont déjà reçu un à-compte de quarante-cinq doublons.
ANA. Tout vous sera remboursé plus tard.
LUCAS. Il y aura de grands pâtés?
TADEO. Il y aura de tout.
LUCAS. Je me réjouis, don Patricio, du grand air que l'on donne à votre mariage.
PATRICIO. Pepa, pourquoi pleures-tu? Où vas-tu?
PEPA. C'est parce qu'on m'a renvoyée, monsieur.
juAisA. Parce que tu as manqué de respect à ma mère ; dis tout.
LUCAS., à Patricio. G'cst UU mcnSOngC.
PATRICIO. J'en suis persuadé. Enfin, nous allons avoir une fêle?
ANA. C'est clair.
PATRICIO. Eh bien! nous l'aurons, mais pas chez moi. Roque, fais monter quatre commissionnaires.
INÈS. Sachons pourquoi.
PATRICIO. Pour remporter sur-le-champ tout ce qui est ici à toi, où on le prit hier; et toi, va-t'en à l'instant avec ta mère, derrière tout ce monde. Tn y jouiras de la fêle avec plus de liberlé.
ANA. Que signifie cela? Un tel affront à nous?
PATRicio. Ce sera pire si je lâche la bride à ma colère. Peut-être ne laisserai-je pas ici un os sain et entier.
TADEO. Les gens de bien, nnon cher...
PATRICIO. Je sais ce que les gens de bien ont à faire.
TADEo. Quoi donc?
PATRICIO. Pour la première fois agir avec prudence.
LUIS. Et la seconde?
PATRICIO. Mener la chose si furieusement, qu'ils écartent ainsi les frelons qui tournent autour des rayons d'autrui.
LES DEUX. Laissons-le, c'est une brute, (ii^ ionem on courant.)
AM. Ah! ma fille, que j'ai pitié de toi î
JUANA, prenant Inès par la main. SortOUS d'ici à l'iustant,
ma sœur.
iNf:s. Je ferai tout le contraire, car je sais que mon mari est aussi bon que mauvaise est la conduite que vous me conseillez. Je n'ai voulu, ma mère, que vous montrer clairement ce que valait votre conseil. Celle qui, en toute chose, procède contre la manière de voir d'un bon mari, est perverse, ou bien près de le devenir.
LUCAS. Mon ami, je vous félicite, la petite n'est pas une femme ordinaire !
PATRICIO. Quand je fais tant que de jeter les yeux quelque part, je sais où je les jette. Tout ce que tu leur as donné, ma fille, je le paye et l'approuve.
ANA. Nous n'avons besoin de rien, et ne remettrons jamais les pieds dans cette mai^îon.
juANA. On ne dirait guère que tu es notre sœur. (F.iies
Surtout lonlos iivcr omporlPHncnl.)
540 LE r.ETOUn DE NOCES A JEUN
INÈS. Ni n'ai envie de le paraître.
LUCAS. Adieu, seiïoras.
PATRicro. Ne t'afflige pas pour cela. Tout s'arrangera, et nous nous divertirons ici.
TOUS. Et, tous ensemble, nous prions l'auditoire de nous pardonner nos fautes.
( E L P ET I M ET R e)
PERSONNAGES
DOiN SOPLADO.
DON ZOILO, abbé.
DON MOÎSICO.