‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787Chapitre 112 sur 190 · En février · texte numérisé non relu

En février

soumission aux volontés divines. « Le Seigneur, dit-il, veut faire prospérer Tinstitut non point par la faveur ou la protection des princes, mais par le mépris, la pauvreté, la soufiFrance et la persécution. Quand avez-vous vu les œuvres de Dieu commencer au milieu des applaudissements? Saint Ignace augurait bien de l'avenir lorsqu'on lui apprenait quelque nouvelle tracasserie ou quelque nouveau revers. » Il recourut à ses moyens ordinaires : la prière et la mortification. Il redoubla ses disciplines, se chargea le corps de chaînes et de cilices , multiplia les aumônes , et partit pour Naples en se recommandant à Dieu.

Cette fois le ministère se préparait à fulminer un arrêt de mort. Jusque-là ses desseins hostiles avaient été contrecarrés par le roi et par le marquis Brancone, mais aujourd'hui, le roi sollicitant lui-même des mesures de rigueur, la proie ne pouvait échapper. Fraggiani montrerait que l'institut s'était établi subrepticement, a dépit des édits royaux , et la victime, du moins on pouvait k craindre, tomberait sans défense à ses pieds. Alphonse prouva péremptoirement que ses quatre maisons, loin d'être riches, possédaient à peine de quoi suffire à l'entretien de quelques mission- Mires. La maison d'Uiceto, qu'on incriminait tout particulièrement, •Tait en tout et pour tout trois cents ducats de rente. Les revenus <k Caposele et de Ciorani s'élevaient à cinq cents ducats. La maison de Nocera ne possédait que ses quatre murs et les fruits d'un petit jardin. Les ministres répondirent que Tenquête établiïïit officiellement la valeur des propriétés et le montant des revenus, et que d'ailleurs si l'institut n'était pas riche, il pouvait le devenir. C'était assez dire qu'on en voulait à sa vie. Toutefois, malgré les apparences, Alphonse avait confiance en Dieu, qui M laisserait pas périr son œuvre; dans le roi, qui avait horreur de la mainmorte , mais qui aimait les missions; et dans son ami Brancone, très décidé à le défendre énergiquement.

Tout en cherchant des appuis pour son œuvre, Alphonse se

mit à prêcher dans les églises, les couvents, les confréries, partout

I ou l'on réclamait son concours. Il donna même une mission au

I village de Marianella, la paroisse qui l'avait vu naître. Que de

' grâces reçues depuis les belles années de son enfance! On peut

imaginer comment son àme, embaumée des plus doux souvenirs,

se répandit en effusions de reconnaissance dans cette église où il

avait balbutié ses premières prières à Jésus et à Marie. A son retour

à NapleSy il lui arriva une mésaventure bien propre à satisfaire sen

humilité.

Comme il se rendait vers le soir au palais de son frère Hei cule, monté comme d'habitude sur son petit àne, la barbe négligé drapé dans son manteau rapiécé, les gens du peuple le prirent p<K un mendiant et raccompagnèrent jusqu'à la porte en l'accablant i leurs railleries. Alphonse souriait comme si on lui eût adres des compliments, ce qui encourageait la bande joyeuse. Quand descendit de sa monture, ce fut une huée formidable, et Dieu sa ce qui serait arrivé si des marchands du voisinage n'eussent cri aux tapageurs que ce mendiant était le frère de don Hercule A Liguori. A ce nom, connu dans tout le quartier, le rassemblement se dispersa comme une volée d'oiseaux au bruit d'un coup d« fusil.

On admira l'imperturbable sérénité du saint, mais on eut bientôt l'occasion d'admirer plus encore sa grande mortification. Erit nué de fatigue, Alphonse s'était aussitôt retiré dans sa chambie pour se reposer. Don Hercule alla lui faire visite, mais il trouvait porte fermée. Le lendemain matin, il monta deux fois pourk voir, et deux fois trouva porte close. Soupçonnant un accidentil força rentrée de la chambre. Alphonse, étendu tout habillé surU lit, ne donnait plus signe de vie. Les médecins, appelés en to* hâte, ordonnèrent de lui enlever ses vêtements. On vit alors qW tout son corps, emprisonné dans un cruel cUice, devait souftit un continuel martyre. Une forte saignée lui rendit ses sen^ Alors voyant qu*on avait surpris le secret de ses dures pénitences: « Mon cher frère, dit-il au frère Tartiglione qui l'assistait, vooi n'auriez jamais dû permettre cette indiscrétion. » Il était arrivé J souffrir d'une marque d'estime plus que d'un témoignage 4 mépris. Quelques jours après, il reprit le chemin de Nocera, laissani à son ami Brancone le soin de défendre sa cause et de le rappeto en temps opportun,

Brancone comptait sur le roi, dont il connaissait le caractère ver satile. Un revirement s'opérait en effet dans l'esprit de Charles lU L'accusation contre lliceto reconnue fausse, il regrettait d'avoi poussé son ministère dans une voie qui pouvait être fatale à l'iitf titut. Le ministre profita de ce bon mouvement pour lui parler d bref de Benoit XIV et lui suggérer que peut-être on pourrait dm ner Vexeçuatur, tout en prenant des précautions contre le dang éventuel de trop grandes acquisitions. Ce moyen-terme assurera la stabilité de Tinstitut sans péril pour TÉtat. Charles HI ne s'éta pas montré défavorable à ce projet, Brancone écrivit à Alphonse, 25 mars : « J'ai entretenu le roi du grand bien opéré dans les An

►ar votre institut et de Tapprobation que vous a donnée le Saint- Jiège. J ai suggéré aussi à Sa Majesté un moyen de lever les diffiîultés qui s'opposent à Vexeqiiatur, Il faudrait maintenant soumettre votre règle à Texamen du roi, qui décidera, avec laide de Weo, si l'expédient proposé par moi satisfait aux besoins de TÉtat. » îien ne pouvait être plus agréable au cœur d'Alphonse. Il se mit i rédiger une supplique, qu'il comptait déposer avec le bref entre es mains du monarque. Il y rappelait comment, « depuis dix-neuf ins, lui et les siens parcouraient les campagnes, prêchant chaque innée plus de quarante missions. Avec le concours des évêques et 'agrément de Sa Majesté, il avait pu fonder quatre centres d'opéations. Le pape Benoit XIV venait d'approuver l'institut par un ffef dont on n'avait jusque-là fait aucun usage, en attendant que a Majesté daignât lui accorder Vexequatur. Cette faveur insigne, Jphonse la sollicitait aujourd'hui comme moyen de consolider une Mi\Te intéressant au plus haut degré la gloire de Dieu et le salut «8 âmes, surtout des pauvres abandonnés, en particulier des quainte mille paysans disséminés dans la Fouille sur les terres de Sa lijesté. »

lais, hélas! avant que cette supplique pût être présentée au roi, sTanucci et les Fraggiani avaient combattu et changé ses dispoitions. Si bons et nobles que fussent les instincts de Charles III, chez nia raison d'État l'emportait toujours sur les sentiments du cœur, t même sur toutes les considérations que lui suggérait sa reliion. On fit miroiter à ses yeux les ducats et les terres que la coartgation allait sûrement s'approprier s'il lui donnait la faculté accpiérir, et cela suffit pour que le monarque soupçonneux ordonttde presser l'inventaire de toutes les propriétés acquises par institut.

Le 4 mai, sur Tordre du roi, le ministère prescrivit au chef des onanes de Foggia de procéder à une enquête extra-judiciaire sur M biens laissés à la maison d'Iliceto par le chanoine Casati. Les ^formations, commencées le 6 juin, se terminèrent par un rapport tte l'inquisiteur Balthasar Cito, un des amis d'Alphonse, expédia ttroi le 30 septembre. Ce rapport, qui nous a été conservé, étalit que « les biens-fonds provenant de l'héritage Casati, estimés cinq mille ducats, produisaient une rente annuelle de trois cents Beats environ. La somme d argent laissée aux pères par le dent ne s'élevait pas, tous frais déduits, à plus de sept cents ducats. ( tout avait été légué à don Alphonse, à charge par lui d'acquitter

certain nombre de messes et de desservir l'église de Notre-

Dame de Consolation » . Nulle trace dans cette très modique d^ tion des soixante mille ducats qui avaient tant échauffé la bil-^ souverain. Il était donc officiellement avéré qu'en dépit de tcz: les calomnieuses imputations, la congrégation, bien loin de j séder de vastes domaines, ne jouissait pas même de ressoi^^ buflisantes pour entretenir ses novices et ses étudiants.

Mais qu'importait aux ministres la pauvreté de Tinstitut? S/ fondateur obtenait l'approbation, il obtenait du même coup la t culte de constituer des biens de mainmorte, et alors qui leuip^ cherait d'accumuler propriétés sur propriétés ? D'autre part, sï continuait à exister sans autorisation, que devenaient les décrets royaux? On n'avait que trop longtemps toléré cet état de choses anormal et scandaleux. Au bout de ces raisonnements apparaissaitt comme conclusion forcée, la suppression de l'institut. Tout en regrettant d'ébranler l'œuvre des missions, Charles III n'était pasloitt de lâcher la bride aux passions de ses ministres.

Averti par Brancone ([ue la situation devenait très critique elq* le sort de la congrégation serait fixé dans un prochain consA Alphonse se rendit à Naples en septembre, non sans avoir reco** mandé aux pères d'invoquer sans cesse la vierge Marie, ^ Joseph et tous les patrons de l'institut. Au moment de se mctt** en route, il chercha son vieux manteau sans pouvoir le tit)»^^ Afin de lui éviter les quolibets des passants, ses compagnons avai®^ caché la vénérable défroque. Ils lui présentèrent un manteau (fsans être neuf, paraissait plus convenable; mais il ne cessait ^ réclamer le haillon méprisé et ne consentit enfin à se couVJ du nouveau vêtement que pour ne pas contrister la communaa^ A Naples, Brancone lui lit connaître l'état des esprits. Il ne s'agis^ plus d'approbation ni à'exeqiiatur, mais simplement de conserv la vie, fût-ce au prix d'une forte saignée, par exemple en sacrifia au besoin quelque maison. « Notre afiaire se traitera jeudi pf chain, écrivait Alphonse le samedi 23 septeml^re. Prions Dieuqa'^ nous laisse nos quatre maisons. Brancone m'a doucement insin^ d'en abandonner deux. Si l'on nous laisse nos maisons, il faud^ nous en remettre pour les rentes à la volonté divine. Les difficult sont telles que si nous n'avions pas eu Brancone pour nous défcJ dre, nous serions dissous à l'heure qu'il est. Dans le dernier conseï le roi s'est élevé plus que personne contre l'approbation. Toi ce que nous pouvons espérer, c'est de conserver la vie sauve l'appui de la Providence. Faites part de ces tristes nouvelles, vous le jugez prudent, aux autres choristes, afin qu'ils nous aide

^ leurs ferventes prières, car bien certainement nous ne sommes ms hors de danger ».

Il ajoutait que ce jour-là même, il avait eu une vive discussion a.vec Brancone sur les sacrifices que celui-ci, vu les circonstances, se croyait obligé de lui demander; mais il apprit bientôt par sa propre expérience que son ami ne se faisait pas illusion sur la disposition de ses collègues. Il demanda une audience au marquis Fraggiani, Tàme du conseil dans ces questions ecclésiastiques. Cet insolent personnage, pressé de congédier Timportun \isiteur, ne lui offrit pas même un siège et le reçut fort mal. Comme le saint lui disait que son institut avait été fondé non pour gagner de l'argent, mais des âmes : « Allez conter ces sornettes aux bonnes vieilles femmes, répondit le marc[uis, ce n est pas à moi qu'on en fait accroire ». Sans prendre garde à ces insultes, Alphonse s'inclina devant le ministre et lui dit en prenant congé : « Monsieur le marquis, je vous recommande la cause de Jésus-Christ. — Jésus- Christ n'est pas en cause dans la Chambre royale ! » répliqua Fraggiani. Il aurait dû se souvenir qu'en crucifiant TÉglise dans la Chambre royale ou ailleurs, c'est le Christ qu'on crucifie.

Le saint évêque de BoWno, M*' Lucci, grand ami d'Alphonse et de la congrégation, crut devoir intervenir en ce péril extrême. Il profita de ses relations particulières avec le marquis Fraggiani pour recommander l'institut à sa bienveillance. Il en reçut cette réponse : « Ces gens-là feront comme les jésuites. Ils commencent pauvrement, mais plus tard ils ne seront jamais rassasiés. — Rassasiés de quoi? répliqua le prélat, qui ne put s'empêcher de rire; de vermine sans doute? Dans les trous où ils s'établissent et dans les taudis qu'ils fréquentent, je ne vois pas trop ce qu'ils pourraient récolter si ce n'est de la vermine. Sïls trouvent le morceau de pain de chaque jour, il faudra les féliciter. » N'osant pas nier une vérité par trop évidente, le marquis répondit sèchement qu'il persistait dans son opinion et tourna le dos au courageux prélat. D'autres personnages influents dont Alphonse implora la pï^tection, se montrèrent moins arrogants envers lui, mais pas plus bienveillants pour sa cause.

Cependant la séance du Conseil royal, séance de vie ou de mort pour l'institut, était imminente. Espérant contre toute espérance, Alphonse supplia Brancone de faire comprendre au roi qu'il acceptait toutes les restrictions relatives au droit d'acquérir et de posséder, pourvu qu'on assurât l'existence de l'institut et la possibilité pour lui et les siens d'évangéliser les pauvres Ames

SAIîrr ALPHONSE DE UGUORI. — T. I. 3U

abandonnées. Treize grains par jour, cest-à-dire enWron c quante centimes, suffisaient à chacun de ses compagnons p< sa subsistance. Brancone rapporta au roi ces paroles. « Trt; grains! dit le roi, c'est vraiment trop peu! » Au Ck)nseil mit une dernière fois en balance l'utilité des missions et raison d'État, le bien «jue faisait l'institut et le mal que p duisait une augmentation de la mainmorte, et Ton allait décic que la raison d'État devait l'emporter sur toute autre considératic quand Brancone, d'accord avec le roi, proposa un expédient nature à contenter tout le monde : c'était de laisser subsister Tû titut, mais en intei*disant aux missionnaires toute nouvelle acq sition. Le roi saisit avec empressement ce moyen-terme qui s tisfaisait en même temps son catholicisme et son régalisme. Que aux membres du Conseil, partisans d'une solution plus radicale, se rallièrent à la proposition de Brancone par complaisance po le monarque. L'adoption de ce modus Vivendi fut consacrée | le décret royal du 9 décembre 1752, ainsi conçu :

« Appréciant tout le bien que font les saintes missions prêcha sous la direction de don Alphonse de Liguori, le roi n'a pas perr la destruction d'une œuvre si glorieuse pour Dieu et si profitai à ses vassaux. Sa Majesté, guidée par sa piété, désire que ce œuvre se maintienne dans sa ferveur native, et c'est pourquoi e a édicté le règlement qui va suivre.

« Il est défendu aux missionnaires vivant en société sous la < rection de don Alphonse de Liguori d'acquérir et de posséder commun des immeubles ou des rentes. En conséquence sontc clarés nuls et invalides les donations, leg*s ou héritages qui k seraient faits non à titre personnel, mais comme membres d'il communauté.

« Afin que les missionnaires puissent continuer l'œuvre à '. quelle ils se sont dévoués jusqu'aujourd'hui avec un infatigal dévouement, et conserver leur louable coutume de donner grati tcment leurs missions, Sa Majesté leur permet de retenir leurs bi< patrimoniaux. Quant aux biens acquis par eux jusqu'ici, ils ser administrés par les évêques respectifs des quatre maisons de C rani, d'Uiceto, de Nocera et de Caposele. Sur les revenus de biens les évèques attribueront à chacun des missionnaires et leurs serviteurs deux carlins ^ par jour, et l'excédent sera dis bué aux pauvres.

Page 1